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LA MORT DE MA TANTE

Italie! ne le leveras-tu donc jamais en masse pour exterminer et les Tedeschi et surtout les sots livres que tant de sots ont voulu faire en ton honneur!... Comment, tu n'as pas de poète, de satirique, de vengeur assez audacieux pour immoler, sous une poignante moquerie, ceux qui vont te polluant sans cesse, toi et tes ravissantes figures, ton ciel chaud , tes monumens fauves, tes ardens paysages, tes montagnes bleues et tes belles vallées inondées de lumière et d'amour !

Ah ! si je vais visiter jamais ce pays de poésie et de passion , de paresse et de soleil , je serai comme un prêtre amoureux qui , prudemment, ne publie pas ses conquêtes, jouissant, dans l'ombre et le silence , des trésors complaisamment offerts à sa vue discrète...

Quoi ! cette terre n'a pas un seul vallon secret, une petite grotte , — grande comme une pantoufle, — brune, étroite et moussue, où puisse aborder un voyageur en s'écriant : — « J'arrive ici le premier ! »

Non , le vulgaire a si bien piétiné, tàté , sali , foulé cette vieille débauchée, — encore dans les langes du despotisme , et qui , au mot de : liberté !... élève sa tête, comme un enfant curieux de voir au-delà de son berceau ; — -il a si bien fatigué ce carrefour depuis long-temps effondré par les aldcrmen et les touristes du monde entier, — que je n'y connais pas un seul point vierge dont la description puisse imprimer une piquante verdeur à ce passage, où je voudrais placer la mort de

ma tahte eu forme de vignette capricieusement dessinée au bas d'un livre, pour y remplacer le mot — pis ! ... Car , après tout , la mort est la fin de bien des livres!...

Eh bien, elle mourut — à un endroit que j'ai toujours admiré dans une des estampes du voyage de l'abbé de Saint-Non.... C'est à l'extrémité de la baie de Naples. {Voyez la planche xxix.) Ah ! quel ciel!....

— Par le corps du Christ ! l'artiste , le graveur et le typographe l'ont miraculeusement bien rendu!... — Ces nuages me réchauffent !... Il y a du feu sur ce froid papier!... — Tout le monde se dira comme moi :

— « Voilà bien comme je me figure que doive être l'Italie!... — Est-il possible de mourir sous les caresses de cette brise?... ■ — en respirant cet air embaumé , cette haleine pleine de vie , en voyant scintiller les facettes lumineuses de ces flots diaphanes qui se succèdent sur le rivage comme des mots d'amour!... »

A l'aspect de cette estampe, je devine qu'il est midi ! J'entends au milieu de ce profond silence les gazouillemens d'une cigale... El voyez donc cette chèvre qui grimpe , et qui , de ses deux lèvres lascives , arrache avec dépit la baie d'un fruit et la feuille de cet arbre... N'admirez-vous pas aussi ce fainéant couché qui bâilic , à deux pas de ces pêcheurs groupés autour îl'un homme improvisant sur sa guitare un chant doux et suave... Quel peuple!... il atteint sans peine ce que les Anglais et les riches cherchent en vain.... C'est là qu'il faut aller vivre , et non pas — mourir !.... Ah ! quel endroit j'ai choisi pour faire expirer ma tante!.... La mort et ce paysage?.... mais c'est une antithèse !

— La signora aurait certainement vécu fort long-temps encore , sans le naufrage de la Santa-Maria... disait un vieux médecin.

— Non , docteur ? — Tenez , le cœur était affecté d'un anévrisme et.... elle serait toujours morte.... répondit un chirurgien vêtu d'un tablier sanglant, et qui se grattait la tète avec la manche de son scalpel.

Des médecins discutaient devant le cadavre ouvert de ma pauvre tante !... Et son fils était dans le salon voisin , abîmé dans une horrible douleur...

— N'entrez pas, mon cousin , lui dis-je , ils font l'autopsie...

— Horreur ! s'écria Sébastien. Et il sortit dans un état d'irritation qui ressemblait à une frénésie...

Au bord de la mer , il entendit, vers le soir , le chant lugubre des prêtres qui étaient venus chercher processionncllement... le corps de sa mère...

Monsieur, l'on n'attend plus que vous pour la cérémonie!... lui dit poliment le majordome de la Mort.

— Je n irai pas ! s'écria-t-il.

— Voilà un jeune homme bien dépravé!... répondit en murmurant le vieillard officiel.

— Il est donc sans religion !... ajouta un lazzarone.

— Il ne croit pas à la Vierge!... cria une vieille femme.

— C'est pourtant sa mère !... dit un pêcheur.

La foule s'accrut , elle se passionna , rugit et le tumulte commença.

■ — Un hérétique!... un parricide !... un excommunié!... A mort parricide ! .. . hérétique ! . . .

Sébastien, immobile et froid , regarda dédaigneusement cette foule. Le convoi de sa mère se voyait dans le loinlaiu. Les prêtres suivaient les contours du rivage pour aller au cimetière...

— Stivalissimi !.... (triples niais) cria une voix forte partie d'une large poitrine.

En apercevant un marin trapu , carré , colère , les gens du groupe ne lancèrent pas les pierres qu'ils avaient ramassées pour assommer le prétendu parricide.

— Il a sauvé sa mère !... lors du naufrage de la Santa-Maria !

dit le marin d'une voix mâle.

Quoi !... c'est lui ! — ■ Ah ! c'est Pauvre jeune homme !...

.. Bravo!... bravo!... bravo!.

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Puis tout-à-coup soixante bras s'élevèrent pour porter le héros en

lomphe.

■ — Laissez-le donc !.... s'écria le seul matelot qui eût échappé au

ufrage de la Santa-Maria. Ne voyez-vous pas qu'il est presque éva-

ui de douleur ?...

Le convoi , ayant tourne l'angle d'un rocher, venait de disparaître,

Sébastien ne voyait plus , dans le lointain , les prêtres , leurs tories, le cercueil et la croix...

J'accourus , et j'aidai le matelot à porter mon cousin dans la ville où sa mère était morte la veille...

Le peuple alla se joindre au convoi , et chaque Napolitain débita pieusement un certain nombre de Pater et A' Ave sur la tombe de la signera : seule aumône qu'ils pussent faire; — une aumône en nature, une prière vive et sincère !... — un sentiment plus précieux que toutes les richesses de la terre, — un concert de vœux pour le bonheur de la morte , — pour ma tante bien-aimée !... — Elle était belle encore à trente-six ans. Vous l'eussiez adorée — autant que moi qui en étais amoureux !

— Poverina!... disaient-ils en revenant, piccinina !... poverina!..

Puis ces braves gens, mobiles comme des nuages, rencontrèrent des marionnettes en arrivant sur le porl. Ils oublièrent tout pour le seigneur Polichinelle, le plus puissant de tous les souverains. ■ — La vertu, la religion sont de belles institutions; mais à Naples , Polichinelle lutte toujours, avec succès, contre ces deux principes sociaux , et il les fait sauter joyeusement en achevant sa partie de bâton avec !e commissaire...

Et comme ces Napolitains naïfs, je devais aussi un jour ne plus penser .à ma tante , — que — parfois , — le soir , si je retrouve un de ses gestes dans les gestes d'une jolie femme ; ou , si en regardant les tisons d'un foyer, — je reconnais dans les caprices du brazier , son nez fin , plein d'enjouement.... Ainsi de toutes les tantes!.... —Et un jour — . de moi, — ■ de vous !... La mémoire est une courtisane, — toujours au dernier venu, au plus riche...

Le comte Alex, de B

Crjuptt*.

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