‹ La cacomonadeChapitre 18 sur 21 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Prodigieux progrès de lu Cacomonade. Moyens à prendre pour s'en défaire.

On vient de voir ci-dessus que les compagnons du révérend père baron de Thunderthentronck

avaient porté le secret et la réputation de M. K .

jusqu’à la Chine, avec la poudre fulminante, les Agnus Dei et les larmes bataviques. On lui a entendu faire l’éloge en peu de mots de ses fameuses dragées, et en recommander l’usage à son prosélyte. Cela semble un peu contredire ce que nous avons dit au chapitre X. On y trouve que toutes les ressources imaginées jusqu’ici sont peu efficaces et insuffisantes.

Mais nous avons parlé de leur insuffisance, quant à l’espèce des hommes en général, quant à la totalité des accidens qu’ils ont à craindre en commun, et non pas relativement à chaque individu. 11 est certain qu’on réussit à rétablir les particuliers. On les lave delà souillure qu’ils ont contractée avec imprudence. On leur ôte ce qu’ils ont acquis; on leur rend ce qu’ils ont perdu, à l’innocence près, qui, comme l’occasion, n’a des cheveux que par-

devant, et qu’on ne rattrape plus, dès qu’on l’a une fois laissé échapper.

Mais le genre humain n’en reste pas moins attaqué. La Cacomonade, semblable à l’hydre de la Fable, n’a pas plutôt perdu une tête, qu’elle en recouvre dix. Tandis que cent malades travaillent à s’en défaire, mille la recherchent avec empressement ; de sorte que, malgré les flots d’argent liquide dont on inonde l’Europe, la nécessité de l’employer devient chaque jour plus pressante et plus sensible. On ne réussira jamais à s’en délivrer, qu’en écrasant d’un seul coup le monstre qui nous dévore les entrailles. C’est, comme on vient de le dire, une hydre qui se multiplie par ses pertes mêmes. Pour l’exterminer, il faut couper à la fois toutes ses têtes. Pour l’empêcher de renaître, il est nécessaire d’y appliquer le fer et le feu sur-le-champ.

Les gouvernemens deviendront, dès qu’ils auront le courage de le vouloir, des Hercules capables de cette opération héroïque et salutaire. Il ne s’agira pour cela, de leur part, que de renouveler et surtout de veiller à faire exécuter des précautions prises depuis longtemps à ce sujet, et autorisées par le consentement des anciens peuples dans des occasions bien moins intéressantes.

Les lépreux, chez les juifs, étaientbannis de l’enceinte des villes. 11 y avait peine de mort contre ceux qui se hasardaient à y rentrer. On leur ôtait le maniement des affaires. On les séquestrait de la société humaine; et quoiqu’un des privilèges de leur état fût de serrer avec plus de force les nœuds

du lien conjugal, comme on l’a vu, on exigeait qu’ils allassent porter au loin leurs talens et leurs démangeaisons.

Celte politique sage a été depuis imitée dans tous les pays curieux de leur conservation. En France même on en a fait usage d’abord contre la lèpre quand elle eut jugé à propos de se transplanter des bords de la mer Morte sur ceux de la Méditerranée, et qu’elle eut passé du Jourdain dans la Seine. On s’en couvint ensuite à la première descente de sa rivale de l’Amérique. Les magistrats infatigables qui veillent au repos et à la sécurité des habitons de Paris rendirent contre cette production de Saint-Domingue les arrêts les plus sévères. Ils firent des ordonnances pour en défendre le transport dans l’intérieur de la ville, et en faciliter la prompte exportation. Dès avant l’an 1498, on trouve des règlemens de police qui tendent à cet objet.

Ils commandent à toutes personnes suspectes d’alliance avec la princesse de l’Amérique, à quiconque s’est laissé surprendre à ses artifices, de quitter Paris, dans les vingt-quatre heures, sous peine de la hart. On annonce qu’il se trouvera à la porte par laquelle il leur est enjoint de sortir, des distributeurs chargés de leur donner à chacun quatre sols parisis, pour les indemniser des frais du voyage. Les riches mêmes, et les naturels du pays sont exclus des rues, sous peine, s’ils y sont rencontrés, d’être jetés dans la rivière (l).On les ren-

(1) Voyez les registres du Parlement et du Châtelet.

ferme dans leurs maisons, s’ils en ont, ou dans des édifices publics consacrés h cet usage, s'ils n’en ont pas qui leur appartiennent. On se charge de les y fournir de vivres, et de tous les secours qu’exige leur état, jusqu’à ce qu’ils ayent abjuré le joug de l’ennemie, et qu’ils se soient mis en état de figurer dans la société, sans rougir, ou sans la troubler.

Tels sont les règlemens qu’il faut se hâter de remettre en vigueur, avec quelque modification pourtant. Il est très-bon de punir de la hart tous ceux ou celles qui, après un certain temps marqué pour les purifications, oseront reparaître avec des souillures. Mais ce ne serait pas assez de leur donner quatre sols parisis pour leur voyage. Tout ce qu’on y gagnerait, ce serait de leur envoyer planter la Cacomonade, chacun dans leur pays. Elle s’y multiplierait, pour peu que le terrain fut favorable à sa propagation. On enverrait bientôt les fruits refluer vers la capitale avec impétuosité.

Il ne suffit donc pas de chasser les sujets de l’étrangère. Il est bien plus sûr et bien plus raisonnable de les arracher à cette sujétion importune. Il faut leur ouvrir des asyles où ils puissent s’affranchir sans inquiétude, et que la facilité d’y briser leurs fers leur en fasse naître l’envie. Il faut établir, dans chaque ville ou bourg, un lieu considérable, une maison où tout repentant, quel qu’il soit, puisse être reçu et admis à faire pénitence. Il faut qu’on soit maître de payer ou de ne pas payer, d’y rester connu ou inconnu. Il faut qu’on y admette les gens de tout âge, de toute condition, même avec des mas-

LA CAGOMONADE.

ques, s’il s’en présente. Comme ce ne sont pas essentiellement les visages qui ont besoin de secours, il est clair que les assistans n’ont pas besoin de les connaître pour soulager ceux qui les implorent.

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