‹ La cacomonadeChapitre 3 sur 21 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le la nature de la Cacomonade.

Ce sont deux grandes et sublimes questions que ces deux-ci. Qu’est-ce que la Cacomonade? D’où vient la Cacomonade? Il y a longtemps que d'illustres sçavansen ont senti la profondeur et Tutilité. Ils se sont appliqués à les résoudre. Leurs travaux n’ont peut-être pas encore été suivis d’un succès bien brillant : mais du moins ils nous ont mis sur la voie. Il ne tient qu’à nous de marcher sur leurs traces dans le pays qu’ils ont parcouru, et d’y aller plus avant qu’eux si nous pouvons.

Des réflexions sérieuses leur ont appris que la Cacomonade était un poison (I). On n’est pas tout à fait d'accord sur le sens de ce mot ainsi appli-

(t) Le manuscrit porte un terme plus énergique. C’est celui qui est vraiment usité parmi les maîtres de l’art. Nous le plaçons ici en cachette, et en dispersant ses membres de façon qu’on puisse les méconnaître si l’on veut, V.I.R.U.S. Ceux ou celles qui ne voudront pas y jeter les yeux seront les maîtres de le passer : ceux au contraire qui l’envisageront sans effroi pourront le restituer partout à la place de poison.

que. Mais quand on ne pourrait avoir des idées claires, c’est beaucoup, en toute espèce de science, que de trouver un terme qui ne signifie rien. On en a moins de peine à le faire cadrer avec tous les systèmes possibles. La Cacomonade est donc un poison.

De plus, ce poison est phlogistique, corrosif, coagulant et fixe (1). 11 est phlogistique, parce qu’il cause des inflammations. En qualité de corrosif, il attaque la peau, et y fait naître des solutions de continuité. Comme coagulant, il arrête le cours des humeurs que la nature avait destinées à circuler en liberté. Enfin, c’est parce qu’il est fixe, qu’on a delà peine à le chasser. Voilà toute lathéorie de la Cacomonade, développée par un de ses meilleurs historiens. Elle est, comme on voit, claire nette, intelligible.

Les charlatans se sont mêlés quelquefois d’en donner une autre. 11 en parut, par exemple, un cé- Igbre à Paris en 1727. Il prétendait que toutes les infirmités humaines, et celle qui nous occupe comme les autres, étaient produites par de petits animaux qui s’introduisaient dans le sang. Suivant son système, ce qu’on appelle remède était un composé d’autres petits animaux, ennemis irréconciliables des premiers. Ceux ci donnaient vigoureusement la chasse à leurs adversaires.

Ainsi le corps d’un malade était un champ de bail) Voyez le sçavant Traité de M. A . de morbis

venereis.

taille. Il s’y faisait des prodiges de valeur. La fièvre y conduisait ses escadrons légers ; la Cacomonade, son infanterie coagulante. On voyait bientôt arriver la Faculté pesamment armée, avec des bataillons de quinquina ou de vif-argent. Elle développait successivement les différens corps de cette milice redoutable. On combattait longtemps avec vivacité, jusqu’à ce que les animalcules du quinquina l’emportassent sur ceux de la fièvre, ou que les mites corrosives fussent chassées par les insectes métalliques, à moins que le champ de bataille, accablé par tant d’efforts, ne s’abîmât lui-mcme en terre, engloutissant avec lui les vainqueurs et les vaincus; ce qui arrivait le plus souvent.

Si cette idée n’était pas vraie, elle était du moins réjouissante. Mais la gravité des docteurs-régens l’a proscrite. Fâchés de se voir réduits par elle àn’être plus que les colonels d’un régiment de rhubarbe ou de séné, ils ont fait main-basse sur toutes ces petites armées qu’on leur donnait à conduire. Ils ont mieux aimé rester chefs de quelques corpuscules aveugles, que de commander à des légions nombreuses et animées. Ils ont choisi de remettre au hazard l’harmonie dans les humeurs, avec des instrumens tout matériels, plutôt que de l’y ramener en bon ordre, escortée de troupes actives et

bien disciplinées. N’est-ce pas là préférer, comme

on le leur reproche, l’inaction au mouvement, et la mort à la vie ?

On ne peut trop regretter ce système : il aurait donné lieu aux hypothèses les plus amusantes. La

métaphysique, la physique, la philosophie, la médecine en fournissent de plus absurdes, mais non pas de plus agréables. Il faut bien pourtant se consoler de sa perte. Il faut s’en tenir, avec une foule de grands hommes, à sçavoir que la Cacomonade est un poison corrosif, coagulant, phlogistique et fixe.

Page 1