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ONE FAMILLE POLITIQUE

De toutes les croyances religieuses et politiques , il en est une qui , sans appui de prêcheurs ni d'enseignement , réunit le plus grand nombre de partisans : c'est que, dans la vue philanthropique du bienêtre général, il faut d'abord songer au sien propre, et que mieux -vaut se classer parmi ceux qui peuvent distribuer le bienfait que parmi ceux qui le reçoivent.

Mais , le moyen d'accroître un bien-être en proportion dune ambition raisonnable !

Voilà la difficulté.

Parvenir par son mérite personnel! C'est fatiguant, quand mérite il y a. liaison de plus, quand mérite il n'y a pas.

C'est ce qui explique le métier du dévouement au trône et à l'autel, profession pleine de charmes, il y a quelques vingt ans, parce qu'on n'était jamais mis à l'épreuve. Une seule opinion , celle de l'obéissance passive, régnait alors et rendait l'opposition peu redoutable. Ainsi donc , faire tous les trimestres un tour à la caisse du grand livre, tous les quinze jours un bon mot au petit lever du monarque, et tous les ans une protestation d'amour et de fidélité, tel était le rôle de ces titulaires des royales faveurs qui étaient transmises de p-énérations en générations. Car alors le dévouement aussi pouvait exploiter le privilège de l'hérédité.

Mais, hélas! depuis cet âge de rubis, de combien de difficultés et de périls n'a pas été hérissée cette branche industrielle , de toutes la plus innocente et la plus commode ! Comment, au milieu des plus violentes secousses politiques , deviner l'idole future pour préparer l'encens, l'entourer assez tôt pour profiter de sa fortune, et se retirer à temps pour ne pas rouler dans sa chute.

C'est ce que comprit parfaitement le marquis de Grippard , qui,

après quelque velléité de fidélité héréditaire, fut trop heureux de conserver sa tête d'ex-pensionnaire au Grand-Livre, grâce au crédit d'un sien neveu, jacobin enragé, qu'il avait si souvent blâmé de partager les idées appelées nouvelles en 1790.

Ayant eu un arrière-grand-oncle ambassadeur de France auprès du Grand-Turc, le marquis Grippard s'était toujours supposé de grandes inclinations diplomatiques. Il jugea à propos de les consacrer à l'amélioration de la partie du dévoûment appliqué aux circonstances difficiles.

A compter de ce jour, il étudia la révolution et la comprit. C'est qu'il n'était point aveuglé par l'esprit do parti. Il n'avait pris que celui d'exploiter toutes les circonstances possibles au profit de sa famille. Pour monopoliser le dévoûment en général , il fit représenter chacune de ses nuances par un Grippard en particulier.

Il pria madame la marquise de s'arranger de façon à ne lui donner que des garçons, les filles étant peu propres à recevoirdes instructions diplomatiques.

Bientôt, la famille des Grippard, qui avait offert l'image si touchante d'un parfait accord au temps du' grand livre, fut divisée par l'exaltation des opinions les plus contraires.

Le marquis de Grippard se fit attacher après un grand sabre et parlit pour l'armée de Condé.

Son fils aîné apprit à faire de l'éloquence patriotique à la tribune des Cordeliers.

Edouard, son neveu, gagna ses épaule lies en défendant le drapeau républicain, ce qui servit de titre à la marquise, restée à Paris, pour obtenir une bourse au plus jeune de ses fils, le petit Torquatus.

Les victoires de l'armée de Condé furent très-rares , comme on sait et, pour comble de malheur, le jeune Grippard ne réussit pas dans la carrière oratoire. Mais les succès d'Edouard couvrirent le déficit de cette fraction malheureuse de dévoûment, et, pendant cette époque de l'exploitation en commun , tous les membres de la famille des Grippard vécurent des dépouilles de la conquête d'Italie.

Pendant ce temps, le petit Torquatus était couvé dans des sentimens de buonapartisme nerveux , et il arriva à temps pour combler par le dévoûment le plus brutal la lacune qu'occasionna dans la fortune de la famille la destitution de son cousin Edouard, impliqué dans une conspiration républicaine.

Mais le bien-être de Grippard périclitait considérablement. Il fallait prendre un parti. Edouard prit la poste et du service clans l'armée russe. Madame la marquise utilisa une protection au ministère pour procurer des places à ceux qui eu sollicitaient 5 et Grippard aîné fit des recherches historiques pour prouver clair comme le jour la bâtardise des prétendans au trône, qui pensionnaient monsieur son père.

Décidément la fortune semblait favoriser plus particulièrement la fraction de dévouement-Grippard résidant à Paris, lorsque le premier Cosaque qui galoppa dans cette superbe capitale, culbuta leurs brillantes espérances. Elles furent relevées par Edouard le moscovite et le marquis de Grippard qui ramenaient triomphant le souverain légitime depuis trop long-temps en disponibilité.

Tant que vécut l'homme du destin, Torquatus ne prit aucune destination. Une forte pension secrète l'indemnisait des violentes scènes d'ullracisme que le marquis croyait lui devoir faire en public.

Mais une fois la gloire d'un demi-siècle recouverte d'un peu de terre, Torquatus se laissa imposer le commandement d'un régiment. Sou frère répara ses anciens libelles en publiant les Crimes secrets de l'Ogre de Corse. Les Grippard, réunis par le manque de dissentions savouraient en famille la volupté du nouveau Grand-Livre.

La bombe de juillet vint jeter la famille politique dans la plus grande anxiété. La diplomatie du marquis ne pouvait rien démêler de l'avenir dans un présent aussi brutal. Par précaution , la marquise fit plusieurs cocardes. Son mari se rendit à Saiut-Cloud, Edouard commanda une barricade populaire, et son cousin, après avoir écrit à Torquatus de faire prendre à son régiment les couleurs tricolores, composa une réfutation victorieuse de la naissance du duc de Bordeaux.

Tant d'activité caméléonienne n'était encore rien pour la gloire des Grippard, et, la semaine dernière, la place de Saint-Germain-l'Auxerrois a été le théâtre des prodiges du dévouement subdivisé.

Madame la marquise de Grippard, eu grand deuil, faisait une quête en faveur des. gardes royaux blessés pendant la cérémonie funèbre à laquelle assistait son époux, en habit vert-pomme et décoré de la croix de Saint-Louis. Mais bientôt il fut saisi au collet par un parde national. C'était Edouard qui conduisit son oncle en lieu de sûreté pendant que Grippard l'aîné excitait la population à jeter les prêtres à l'eau.

Aujourd'hui, la famille politique n'est pas assez nombreuse pour fournir des dévouemens à toutes les prétentions de l'époque. Grippard aîné est préfet et Philippïste. Torquatus est colonel, criblé de décorations et Reichdatiste, Edouard est républicain hydrophobe et M. le marquis est Carliste. Il est parti hier pour Holy-Rood. Aussi, dans ses prévisions diplomatiques, il a prié son épouse de s'arranger de façon à lui envoyer avant peu un petit Grippard, qui, élevé près du duc de Bordeaux, fera dans quinze ans un puissant Henri-Quintiste, capable de soutenir alors l'honneur de la famille.

Alfred Couduel-x.

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