LA DECOUVERTE
— Moi, commença-t-il, d'est dès l'enfance que j'eus la perception nette, totale, de l'isolement dans lequel toute vie d'homme est condanmée à s'étioler. Pareille précocité n'a pas de quoi surprendre. On ne comprend presque jamais les enfants. On soupçonne si peu leur avance, le degré de raison auquel ils prétendent et surtout la vivacité de perception qui les rend sensibles à l'impalpable î L'âme enfantine est un fruit du matin : le plus léger contact en altère la fleur. Combien de destinées furent décidées parce qu'une phrase imprudente a été prononcée par hasard devant un petit qui paraissait ne pas écouter !
Pour en revenir à mon aventure, j'avais alors neuf ans et elle coïncida avec ma première grande équipée : bonne raison pour en retenir, à défaut de date précise, les moindres' détails.
Ce jour-là, un jour torride de septembre, nous étions assis sur le banc qui est au bout du parc de grand'mère : ma sœur Adricnne, mon ami Jean et moi.
Il devait être quatre ou cinq heures du soir, c'est-à-dire que déjà le soleil déclinait. La chaleur pourtant semblait, avant d'expirer, avoir un dernier sursaut. Autour de nos têtes les mouches faisaient une danse folle, et l'on avait les oreilles pleines de la musique indéchiffrable mais continue et puissante qui anime l'espace, quand la terre est surchauffée. Sans parler, nous regardions la haie qui était devant nous et plus loin, en contrebas, l'immense plaine plantée de vignes, où çà et là des morceaux de champs et des boqueteaux faisaient figure de chasseurs embusqués dans les cépées.
Aujourd'hui encore, en évoquant cette fin d'après-midi, je revis a fatigue dont elle m'accablait. Il y a des moments où l'on souffre de partout sans savoir où l'on a mal, sans qu'on puisse même distinguer si le malaise qu'on éprouve est dû à une cause intérieure ou à quelqu'autre du dehors. J'étais ainsi. Ma sœur et Jean devaient également partager ma sensation pénible ; toutefois, aucun n'en montrait rien.
Avant d'aller plus loin, deux mots à leur sujet sont nécessaires.
Ma sœur, d'abord. Elle avait alors dix-huit ans. Très grave, très triste et portant lourdement la vie, comme il arrive à ceux dont la jeunesse fait face à des responsab lités précoces. Elle me servait de mère depuis qu'ayant perdu nos parents, nous avions été recueillis chez ma grand'mère. Je l'aimais avec despotisme, c'est-à-dire que j'avais pris l'habitude de la sentir toute à moi et tremblais sans cesse d'en être séparé. Il suffît, au surplus, que la mort passe [quelque part pour que de-
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