‹ La Caricature, journal fondé et dirigéChapitre 98 sur 113 · MARDI — 5 AVRIL · texte numérisé non relu

MARDI — 5 AVRIL

Avant l'ouverture de la séance, plusieurs membres de la chambre se livrent à des occupations et à des conversations particulières.

M. Salvandy parcourt la Revue de Paris.

M. Jars se dilate.

M. de Lameth montre son habit neuf à un de ses collègues. M. Kcratry n'en peut faire autant.

M. Persil rédige un projet de procès-verbal. En venant à la Chambre, il a aperçu un citoyen de huit ans qui peut, sans le masque de l'adolescence, cacher une âme républicaine, car en regardant une caricature sur Mahieux, le conspirateur de trois pieds s'est écrre : Fameux !

M. Berrycr fait joujou avec ses pouces.

L'ordre du jour est la suite de la discussion du projet de loi sur les contributions extraordinaires. M. Thiers, qui est un financier extraordinaire, a la parole pour contribuer à éclaircir la question. Il nous apprend que la situation de la France est grave , puis il justifie en passant les trois ministères qui se sont succédés, ce qui semble prouver qu'on aurait fait sagement de les conserver tous les trois. Ensuite l'orateur fait une savante improvisation de 3o pages in-4° , d'où il résulte qu'un gouvernement à bon marché est celui qui perçoit le plus possible et dépense le moins qu'il peut.

Un vaste silence accueille ce discours. Le Constitutionnel appelle cela de l'approbation.

Cependant un petit bruit régulier, sourd d'abord , bientôt progressif, puis enfin insupportable, part d'un coin de la salle. C'est M. Viennet l'immortel, se croyant à l'académie, qui dort paisible, ronflant le programme de l'Hôtel-de-Ville en variations.

Son réveil égaie l'assemblée. Une foule d'honorables quittent leurs bancs pour assiéger celui des ministres. M. Thiers, qui paie le cens pour qu'on l'écoute , fait remarquer ce désordre au président . et de cette séance résulte une intéressante leçon parlementaire. M. Dupin s'écrie avec une louable indignation : « Je prie messieurs les sollicita teurs de retourner à leurs places. JYous ne sommçs point ici pour

» présenter des pla.els raie des électeurs. )

mais pour délibérer. » (Approbation géné-

La séance est ouverte à une heure et demie. À deux heures, vainement MM. les huissiers invitent les Représentans delà nation à prendre leurs places, parce qu'ainsi confusément groupés, ils ne représentent rien du tout-, c'est comme si MM. les huissiers chantaient. Alors M. Dupin, président, frappe violemment sur le bureau avec un de ses souliers et s'écrie : « Messieurs, à cinq heures vous voudrez » vous en aller, et à deux heures et demie, vous n'aurez pas encore » commencé. »

Charmés que le président leur ait donné à entendre qu'ils pourront s'en aller à cinq heures et demie, ions les députés gagnent leurs places avec reconnaissance. M. Dupin remet son soulier, on tousse, on crache, on éternue. A trois heures la séance commence enfin.

Le président du conseil, avec un air fort gracieux : — Messieurs, le roi nous a ordonné de vous présenter le projet de loi électorale amendé par la chambre haute.... (Murmures, cris, interruption.)

Une -voix de la gauche : — Nous sommes donc la chambre basse à côté des grands pères?

M. le président fait ses excuses d'un air fort gracieux, en assurant la chambre quelconque qu'il n'a jamais eu l'intention de la blesser.

Comme c'est la Gauche qui a réclame, la Droite assure qu'elle n'est pas offensée du tout, et M. le président du conseil continueaveeun air encore plus gracieux qu'auparavant.

A une heure et demie la séance est ouverte. Il résulte de l'appel nominal que la chambre n'est pas en nombre. Alors, du haut de son fauteuil, M. Dupin, plein d'ingratitude pour les honorables amis qui saluent chaque jour chacune de ses phrases d'une exclamation admirattve ou d'un geste de vénération , M. Dupin annonce que les noms des absens seront, insérés au Moniteur.

Approbation générale des membres présens qui n'encourreront pas la punition.

M. Persil appelle cela du dévouement à la romaine.

L'intéressant chnpitre des contributions extraordinaires subit la discussion. Enhardi par les dons partiels de ces généreux citoyens qui équipent et montent plusieurs membres de ia nation qu'ils voudraient voir tout entière à cheval, M. de Mosbourg propose de faire supporter l'emprunt du gouvernement aux plus gros propriétaires. Ici , un riche voisin de M. de Mosbourg le tire par le pan de son habit, le priant de modérer son enthousiasme , afin de laisser aux vrais

LAXAUICATUBE.

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patriotes le temps de trouver une combinaison qui permette d'associer également tomes les classes à ce grand acte de civisme.

Retombé sur le juste milieu, l'opulent voisin de M. de Mosbourg se levé avec la séance et court récompenser son estomac de l'idée poiitico-linaucierc qu il lui a suggéré.

VENDREDI — g.

Comme les momens de la Chambre sont extrêmement précieux au heu de s occuper de l'ordre du jour, tous les membres absens la veille a 1 ouverture de la séance, se disputent la tribune pour foudroyer la détermination martiale qu'a prise M. Dupin de faire inscrire au Moniteur tous les noms des absens , voire même quelques-uns de ceux qui ne 1 étaient pas. Cris , justifications, interpellations, récriminations, violences et colères, tel est le spectacle qui se prolonge une heure. Malheureusement M. Casimir Péricr n'est pas encore arrivé. fcnnn, tons les esprits convenablement disposés par cet exercice préliminaire, a discussion continue sur les contributions extraordinaires , et un discours fort patriotique de M. Dubois-Aymé réunit les SHttrages suivans, exactement extraits des feuilles politiques • — Non' non .non ! — Bruit. —Le bruit augmente. —Ah ! ah !— Vive interruption aux centres. —Allons donc ! — Voyez-vous çà ' — Oh ' oh ' — Clameurs bruyantes. —Approbation à gauche, vacarme épouvantable au centre. —Aux voix! aux voix!— Murmures.— Interpellations de pus en plus vives. - Tumulte. -Aux voix ! -Au centre : la clôture ! la clôture!— A gauche : mais voulez-vous donc que les marchés se passent sous la cheminée! : — Assez! assez!

L'orateur descend de la tribune pour épargner les poumons des interrupteurs , et Ion passe au scrutin sur l'ensemble de la loi. MM les députes se précipitent pêle-mêle la tête la première pour déposer plus promptement leurs boules. La chambre adopte à la majorité de 227 contre 32 ; ainsi, maintenant l'impôt extraordinaire doit paraître la enose du monde la plus naturelle.

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