‹ La captivité de BarceloneChapitre 68 sur 181 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

I. Duhesme nommé commandant de la Catalogne par Gouvion-Saint- Cyr (décembre 1808) et ostensiblement chargé du gouvernement. Interventions rares mais importantes de Saint-Cyr dans les questions administratives. .Adoucissement passager du régime et retour à l'administration normale ; tendance à préparer l'établissement de l'autorité du roi Joseph (décembre 1808-mars 4809). — IL. Installation tardive de Joseph à Madrid (22 janvier 1809). Ses tentatives pour faire sentir son autorité dans les provinces éloignées. Nomination des commissaires royaux; rôle considérable qui leur est attribué par les instructions royales. Garriga nommé commissaire royal en Catalogne (février 1809). — IIL. Joseph annihilé comme chef militaire. Insignifiante correspondance de Saint-Cyr avec le roi. Les décrets de Joseph généralement inexécutés, comme la plupart de ceux de Napoléon. Subordination réelle des généraux à Clarke pour les opérations militaires; leur indépendance en matière de gouvernement et d'administration. — IV. Le commissaire royal D. Joseph Garriga fixé dans l’Ampurdan. Son collaborateur Th. Puig. Déférence de ces deux personnages pour les généraux français. Faible rôle de Garriga, supplanté par Puig dans la confiance d’Augereau. — V. Le serment au roi Joseph exigé des autorités espagnoles par Saint-Cyr. Inconvénients de cette mesure ; état d'esprit et attitude antérieure des fonctionnaires locaux; les « afrancesados ». — VI. La scène du serment (9 avril 4809) : il n’est prêté que par les « afrancesados » déjà compromis. Arrestation et destitution des réfractaires. Duhesme chargé de remplir les fonctions de capitainegénéral. La politique du roi Joseph contrariée en réalité par les mesures de Saint-Cyr. — VII. Réorganisation par Duhesme des corps constitués et des administrations. Zèle des nouveaux fonctionnaires, recrutés parmi les Français en résidence à Barcelone et les « afrancesados » déterminés. Mépris des Barcelonais pour les fonctionnaires « intrus ». — VII. Le gouvernement de Duhesme après le départ de Saint-Cyr (avril 1809-janvier 4810) : son caractère fiscal et policier. Continuation en fait du régime purement militaire et pratique. — IX. Vue générale sur le régime du gouver-

nement improvisé : maintien en principe des anciennes institutions mais superposition de quelques institutions nouvelles.

Lorsque, le 17 décembre 1808, le gros du 7° corps vint débloquer Barcelone, Duhesme passa sous les ordres de Gouvion-$Saint-Cyr; il devait y rester jusqu’au mois d’avril suivant, c’est-à-dire tant qu’il put garder des communications fréquentes avec le colonel-général. Mais ce dernier parut, au moins au début, se soucier assez peu des questions administratives. Etait-ce par égoïsme, commeon ledit alors, et Saint-Cyr sentait-1l que mieux valait pour sa réputation d'homme grave et correct ne point se mêler d’une administration forcément tracassière et souvent irrégulière dans ses procédés‘? Etait-ce par une indifférence réelle et assez explicable chez ce technicien de la stratégie abstraite qui, dit-on, ne se piquait que de manœuvrer savamment les jours de bataille et se désintéressait de tout le reste*? Ou, comme l’affirme Saint-Cyr lui-même, le temps lui fitil d’abord défaut, et la brièveté du séjour que fit à Barcelone le colonel-général ne lui permit-elle point de « connaître les abus qui s’y commettaient journellement* »? En tout cas, il parut d’abord approuver les actes antérieurs de Duhesme et s’en remettre à ce dernier du soin de continuer à gouverner la ville; Saint-Cyr y joignit même l'autorité sur les pays qu’on pourrait éventuelle-

4. Sur tout ceci, voir surtout Compte-rendu par ladjudant-commandant Carrion-Nisas, oct. 1810, Arch. nat., AF1v 1625, qui parle de « l’apathie du général Saint-Cyr » et dépeint celui-ci comme suit : « Il avait de la gravité, de la tenue, inspirait la crainte et le respect aux subordonnés, l’estime et la considération aux peuples ».

2. Sur ce caractère de Saint-Cyr, Marbot, Mémoires, t. UI, p. 407-109 ; cela ne prouverait pas beaucoup, mais correspond bien à l'impression que donnent les écrits de Saint-Cyr, soit ses rapports, soit son Journal de l’armée de Catalogne.

3, Gouvion-Saint-Cyr, Journal, p. 81.

ment soumettre; car, dès son arrivée, il conféra à son subordonné la qualité de « commandant de la principauté de Catalogne‘ ». À quelques points de vue, ce titre vépondait assez bien au rôle que Duhesme jouait depuis plusieurs mois. Mais celui-ci n’en fut que médiocrement satisfait ; 1l eût mieux aimé prendre part aux opérations actives, et se plaignit à plusieurs reprises dans la suite d’être réduit à un rôle peu militaire?.

Pendant que Saint-Cyr tenait la campagne, Duhesme restait donc ostensiblement chargé de la direction et de la responsabilité du gouvernement et de l’administration. Les arrêtés nécessaires continuèrent à être signés par lui, les autorités espagnoles restèrent sous sa direction, et les administrations qu’il avait créées fonctionnèrent à peu près comme par le passé. Le régime provisoire établi par le général en septembre 1808 se prolongeait, et avec une tendance à plus d'organisation. Un jeune Français, « attaché depuis longtemps à une maison de commerce de Barcelone », François Guinard, devenait secrétaire du commandement de la principauté et en recevait le titre officiel*.

1. Duhesme à Berthier, Barcelone, 20 décembre 1808, Arch. nat, AFrv 1621. Duhesme prend désormais ce titre en tête de ses arrêtés (le premier,

Barcelone, 22 décembre 1808, est dans le Diario de Barcelona du 26); il emploie aussi à la fin la formule : Donné à Barcelone, le.....

2. Duhesme à Berthier, Barcelone, 20 décembre 1808, 8 janvier et 4er mars 1809, Arch. nat., AF1v 1621; le même à l'Empereur, Barcelone, 45 mars 1809, ibid.

3. Le chef d'état-major Rey à Duhesme, Villafranca, 1e janvier 4809 : « Vous commandez dans Barcelone et son arrondissement, et c’est à vous à prendre les mesures que vous croirez nécessaires... » Arch. nat, AFrv 1621. Cf. Mémoire abrégé du général Duhesme, présenté le 4 août 1910, Arch. G. (28 juillet 1810) : « Le général Saint-Cyr ne changea aucune des dispositions qui avaient été prises sur l'administration militaire et civile, sur la police et les finances. »

4. Petit dictionnaire des hommes qui ont figuré en Catalogne, Arch. nat., F7 6352; cf. Réponse de M. le général Duhesme à S. E. Monseigneur le duc de Feltre, ministre de la Guerre, Paris, 26 août 1810, Arch. G. (28 juillet 1810). Nous n'avons pas la date exacte de la nomination de Guinard; mais, d’après cette dernière pièce, elle date de fin décembre 41808 ou début janvier 4809. C’est en effet vers le 15 janvier que Guinard eut à enquêter sur l'affaire Canton, en sa qualité de secrétaire du commande-

Mais, si Duhesme resta ostensiblement à la tête du gouvernement et si le régime institué par lui fut maintenu dans ses grandes lignes, il ne faut cependant point en conclure que Saint-Cyr renonça à toute intervention en la matière, et prendre tout à fait à la lettre les assertions de Carrion-Nisas. N’approuvant probablement point au fond tous les actes de Duhesme ni surtout ceux de ses subordonnés, il arriva à plusieurs reprises à Saint-Cy1 d'intervenir par des ordres formels, et en particulier lors- ‘que les nécessités militaires ou les besoins des troupes étaient en jeu’. Obligé, comme Duhesme l'était auparavant, de tirer de Barcelone le plus possible de ressources en argent et en fournitures diverses, il ne pouvait se désintéresser des questions financières et, dès le 1° janvier 1809, lordonnateur du 7° corps, installé à Barcelone, prit en pratique la direction des finances et des services de l'armée; cela restreignit fort le rôle réel de Duhesme, au témoignage de celui-ci : « L’ordonnateur Rey s'établit à Barcelone et succéda au commissaire Augier pour tout le service administratif et financier, avec cette différence qu’étant titulaire de son grade il prenaitbeaucoup plus sur lui; je l’étayais de mon autorité quand il la réclamait, mais il était en rapport direct avec le général en chef pour tout le détail de son service”. » Probablement sur la proposi-

ment de la principauté. Guinard, qui logeait chez Laffaille, n'avait pour « recommandation que ses talents et sa bonne réputation », écrivait Laffaille dans un Mémoire justificatif (Paris, 27 août 1816) qui figure à son dossier, aux Arch. adm. de la Guerre.

4. Dès le 24 décembre, le chef d'état-major de Saint-Cyr, le général Rey, écrit directement de Villafranca au rédacteur du Diario : « S. E. M. le colonei-générel..…., auquel on à envoyé votre feuille du 22, y a lu un bulletin rempli d'erreurs ; il vous prescrit de ne rien y insérer à l'avenir de ce qui peut concerner l’armée, que des notes officielles qui vous seront fournies par le général chef de l'état-major... » La lettre fut insérée au Diario de Barcelona du 27 décembre 1808.

2. Mémoire abrégé du général Duhesme (présenté le 4 août 1810), Arch. G. (28 juillet 1810). On voit en effet Rey procéder à des réquisitions, surtout pour installer des hôpitaux militaires, auprès de la junte des autorités (L'ordonnateur Rey à la junte générale, 14 février et 22 mars 1809, Arch. mun. Barcel., of. recib.. 4809 : dans le registre des Acuerdos de 1809, il

tion de cet ordonnateur, Saint-Cyr intervint même, en personne et de bonne heure, non seulement pour fixer le montant des sommes à tirer de Barcelone, mais même pour indiquer les moyens à employer‘. A plusieurs reprises encore Duhesme reçutles ordres du colonel-général sur des points importants?. En réalité, pendant cette nouvelle période, les mesures les plus caractéristiques, d’une portée générale, émanent réellement de Saint-Cyr ou de ses conseillers, ordonnateur et chef d'état-major; Duhesme se borne, par ses arrêtés, à faire connaître au publicles ordres de Saint-Cyr ou à régler les détails d’exécution*.

est aussi fréquemment question des réquisitions de Rey). Dans son Compterendu, oct. 1810, Arch. nat., AFrv 1625, Carrion-Nisas fait l'éloge de Rey, qui « à laissé d’honorables souvenirs ».

Jean-Baptiste Rey, né le 9 novembre 1771, à Montpellier, fit toute sa carrière dans l'administration de l’armée. Adjoint provisoire aux commissaires des guerres, le 22 nivôse an IT (11 janvier 1794), commissaire des guerres de 2e classe le 13 juin 1795, élevé à la première classe le 23 septembre 1802, commissaire ordonnateur le 30 août 1808, intendant militaire le 15 septembre 1819, il fut mis en disponibilité le 45 octobre 1822, mais présida, de juillet 4823 à avril 4824, la commission de liquidation des dépenses de l’armée d’Espagne. (Tout ceci d’après son dossier aux Arch. adm. de la G., dossier qui contient beaucoup de témoignages flatteurs, sous les différents régimes).

1. Le général Rey à Duhesme, Villafranca, 1« janvier 1809, Arch. nat., AF1v 4621 (ordre de tirer de Barcelone autant d’argent qu'auparavant) ; cf. Résumé historique des opérations, Arch. G. (première quinzaine de mars 1809) : « Le général en chef.… porta la contribution de cette ville à 500,000 piécettes..…. » ; cf. Duhesme à Berthier, Barcelone, 8 janvier 4809. Les moyens pour trouver l'argent furent arrêtés le 18 janvier 4809, dans une conférence tenue par Gouvion-Saint-Cyr à Villafranca, et présidée par lui, à laquelle prirent part Duhesme, l’ordonnateur, l'intendant de Clanet, et trois membres de la junte. Note des déterminations prises par S. E. le général en chef dans la séance du 18 janvier, etc., Arch. mun. Barcel., of. recib., 1809 (signée du chef d'état-major Réy); Saint-Cyr à l'Empereur, Villafranca, 23 janvier 1808, Arch. nat., AF1v 1621.

2. Ainsi, dans l’affaire Canton, c’est le général Rey et Gouvion-Saint- Cyr qui tracent à Duhesme la conduite à suivre : Réponse de M. le général Duhesme à S. E. Monseigneur le duc de Feltre, Paris, 26 août 4840, Arch. G. (28 juillet 1810); Mémoire présenté le 3 février 1811 (affaire du sieur Canton) à $S. E. le ministre de la Guerre, Arch. G. (28 juillet 1810), etc. Dans l’affaire de l'héritage Botter, c’est Saint-Cyr qui décide de verser le numéraire au payeur de l’armée pour la solde. Résumé historique des opérations ; etc.

3. Par exemple, dans ses trois arrêtés du 24 janvier 4809, Duhesme mentionne les ordres de Saint-Cyr dans les considérants : Diario de Barcelona, 30 et 31 janvier 1809.

ah an + PEN

Quoique restreinte à un petit nombre de cas, l’action de Gouvion-Saint-Cyr sur le gouvernement ne fut pas sans modifier un peu le caractère et les procédés du régime. Les circonstances extérieures avaient d’ailleurs changé : la situation militaire était moins grave, en ce sens que Barcelone n’était plus menacée. Gouvion-Saint-Cyr était un homme de sang-froid, qui ne s’exagérait pas les dangers, et il entrait dans ses vues de ne point molester inutilement les Catalans : il chercha donc à modérer un peu la police et à réduire au strict nécessaire les actes de rigueur’. Un certain nombre de mesures de détail, vexatoires ou gênantes furent rapportées; on chercha, par des promesses, à faire revenir les émigrés’. On ne pouvait cesser d'exiger beaucoup d’argent des habitants de la ville; mais on essaya de le faire par des procédés plus réguliers, en demandant surtout des ressources aux impôts et droits ordinaires, qu’on avait à peu près cessé de percevoir depuis le début de l’insurrection*.

On s’intéressait aussi maintenant un peu plus au fonctionnement régulier des anciennes administrations : on s’inquiétait de savoir si les employés subalternes des finances, des douanes, des tribunaux étaient à leur poste, et on les remplaçait au besoin’. Duhesme rendait, le 25 février 1809, un arrêté destiné à assurer le fonctionne-

1. Ainsi, en janvier 4809, le chef d'état-major Rey va défendre au commissaire de police Casanova de parler plus longtemps de complots dans ses rapports; Gouvion-Saint-Cyr, Journal de l’armée de Catalogne, p. 166- 1617. Ferrer, dans sa Barcelona cautiva, ne signale plus tant d’arrestations. Il n’y a pas dans le Diario mention de procès devant les commissions militaires entre le milieu de décembre et le mois d'avril. Carrion-Nisas, parlant de Saint-Cyr, dit : « Son commandement passe d'ailleurs pour avoir été assez doux pour les Catalans ». Compte-rendu par l’adjudantcommandant Carrion-Nisas, oct. 4810, Arch. nat., AF1v 41625.

2. Avis du commissaire général de police, dans le Diario de Barcelona du 24 décembre 1808 et dans celui du 15 janvier 1809 ; arrêté de Duhesme, Barcelone, 24 janvier 4809, dans le Diærio du 30 janvier 1809 : « Après avoir pris les ordres de M. le général commandant le 7° corps d'armée... »

3. Note des déterminations prises par S. E. le général en chef, etc.

4, Arrêté de Duhesme, Barcelone, 9 février 1809, dans le Diario du 11.

ment régulier des différents tribunaux aux jours et heures accoutumés et y prescrivait l'exécution des arrêts de justice « d’après les ordonnances et les usages, par les voies et moyens accoutumés ! ». Un acte invoquait, plus ou moins sincèrement, l'intention des chefs français de « favoriser efficacement les manufactures nationales par la liberté du commerce? ». Les autorités espagnoles recommençaient à manifester leur existence. La junte travaillait à établir les contributions directes sur des bases plus équitables”; l’intendant semblait s’occuper du fonctionnement des administrations financières et son nom paraissait dans de nombreuses pièces‘. Le capitaine-général Vilalba sortait un peu de son effacement; il était chargé maintenant de faire afficher et publier les arrêtés de Duhesme”; il essayait aussi d’adoucir, par ses interventions auprès du général français, les maux des Barcelonais; il ne craignit même pas, au moins une fois, de lui demander justice pour une victime des excès de la police. Toutefois le fait Le plus

4. Arrêté de Duhesme, Barcelone, 25 février 4809, dans le Diario du > mars.

2. Arrêté de Duhesme, Barcelone, 24 janvier 1809, dans le Diario du 31 janvier : « En conséquence des ordres de M. le général commandant en chef le 7 corps... »; cf. Note des déterminations prises par $. E. le général en chef dans la séance du 18 janvier, Arch. mun. Barcel., of. recib., 1809. Par « manufactures nationales », il faut entendre ici les manufactures de Barcelone. Cet arrêté fut suggéré à Saint-Cyr et à Duhesme par la Junte du commerce. Ferrer, Barcel. caut., t. IL, p. 36-37.

3. Lettres de Vilalba à l’Ayuntamiento, Barcelone, 18 février 1809, Arch. mun. Barcel., of. recib., 1809; de l’Ayuntamiento à Vilalba, Barcelone, 23 février 1809, ibid., Representaciones, 1809. Cf. Avis de la junte dans le Diario de Barcelona du 10 mars 1809, etc. La junte ne réussit d'ailleurs guère à satisfaire les contribuables, on le verra au chapitre V.

4. Diario de Barcelona des 10, 15, 30, 31 janvier, 11 février 1809, etc. Il y à même aux Arch. G. {carton d'avril 1809) un rapport de l’intendant à Duhesme, Barcelone, le ..... avril 1809, sur les débiteurs des Rentes royales.

5. Mention en est faite pour la première fois à la suite des arrêtés du 24 janvier 1809, dans le Diario du 30. Vilalba signe également les édits émanés de la junte : voir par exemple Diario du 6 mars.

6. Ferrer, t. III, p. 33-34, 186; Réponse de M. le général Duhesme à S. E. Monseigneur le duc de Feltre, Paris, 26 août 1810, Arch. G. (28 juillet 1810) : « ... La femme Canton se présenta chez moi avec le marquis de Vilalba, alors capitaine-général, pour me demander justice d’un attentat. la plainte était portée contre deux agents de police. »

La agi

un

significatif peut-être était la réorganisation progressive du « corrégidorat » de Barcelone.

Le corrégidor, qui était toujours à Barcelone le gouverneur de la place, devait en temps normal présider l’Ayuntamiento du chef-lieu, surveiller et diriger les municipalités des bourgs et villages, correspondre pour les questions administratives avec l’intendant, pour les questions politiques et militaires avec le capitaine-général. La plupart des procès civils passaient par son tribunal. Bref le corrégidor était, dans le système administratif espagnol, un agent essentiel du pouvoir central, un organe indispensable du gouvernement régulier‘. Or, depuis le mois d'août précédent, M. de Witte ayant résigné ses fonctions, Barcelone n’avait plus de corrégidor ; Le 1° décembre 1808, Duhesme avait nommé gouverneur le colonel Miguel Uranx d’Amelin, ex-majordes gardes wallonnes, mais sans lui donner le titre ou les fonctions de corrégidor. Pendant toute la fin du siège, Uranx d’Amelin ne donna point signe de vie. Mais, à partir du 17 décembre, il chercha à jouer un rôle et à mériter les faveurs du nouveau régime.

Dès le 22 décembre, Duhesme, dans un arrêté, lui conférait les attributions de eorrégidor pour tout le corrégiment de Barcelone : « Le colonel Don Miguel Uranx d’Amelin, gouverneur et corrégidor de Barcelone, exercera, dans les bourgs et localités qui composent le gouvernement et corrégiment, la police et en général toutes les fonctions que les gouverneurs et corrégidors ont toujours exercées jusqu'à présent; en conséquence, il convoquerà e plus tôt possible tous les bayles et régidors de ces différents lieux pour leur donner les instructions relatives à la police et aux lois qui se trouvaient en vigueur avant la révolte du corrégiment. » Le corrégidor aurait de plus à centraliser les plaintes relatives aux excès des militaires,

1. Voir chapitre premier, section mn, et textes cilés dans les notes.

à répartir les réquisitions, à faire dresser partout l’état des absents'. L'espoir qu'on avait de la soumission du plat pays ne s'étant point réalisé, le nouveau corrégidor ne fut pas surchargé de travail. Il employa ses loisirs à organiser, avec les quelques soldats au service d'Espagne qui avaient consenti à prêter le serment au roi Joseph, une compagnie dite de garde municipale qui, composée d’abord de quarante hommes seulement, finit par s'élever à cent cinquante”. C'était un embryon de force publique au service de Sa Majesté Catholique. Enfin, le 2 mars 1809, Uranx d’Amelin annonçait l'intention de diriger désormais les délibérations de l'Ayuntamiento de Barcelone, et il vint en effet présider ce corps à partir du T mars”.

Bref si, depuis l’arrivée de Saint-Cyr, les autorités militaires françaises avaient gardé le pouvoir réel, elles avaient paru aussi s'inquiéter en quelque mesure de préparer par leurs actes le retour à un régime plus normal; elles semblaient songer parfois à rétablir peu à peu les choses dans l'état où elles étaient avant l'insurrection, et prévoir vaguement le jour où on pourrait remettre à Sa Majesté Catholique une province à peuprès organisée de façon régulière. De temps en temps, non sans contradictions, et tout en continuant à mettre au premier plan les nécessités immédiates, on semblait maintenant travailler pour l'avenir et pour le roi Joseph.

Jusque vers le mois de janvier 1809, personne en dehors de la province, ni Napoléon, ni Berthier, ni Joseph, n'avait

1. Arrêté de Duhesme, Barcelone, 22 décembre 1808. dans le Diario du 26.

2. Arrêté de Duhesme, Barcelone, 24 janvier 4809, Arch. G.; Clarke à l'Empereur, 31 janvier 1811, Arch. nat., AFrv 41629: Uranx d’Amelin à Düuhesme, Barcelone, 14 juin 1810, Arch. G.

3. Arch. mun. Barcel., Registre des Acuerdos de 1809, for 14-45.

LE ROI1 JOSEPH ET LE GOUVERNEMENT IMPROVISÉ don

paru se demander quelles formes de gouvernement et d'administration avaient pu y être établies par les généraux français ; et par suite ceux-ci avaient été libres d’agir entièrement à leur guise. Gouvion-Saint-Cyr n'avait pas plus reçu d'instructions politiques depuis son arrivée à Barcelone qu'il n’en avait eu en prenant le commandement du 7° corps : et on a vu de quelle façon l'Empereur avait répondu quand Duhesme avait sollicité des indications à ce sujet. Pour lui, puisque les Espagnols s'étaient insurgés sur tous les points, il n’y avait guère en Espagne que des questions d'ordre militaire et à résoudre militairement, des rebelles à soumettre, à effrayer ou à châtier, des places à assiéger et à prendre, des provinces à conquérir ou à contenir’. Pendant la campagne de novembre et décembre 1808, le roi avait été tenu à l’écart et laissé à l’arrière-garde. L'Empereur et Berthier avaient affecté de

1. Ici on ne peut que renvoyer à toutes les lettres de Napoléon relatives aux affaires d’Espagne, de septembre 4808 à janvier 1809. (Corr. Nap., t. XVII et XVIII; Lettres inédites de Napoléon Le, édit. Lecestre, €. Ier). Il faut signaler plus spécialement les lettres suivantes : À Joseph, Saint-Cloud, 9 sept. 1808, Lecestre, n° 350; à Joseph, Cubo, 10 novembre 1808, Corr. Nap., n° 14460: « Donnez l'impulsion pour faire sentir que cela n’est pas pour rire »; à Joseph, Chamartin, 5 décembre 1808, id., n°14531; Proclamation aux Espagnols, camp impérial de Madrid, 7 décembre 1808, id. no 44537 : « Mais si tous mes efforts sont inutiles et si vous ne répondez pas à ma confiance, il ne me restera qu'à vous traiter en provinces conquises et à placer mon frère sur un autre trône. Je mettrai alors la couronne d'Espagne sur. ma tête, et je saurai la faire respecter des méchants... »: à Joseph, Valladolid, 41 janvier 1809, id., n° 14684 : « Puisque vous avez le désir bien naturel d’assister à une expédition, celle où vous devez vous trouver est celle d’Andalousie... Avec deux bons corps formant une quarantaine de mille hommes, vous surprendrez l'ennemi par upe route inattendue et vous le soumettrez. C’est l'opération qui finira les affaires d'Espagne : je vous en réserve la gloire. » Gf. encore Lecestre, nos 394, 395, etc.

Un texte semble contredire notre assertion : c’est celui où Napoléon recommande à son frère, dès le 20 novembre 1808, de nommer des intendants, corrégidors et magistrats pour les provinces de Santander, de Biscaye et de Soria, afin de « réorganiser la police, les finances et de donner une direction à ces peuples ». À Joseph, Burgos, 20 novembre 1808, Corr. Nap., n° 14499. Mais il s’agit ici de provinces que Napoléon considère comme « entièrement soumises » et où par conséquent les questions militaires passent au second plan. En ce qui concerne plus spécialement la Catalogne, les ordres donnés par l'Empereur pour Reille et Saint-Cyr (à Berthier, Benavente, 4 janvier 4809, Valladolid, 11 janvier 1809 et Paris, 4 mars 1809, Corr. Nap., nes 14652, 14681, 14845) sont purement militaires.

le traiter en comparse; on ne l’avait point mêlé à la capitulation de Madrid. Puis, lorsque Napoléon avait paru s'occuper enfin du gouvernement de la monarchie, 1l l'avait fait en se substituant pour ainsi dire à Joseph en vertu du droit de conquête‘; par des décrets à effet, il avait annoncé d'importantes modifications dans les institutions gouvernementales ou sociales du royaume, mais en son propre nom et sans mentionner le roi”. L’Empereur n'avait d’ailleurs rien fait pour assurer lexécution des décrets qu’il avait ainsi rendus, à l’exception de ceux qui ordonnaient de confisquer les biens des chefs de linsurrection non point pour le compte de l'Espagne, mais pour celui de la France*.

Joseph, aigri par les procédés de son frère, At point cherché à prendre le rôle royal, que Napoléon ne l'avait pas encouragé à jouer; il avait évité de paraître légiférer ou administrer, n’avait point fait d'apparition à Madrid et s'était confiné, à deux lieues de sa capitale, au château du Pardo; il y attendit, dans une attitude de dignité blessée (il alla jusqu’à offrir sa renonciation au trône) le moment où son frère l’inviterait formellement à rentrer dans sa capitale et à exercer les fonctions royales'. Enfin, le 22 décembre 1808, Napoléon confia à

1. Voir Mémoires du roi Joseph, t. V, p. 200-209, 217-219, et textes à l’appui, p. 265 sq.; voir aussi la proclamation impériale du 7 décembre signalée à la note précédente.

2. Décrets des 4 et 12 décembre 4808, Gamp impérial de Madrid, Corr. Nap., nos 44526 à 14529, 14554 et 14556 (on minute aux Arch. nat., AFtrv plaq. 2512 et 2524): sur le caractère de ces décrets, l'absence de travail préparatoire et de mesures d'éxécution, voir notre Constitution de Bayonne, Introduction.

3. Décrets de Burgos, 12 et 17 novembre 1809, et du camp impérial de Madrid, 18 décembre 1808, Arch. nat., AFrv plaq. 2480, 2483, 2595, avec nombreuses annexes attestant qu’on s'occupa sérieusement de l'exécution des décrets. Le troisième décret organise la commission impériale des séquestres et indemnités sous la présidence du maître des requêtes Fréville.

4. Voir les passages des Mémoires du roi Joseph cités plus haut et plus spécialement : Joseph à Napoléon, Briviesca, 10 nov. 1808 (t. V, p. 266- 267) : « Je ne sais pas user des droits que l’on ne m'a pas donnés d’une

son frère le commandement d’une importante fraction de l'armée, avant de s'engager à la poursuite des Anglais. Plus tard, lorsque l'Empereur eût été informé que les pères de famille madrilènes avaient prêté en nombre suffisant et par écrit le serment de fidélité à Joseph?, il autorisa ce dernier à faire son entrée à Madrid. « Tâchez qu’elle soit solennelle et que vous soyez bien reçu par les habitants. Convoquez ensuite tous les conseils, et que vos ministres fassent toutes leurs dispositions pour bien administrer®. » Puis, lorsque la situation générale de l'Europe décida l'Empereur à repartir pour Paris, 1l donna à Joseph le commandement de toute l’armée d’Espagne, et signa l’ordre de faire prêter serment à son frère par les chefs de famille dans toutes les villes occupées par les troupes impériales”. |

Lorsque le roi eut fait son entrée solennelle (22 janvier 1809), il fut ainsi que son.entourage absorbé surtout par les questions militaires, par des discussions avec la commission des séquestres et indemnités et avec les chefs

manière manifeste et patente » ; Joseph à Napoléon, Burgos, 20, 24, 25 novembre 4808 (t. V, p. 271-272, 274-275, 276-278); enfin Joseph à Napoléon, le Pardo, 8 décembre 1808 (t. V, p. 281), lettre qui, suivant Du Casse, aurait amené l'Empereur à revenir sur des mesures législatives auxquelles il songeait (?) : « La honte couvre mon front devant mes prétendus sujets. Je supplie V. M. de recevoir ma renonciation à tous les droits qu'elle m'avait donnés au trône d'Espagne... Je redeviens votre sujet, eb attends vos ordres pour me rendre où il plaira à V. M. que je me rende. »

1. À Joseph, Chamartin, 22 décembre 1809, Corr. Nap., n° 14609.-Cf. no 14615.

2. Joseph à Napoléon, le Pardo, 25 décembre 1808, Mém. roi Jos., t&. V, p- 290-291. Napoléon fit attendre l’autorisation parce que son intention était d'abord qu’on vint lui porter auparavant les procès-verbaux de serment : à Joseph, Valladolid, 7 janvier 1809, Corr. Nap., n° 14662.

3. À Joseph, Valladolid, 9 janvier 1809, Corr. Nap., n° 14671; à Joseph, Valladolid, 44 janvier 1809, id., ne 14684, etc.

4. Instructions pour le major général, Valladolid, 15 janvier 1809, Corr. Nap., n°14712; à Joseph, mêmes lieu et date, n° 14716.

5. Ordre impérial, Valladolid, 46 janvier 4809, Arch. G.; ordre circulaire de Berthier, mêmes lieu et date, Arch. G. Ces serments furent effectivement prêtés dans les Castilles, les provinces basques, l'Aragon, etc., de février à avril, et les procès-verbaux envoyés à Joseph. Papiers de la junte, Arch. hist. nac. de Madrid, Estado, leg. 204.

militaires français qui occupaient Madrid et les Castilles, enfin par l’organisation d’une apparence de gouvernement ‘central’. Toutefois Joseph tenait à se poser en roi; en février et mars 1809, il notifiait son avènement aux différentes puissances neutres ou alliées de la France”. Il essayaitaussi de manifester son autorité dans les provinces éloignées, et ne pouvait manquer de songer à la Catalogne. Les communications restaient toujours fort difficiles avec la principauté, et ne pouvaient se faire que par Bayonne et Perpignan*. Mais l'essentiel était pour le moment d'y affirmer l'autorité du roi, soit comme souverain, soit comme chef de l’armée impériale. Le maréchal Jourdan, chef d’étatmajor du roi, songea-t-il à envoyer à Saint-Cyr une copie de l’ordre impérial du 16 janvier pour la prestation du serment par les chefs de famille“? Le secrétaire d'État du roi Joseph essaya-t-il de faire parvenir à Saint-Cyr le décret que Joseph rendit à son tour le 16 février pour ordonner à toutes les autorités espagnoles dans les villes soumises de prêter serment au roi d'Espagne? Fit-on

4. Joseph à Napoléon, le Pardo, 19 janvier 1809, Madrid, 25 et 26 ;anvier, 7, 14, 19 février, 7, 9, 19 mars, dans Mém. roi Jos., tt. NV, p. 383-385, . +. VI, p. 34-35. 35-36, 51-52, 54-55, 59-62, 68-71, 72-73, 78-79; décrets rendus par le roi Joseph-Napoléon de janvier à août 1809, Arch. hist. nac. de Madrid, Estado, leg. 3092 (notamment celui du 6 février fixant les attributions des ministres). Cf. les dépêches de Le Forest, de janvier à avril, dans Grandmaison, Correspondance de La Forest, &. I.

2. Minutes de ces leltres, dans le registre coté 618 d., Arch. hist. nac. de Madrid, Estado, leg. 3059.

3. Une lettre écrite le 31 décembre 1808 par l’intendant général de l’armée d'Espagne à l'ordonnateur du 7e corps ne lui arrive que le 18 mars suivant. L’ordonnateur Rey à Dejean, Barcelone, 27 mars 1809, Arch. G. (29 mai 1809).

4. Copie de l'instruction de $S. A. le major général pour l'exécution de l’ordre de S. M. l'Empereur du 16 janvier 4809, Arch. G. (16 janvier 1809; rien n'indique la date de la copie faite par Jourdan). On ne peut savoir si Saint-Cyr reçut cette pièce. En tout cas, l'ordre ne reçut aucune exécution en Catalogne.

5. Décret du roi Joseph-Napoléon, Madrid, 16 février 1809, Arch. hist. nac. de Madrid, Estado, leg. 3092. Dans un rapport de l'agent Blondel à. Champagny, Barcelone, 14 mai 1809, Arch. des Aff. Etr., Corresp. diplom.. Esp., vol. 679, fo 118, il est dit qu’on n'a connu le décret du 416 février que par les journaux français.

et

quelques efforts dès ce moment pour obtenir de temps en temps quelques rapports de Saint-Cyr, au moins pour la forme !? Autant de questions auxquelles une réponse précise n’est point possible? : en tout cas, un fait au moins permet d'affirmer que Joseph essaya de bonne heure d’influer en Catalogne, c’est la nomination d’un commissaire royal pour la principauté, nomination qui fut signée dans les premiers jours de février ?.

Les instructions remises par le roi aux commissaires nvoyés dans les provinces leur donnaient les pouvoirs LS plus complets et les plus généraux, et eussent fait d'eux, däns d’autres circonstances, de véritables vice-rois. Les commissaires parcourraient leur province, constateraient les absences d'employés et en rechercheraient la durée et la cause ; ils feraient comparaître ceux qui seraient restés à leur poste, et leur feraient prêter «le serment de fidélité et d’obéissance à notre personne, à la constitution et aux lois », si ce n'était déjà chose faite ; ils se feraient rendre compte des actes de ces employés, constateraient « si tous remplissent leurs devoirs, exécutent les ordres que leur

1. En tout cas, le chef d'état-major Rey écrit à Jourdan, assez rarement d’ailleurs, à partir du 17 mars 1809; Rey à Jourdan, Valls, 47 mars 4809, Barcelone, 14 avril 1809, Arch. G.

2. Au moins d'après les pièces de nous connues : certains décrets furent connus ou exécutés à Barcelone, mais nous ne savons par quelle voie ils parvinrent; Rey et Saint-Cÿr envoyèrent quelques rapports, mais nous ne savons d'où en vint l'ordre. Peut-être fut-ce simplement le résultat de la nouvelle que le roi avait reçu le commandement de l'armée.

3. On ne peut préciser davantage. Il y à, à l'Arch. hist. nac. de Madrid, Estado, leg. 3092, la nomination de sept commissaires royaux, par décret royal du 9 février : celle du commissaire de Catalogne ne s'y trouve pas. Elle ne se trouve pas non plus dans la Gacela de Madrid, qui mentionne la nomination des autres commissaires. Mais nous savons par ailleurs que le commissaire royal en Catalogne entra en fonctions au début de mars 1809 (Rapport du ministre de l'Intérieur Montalivet à l'Empereur, 20 mai 1812, en annexe à un décret impérial du 28 mai 1812, Arch. nat,., AFrv plaq. 5392 ; Compte-rendu par Pelletier. secrétaire de la commission administrative du gouvernement de Catalogne, Arch. G., 14 février 1811). La nomination de Garriga doit donc être à peu près de la même date que celle des sept autres commissaires. La Forest est évidemment mal informé, quand il écrit le 16 mars: « On pense que le Roi nommera bientôt... un commissaire pour la Catalogne » (Corresp. de La Forest, t. I, p. 134).

CoNARD. ‘ 41

donnent nos ministres en vertu de nos décrets »: les envoyés rovaux changeraient d'emploi, appelleraient à de plus hautes fonctions ou suspendraient les agents enquêtés, suivant leurs aptitudes et leur zèle. Les commissaires procéderaient de même vis-à-vis des autorités, des juges et des tribunaux de toute sorte : « Ils inspecteront les autorités qui exercent en notre nom des pouvoirs quelconques,

verront si elles remplissent nos intentions royales ; feront.

comparaître les Ayuntamientos, gouverneurs, intendants, juges, corporations, et toute espèce de personnes qui ont un rôle dans le gouvernement ; ils destitueront ou suspendront de leurs fonctions ceux qu'ils jugeront nuisibles ; ils accompliront dans le territoire qui leur est attribué les actes de justice et de bienfaisance que nous accomplirions nous-même, mais en nous rendant compte de tout ce qu'ils feront, »

Les commissaires auraient de plus à gagner au nouveau régime l'opinion publique. « Ils auront soin de parcourir les localités du territoire qui leur est attribué, d'en connaître l'esprit publie, d'éclairer les habitants sur la vraie situation du royaume, sur l’état des armées et sur les avantages qu’on doit se promettre de la nouvelle constitution, sur le but de notre gouvernement, sur l'indépendance et l'intégrité où nous maintiendrons notre monarchie; ils leur montreront enfin que leur félicité dépend de leur retour entier à la tranquillité, et que, à mesure que celle-ci se rétablira, elle aura pour effet l'évacuation du pays par les troupes étrangères, puisqu'elles ne sont venues que dans.se but. »

es commissaires auraient encore à assurer la diffusion dela Gazette de Madrid, devenue l'organe officiel du nouveau régime, à rétablir la régularité des communications postales, à purger les routes des brigands, mendiants et “agabonds et à les poursuivre « par tous les moyens » ; ils s’occuperaient de faire rentrer les habitants dans leurs

foyers et de les y faire travailler ; ils empêcheraient lim pression et la circulation des pamphlets et des bulletins contenant de fausses nouvelles, et châtieraient leurs auteurs et colporteurs ; ils enverraient au gouvernement les journaux locaux et en créeraient au besoin, en choisissant bien les rédacteurs, « qui les rédigeraient dans l'esprit de la Gazette de la capitale » : ils s’occuperaient aussi des questions ecclésiastiques, indiqueraient les paroisses à réunir ou à créer, signaleraient les couvents à supprimer, les biens monastiques à vendre. Ils s’occuperaient de dissoudre les juntes non autorisées et en châtieraient les membres, en ayant soin surtout d'empêcher toute communication avec la junte insurrectionnelle centrale. Ils pourraient prendre pour auxiliaires les personnes qu'ils jugeraient aptes à ce rôle. A défaut de force publique, les commissaires s’adresseraient aux généraux et commandants français, en leur montrant beaucoup de politesse et de bon vouloir ; et, s’ils jugeaient avoir à se plaindre d’eux, ils en écriraient au roi,

Pour remplir ce vaste programme, le roi nomma. COMmissaire en Catalogne un personnage qui sémble n'avoir eu n1 une grande notoriété, ni des facultés exceptionnelles, Don Joseph Garriga. C'était, paraît-il, un simple petit chirurgien de San-Pere-Pescador dans le Bas-Ampurdan ; alors âgé d’une trentaine d'années, il avait voyagé « par ordre et avec une pension du roi Charles IV en France, en Angleterre et en Allemagne pour y étudier les arts relaüifs aux fabriques » et avait-« passé plusieurs années à Paris dans l'étude des sciences ». Il avait trouvé moyen de se faire accepter à la junte de Bayonne à titre de représentant de la Catalogne, et avait obtenu déjà du roi Joseph le titre de directeur des manufactures royales?. On

1. Décret de Joseph-Napoléon, Madrid, 9 février 1809, Arch. hist. nac. de Madrid, Estado, leg. 3092 (Ce décret est naturellement en espagnol).

2. Ces renseignements sont surtout tirés du rapport de Montalivet, cité

remarqua plus tard que le commissaire royal manquait de prestige et de réputation locale ; et on se plut à railler ses « sottises ». Mais eût-il pu mieux faire avec un grand nom, des relations étendues, et même du génie ?

Ainsi, pendant que les généraux français semblaient, du moins à certains moments et par quelques-uns de leurs actes, prévoir et même dans une certaine mesure préparer le passage prochain de la Catalogne sous le gouvernement joséphiste, ce gouvernement faisait de son côté, par l’envoi du commissaire royal, au moins une tentative pour manifester son existence et pour exercer son action dans la partie occupée de la principauté. D'autre part, les circonstances avaient obligé Napoléon à partir hâtivement, par suite à laisser le commandement nominal de l’armée au roi Joseph et la direction effective des opérations à son chef d'état-major Jourdan; c'était là un fait qui semblait devoir hâter la reconnaissance, dans la Catalogne occupée, de l’autorité nominale et réelle de « très haut, très excel-

lent et très puissant prince Don Joseph-Napoléon, roi des :

Espagnes et des Indes ‘ ».

Mais, en donnant à Joseph le commandement de l’armée, l'Empereur n'entendait point renoncer à suivre les opérations militaires ; il continua à envoyer des instructions à Joseph, très fréquemment tant que la campagne contre l'Autriche ne fut pas commencée, plus rarement ensuite, ilest vrai*, À partir du 17 mars 1809, c’est-à-dire lorsque à l’avant-dernière note, pour la norhination des conseillers de préfecture

du département du Ter; le reste des Notes sur la Catalogne (du général Pino), 41 janvier 4810, Arch. nat., AF 1v 1625. ;

1. Cest ainsi qu'est rédigée la suscription de la lettre protocolaire par laquelle Napoléon répondit, le 29 octobre 1808, à la notification d’avènement de Joseph, Arch. nat., AF1v plaq. 2478.

2. Du 24 janvier, date du retour de Napoléon à Paris, jusqu'au 43 avril

Berthier devint major général de l’armée d'Allemagne, le ministre de la Guerre fut chargé d'entretenir une correspondance active avec Joseph et Jourdan, et il s’en acquitta avec beaucoup de régularité ‘. Un bureau spécial du ministère fut dès lors chargé de suivre les affaires d’Espagne, de diriger le roi et son chef d'état-major et aussi de rédiger pour Napcléon des rapports fréquents, accompagnés de nombreuses copies de pièces, sur ce qui se passait dans la Péninsule *. C'était déjà là une sérieuse entrave à l’autorité militaire de Joseph. Mais les apparences eussent au moins été sauvegardées si Clarke n'avait correspondu directement qu'avec le roi et avec Jourdan, et leur avait laissé le soin de répartir les ordres de détail entre les différents commandants de corps ou d'armées. Ce procédé eût été fort agréable à Joseph, lui eût laissé une relative aisance de mouvements et un certain prestige vis-à-vis des maréchaux et généraux en chef. Il eût été au moins le seul interprète des idées et des plans impériaux*,

date de son départ pour Strasbourg, Corr. Nap., nos 14749. 14761, 14791, 14198, 14821, 14846, 14910, 44936, 14995, 15051 ; Lettres inéd. de Napoléon L+, éd. Lecestre, nos 408, 421, 429 (sans compter les lettres que l'Empereur fait écrire par Clarke): puis plus rien jusqu’en juin, où, du 3 au 21, l'Empereur fait écrire coup sur coup à Joseph et à Jourdan par Clarke (Corr. Nap., nos 15292, 15304, 15332, 15340, 15396) ; puis l'Empereur n’écrit plus à Clarke, sauf pour des détails peu importants, au sujet de l'Espagne, avant le 18 juillet (nos 15552-15554) ; il y à encore une lettre importante à Clarke le 29 juillet (n° 15594), etc.

4. À partir du début d'avril, il y a à peu près tous les jours des minutes rédigées aux Arch. G. pour l'armée d'Espagne, soit pour le roi, soit pour Jourdan, soit pour les différentes armées.

2. Ces rapports, très détaillés et très soignés, furent naturellement classés dans les papiers de la Secrétairerie d'État, et sont actuellement, aux Arch. nat., dans les cartons AFrv 1618 (rapports ministériels) et, pour la Catalogne, AFrv 1621 (surtout copies de rapports de généraux). Toutes ces pièces sont écrites par le même expéditionnaire. Elles permettent de voir très nettement ce que l'Empereur à appris en 1809 sur l'Espagne par le « canal » du ministre de la Guerre (et il n’a pas appris grand'chose en dehors de cette voie). Quelques petites notes de service, éparses dans les cartons des Arch. G., montrent que c'était en somme M. de Vieusseux qui dirigeait le travail. De temps en temps. Clarke ajoutait de sa main quelques mots en marge ou en post-scriptum.

3. C'est ce que Joseph laisse voir clairement, dès avril 1809, dans une lettre à Napoléon, Madrid, 19 avril 1809, Mém. roi Jos., t. VE, p. 155-157. Napoléon ne semble même pas y avoir répondu.

Mais il eût fallu alors que le ministre se bornât à envoyer des instructions d’un caractère très général, des « notes directrices » indiquant seulement lobjeetif à atteindre et les principes à appliquer dans l'exécution, et non point des ordres de détail et d’un caractère impératif, qui ne pouvaient avoir de sens et de valeur qu’à condition d'arriver promptement etsûrement. Laisser la transmission d'ordres minutieux et formels à Jourdan eût été en retarder fatalement l’arrivée, donc l'exécution, de plusieurs jours pour la Vieille-Castille, d'une ou deux semaines pour lAragon, les provinces basques ou les Asturies, d’un mois peut-être pour la Galice, le Portugal ou la Catalogne. Comme Napoléon entendait bien que son ministre correspondit fréquemment et dans le détail avec l'Espagne’, il lui imposait du même coup la nécessité d'envoyer ou de transmettre directement des ordres aux différents chefs et d’en informer pour mémoire seulement le roi Joseph et son chef d’étatmajor. Ceux-ci à leur tour, en correspondant avec les commandants des corps d’armée, ne pouvaient que répéter tardivement et à peu près dans les mêmes termes les indications, les considérations, les ordres déjà reçus sous la signature du ministre impérial?. On n’a pas à examiner ici sile procédé suivi par Clarke fut profitable ou nuisible à la conduite des opérations. Mais il est évident qu'il n’était point fait pour amener les maréchaux ou généraux en chef à prendre Joseph au sérieux, comme ce souverain très vaniteux l’eût désiré, ni pour leur faire sentir le besoin et

la nécessité de correspondre régulièrement avec Madrid.

1. Napoléon avait pour ainsi dire dressé Clarke à procéder ainsi. Car il s'était fait envoyer la première lettre destinée à Jourdan et l'avait corrigée sur plusieurs points. C'était une série d'ordres détaillés pour chacun des corps (Clarke à Jourdan, 26 mars {809, Corr. Nap.. ne 44955). Avant de partir, Napoléon fit encore écrire par Clarke plusieurs lettres contenant des ordres de détail : à Clarke, Paris, 31 mars, 5 et 9 avril 4809, Corr. Nap., nos 14978, 14989, 14999, 15010, 45037, 15038.

2. Joseph indique bien tout ceci dans la lettre à Napoléon signalée à l'avant-dernière note.

Aussi ne faut-il pas s’étonner que, informé seulement au début de mars 1809 du commandement confié dès le 15 janvier par Napoléon à Joseph et à Jourdan , Gouvion- Saint-Cyr n'ait pas mis un grand empressement à renseigner le roi et à prendre ses instructions, militaires ou autres. Saint-Cyr n'aimait point à être dirigé et savait le faire sentir à l’occasion même au prince de Neuchâtel. Le chef d'état-major Rey écrivit quelquefois à Jourdan en mars et en avril et semble s’en être tenu là?. Le roi Joseph avant eu l'imprudence, vers le début de juin, d'écrire à Saint-Cyr pour lui demander de marcher sur l'Ébre et d'occuper ainsi le général Blake qui gênait fort Suchet*, le colonel-général des cuirassiers répondit à Sa Majesté Catholique une lettre qui commençait ainsi : « Sire, j'ai toujours cru que le 7° corps d'armée en Espagne était destiné à soumettre la Catalogne ; si je ne me suis pas trompé, il aura encore longtemps de l’occupation dans cette

4. En effet, Saint-Cyr ne reçut pas une seule lettre du quartier-général depuis le mois de décembre jusqu'au 6 mars : Saint-Cyr à Berthier, 6 mars 4809, Arch. G. C’est une des lettres reçues à celte date du major général, qui provoqua la réponse suivante, très caractéristique : « D'après ces lettres, V. À. ordonne à un corps d'armée qui manque de tout de prendre dans le même temps trois places fortes, qui ont soutenu des sièges mémorables quand elles n'étaient défendues que par des troupes...; c'est dans ces circonstances que V. A. ordonne la prise de trois places fortes, dans l’une desquelles s'est retirée une armée commandée par un bon et courageux général, place qui, parmi les avantages de sa position, compte celui de ne pouvoir être bloquée sans le concours d'une escadre... » Il s’agit ici de Tarragone. Les deux autres places fortes indiquées par Berthier sont Tortose et Girone. (A Berthier, Valladolid, 11 janvier 1809, Corr. Nap., n° 14681).

2. Certainement deux fois au moins, Rey à Jourdan. Valls, 17 mars 180, Arch. G., et Barcelone, 44 avril 1809, ibid, peut-être plus souvent, car Clarke écrit à l'Empereur, le 20 avril 1809, Arch. nat, AFiv 1648: «A cette lettre de M. le maréchal Jourdan sont jointes les copies de divers rapports du 7e corps d'armée, qui, m’étant déjà parvenus directement, ont été dans le temps mis sous les yeux de V. M: » Les rapports de Rey à Jourdan, du moins ceux dont nous avons le texte (et y en eut-il d'autres ?) n'étaient en effet que la reproduction des rapports envoyés à Paris.

3. Nous n'avons pas la lettre de Joseph. mais il esl aisé d'en reconstis tuer le sens d’après la réponse de Saint-Cyr et d'après une lettre de Joseph à Napoléon, Madrid, 46 juin 1809, Mém. roi Jos., À. VI, p. 194-195, où le roi écril : « Je pousse tant que je puis le 7 corps de Catalogne, qui est bien en arrière, ce qui a donné de l'audace à Blake .. » On admirera le ton capable de l'ex- « colonel-propriétaire » du 4 de ligne.

province, et ne pourra de sitôt concourir aux opéralions des autres corps, à moins d'abandonner celles de la Catalogne ‘. » En vérité Clarke était bien fondé à écrire un mois après à l'Empereur : « Je souhaite ardemment que Votre Majesté puisse bientôt se rendre en Espagne, et mettre de l’ensemble dans les opérations ; l'indépendance qu'affectent certains maréchaux, même du roi, est tout à fait désastreuse ?. » Sans être maréchal, Gouvion-Saint- Cyr s’entendait à « affecter de l'indépendance ».

Dans ces conditions, on conçoit que Joseph ne se soit pas obstiné à diriger Saint-Cyr ; et, à partir de la fin de juin, le roi semble s'être contenté de communiquer soit à Clarke, soit à Napoléon, ses idées sur le rôle du 7° corps”. Ce qui est certain, c’est que, dans les derniers mois de 1809, on n'eut plus à Madrid de nouvelles de la Catalogne, « sauf par la voie de Paris * ». Joseph restait sans influence dans cette province, même au point de vue militaire. Or, de son propre aveu, .c’était seulement à ce point de vue qu'il pouvait compter pour quelque chose : « La royauté

4. Saint-Cyr à Joseph, 25 juin 1809, Arch. nat., AF 1v 1621. Sur le fond des choses d’ailleurs, Saint-Cyr avait entièrement raison.

2. Clarke à l'Empereur, 30 juillet 1809, Arch. nat., AFrv 1618. Clarke faisait sans doute surtout allusion à l'attitude de Soult, de Victor, et même de Mortier, que lui avait signalée un rapport de Jourdan, Madrid, 24 juin, Mém. roi Jos., t. VI, p. 199-206, où Jourdan disait notamment : « Pour réussir à la guerre, il faut qu'un chef ait sous ses ordres des militaires d’un grade inférieur qui obéissent, et non des camarades qui se croient plus de mérite que lui. » j

3. [1 se peut toutefois que Joseph ou Jourdan aient écrit à Saint-Cyr, sans que leurs lettres laissent de trace. C'est d'ailleurs une hypothèse peu probable. Joseph à Napoléon, Talavera, 9 juillet 14809: Madrid, 27 et 31 août 1809; Jourdan à Clarke, Madrid, 23 août 1809, etc. ; Mém. roi Jos., L VI, p. 270, 366-367, 380, 392.

4. La Forest à Champagny, Madrid, 28 oct. 4809, Arch. des Af. Étr., Corresp. diplom., Esp., vol. 680, f° 58. Même constatation dans un rapport de l'intendant général de l’armée d'Espagne à Joseph, Madrid, 4er sept. 1809 (Arch. nat., AFrv 1620) ct dans un autre rapport du même à Berthier, Madrid, 22 déc. 1809, AFrv 1623%, Ces renseignements venus « par la voie de Paris » se trouvaient surtout dans les lettres de Clarke où il y avait de temps en temps quelques renseignements sur la situation en Catalogne. Clarke à Jourdan, 12 juin 1809, Mém. roi Jos., t. VI, p. 190-192 ; Clarke au roi Joseph, 25 juillet 1809, Arch. nat., AFrv 1618.

tout entière de l'Espagne », écrivait-il mélancoliquement à son frère le 27 août 1809, « est aujourd’hui dans le commandement de l’armée française ‘ ». Il y avait d'ailleurs longtemps que Napoléon l'avait fait entendre sans périphrase au trop naïf Joseph : « Vous ne viendrez à bout de l'Espagne qu'avec de la vigueur et de l'énergie... Accoutumez-vous à compter votre autorité royale pour bien peu de chose ?. » ;

Ainsi, comme généralissime, le roi Joseph ne fut guère pris au sérieux en Catalogne ; comme législateur il n’y eut pas beaucoup plus de succès. Dans son passage à Naples, Joseph avait été actif à cet égard‘; aussitôt installé dans son palais de Madrid, il avait rendu de nombreux décrets pour rajeunir la monarchie arriérée, y introduire les « lumières » et les bons principes administratifs *. On ne sait par qui, sous quelle forme ces décrets furent envoyés en Catalogne ; si Gouvion-Saint-Cyr les reçut tous ou seulement en partie”. En tout cas, il n’en publia aucun et ne fit usage que d’un seul, celui sur la prestation du serment par les fonctionnaires”. Quant à Duhesme, il en connut ultérieurement quelques-uns par les journaux de Paris qui lui arrivaient de temps à autre par mer. Il fit publier deux de ces décrets’ dans le Diario de Barcelona, mais dans un but intéressé. Le pre-

4. Joseph à Napoléon, Madrid, 27 août 1809, Mém. roi OR ONT, p- 380.

Page 1