RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE
La moitié enuiron de ces pa^es ont paru en 1920 dans les premiers numéros de la Revue de Genève. Presque toul ie livre awrif été jeté sur le papier, à Vétat de notes déceusueSt pendant Vhioer de 1917. Les hasards de la vie militaire m^avaient procuré, chez les Anglais, le filon d'un ixunp vide à garder avec quatre hommes. Un premier étaU Doué à la cuisine, un second au bois, et les deux autres employés au ravitaillement, distant de deux kilomètres. Quelques Anglais égarés nous rendaient de temps en temps visilt, prenaient du thé ei laissaient du tabac. Le flot militaire s'était alors rdiré de ce pays de Morcowt, rendu à une solitude compHHe. Les cinq Robinsons restèrent là deux mois, jusqu'au moment où, ie service anglais ayant pris le parti de démolir ces baraques, H n'y tut plus rien à garder. Ces croupes gelées dans le froid sec et le soleil d'hiver faisaient un beau promtnoir philosophique. Le caporal, n''ayant ahrs ancune passion ni aucun service qui le iroublasseni, put convertir son étroite baraque de planches en poêle cartésien. H crut cependant que son habii Weo exigeait que ses méditations prissent la guerre pour objet, d, comme il portait nn Thucydide dans son soc, il le relut à loisir et lentement. On ne lit bien que la pivane à la main ; il entassa les griffonnages jusqa^au moment où téquipe débusquée dut reprendre, sur les grandes Tintes et sous le ciré canari, la pioche et la massette.
Mon ami Camille Mauclair possède dans la mor^gne de Grasse, entre les oliviers, un bastidon rustique que tes ixms lettrés connaissertt bien sans le connaître : lui, ses
habitants, ses voisins et son paysage forment en effet les personnages et le décor du livre charmant de Francis de Miomandre (qui y habita longtemps). Au bon soleil. Mauclair et Madame Mauclair Voffrirent comme lieu de repos au guerrier délivré du harnais. J'y passai les mois de mai et juin 1919, dans les roses, les genêts et les lucioles, et, ayant emporté mes notes avec un grand Thucydide d'Arnold, j'y rédigeai, ces deux mois, ce livre sous le néflier du Japon que les lecteurs de Francis ont respiré dans ses dialogues.
A cette époque où l'intelligence restait en France mobilisée, je songeais qu'une revue européenne, établie en Suisse, serait nécessaire, au lendemain de la guerre, pour servir de forum à une littérature de ce genre. Et je n'étais pas seul à éprouver ce besoin, car j'appris bientôt sans surprise que Robert de Traz avait eu la même idée, et, ce qui valait mieux, qu'il la réalisait. Quand il me demanda ma collaboration pour la Revue de Genève, je pus lui répondre que je l'avais pressentie et que je travaillais pour elle avant d'en connaître l'existence.
Je rappelle ces circonstances simplement pour remettre autour de ce livre l'atmosphère d'aisance, de tranquillité et de liberté où il a été écrit. Je l'ai laissé tel qu'il a été rédigé en 1919, dans un coin de Provence, pendant que les traités de Versailles et de la banlieue fondaient la nouvelle Europe. Il ne me semble pas que ces repos sous le platane, à cette époque, fussent inutiles ou interdits. Et était-il davantage mauvais de s'y préparer pendant la guerre, de les entrevoir non seulement à son horizon personnel, mais à l'horizon du monde ?
S'il arrive à des hellénistes et à des historiens d'ouvrir mon livre, je leur demande leur indulgence. Il existe un bon ouvrage anglais sur Thucydide et l'histoire de son temps. On en ferait un autre encore plus intéressant sur Thucydide et l'histoire de notre temps. Je n'ai nullement prétendu l'écrire. Le sujet est encore à peu près intact
pour un historien plus pénétré des choses grecques que je ne le suis, ou mieux placé que moi dans le courant de la vie politique moderne. Ces notes sans prétention ne sauraient déflorer une si belle matière. Elles trouveraient leur meilleur succès si elles inspiraient à quelqu'un, à la fois par leurs suggestions et par leurs défauts. Vidée de la traiter dignement.
LA
n semble qu'il y ait, comme en des œuvres d'art, une vie intérieure intense et un rayonnement indéfini dans certains apologues de l'antiquité. Apologue, allégorie, mythe, je ne sais : des histoires simples, en tout cas, qui respirent d'intelligence subtile. Je ne me souviens plus du sens que je voyais autrefois à l'histoire de la sibylle de Cumes et de ses livres, je sais seulement que ce s«is me charmait, et que j'y vois aujourd'hui un sens qui, certainement, n'est pas le même, et qui me séduit et me fait songer autant que l'ancien.
On sait le conte. La Sibylle apporta un jour à Tarquii neuf li\Tes dans lesquels était contenu l'avenir de Roœ, et dont elle demandait beaucoup d'argent. Tarjuin, économe, refusa. L'année suivante, elle revint, dit au roi qu'elle avait brûlé trois de ses neuf livres et Lii offrit les autres pour le même prix. Tarquin la tint pour folle et la chassa. Un an après il la re^t : elle aval brûlé trois livres encore, et des trois qui restaitnt eDe voulait toujours la même sodoune. Tarquin alo's, soit sur un bon conseil, smt de lui-même, la recHmut pour sage, lui fit compter l'argent et les tros livres furent conservés dans le Capitoie : les livres sibyllins.
Les prêtres qui gardaient les livres sibyllins, pour peu qu'ils eussent le goût poétique, pouvaient proposade lombreux thèmes à leur imagination. Les trouvant plus chers — aux deux sens du mot — d'être un reste
et un débris, éprouvèrent peut-être déjà cette poésie des ruines que les Orientaux et les Grecs ignorèrent et que les grands Latins allaient donner à l'humanité. Mais aussi, dans ces corporations de devins, où l'esprit était tendu tout entier vers le futur, où l'on contractait comme à Delphes un sens inquiet et scrupuleux de l'avenir pareil à celui du passé chez nos historiens, peut-être, en pensant aux six livres perdus, dut-on songer que cette proportion d'un tiers dans notre connaissance possible de l'avenir était à peu près normale et proportionnée à l'intelligence humaine. L'étude de l'histoire peut nous amener à conclure qu'en matière historique il y a des lois et que ce qui a été sera. Elle peut aussi nous conduire à penser que la durée kistorique comporte autant d'imprévisible que la durée psychologique, et que l'histoire figure un apport incessant d'irréductible et de nouveau. Les deux raisonnemeats sont également vrais et se mettraient face à face comne les preuves des antinomies kantiennes. Mais à la longue l'impression nous vient que dans la réalité les d«ux ordres auxquels ils correspondent sont mêlés indis«ernablement, que ce qui est raisonnablement prévisfcle existe, débordé de toutes parts parce qui ne l'est poht, par ce qui a pour essence de ne point l'être, que lîntelligence humaine, appliquée à la pratique, doit sais cesse faire une moyenne entre les deux tableaux, et que cette proportion d'un tiers prévisible (dépourvue de sens au point de vue théorique) constituerait ine croyance pragmatique assez saine, fournirait une borne base à la sage Descartomancie que prêche un joumalite qui n'est point du tout une bête, M. Louis Forest. 1
Ce tiers prévisible, fondé sur la régularité des lois de l'univers, suffit, quand nous savons l'exploite]^ à
notre action et à l'enchaînement à peu près raisonnable de notre vie individuelle et sociale. Sans lui nous ne saurions vivre. Mais sans les deux tiers d'impréNisible nous ne vivrions pas davantage, ou plutôt nous vivrions à l'état de machine. La Sibylle avait dû vendre au roi de Rome plus cher encore une prévision de trois neuvièmes qu'une prévision de neuf neuvièmes. Une prévision complète de l'avenir enlèverait à notre action tout son caractère humain, vivant, tragique. Et, à notre intelligence, elle n'offrirait aucun intérêt. Nous connaîtrions deux passés, l'un en arrière, l'autre en avant. Une histoire de l'avenir, doublant l'histoire du passé, à quoi bon, alors qu'une vie d'homme, absorbée par l'histoire et oublieuse de tout le reste, arrive juste à connaître de ce passé un lambeau ou des poussières ? Le passé m'offre toujours assez de nouveau, dussè-je vivre cent ans, pour que le nouveau d'un avenir intégralement prévisible me paraisse superflu. N'imitons pas ce bachelier à qui ses professeurs avaient donné pour Sophocle une estime qui lui faisait déplorer profondément la perte de cent de ses pièces, mais n'avait pas suffi pour qu'il eût jamais consenti à lire une des sept qui nous sont demeurées. En histoire comme ailleurs, le tiers d'avenir prévisible donne du poids, un sens, une portée, à notre connaissance du passé, les deux tiers imprévisibles lui fournissent une atmosphère et des ailes.
A un certain degré de raréfaction le prévisible et l'imprévisible finissent par se confondre. Sur le chemin de l'histoire des livres sibyllins on pourrait placer ce conte d'Orient que rapporte Anatole France. Une histoire du monde, composée sur l'ordre d'un prince par tous les savants de son royaume et qui charge je ne sais combien
de chameaux, finit par s'abréger, de résumé en résumé, en cette ligue : ils véeurejit, ils souffrirent, ils moururent. Elle résume aussi bien l'histoire future que l'histoire
passée : un pur xTrî^^ixâç otel.
L'histoire de ta sibylle de Cumes, sa variante sor L& beauL proverbe delphique : ta moitié est plus que le tout,, me venaient souvent, pendant la guerre, à l'imagination. Lorsque j'étais obligé de limiter ma bibliothèque à ce que peut recevoir un. sac de soldat, trois livres me suffisaient (six volumes qu'avec de la complaisance finissaient toujours par contenir Azor et son cortège de musettes), un Montaigne, un Virgile, un Thucydide. Un soldat de 1914 pouvait être un homme qui vit avec poésie un moment important de l'histoire, et comme à l'étape on puise dans sa main l'eau des sources, confon.dues ici avec des essences éternelles, en Montaigne je puisais l'eau de la vie, en Virgile l'eau de la poésie,, en Thucydide l'eau de l'histoire. Les trois formes. Naïades, Nymphes ou Parques, française, latine et grecque, s'enchaînaient comme un chœur parfait autour de mon sac, et une sibylle ingénieuse m'enseignait que, reste et témoin de milliers d'autres, cette bibliothèque de trois livres était strictement d'un prix plus haut que les six et les neuf, les dix et les cent, les nûUe et les dix mille, aujourd'hui lointains, inesistants, brûlés.
J'ai écrit beaucoup daiis les marges de tous trois (je n'ai jamais plus barbouillé de papier que pendant ces quatre ans). Les marges sont id une façon de parler. J'éciivais sur des feuilles auxquelles j'avais bien soin
LA C\iIPAGXE AVEC THUCYDIDE
de doameF k. ôgure extérieure de kttres. L'apparence d'écrire des c mémoires » vous attirait, dans nos tribos Domades» des étonnemeQts et des quolibets. Rien de plus naturel. Ecrite pour soi est aussi abâurde, sociafemeut, que parler tout baLoft à soi et pour scL Le dialogue étant la forme normale de récriture^ mes lignes eu prenaient l'appar^ice. Et ce n'était point qu'une apparence. J'entrais aussi dodkment dans cet habit que dans mon bourgeron ; ce sont bien des lettres à Monta^K ou à Thucydide, tous ces petits morceaux de papier que je garde dans un meuble, et d'où je tire aujourd'hui ce livre, des correspondances entre un front de guerre et un arrière de paix, entre l'aujourd'hui et l'hier, entre le moment et la chose de toujours.
Cette chose de toujours que Thucydide a voulu réaliser dans son livTe, elle a reçu de cette guerre sa preuve authentique. Il est beau de voir les lignes de la guerre entre les nations épouser les lignes de la guerre entre les cités, telles que les a isolées et retracées le génie solitaire du fils d'Oloros. h'Hisioire de la Guerre du Péloponèse cristallise comme un diamant lumineux le tiers prévisible que comportait la guene mondiale.
Entre ce cartouche oriental du : Us vécurent, ils souffrirent, ils moururent, — et le détail innombrable, toujours nouveau de l'histoire, l'esprit grec a compris qu'il y avait place pour un raccourci à la fois généralisateur et vivant, faiseur d'ordre et créateur d'humanité. Gio comme la sibylle de Cumes, s'est arrêtée en un point, en une juste mesure digne de ce Capitole qui garde l'écrit où la sagesse la fixa. L'histoire de Thucydide développe, rend présents, vivants et ordonnés, comme des frontons du Parthénon, les thèmes étemels de la vie, de la souffrance et de la mort tels qu'il s'imposent à l'homme
constructeur, destructeur et défenseur de cités. Ils nous arrêtent en un point solide, en un foyer indestructible de l'esprit. Par eux lentement notre intelligence prend de la dureté et du poids, ainsi que les madriers et les poutres de la construction primitive sont devenus, dans le temple grec, pierre et marbre, et ont transporté intact à une matière solide et compacte le détail même des formes qu'inspira la matière encore molle et docile du bois.