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LA DEKNIERE REVUE DE NAPOLEON

Ce jour était un dimanche, mais celait le treizième dimanche de l'année i8i3. le surlendemain Napoléon parlait pour cette fatale compagne, pendant laquelle il devait perdre successivement Eessières et Duroc, gagner les mémorables batailles de Lutzen et Bautzen, se voir trahir par l'Autriche, la Saxe, la Bavière et Bernadotte. Il semblait qu'un triste pressentiment eût amené là une brillante et curieuse population. Chacun paraissait deviner l'avenir, dont les événemens devaient prêter, par la suite, un intérêt de plus au tableau qu'on se montrait si avide de contempler. L'imagination pressentait, peut-être que, plus d'une fois, elle aurait à retracer le mystérieux souvenir de celte scène , quand ces temps héroïques de la France auraient pris des teintes fabuleuses.

La magnifique parade que l'empereur Napoléon allait commander devait être la dernière de celles qui excitèrent si long-temps l'admiration des parisiens et des étrangers. C'était la dernière fois que la vieille garde exécuterait les savantes manœuvres dont la pompe et la précision étonnaient ce géant lui-même , qui s'apprêtait alors à un duel avec l'Europe.

Allons donc plus vite, mon père, disait, avec un air de lutinerie , une jeune fille en traînant un vieillard ; j'entends les tambours.

— Ce sont les troupes qui viennent, répondit-il.

Ou qui défilent... Tout le monde revient! répliqua-t-elle avec

une amertume enfantine qui fit sourire son compagnon.

La parade ne commence qu'à midi et demi!... dit le père qui

marchait presque en arrière de la petite personne impatiente.

A voir le mouvement que la jeune fille imprimait à son bras droit, on eût dit qu'elle s'en aidait pour courir; et sa petite main, couverte d'un gant jaune et tenant un blanc mouchoir à demi-plié, ressemblait à la rame d'une barque qui fend les ondes.

Alors, bientôt, Julie aperçut avec étonnement une foule immense qui se pressait, le long du palais, dans le petit espace compris entre ses murailles grises et ses bornes, réunies par des chaînes, qui dessinent de grands carrés sablés au milieu de la cour des Tuileries. Celte bordure de têles d'hommes et de femmes ressemblait à une platebande émailiée de fleurs. Le cordon de sentinelles, établi pour laisser un passage libre à l'empereur et à son état-major, avait beaucoup de peine à ne pas être débordé par cette foule empressée , qui bourdonnait comme les essaims d'une ruche.

La jeune fille fut placée , par protection , auprès d'un superbe cheval blanc, harnaché d'une selle en velours vert et or, que le Mameluck de Napoléon tenait par la bride , presque sous l'arcade , à dix pas en arriére de tous les chevaux qui attendaient les grands officiers dont l'empereur devait être accompagné.

— Que c'est beau !... dit Julie à voix basse, en pressant la main de son père.

L'aspect pittoresque et grandiose que présentait en ce moment le Carrousel, faisait prononcer cette exclamation par des milliers de spectateurs dont les figures étaient béantes d'admiration.

Une autre ranpée de monde, tout aussi pressée que celle dont le vieillard et sa fille faisaient partie, occupait, sur une ligne parallèle au château, l'espace étroit et pavé qui longe la grille du Carrousel. Cette foule achevait de dessiner fortement , par la variété des couleurs de toutes les toilettes féminines, l'immense carré long que forment les. bàtimcns des Tuileries , au moyen de celle grille alors nouvellement construite.

C'était dans ce vaste carré que se tenaient les régimens de la vieille carde qui allaient être passés en revue. Ils présentaient en face du palais d'imposantes lignes bleues de vingt rangs de profondeur. Audelà de l'enceinte, et dans le Carrousel, se trouvaient, sur d'autres lignes parallèles , plusieurs régimens d'infanterie et de cavalerie prêts au moindre signal, à manœuvrer pour passer sous l'arc triomphal qui orne le milieu de la grille, et sur le haut duquel se voyaient , à celte époque, les magnifiques chevaux de Venise. La musique des régimens avait été se placer de chaque côté des galeries du Louvre , et ces deux bataillons harmonieux y étaient masqués par des lanciers polonais de service. Une prande partie du carré sablé restait vide comme une arène préparée pour les mouvemens de tous ces corps silencieux. Ces masses, disposées avec la symétrie voulue par la science militaire, réfléchissaient les rayons du soleil par le fer triangulaire de dix mille baïonnettes étincelantes. L'air agitait tous les plumets des soldats en les faisant ondoyer comme les arbres d'une forêt, courbés sous un vent impétueux. Ces vieilles bandes muettes et brillantes offraient mille contrastes de couleurs dûs à la diversité des uniformes, des paremens, des armes et des aiguillettes. Cet immense tableau, miniature d'un champ de bataille avant le combat , était admirablement encadré, avec tous ses accessoires et ses accidens bizarres, par ces hauts bàtimcns majestueux , dont chefs et soldats imitaient en ce moment l'immobilité.

Le jeune soleil du printemps illuminait de ses jets capricieux et les murs blancs bâtis de la veille , et les murs séculaires , et ces innombrables fipures militaires dont chacune racontait des périls passés. Le spectateur comparait involontairement ces murs d'hommes à ces mursde pierre. Les colonels de chaque régiment allaient et venaient seuls devant les fronts que formaient ces hommes héroïques ; mais derrière les masses carrées de ces troupes bariolées d'argent, d'azur , de pourpre et d'or, les curieux pouvaient apercevoir les banderolles tricolores attachées aux lances de six infatigables cavaliers polonais , qui , semblables aux chiens conduisant un troupeau le long d'un champ , voltigeaient sans cesse entre les troupes et les Parisiens, pour empêcher ces derniers de dépasser le petit espace de terrain qui leur était concédé auprès de la grille impériale.

A ces mouvemens près, on aurait pu se croire dans le palais de la belle au bois dormant.

Les brises du printemps , passant sur les bonnets à long poil des grenadiers, attestaient leur immobilité, de même que le murmure sourd de la foule accusait leur silence. Par fois seulement le retentissement d'un chapeau chinois, ou un léger coup frappé par inadvertance sur une grosse caisse sonore, était répété par. les échos du palais impérial, comme ces coups de tonnerre lointains qui annoncent un orage.

Un enthousiasme indescriptible éclatait dans l'attente de la multitude. La.France allait faire ses adieux à Napoléon , à la veille d'une campagne dont le moindre citoyen prévoyait les dangers. Il s'agissait cette fois, pour l'empire français, d'être ou de ne pas être.

Cette pensée semblait animer toute la population citadine et toute la population armée qui se taisait dans l'enceinte où planaient l'aigle et le génie de Napoléon.

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iLA CARICATURE.

Ces soldais, espoir de la France, ces soldats, sa dernière goutte de sang, entraient pour beaucoup dans la silencieuse et inquiète curiosité des spectateurs. Entre la plupart des assislans et des soldats , il se disait des adieux peut-être éternels; mais tous , et même les cœurs les plus hostiles à l'empereur, adressaient au ciel des vœux ardens pour la gloire de la patrie. Les hommes les plus fatigués de la lutte commencée entre l'Europe et la France , avaient déposé leurs haines en plissant sous l'arc de triomphe, comprenant qu'au jour du danger, Napoléon, c'était la France.

L'horloge du château sonna une demi-heure. En ce moment lesbourdonnemens de la foule cessèrent, et le silence devint si profond que l'on eût entendu la parole d'un enfant.

Ce fut alors que le vieillard et sa fille, qui semblaient ne vivre que des yeux, purent distinguer un bruit d'éperons, un cliquetis d'épées tout particulier qui retentissait sous le sonore péristyle du château. Un petit homme vêtu d'un uniforme vert, d'un pantalon blanc , chaussé de botlesà l'écuyère , parut tout-à-coup en gardant sur sa tête un chapeau à trois corn csaussi prestigieux que lui-même. Le large ruban rouge de la Légion-d'Honneur flottait sur sa poitrine. Uue petite épée était à son coté.

II fut aperçu par tout le monde et de tous les points à la fois. A son aspect les tambours battirent au champ, et les musiques débutèrent par une phrase dont l'expression guerrière nécessita tous les instrumens , depuis la grosse caisse jusqu'à la plus dduce des flûtes : à leurs sons belliqueux les âmes tressaillirent. Les drapeaux saluèrent, les soldats portèrent les armes par un mouvement unanime et régulier qui agita les fusils retentissans, depuis le premier rang jusqu'aux derniers qu'on put apercevoir dans le Carrousel. Des mots de commandement se répétèrent comme des échos, et des cris de — vive l 'empereur!... furent poussés par la multitude enthousiasmée. Tout remua, tout s'ébranla , tout frissonna.

Napoléon était monté à cheval, et ce mouvement avait imprimé la vie et le mouvement à ces masses silencieuses, avait donné une voie aux instrumens, une ondulation aux aigles et aux drapeaux, une émotion à toutes les figures. Les murs même des hautes galeries de ce vieux palais semblaient crier vive l'empereurl Ce n'était pas quelque chose d'humain, c'était une magie, un simulacre de la puissance divine, ou une fugitive image de ce règne fugitif.

L'homme entouré de tant d'amour, d'enthousiasme, de dévouement, de vœux , pour qui le soleil même avait chassé les nua.ncs , resta immobile sur son cheval , à trois pas en avant du petit escadron doré oui le suivait , ayant le grand-maréchal à sa gauche , le maréchal de service à sa droite. Au sein de tant d'émotions excitées par lui , aucun trait de son visage ne s'émut.

— Oh ! mon Dieu , oui. Il était comme ça à Wagram , au milieu du feu , et à la Moscowa , parmi les morts, — toujours tranquille comme Baptiste !

Cette réponse à de nombreuses interrogations, était faite par le grenadier qui se trouvait auprès de la jeune fille.

Julie fut un moment absorbée par la contemplation de celte figure, dont le calme indiquait une si grande sécurité de puissance. Elle vit l'empereur se pencher vers Duroc , et lui dire une phrase courte qui fit sourire le grand-maréchal.

Les manœuvres commencèrent. Alors la jeune personne, qui jusqu'à ce moment partageait son attention entre la figure impassible de Napoléon et les lignes bleues , vertes et rouges fies troupes , ne vit plus au milieu de tous les mouvemens rapides et réguliers exécutés par ces vieux soldats, qu'un jeune officier courant à cheval parmi les lignes mouvantes, et revenant , avec une infatigable activité, vers le groupe doré à la tête duquel brillait Napoléon.

Cet officier était l'amant de la jeune fille. Il montait un superbe cheval noir, et se faisait distinguer, au sein de cette multitude chamarrée, par le brillant uniforme des officiers d'ordonnance de l'empereur. Le soleil rendait ses broderies si éclatantes, il communiquait

une lueur si forte à l'aigrette blanche qui surmontait son petit shakot étroit et long, qu'il ressemblait à un feu follet qui aurait voltigé sur ces bataillons, dont les baïonnettes et les armes ondoyantes jetaient des flammes, quand les ordres répétés de l'empereur les brisaient ou les rassemblaient , et les obligeaient soit à tournoyer comme les ondes d'un gouffre, soit à passer devant lui comme ces lames longues, droites, hautes et séparées que l'Océan courroucé envoie vers ses rivages.

Ces savantes manœuvres n'attiraient point les regards de Julie. Pour elle, l'officier était toute l'armée; et, de toutes ces figures graves qui apparaissaient par masses, une seule l'occupait.

Quand les évolutions des régimens qui manœuvraient furent terminées, l'officier d'ordonnance accourut bride abattue, et s'arrêta devant 1 empereur, comme pour en attendre l'ordre du départ.

En ce moment , il était à vingt pas de Julie, en face du groupe impérial, dans une altitude assez semblable à celle que M. Gérard a donnée au général Rapn, dans le tableau de la bataille d'Austcrlitz. Alors il fut permis à la jeune fille d'admirer sou amant dans toute sa splendeur militaire. Le colonel Victor d'Aiglemont avait à peine trente ans. Il était grand, bien fait, svelte, et ses heureuses porportions ne ressorlaient jamais mieux que quand il employait sa force à gouverner un cheval dont le dos élégant et souple paraissait plier sous lui. Sa figure mâle et basanée avait ce charme inexprimable qu'une parfaite régularité de traits communique à déjeunes visages. Son front était large et haut. Ses yeux noirs , ombragés de sourcils épais et bordés do longs cils, se dessinaient comme deux ovales blancs entre deux lignes noires. Son nez offrait la gracieuse courbure d'un bec d'aigle. La pourpre de ses lèvres était rehaussée par les sinuosités d'une inévitable moustache noire. Ses joues larges et fortement colorées offraient des tons bruns et jaunes qui dénotaient une vigueur extraordinaire. Enfin , c'était une de ces figures marquées du sceau de la bravoure et prédestinées aux combats; en un mot, c'était le type de toutes celles qui viennent s'offrir aux pinceaux de l'artiste quand , aujourd'hui encore , il songe aux modernes demi-dieux de la France.

Le cheval trempé de sueur, et dont la tête agitée semblait impatiente avait ses deux pieds de devant écartés et arrêtés sur une même ligne , sans que l'un dépassât l'autre. I! faisait flotter les longs crins de sa queue noire et fournie, et ne paraissait pas moins dévoué à son maître que son maître l'était à l'empereur. Julie , en voyant son amant si occupé à saisir les regards de Napoléon, éprouva un moment de jalousie en pensant qu'il ne l'avait pas encore regardée.

Tout-à-coup un mot est prononcé par le souverain ; Victor a pressé les flancs de son cheval; il est parti au grand galop; mais l'ombro d'une borne projetée sur le sable effraie le noble animal; il s'effarouche, il se dresse, il recule, et si brusquement , que le cavalier semble en danger. Julie jette un cri, elle pâlit, tout le monde la regarde avec curiosité , elle ne voit personne, ses yeux sont attachés sur le cheval fougueux que l'officier châtie en courant distribuer les ordres de Napoléon.

Le Comte Alex, de B....

Là... Entre le Cher, l'Indre et la Loire, qui, tous trois, semblent se jouer et lutter avec leurs flots de diverses couleurs ; — sur un des rochers jaune dont la Loire est bordée, s'élevait un de ces petits châteaux deïouraine, blancs, jolis, à tourelles, sculptés, brodés comme xmeMalin.es, un de ces châteaux mignons, pimpans, qui se mirent dans le fleuve avec les bouquets de mûriers qui les accompagnent,

B^Ê^^^mm

LA CARICATTTRE.

avec leurs longues terrasses à jour , et leurs caves en rocher, d'où sort quelque jeune fille en jupon rouge... Frais paysage, dont le souvenir se reproduit plus tard, comme un rêve... Oui, c'est bien là que je l'ai

vue, jeune, aimante et toute à moi!...

Hekri B. ..

(Lam,

Charge*.

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