‹ La Caricature, journal fondé et dirigéChapitre 107 sur 113 · MARSEILLE. — LE CHATEAU VERT · texte numérisé non relu

MARSEILLE. — LE CHATEAU VERT

Elle n'est pas la première.

AIf.phistuopiiéles.

Eis houans oursins !

Cri Marseillais.

Qu'est-ce que le Château-Vert?

— Figurez-vous un édifice carré-long , six colonnes de façades , un balcon en pierre tendre, un étage , dix fenêtres, des persiennes vertes et une cuisine qui fume toujours ; avec cela un jardin , quelque peu de gazon qui sert de lit aux amans , un filet d'eau douce passant presque inaperçu, des cailloux de toutes couleurs, du sable, et puis la mer.

Pour voir un beau coup-d'œil, il faut monter sur la terrasse que soutiennent les colonnes du rez-de-c~.iaussée ■. d'un côlé s'élève par tourbillons la poussière de la route royale ; en face se déroulent une mer bleue, un ciel bleu, sur lesquels se détachent, comme sur un écran de soie, les trois îles qui regardent l'entrée du port; de l'autre coté , quelquefois rien , beaucoup d'eau , souvent d'énormes values blanches , presque toujours des barques de pécheurs , des trois-mâts à l'horizon, ou une voile latine doublant le cap Couronne.

Mais ce qui réjouit le plus , c'est la gravité bouffonne de Paul.

11 faut vous dire que le Château-Vert eût un restaurant dontPaul est l'hôte.

La face large et fortement enluminée, le bonnet de coton sur l'oreille, les -nains derrière le dos, et le tablier retroussé, on le prendrait pour la statue d'un Lucullus moderne, et on le croirait aussi immobile que les deux gros dogues qui sont assis près de lui.

Mais il faut voir avec quelle grâce ii aide les dames qui descendent de voiture pour venir chez lui , et qui d'ordinaire y regardent à deux fois avant de poser leur gant frais dans la large main qu'il leur présente.

Le sourire est toujours sur ses lèvres comme le rôti à sa broche.

— François , la carte au numéro g ! — Allons , dépêchons-nous ! La crème fouettée dans la grande salle. — Un cabinet à monsieur et à ces dames.

Et ce dernier ordre était donné pour un jeune homme et deux dames qui venaient de descendre d'un élégant tilbury.

Un voile richement brodé cachait la figure de l'une d'elles; l'autre avait les yeux fatigués comme quelqu'un de malade ; le jeune homme paraissait rayonnant.

Un garçon quelque peu endimanché, et couvert de nombreuses taches de graisse, les eut bientôt conduits dans un cabinet.

La table y était déjà mise.

Deux couverts suffisaient ordinairement; mais dans ce cas exceptionnel, il fallut en «.jouter un troisième.

Le garçon, en descendant l'escalier, se dit :

— Ou ce jeune homme est un Hercule, ou la vieille est une tante. Le garçon voulait peut-être dire une marâtre, une duègne, une

matrone ; mais il ne trouva pas le mot technique. Un cuisinier n'est pas tenu d'être fort en littérature, et celui-ci connaissait un peu de mythologie : c'était déjà bien assez.

Florine s'était machinalement assise sur un petit canapé, et, pour se débarrasser d'un ornement qui la fatiguait , avait placé à côté d'elle son châle et son chapeau de gaze rose. Son regard mélancolique se levait de temps en temps et parcourait les quatre murs de la chambre ; lorsqu'elles rencontraient Adolphe, ses paupières se baissaient lentement, mais sans frayeur.

Y avait-il déjà de l'amour dans son cœur?

C'est ce que je ne crois point.

Il paraît que sa mère était parvenueà la rassurer, à donner de l'espoir à Durvillc , et comme Florine ne jouait point ce jour-là , à la décider à cette partie.

Le dîner fut court et silencieux.

De temps en temps Adolphe faisait quelques demandesqui restaient sans réponse.

Madame Saint-Huherti cependant , lorsqu'on en vint au dessert parut plus folle et plus rieuse quejam is; mais c'était de cette gaité qui fait de la peine. Sur ses lèvres violettes, cette contraction nerveuse qui creusait ses joues blêmes avait quelque chose de hideux, un aspect repoussant.

On eût dit le sourire d';-n cadavre.

Enfin il se fit un léger bruit; le garçon qui passait crut que c'était le bruit d'une porte que l'on ferme en dedans, et il prêta l'oreille.

D'abord ce ne fut rien.

Ensuite quelques murmures ; un moment après , des accens d'une voix de femme sèche et lugubre, sur un ton de reproche bienveillant autant que peut l'être celui d'une personne qui a intérêt à vous perdre.

Une porte d'auberge est toujours faible et mince. La voix se fait entendre à travers comme le plus léger soupir, et les curieux ont toujours cette ressource, s'ils ne rencontrent pas celle des fentes, des jours ou des netits trous.

Le garçon rega.-dait avec envie, et il était loin d'être calme.

Personne ne se trouvait plus à table, d'où il conclut que les convives s'étaient jetés sur le sopba ; et trois sur unsopha, on n'est pas à l'aise. '

Mais quelque chose l'a frappé ; il écoute avec plus d'attention : des mots entrecoupés, des pleurs, des sanglots, puis un moment de repos.

C'est alors que , regardant à travers la serrure , il aperçut l'ombre d'une femme entre les rideaux et la fenêtre, qu'il distingua de brûlans et nombreux baisers qui n'étaient point rendus , et qu'il se dit en s'éloignant :

— Je ne m'étais pas trompé , la vieille est une tante.

Le morceau qu'on vient de lire est extrait de la Prima donna et le Garçon. Boucher, roman de la nouvelle école, qui doit paraître dan» quelques jours en un volume in-8° satiné , et orné d'une gracieuse vignette due au burin de M. Porret.

Charge*.

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