‹ La campagne avec ThucydideChapitre 9 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LA FIGURE DES ÉTATS

Peut-on dire expressément que par la guerre du Péloponèse la Grèce tende à se dissoudre et à disparaître ? Oui et non. Le mot Grèce, comme le mot Europe, n'a pas seulement un sens d'unité, mais un sens de pluralité, de diversité, même d'hostilité. Il implique, par son double contenu de géographie et d'histoire, ce cloisonnement et ces rivalités. Dans la définition de la Grèce, l'unité est donnée comme le fond commun de langue et de culture, sur lequel seront mises en valeur, iront à leur extrémité aiguë les dissonances les plus tragiques. Et ces dissonances, ce tragique, tout ce que Nietzsche appelait le côté dionysiaque de l'hellénisme, c'est la vie intérieure des cités à son état de tension absolue, c'est la guerre du Péloponèse, qui les manifestent. L'unité d'une tragédie, faite de ces dissonances, de ces contraires, de ces parents ennemis, ne la dirons nous pas plus riche que l'unité d'une élégie ou d'un dithyrambe ? Et ne verrons-nous pas plus d'unité réelle dans une famille déchirée comme celle des Atrides et celle des Mirabeau que dans la vie patriarcale d'une ample et douce famille pastorale pareille à celle que Lamartine idéalise autour de son berceau ? L'essence de la Grèce polythéiste est de manifester, comme ses

figures individuelles et indépendantes d'Olympiens, de libres génies de cités qui peuvent s'épanouir en quantité et durée ou bien en qualité et en intensité. Dans le premier cas elles eussent sacrifié leurs aspérités pour vivie en un état de paix relative. C'est le second cas qui s'est réalisé. Aujourd'hui il n'est plus temps de plaindre des cités et des hommes qui, quoi qu'ils eussent fait, seraient tout de mênie, à l'heure qu'il est, morts. Mais la façon dont ils sont morts a installé dans les parties hautes de l'histoire humaine une puissance de vie politique et une perfection de réalité tragique qui font que la Grèce n'a jamais été plus superbement la Grèce qu'au moment où ces frères ennemis s'afProntaient et se détruisaient» Gloire aux peuples qui ont su dans leur histoire réaliser comme un Œdipe roi, un Brilartnicus ou une Phèdre leur grande scène du « trois » ! Cette grande scène la Grèce l'a vécue et Thucydide l'a écrite. Je reviendrai, dans un autre livre, sur ces essences communes de la tragédie et de l'histoire. Ne puis-je appliquer, en attendant, à la tragédie politique telle que l'a exposée Thucj'didc ces lignes de Jules Lemaître sur la tragédie dramatique, lignes d'autant mieux indiquées ici qu'elles expriment simplement avec élégance un bon lieu commun de la critique ? « La tragédie vit d'actions excessivement violentes et brutales, de celles qu'on accomplit dans les moments où l'on redevient le pareil des fauves ou des hommes qui ont vécu aux époques primitives. Et d'autre part, comme on veut que la forme soit belle, les personnages de la tragédie doivent parler le langage le plus savant, le plus élégant, le pins propre à nous plaire... En un sens, rien de plus philosophique, de pius vrai que la tragédie, qui nous montre les forces élémentaires, les instincts primitifs déchaînés

LA FIGURE DES ÉTATS

sous la plus fine culture intellectuelle et morale. E« outre ce sont nos passions possibles, sauf l'intenàté et les conséquences extrêmes, que nous avons sous les yeux. Et les détails étranges et sanglants empruntés à l'histoire et à la I^nde s'effacent ou n'ont plus qu'une valeur symbolique. On ne les prend plus au pied de la lettre, mais conune les signes d'une situation ; on les oublie presque pour ne s'attacher qu'à ce qu'il y a de tristement étemel et d'applicable à nous chétifs dans ces peintures typiques du drame des passions humaines ^. »

Les cités grecques sont assez petites pour demeurer <i€S êtres complets, harmonieux et qu'on peut embrasser d'un regard. Comme les dieux, conmie les grandes statues phidiennes, elles paraissent des \àvants plus grands que les individus humains, mais où se reconnaissent les traits et se peut transposer toute la beauté typique de l'individu. Le génie d'un grand État moderne nous échappe à moitié, se confond dans une nature lointaine et des épaisseurs insondables. Mais avec ces États grecs est toujours possible l'élégante opération logique dont la République de Platon est le type, le passage de l'individu à la cité comme d'un texte en petites lettres au même texte en lettres grossies.

La dualité d'Athènes et de Lacédémone, ligures plas^ tiques et délimitées, est loin d'épuiser la diversité hellénique, mais elle paraît, sans rien lui faire perdre de sa \ie, cristalliser cette pluraUté, selon les esprits même de l'art grec, en sa forme la plus simple, la plus claire,

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