LES BAISERS PATRIOTIQUES
Trois gentlemen venus de Londres pour présenter leurs respects au citoyen des deux Mondes, retournaient dans leur patrie, heureux d'avoir pu voir la révolution de juillet au mois de septembre. Ils étaient tous trois, pensifs, assis sur un des bancs d'arrière du paquebot , et ils restaient dans cette attitude sournoise et silencieuse , moitié réservée, moitié fière , qui caractérise tout bon gentleman.
Cependant, après une heure de silence, quand la brume leur cacha les cotes de France , le plus gros des trois étrangers , qui était , je crois , un alderman , dit en murmurant :
— Gren chittoyenne.... ounanim dans ses upinionnes !...
Le second le regarda d'un air aristocratique , et répondit en mauvais français pour faire voir à l'alderman qu'il savait aussi bien que lui la langue du pays.
— L'éristocréssy frenchèsse, elle été démocrète... et cété ridicoule à oun merquis de.... mè lepèple il ête fort su le pevé!... soublime !...
Le troisième, examinant ses deux compatriotes, leur dit en anglais avec une sorte de timidité , car c'était un petit marchand du Strand , et il reconnaissait un esquire et un alderman dans ses deux voisins.
— C'est étonnant , comme M. de Lafayette est encore jeune , je ne lui ai pas trouvé les cheveux si blancs...
— Hào!... dit l'alderman , naô! naô... Ses cheveux sont blaonds —
— No , no ! reprit l'esquire , ses cheveuses être grie , noir et blennes...
— Hào [...répliqua le mercier, je l'ai embrassé. ■ — ■ Vos!... dit l'esquire.
■ — ■ Hào!... s'écria l'alderman, vos evoir été éttrépé... lé d'généralle estre ounc Utile...
— Hào ! reprit l'esquire, oune grend... , sec... nouare...
— No.... oune Unie... graô dit l'alderman en décrivant avec
ses mains une forte proéminence abdominale.
— Naô!...
— Hào!...
— No... s'écrièrent à la fois les trois Anglais.
— Mosiè...., dit l'alderman à un passager français, j'aye périé avec ce gentlemen , que lé dgénéràlle Lcfeyctt né bèse paô tu le maônde. . . et qu'il è péti...
■ — ■ Voici son portrait, répondit, en leur montrant sa tabatière, un Français qui riait depuis un moment...
Les trois Anglais regardèrent avec sang-froid cette tabatière qui leur prouvait un malheur commun. Ils s'interrogèrent mutuellement de l'œil et restèrent dans un profond silence, comme s'ils eussent appris une faillite qui les aurait ruinés.
Arrivés à Douvres , le petit marchand monta sur le paquebot qui partait pour la France.
— Puisque je n'ai pas embrassé le grand citoyen , j'y retourne!.., se dit-il..
Eugène Moîusseau.
Le Géhakt, Cn. PHILIPON.
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