‹ La Caricature, journal fondé et dirigéChapitre 47 sur 113 · UNE PASSION AU COLLEGE · texte numérisé non relu

UNE PASSION AU COLLEGE

11 me semble encore la voir avec sa taille onduleuse, ses toilettes toujours si pleines de goût , et ce pied élégant dont j'étudiais avec volupté l'étroite empreinte sur le sable de nos cours.

Il me semble encore la voir apparaissant au milieu de nous, indifférente aux autres , mais comme une divinité pour moi. Car si elle venait voir son fils , mon camarade Hector , toujours elle s'informait de moi , partageait entre nous deux les approvisionnemens qu'elle lui apportait, me faisait sortir avec lui ; enfin m'associait à tous ses plaisirs, ayant compassion de l'isolement où me laissait une famille éloignée.

Aussi quelle brûlante reconnaissance excitaient en moi les soins de la jeune veuve aux contours gracieux ! Ce n'était pas de la tendresse comme pour une mère , de l'amitié comme pour une sœur ; c'était un sentiment tout autre, vague, inconnu pour moi , terrible pour mon âme qu'il brisait. C'est l'enfer du cœur qu'une passion qui l'agite , le parcourt et le broie , toujours expirante sur les lèvres qui pourraient le soulager. Jugez de mon tourment , à moi , qui de l'amour ignorais jusqu'au langage , qui d'un cœur de femme ne connaissais encore que la toilette et le joli pied de mon idole! A moi , qui, par-dessus tout cela, n'avais qu'une apparence chétive et cet âge de quinze ans, où

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l'on ne suppose à rame que l'instinct de la nullité! quand elle est souvent déjà le vestibule de toutes les passions.

Je me souviens qu'alors une jalouse rage m'animait contre ces hommes du monde, vétérans de séduction, qui, habitués à manier la louange, prodiguaient leurs fadeurs à la jeune veuve, quand moi, qui aurais voulu tant lui dire , je ne pouvais rien exprimer.

Que de feis dans la fougue de la solitude , où j'allais crier son nom, je formai le projet de lui tout avouer; puis, ne sachant que lut apprendre, au moins lui raconter mes souffrances. Mais, quand je la voyais, quand je rencontrais ses beaux yeux, aussi bîenveillâns pour moi que pour Hector, alors le calme du bonheur succédait à l'agitation , et le trouble, la confusion me faisaient oublier le tourment qui bientôt devait recommencer à me déchirer.

Un soir, après tout un jour délicieux, puisque je l'avais passé à la contempler, Clémence, dans sa bonté ingénieuse pour nos plaisirs , nous mena Hector et moi à Tivoli; et puis, comme la fête s'était prolongée bien après l'heure du collège , il fut décidé que nous n'y rentrerions que le lendemain malin. J'allais donc habiter loute une nuit sous le même toit qu'elle, près du lieu où elle reposait! Nuit capricieuse et pleine de suavité ! nuit dont ne peut jouir qu'une fois ^hommeenfant assez heureux pour la rencontrer dans la vie!

La journée avait été brûlante, et dans l'embrasement de mon cerveau je passai la plus grande partie de la nuit à humer l'air fraîchi, à étudier le bruit du sommeil lointain de Clémence, à caresser les idées inconnues qui entretenaient mon délire.

Cependant , accablé par tant d'émotions , je finis par succomber au charme d'une illusion douce, et je m'endormis en pensant à Clémence. Un voile s'était déchiré devant mes yeux ; je voyais en elle comme un nouvel être. Aimante, elle m'abandonnait ses longues tresses de cheveuxnoirs; enfin, agitéedesmèmestourmensquemoi, sa main n'échappait plus à la mienne, son regard répondait au mien, son toucherdélicieux m'apportait le frémissementdu bonheur. — Mais ce n'est point un songe! la voilà bien ! C'est ellequi, séduisante de nouvelles beautés, est là , inquiète, penchée sur mon chevet... C'est bien cette voix qui fait vibrer mon cœur. — Edouard, me dit-elle; mais qu'avez-vous donc, mon ami; pourquoi ce délire, pourquoi ces cris où est entremêlé mon nom? Que me voulez-vous? Seriez-voussouffrantl — Quoi! j'ai dit votre nom! mon sommeil a révélé mon secret! Ah ! pardonnez, madame ; ou plutôt plaignez les souffrances que vous me causez. — Comment! que dites-vous! Mais rappelez donc vos sens, Edouard, calmez cette agitation qui m'effraie. — -Elle ne me quitte jamais. — Une ûèvre ardente vous agite en ce moment. — • C'est toujours ainsi, madame, quand je pense à vous. — Edouard, Edouard, chassez, vous dis-je, les dernières idées d'un songe agité.... pour vour rappeler le respect... Maisqu'en-

tends-je? Oh! mon Dieu ! nous sommes surpris! Edouard!

Edouard! malheureux enfant!... et elle tomba évanouie dans le cabinet de mon alcôve.

Celte violente scène fut un éclair qui me grandit à mes propres yeux, et qui me vieillit tout-à-coup de plusieurs années d'expérience. J'avais compris l'amour avant de le savoir, je voulais débuter convenablement. — Bonjour Hector, dis-je avec le sang-froid le plus risiblement étudié , car c'était lui qui venait m 'éveiller pour nous rendre au collège. Comment , ajoutai-je , est-ce que nous allons partir tout de suite!.... — A présent même, il le faut, l'heure avance, et nous serons en retenue à la prochaine sortie. Je ne dirai pas même adieu à maman de peur de nous retarder; ainsi vois. — A ta maman! Ah

oui tu as raison , il ne faut point troubler son sommeil; partons.

Et, promptement habillé, je quittai la maison de Clémence, sans pouvoir lui dire adieu, sans savoir même si elle était revenue de son évanouissement.

Arrivé au collège, je recueillis toutes les nouvelles idées, j'étudiai toutes les sensations qui surgissaient en moi pour écrire à celle qui en était la cause, et j'attendis avec une incroyable anxiété le dimanche suivant, qu'un vague pressentiment me faisait entrevoir comme un

jour de félicité. Enfin arriva le (orme de cette semaine, la plus longue de ma vie, où en proie au délire d'une imagination aride et ignorante, dévoré d'un secret que je ne voulais point partager, je passai les jours et les nuits essayant de pénétrer un mystère que j'ignorais toujours d'avantage. Ivre de bonheur, je cours chez Clémence... Elle élail partie pour les eaux.

Le Comte Alex, de B....

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