APPARITION SOUS UNE VOILETTE
— 11 11 y a jamais eu de femmes comme cela.
— Il devrait aller à 1 école primaire apprendre le dessin.
— A lécole primaire on ne l'apprend pas!
— Au diable alors!
Ces propos sans aménité éclatèrent aussitôt que le peintre Jacques de Tavannes nous eut fermé la porte de son atelier, et ils continuèrent sur le boulevard de faire explosion ou long feu. On avait trop vanté en sa présence ses toiles et jusquà ses moindres croquis; on lavait trop comparé à Goya, à Jean Steen. aux maîtres japonais, à tous les grands peintres morts ou vivants ; on éprouvait à présent le besoin de se venger d'une si
servilc admiration.
2 LA CALIXEUSE
En réalité nous étions tous saisis de ce qu'il nous avait subitement révélé du monde et de lui-même. Si étranges que fussent sa personne : naine, ardente, joviale, pétrie de malice; sa maison à la fois vide et encombrée : ici pleine de meublesorientaux.dai'mcs africaines, là nue et souillée comme une salle d'asile, — son œuvi'e, que nous voyions réuni pour la première fois, nous causa de violentes surprises.
Chaque artiste prend autour de lui ce dont il a besoin pour nourrir sa pensée : de quoi vivait donc Jacques de ïavannes. lui qui ne prenait que les hideurs de la tei're, et mettait son génie aies éterniser sur une toile en traits vigoureux, en couleurs puissantes?
Il ne se contentait pas de peindre les laideurs connnunes et apparentes, mais il en découvrait de mystérieuses ; au besoin il en créait de nouvelles. Jeunesse ni beauté n obtenaient grâce devant lui. Sous prétexte de faire le portrait d une jeune fenmie. il se plaisait à la caricaturer. Et la déformation n'était ni joyeuse, ni grossière, mais accomplie froidement, avec la délicatesse et la sûreté de main d un maître bourreau, si bien que le modèle ridiculisé, sapercevant avec stupeur que cette image horrible était pourtant ressemblante, ne
trouvait plus la force de s indigner, C était même son divertissemeut. à Jacques, de sur- \ ciller sur un gracieux visage la naissance de rétonnement. de le voir ellUré dune laideur insoupçonnée. A la lin. quand la surprise ne pouvait plus s accroître, il sccriail d'un ton à peine malicieux . « Hein! Kst-ce ça? A'ous aije assez bien attrapée 1 »
Alors il triomphait.
Xous étions poursuivis j)ar des visions monstrueuses, oppressantes, et nou-^ marchions vile connue pour les l'uir. Plus d une i'ois nous regardâmes de ]>eaux yeux . des hanches lières, de merveilleuses che^elures. Nous denuindions à toutes choses de nous prouver le mensonge du peintre. Est-ce que Paris, est ce que l'Univers allaient b'enlaidir à cause d'un homme?
La pluie conmicnça tle tomber tout a coup une pbiie i'roide de novembre. La nuit était venue, parsenu'c de lunes bleues et d'étoiles clignotantes, de girandoles rouges et de lettres de feu: pleine d'ombres lentes ou précipitées, de roulements de voitures et de clapotements de chevaux. Encore une fois le monde se renouvelait, disposait ses clartés et ses ténèbres.
Sous l'averse nous étions plus (pie jamais acharnés à discuter.
4 LA CAT.ÏXEUSt
M. Je la Baille, surtout, ne cessait d^ pjarler. sans soccuper tics heurts tles passants et de son parapluie l)alanct' ([ui lui dégouttait dans la Jjouclie. Vêtu d'anciens vêtements dété. mais fleuri de violettes et ganté, il unissait aux manières dun gentilhomuie du vieux rcpei'toire la tournure dun sous-ollicier de cavalerie. D'une voix tantôt brève et métallique, tantôt traînante et rouillée, d une voix <(ui avait lait la Icte et donné des ordres jadis, il déclara solennellement :
— Messieurs, maudissons Jacques de Tavannes. Messieurs, je vous permets de ne pas croire en Dieu, je vous laisse libres de ne pas aimer la P'rance. mais je ne tolérerai jamais que Ion n aime pas. que l on n admire pas la Parisienne I
Quelqu un de la bande s écria :
— La Parisienne! Mais qu'est-ce <pie c est .' Dites-le moi : je serai heureux de le savoir. Voulez-vous parler des dauies de la colonie américaine, des juives ou des espagnoles? des provinciales ou des étrangères? \os Parisiennes sont-elles à Montmartre ou à Montrouge? ^ Oyez-vous le signe distinctif et aimé sur les joues pâles des petits trottins maigriots ou dans 1 allure des grandes iilles râblées que nous rencontrons à nos promenades. Il y a
plus dune race, plus d'un type à Paris. Votre idéal de la Parisienne, serait-ce [)ar hasard nuidemoiselle Yvette Guilbert'.'
— Je nai pas besoin de vous expliquer mes préférences, reprit M. de la Baille, Vous me comprenez très bien, mais vous avez envie aujourd'hui de me contredire.
A ce moment nous passions devant les larges lumières dun cale. A la terrasse irissonnait une petite oudjre. Je ne vis guère quun collet de fourrures et une toque de violettes de Parme.
Alors M. de la Baille, devenu impertinent
et talon rouge :
— Une Parisienne! vous voulez voir une vraie Parisienne!... Kn voilà une! dit-il.
Un rire franc, en roulade, lui répondit, et une voix dun tindjre enfantin séchappa du collet :
— Par exemple ! Je suis de Clermont- Ferrand !
— Je le regrette pour Paris, répliqua M. de la Baille qui se détourna et salua de la main galannnent: puis, avec une curiosité familière :
— Aous la connaissez? iit-ileri interrogeant des yeux. Elle vous a regardé. Voyez : On dirait quelle veut vous parler.
6 LA C.VLIX^EUSE
Je l'cpoiulis .lUiruiuliveincul Criait uq prétexte tle les laisser h lenr apologie de la Parisienne et à leur envieux débinage de ,Tac([ues de Tavannes.
Coinnie je repassais devant le collet de fourrures :
— Monsieur, nie dit la voix enfantine, puis- ((ue vous entrez au raie, vous seriez bien aimable d'appeler le gar<;on. Voilà un temps inlini (pie je suis à me morfondre.
La phrase connueiu-ée poliment s'achevait sur un ton rageur qui me surprit. On n'eût pas parlé autrement au propriétaire du café. Il semblait que tout le monde fût responsable de la négligence dun employé.
J'obéis comme à un ordre; le garçon arriva, lit approcher une voiture où l'on mit le pied à la hâte: mais le cheval, impatient, s'avança d'un élan brusque: et la toque de violettes, le collet de fourrures se fussent étalés dans la boue si je ne m'étais trouvé derrière eux pour les en empêcher.
— Oh ! merci, monsieur, s'écria la voix enlantine.
Je vis alors, sous une voilette baissée, des yeux qui avaient l'éclat glauipu^ et froid des yeux de chat. Dans la toilette d'hiver qui était
devant moi. l'ucuiulji'anlc , dissimulatrice, sorte de rempart contre les désirs, mais stinmlant la curiosité, j'imagiuai une femme jolie.
— Cette menace de chute est un mauvais présage, dit ma protégée avec un air d'eÛroi. Je ne remonte pas en voiture. Dailleurs je ne veux pas i-entrer à la maison en ce moment : je w'^w ai pas le courage.
Elle jeta de la monnaie au cocher et s"a^ anca au milieu delà foule avec une maladresse assez sensible. Elle était petite: ses pieds, sans doute accoutuuu's aux voitures, paraissaient endjarrassés sur le trottoir vaseux. Mais les jupes uue fois levées, serrées contre le corps, en laissèrent deviner les élégances, et !'r)n ne \ it plus sa démarche.
Evidemment elle n'était entrée seule dans le café (|ue pour se garantir de la pluie subite. Elle uavait aucune parenté avec les pauvres lilles échouées sur les banquettes et les joueurs entêtés qui jettent les cartes sur le marbre en fumant des pipes et eu criant les atouts. Loin d exhaler les tabagies, elle laissait derrière elle uu sillage diris qui pénétrait lair lourd du boulevard. Mélange de grâce et de gaucherie, alliant uue certaine morgue à une grande liberté dallures, des airs d'eu-
8 L\ CALINEUSE
faut, — d'enfant obstiné, despote. — à des façons sérieuses et douces, on n'eût pu la définir. Qu'importe? Elle était |fi<ine, elle avait le charme : on se retouriuùt sur son passage.
Le soleil éparpille sur toutes choses le désir d'exister. Tout resplendit, tout attire. Mais aux soirs sombres, froids, brumeux, on ne pense plus qu'à égayer l'abri. — palais, humide chambre d'hôtel — à réjouir une couche où l'on ne se veut plus solitaire. Les climats féroces ont nécessité la vie de famille, des mœurs réglées, la vertu oflicielle, créant Tordre en même temps que la barbarie. Il ne faut en etiet qu'une journée de pluie et de boue pour ressusciter les simples instincts et faire un sauvage du plus civilisé des hommes.
Elle était suivie et désirée parce que. plus que ces ou\ rières qui la coudoyaient au retour hâtif de leur tra^ail. elle l'appelait les caresses, le lit. Quelques-uns. distraits de leur marche, se heurtèrent à ses côtés. Un homme, préoccupé davantage de ses affaires que des séductions féminines, se lança contre un passant qui la regardait obstinément.
Celui-ci reçut le choc, trébucha et me poussa vers la jeune femme, que je pressai un peu.
Sa voix, si douce il n'y avait quuu moment, devint glapissante :
— Mufle! Espèce de dégourdi! cria-t-elle. Vous ne pouviez pas Taire attention!
Les passants sarrètèrent. avides d'esclandres. Lordre publie, sous la forme dun sergent de ville à la taille de géant, à la moustache provocatrice, apparut au-dessus des tètes assemblées, voulut savoir si un crime ou. faute de mieux, un délit, réclamait son intervention.
Mais la jeune iemme venait de reconnaître en moi son secours de tout à llieurc, Pour sexcuser, elle ne trouva rien de. mieux que déelater de rire. Les spectateurs, un peu déçus, se dispersèrent.
A ce moment, uu petit soldat en capote bleue, qui ressemblait à un collégien, perça la foule et se diingea vers nous :
— Bonjour. Juliette! lit-il gaiement Quon a de peine à se retrouver !
Elle ne répondit rien d'abord; elle était devenue pâle, paraissait fort troublée. Elle regarda autour délie dun air inquiet : puis, sans jeter les yeux sur son interlocuteur, lui dit du bout des lèvres :
lO LA CAI.TN'EUSK
— Tu viens ti'op tard. Je ne puis causer aver loi maintenant. Laisse-moi!
Le petit solilat voulut insister, et parla quelques instants à demi-voix. Il n'obtint ([ue cette réponse impatiente :
— Allons! laisse-moi : tu es ridicule.
Elle se mit à marcher très vite: et, connue l'autre ne la lâchait pas. elle se retourna, furieuse :
— Je vais te faire fiche à la boîte, tji vas voir ça !
Sur cette menace, la locjue de violettes et le képi rouge s'enfoncèrent dans les vagues humaines. Je me résignai à cette disparition et j'arrêtai un liacrc. Déjà j'y avais pris place et j'allais fermer la portière, lorsque j'eus la surprise de voir la jeune fenune se pi'écipiter. monter, crier une adresse. Dans lobscurité elle ne m'aperçut pas et. au roulement de la voiture, se laissa doucement asseoir sur mes genoux.
— Oh ! lit-elle en se levant Jjrusquemenl avec une sorte de frayeur. Oh! pardon.
-Mais, à la lueur d'un révcr])crc. elle avait reconnu mon visage.
— Comment, c'est vous, monsieur! Il y a donc une soi'cellerie pour ncms raj)procher... Ayez la bonté, je vous en supplie, ilc me gar-
LA CVLTXFTTSE II
lier quoique teuips. Un homme me poursuit, et je ue veux pas retomber dans ses pattes... 11 u "y a pas de voilures sur ce maudit boulevard !
— Aussi vous avez pris la mienne.
— Oh ! je ne savais pas !
— C'est ce jeune soldat qui vous ell'raie?
— Vous l'avez vu ? lit-elle en uie regarilanl avec défiance... C'est l'ordonnance de mon nuiri, un être insup[)ovtable!
— L'ordonnance ou votre mari?
— Les deux !
— \'(jus h'S cou Tondez?
— Uni!... \ ous me permettez, n'est-ce pas? de rester avec \-ous... le temps d'échapper à cet homme.
— Mais, madanu*. je [)uis vous reconduire chez vous.
— Xon, je vous remercie, je ne veux pas rentrer... Et puis pardonnez-moi. ajouta-t-elle en souriant, pardonnez-moi mes grosses injures de tout à l'heure... .Te suis dans une irritation aujourd'hui! Je suis si nudheureuse! Je suis comme folle.
— A cause du soldat?
— Oh ! non. Celui-là vient achever mes eunuis. voilà tout!
Elle uiit la tête à la portiëi*e :
— Je regarde sil nous suit... Ce fiacre va si lentement!... II pourrait nous rattraper.
— 11 est donc bien terrible ?
— Oui. surtout lorsqu'il est ivre, comme ce soir... D'ailleurs je ne veux pas être espionnée. Je ^ eux aller où il me plaît... C'est atroce, continua-t-elle comme se parlant à elle-même, c'est atroce de penser qu'il va falloir revoir cet appartement. J'aurais besoin de m'amuser, de m'étourdir ce soir.
Il me sembla qu'il y avait dans ses parcjles la demande dune invitation qu'il ne me déplaisait pas du tout de lui adresser.
— Youlez-vons passer la soirée dans quelque théâtre?
Elle eut une seconde d'hésitation .
— Non. lit-elle, on nous verrait. Et puis je ne suis pas habillée. Il faudrait encore rentrer dans cet appartement qui m'est odieux... Il n'y est pas, mais tout me le rappelle. Son fantôme est partout. Tenez, j'aperçois une voiture libre. Je vais la prendre. Voyez-vous, j'ai la tête trop faible ce soir. Je ne veux pas avoir des occasions de repentirs. Adieu, monsieur. Adieu et merci !
Elle me retira vile la main qu'elle m'avait tendue et sauta précipitamment. Je vis sous sa robe haut troussée ses lines bottines patau-
LA CALI.NErSE l3
ger daus la boue à la poursuite d'un tiacre qui s'enfuyait. Elle tourner la tète.
s'enfuyait. Elle l'atteignit enfin et monta sans
Je rentrai, atïligé il'une légère tristesse, regrettant le plaisir deviné qui s'enfuit et ne repassera plus sous nos lèvres.
En s'asseyant sur mes genoux, elle avait révélé la plénitude de sa chair de femme, que n'eût pas laissé deviner cliez elle le visage délicat, ni l'apparence frêle du buste. Le contraste de son corps devait se retrouver daus son esprit à en juger par sa parole tour à tour froide et emportée, pleine d'éclats et de caresses. Si couverte, si enveloppée, si opposée à elle-même, elle éveillait le désir de la voir toute dévêtue. Mais, sans doute, ces curiosités sensuelles allaient se perdre sous les désirs (pii s'élèvent et meurent avec chaque joui'uée. incessamment brisés, incessamment renouvelés, nous exaltant sans répit jusqu'à nos dernières heures.
A mon arrivée chez moi, je trouvai au salon un visiteur qui me tendit les mains avec un bel élan de confiance et d'ardeur juvéniles. C'était un jeune homme court, vigoureux, au regard ardent et doux.
l4 LA CALTXEUSE
— Paul Aiicelle! iiiécriai-je.
— Herbert!
Il y a plaisir, après une longue absence, à se saluer de la sorte, à voir notre nom dominer ambitions et intérêts, de même que celui de notre ami est toujours Irais sur noslèvres. C'est unégoïsme.si Ton veut, mais vivifiant comme tout ce qui attache naturellement les êtres.
J'ai connu Paul Ancel le enfant. Nos tamilles étaient liées. Des saisons à la campagne et au bord de la mer nous ont rapprochés, ont forlitié notre amitié. Mais les parents meurent, les enfants se séparent. Tandis quil achevait ses études et taisait son droit en province, je voyageais eu Amérique.
Et voici que nous nous retrouvons encore!
Je suis son aîné de plusieurs années: aussi à son andtié se mêle un respect pour tout ce que j'ai pu voir et apprendre du monde, qu'il ignore encore. De mênu" j'ai un peu à son égard la tendresse d'un maître pour le jeune esprit qu'il a formé. Je me revois devant lui comme il y a dix ans, lorsque nous allions, au mois d'avril, tirer des buses dans la forêt de Hellème. Travail du uuilin. chasses de l'aprèsmidi, causeries du soir, tout nous unissait alors !
LA CALIXEUSE lO
— Tu es seul inaiuteiiaiit. mon pauvre Paul.
— Oui. je suis seul. Ma mère est morte cette année. J'habite Paris à présent. Je me prépare au Commissariat de marine. Mes parents le désiraient. J'ai suivi leur volonté = Oh! sans enthousiasme.
— C'est un tort, mon cher ami. Si l'on ne se sent pas un don vraiment divin, un amour violent pour une activité spéciale, à (juoi bon s'écarter de la route suivie par nos parents? Songe à toute lénergie dont tu pouvais hériter en dirigeant la maison »le ton père. Continuer une œuvre est plus lacile (jue d'en commencer une nouvelle.
— C'est mon l'rère maintenant (jui a la maison. Je lui ai vendu ma part.
— Et pourquoi donc cela? Tu te dis seul et dégoûté, mais si tu dirigeais avec lui la maison de ton père, vos intérêts communs vous uniraient, et tu aurais plaisir à travailler.
— Herbert, dit-il. je ne pense guère en ce moment au travail et aux alTaires.
Je songeai combien mes conseils pouvaient lui paraître hors de propos.
— Je désirerais passer la soirée avec toi. i*eprit-il. Es-tu libre?
— Mais certainement, mon cher Paul. Je
l6 LA CALTXEUSE
meii voudrais de ne pas rester avec toi ce soir, depuis si longtemps que nous ne nous sommes vus.
Nous avons dîné enseml)le chez moi. Le repas a été rapide et presque silencieux, mais, dès que nous nous sommes levés de table. Paul a commencé les conlidences.
— Herbert, dit-il, je suis le plus malheureux des hommes.
Je n'ai pu m'empècher de sourire de cette prétention, mais il y avait vraiment dans Taceent de mon ami un désespoir si profond que je me suis reproché comme une cruauté ma légèreté d'attitude à son égard.
— imagine-toi, me disait-il. ma solitude à la mort de ma mère, le vide que causait en moi cette affection disparue. Je me voyais dans le monde comme dans un désert.
— Et tu ne songeais pas que dans ce désert il y avait moi, ton ami?
— Mais ne m'avais-tu pas assez négligé pour me laisser croire que tu m'oubliais ? Aujourd'hui, c'est à peine si j'osais venir te voir.
— Je te remercie.. Kt madame de Kequoy, mesdemoiselles de Requoy? Tu étais assidu chez elles. Ne vas-tu plus les voir?
LA CALIXEUSE I7
— Ces jeunes filles me paraissaient charmantes autrefois, mais léducatiou qu'on leur a donnée en a t'ait des êtres insupportables. Entends-les causer seulement toute une soirée, entends-les exposer leurs principes ou plutôt les idées empruntées et sans lien qui en ont pris la place, tu ne pourras même pas t'apercevoir qu'elles sont jolies, tant elles te sembleront absurdes. Non, non. vois-tu. il ne faut plus espérer rencontrer dans le monde autre chose que des amitiés dune saison, dun soir, dune heure. Ce n'est pas assez pour moi. Je suis de la vieille race !
Si tu songes, reprit-il, à la sécheresse et à la stérilité de mon existence, tu comprendras avec quelle ardeur je me suis rué à lamour lorsque je lai rencontré. Mais cet amour est atroce, et j'en suis brisé. Je viens à toi comme un malade, non point pour te demander guérison. mais pour avoir un peu de soulagement. Au nom de notre vieille amitié, écoute-moi, laisse-moi te parler; il me semble que je suis moins affligé en te racontant ma peine. Un écrivain téméraire a écrit qu'il n'y avait pas d'amour sans estime; or, la femme que j'aime, je sais que je pourrais la mépriser, et cela ne diminue rien de mon amour.
t8 la caltneuse
— Mon pauvre Paul, je vois (jue lu es dans les i^i'illes d'une coquine.
— Oli ! ne parle pas ainsi !
— Tu le dis toi-mènie.
— Non, non. Ce n'est pas cela que j'ai voulu exprimer... 11 y a seuleuient entre elle et moi je ne sais quel abîme, que nous ne devons jamais franchir. Aucun être ne peut, plus ({uelle. violenter tout ce que j'aime au monde, mes pensées, ma façon de sentir et de voir. >i'oseoi'ps même se repoussent!... Oui. il y a dans chaque homme une idée pai'ticulière de beauté physique, une image de volupté sensuelle qu'une fenuue est plus apte qu'une iiutre à évoquer. Or, son charme me laisserait indifférent si ce n'était pas elle qu'il décorait. Te dirai-je. moi qui. d'ordinaire, ne puis voii* une femme sans sons^er à l'étreindre, te diraije que je suis resté longtemps en sa présence, froid C(Mnme un vieillard, alors qu'elle me donnait mille occasions de la prendre?
— C'est ce que j'appellerais l'inimitié des peaux! Mais alors pourquoi l'aimes-tu?
— En voilà une question ! Pourquoi l'aimestu? Est-ce qu'on choisit ses amours. 11 arrive qu'une feunne se présente au moment où votre àme est ivre de se l'épandre. de donner tout ce qu'elle a de beauté, Cette femme se transti-
LA CALIXEUSF I9
jjure, silluniine à votre lumièi'e. el elle reste ainsi des années. (Jue ce soit une princesse, une courtisane ou une pauvre féiiime, le résultat est le même. Il y a pour vous dans le inonde un être qui est plus désirable que tout le reste, et qui seul fait le prix de la Aie.
— Et t"ainie-t-elle, au moins?
— Il y a des jours oii je crois (|ue oui. réellement, elle mainie : elle est une petite sœur pleine d'attentions, soucieuse de tout ce (pii in intéresse, et quelle amoureuse, mon aiiiil... Dautres jours, au contraire, il semble que mes paroles linqDortunent. quelle a horreur des idées, qu'elle me hait, ([ue toutes ses tendresses d'auj)araYant sont une comédie.
— l*ourquoi une comédie? Alors c'est une fennne...
— Xon, répliqua vivement Paul Ancelle qui avait deviné ma pensée. Et elle ue m'a jamais laissé souj)çonner ([u'elle était intéresressée. Mais combien de motii's, autres que ceux de l'argent, peuvent décider une femme à se donner sans amour! Le plaisir, la curiosité, le désir de se venger. Quand je rélléchis maintenant à ce qui nous attii-a l'un vers l'autre, je vois un obstacle à franchir, un désir de victoire. L'obstacle n'est ni un mari jaloux, puisque le sien ne voit rien, ni des parents cou-
20 LA CAf.IXEUSE
traires, puisque nous n'en avons point, mais l'obstacle est en nous, dans notre caractère, nofc'e passion, dans tout notre être. Lautre jour, après l'avoir possédée pour la première lois. — avec quelle ardeur, avec quelle soif l'urieuse. grand Dieu! — jai eu. en quittant sa bouche, lidée que c'était moi qui avait brisé l'obstacle, parce que je m'étais anéanti en elle, parce que j'étais devenu sa chose, sa pensée. Et. après tant de jouissances, je me sentis irrité contre moi-mèuie et honteux de mou sacrilice.
— Tu es un raisonneur, Paul. On dirait que tu te plais à détruire tes jouissances et à augmenter tes allliclions.
— Non. Herbert, seulement je suis à la lois attiré et épouvanté. Je voudrais trouver des motifs assez puissants pour méloigner d'elle tout à fait. Et je manque de courage.
A ce moment, le maître dhùlel vint apporter une lettre au nom de M. Paul Ancelle. Quand Paul vit l'enveloppe, il pâlit, l'cnivrit brusquement, puis, après lavoir lue en deux secondes, il la froissa, la déclrira et en jeta les morceaux.
— Elle ne vient pas! Elle ne vient pas! s'écria-t-il en se levant, et il marcha à grands
LA CALINÈVSÊ 2Î
pas de^ aiit le domestique effaré... Elle m avait promis de venir pourtant. Et elle est libre ce soir! .lésais quelle est lihi'e! Alors à quoi bon se donner à moi l'autre jour puisqu'elle devait me (quitter ainsi ! Esl-ce son amusement de me rendre malheureux ?... Adieu! mon ami, je pars. J'avais jdaisir à parler d'elle, car je complais la voir ce soir. Maintenant, je ne veux plus penser à cette femme, je ne veux plus penser à rien !
— Et où vas-tu?
Il eut le regard tendre, caressant, le sourire plein de tristesse, qui prêtaient un charme si étrange ii son visage plut«H mâle et énergique.
— Je vais oublier, dit-il.
Cependant, avant de me ([uilter. il se courba vite sur le tapis pour retrouver les fragments de la lettre déchirée, et il les glissa dans son manteau.
Je pensai :
Comme il a changé! Comme il m est étranger à présent! Il éprouve une passion niaise, exagérée probablement, et il n'a pas même la pudeur de la garder pour lui ! Quelle idée lui a-t-il pris de venir me raconter toutes ces choses, puisqu il ne s'est pas soucié de me demander conseil?