‹ La Carrière de Maurice Barrès, académicienChapitre 1 sur 1 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

BIBLIOTHÉaUE INTERNATIONALE D'ÉDITION E. S AN SOT a Cie

7, RUE DE l'Éperon, y

// a été tiré de cet ouvrage

huit exemplaires sur Hollande

Van Gelder Zoonen.

Madame L. F. -F.

DE

La vie de Maurice Barrés est pauvre d'événements à moins que plusieurs candidatures heureuses ou malheureuses à la députation ne l'enrichissent beaucoup. C'est une existence nue, sans complications extérieures. C'est une existence de bourgeois privilégié. Autrefois les écrivains célèbres se flattaient d'avoir vaincu la misère et de ne régner sur le monde qu'après une

jeunesse déguenillée. Les écrivains célèbres de notre temps se réjouissent plutôt de ne faire violence qu'à la fortune et d'accomplir leur œuvre dans une sérénité cossue. A l'âge des écrivains qui ne payaient pas leurs dettes a succédé l'époque des écrivains qui n'en font pas.

Il faut se débarrasser bien vite de ces considérations vulgaires^ mais il ne faut pas les omettre. Elles aident à expliquer la différence des générations littéraires et aussi des doctrines philosophiques. Chacun conviendra du reste que la vie de Maurice Barrés, ses livres et ses belles spéculations intellectuelles auraient été modifiés, s'il avait écrit dans une mansarde glacée ou brûlante et dans un dénuement romantique.

Donc point d'événements en cette vie aisée qui ne rencontre des difficultés et des tristesses que par suite d'une trop violente et trop générale ambition de dominer. Un biographe d'une piété exaltée, M. René Jacquet, a donné les détails curieux de ce manque d'événements. L'enthousiasme de la biographie aurait pu ridicuHser à la fois l'auteur et le héros. L'un était assez obscur et l'autre assez illustre pour échapper au ridicule. Mais apprenons par la lecture de ce livre : Notre Maître Maurice Barres! à tempérer nos admirations et à raisonner nos cultes.

Ce livre au surplus date de dix ans et il y paraît bien. Depuis lors la jeunesse elle-même a commencé d'avoir le sens critique.

Donc point d'événements. On

sait que Maurice Barrés est né lorrain, et il l'a beaucoup dit. Il s'émerveille encore chaque jour d'être né lorrain. On sait moins que Maurice Barrés est de descendance auvergnate, car il l'a peu dit. Sa naissance lui a fourni une bonne part de ses doctrines : l'esprit d'à-propos a fait le reste. Je n'insisterai pas sur ce qu'il doit à sa race, à sa terre qui n'est pas tout à fait sa terre,à ses morts qui ne sont pas tout à fait ses morts. Sait-on jamais bien ces choses-là ?

Issu d'Auvergne, né dans la Meurthe-et-Moselle, il devait entreprendre à Paris d'être un lorrain forcené.

Nous en rendons grâces au ciel. Il se servit de tous les avantages d'une centralisation extrême pour chanter la décentrahsation. Et comme il se

rattachait avec vigueur et glorieusement à sa province, il lui fut donné de s'offrir plusieurs fois aux préférences des électeurs dans Paris ou dans cette banlieue que la capitale s'annexera prochainement.

Il y a ainsi en Maurice Barrés un je ne sais quoi qui, sans dérider ses amis, permet à ses adversaires de sourire. Et ceux-ci, que ceux-là entraînent, se sentent enclins à leur tour à admirer cet artiste.

Donc point d'événements ! Sa vie se confond avec son œuvre, avec sa gloire. Il entra dans la gloire tout de suite, j'entends cette gloire de cénacles que développaient peu à peu l'ignorance avenante et la dégoûtante partialité de deux ou trois salons Parisiens. Ce jeune homme ne voulait point faire de stage dans

l'obscurité. Il se piqua d'étonner le monde sans retard. Il y réussit. Et M. Jacques Blanche fit son portrait.

M. Jules Claretie — un autre artiste — ne fut pas moins perspicace que M. Jacques Blanche. Il écrivit :

« Je reçois une petite brochure intitulée : Taches d'Encre^ et signée Maurice Barrés. Ce nom ne vous dit rien? Retenez-le : il deviendra célèbre. »

De combien de jeunes gens demeurés inconnus Jules Claretie a-til écrit ces mots agréables et prophétiques? Cette fois-ci Jules Claretieprévoyait juste en son improvisation. Aussi bien, lorsqu'il réunit ses articles en volume pour la postérité, Jules Claretie supprima ce passage.

Maurice Barrés, avec ou sans le concours de Jules Claretie, obtient,

tout de suite, dans un petit clan^ la gloire supérieure à laquelle il aspire. Il naura plus d'autres desseins que de la maintenir. Sa vie littéraire est dès la première heure celle d'un chef qui veut simplement conserver son autorité.

Autorité sur qui ? Autorité pour quoi? Ce n'est pas de savoir cela que Maurice Barrés se préoccupait d'abord. Il lui importait exclusivement de régner. Il lui fallait uniquement se distinguer de la foule qui écrite pour être mieux observé des quelques personnes qui lisent.

Il se distingua avec virtuosité. C'est à tel point qu'il ne vit plus guère que lui dans l'univers, — en attendant d'y apercevoir la Lorraine. Son oeuvre^ je vous l'assure^ n'est point énigmatique. Elle s'explique toute

quand on la rapporte entière à Maurice Barrés lui-même. On a dit que ses livres de début étaient le manuel de l'arrivisme. On a pensé qu'ils étaient le propre manuel de Maurice Barrés. Arrivisme: il est équitable, si on applique ce terme à Barrés, de lui enlever sa signification grossière. Ce bourgeois hautain ne veut point de places, excepté la première. Il est indépendant de tout et de tous sinon de lui. Il désire la gloire non pour les actes qu'elle lui permettrait d'accomplir utilement, mais pour les jouissances qu'elle lui procurera.

Ce débutant ne tolère pas de camarades. S'il accepte des maîtres, il aime autant que ces maîtres soient morts. Son ambition, sans être vulgaire, est égoïste. Il s'est choisi un

idéal. Cet idéal, c'est lui. Il contemple infatigablement son image dans le miroir de ses livres, Narcisse Barrés.

Dès lors il faut bien avoir beaucoup de pédantisme et de naïveté pour parler avec insistance des théories de Maurice Barrés. Leur application a fait quelque bruit, je n'en disconviens pas, dans ce Landerneau étroit qu'est la cité des lettres. Il ne serait pas juste de les dédaigner, mais il serait excessif, de leur reconnaître une importance sérieuse et durable. Maurice Barrés ne s'est guère soucié des doctrines, de toutes ses doctrines dont les sots extasiés ont suivi passionnément l'évolution toujours inattendue .

Chacune de ses théories fut une

attitude. Maurice Barrés « lançait »

une théorie comme Brummel une cravate.

Maurice Barrés, n'ayant nulle imagination, était contraint d'emplir ses livres avec des dissertations.

Et c'est ainsi qu'il eut des doctrines. Au reste, elles varièrent et cela montre un certam effort et une certaine puissance de renouvellement. Il advint qu'elles se renouvelèrent aux dépens de la logique.

Est-il bon de les analyser ou seulement de les indiquer toutes, depuis celle affirmée avec une jeune impudence dans Sous VŒU des Barbares, jusqu'à celle qui s'exagère au delà même de la plaisanterie dans Le Voyage à Sparte ? Travail fait cent fois.

D'abord la reli2:ion du moi.

— i8 ~ L'égotisme. L'individualisme égoïste. Barrés est-il alors un dandy intellectuel aussi apprêté qu'appliqué, ou bien raille-t-il ceux qui le sont ? Il raille, mais en même temps aspire à se parer de toute l'élégance de cette rare théorie. On ne sait bien s'il est sincère, dupe ou ironique. Il est ironique, dupe et sincère tout en même temps. La délicatesse de ce détachement des hommes et des choses d'ici-bas parait le séduire. Il accuse de son mieux cette délicatesse extérieure.

Il n'arrive pas cependant à dissimuler la grossièreté réelle de cet individualisme brutal et sommaire.

Ensuite le culte de l'énergie. On ne saurait avoir oubUé complètement que Barrés fut un professeur d'énergie. Ayant enseigné l'indivi-

dualisme le plus strictement égoïste, il recommande aux jeunes générations un effort nationalement utile.

Enfin, le culte de la terre et des morts. Il fallut toujours des cultes à Barrés. Il en eût inventé, crainte de n'en pas avoir II dit : « Plus que tout au monde j'ai aimé les musées du Trocadéro, les marais d'Aigues-Mortes et de Marennes, les paysages de Tolède et de Sparte; mais à tous ces magnifiques cimetières je préfère maintenant mon modeste cimetière lorrain, la plaine de Sion-Vaudémont qu'un lorrain seul sait faire parler. » Il dit plus : « De là je comprends combien l'année 1906 est étroitement liée à la suite des siècles qui l'ont précédée et combien l'individu est peu de chose. Il faut accepter l'héritage

national et ne pas essayer, par des bizarreries personnelles, individuelles, de modifier les conditions générales dont nous sommes les produits nécessités. » Je comprends... combien l'individu est • peu de chose, prononce Maurice Barrés. Il est réduit à sa plus simple expression, autant dire à rien. Il est soumis aux traditions, esclave de ses ancêtres. Il n'a pas d'existence indépendante.

Cela ne fait pas moins de trois théories dans un seul théoricien. Si l'œuvre de Maurice Barrés obtenait d'elles son mérite tout entier, on s'inquiéterait à bon droit de la solidité de cette œuvre et de la solidité de ce mérite.

Les contradictions d'une œuvre sont accessoires, si l'auteur ne se flatte point d'être un doctrinaire, mais uniquement un artiste.

Maurice Barrés veut passionnément établir la suite logique de ses doctrines. Il lui plaît d'être admiré comme un théoricien social sans défaillances, dont les pensées bien enchaînées se coordonnent, se complètent, s'harmonisent.

Naguère M. René Doumic allégua dans la Revue des Deux-Mondes que les jours du dilettantisme étaient passés définitivement. Il voulut le prouver. « C'est M. Barrés, dit-il.

si empressé dans ses premiers livres à jeter le défi au bon sens et qui dans son dernier s'occupait à relever les autels qu'il avait brisés. » Maurice Barrés protesta aussitôt. Il s'appliqua tout de suite non pas peutêtre à prouver, mais à affirmer que son œuvre n'était pas contradictoire, qu'on trouvait en elle un développement. Il prit ce style singulier qu'il emprunte toujours lorsqu'il veut exprimer des idées et dont on ne saurait décider au juste s'il est du grand style classique ou du galimatias : « Je crois, prononça-t-il, que mon œuvre est vivifiée, sinon par la sèche logique de l'école, du moins par cette logique supérieure d'un arbre cherchant la lumière et cédant à sa nécessité intérieure. »

Un peu de la sèche logique de l'é-

cole eût été d'un bon emploi pour renforcer l'autre. Et pour être mieux compris de ce critique trop lent à saisir la logique supérieure de l'arbre qui cède à sa nécessité intérieure, il se servit de métaphores aimables et disparates. « Je n'allai point droit sur la vérité comme une flèche sur la cible. L'oiseau s'oriente, les arbres de mon pays pour s'élever étagent leurs ramures, toute pensée procède par étapes. On ne m'a point trouvé comme une perle parfaite quelque beau matin entre deux écailles d'huître... » C'est charmant peut-être, mais de là à prouver que l'égotisme suffisant et désenchanté prépare la sociabilité agissante, que l'individualisme forcené amène la soumission à la tradition despotique ! ! . . .

L'accord n'est pas plus intime entre ces différentes théories qu'entre la conduite et la doctrine d'un décentralisateur outrancier qui s'acharne à devenir député de Paris . Et l'effort qu'accomplit incessamment Maurice Barrés pour démontrer que ses théories ne sont point contradictoires dénote une fantaisie subtile. Il ne révèle pas la gravité d'un vrai doctrinaire. Ses théories ne sont que des pièges à attraper les intelligences médiocres. Barrés est étonné à la fois et enchanté de l'effet de ces pièges qu'il n'avait disposés que par manière de jeu. Il s'attache à dissimuler son étonnement et à prouver qu'en somme il avait bien disposé ses pièges à bon escient. . .

Mais qu'importent les témoignages qu'il donne ! Il est trop évident

que ses théories sont contradictoires. Elles correspondent à divers moments de sa sensibilité, ou de sa carrière. Les circonstances autant que les tendances de son esprit les ont rapprochées. Mais le hasard n'a pas été assez puissant pour les fondre.

Je ne dis pas que Barrés ait abandonné ses doctrines ; il les avait faites siennes en les empruntant, il les aimait parce qu'elles étaient devenues des parcelles de lui-même.

Barrés s'aimait en elles et les conservait. Dans la sociologie provincialiste des Déracinés flottent encore les souvenirs de Tégotisme de Un homme libre et ces souvenirs se prolongent jusque dans le Voyage à Sparte. Mais quel mélange et quelle confusion ! Comme on sent bien

que l'auteur n'arrive pas à concilier les inconciliables!

Il travaille néanmoins, mais on dirait qu'il s'amuse à masquer ses contradictions. Et puis on ne sait pas trop si ce n'est pas lui seul qui se prend au sérieux dans toutes ses théories. Il a une façon de porter son âme lorraine comme un ostensoir, qui a l'air d'une raillerie contre toutes les doctrines. Et quand il nous dit qu'il est trop lorrain, et trop profondément, pour sentir bien toutes les beautés du Parthénon, vraiment il exagère et nous comprenons enfin que son nihilisme est universel et que tout lui est indifférent, tout, excepté lui-même.

On a tort si on cherche dans son oeuvre autre chose que sa personnalité. Barrés n'y met qu'elle seule.

Il la dévoile hardiment, ingénument, car elle seule lui paraît intéressante, ici-bas.

Il veut être le premier, dominer, commander. Chacune de ses doctrines est pour lui un moyen de régne. Il ramène le monde à lui.

Le monde n'existe que pour lui. Il est le centre du monde. Il l'est même si, renonçant en apparence à son individualisme précieusement outrecuidant, il en vient à absorber tous les individus dans la suite des

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générations, à humilier l'individu, presque à le supprimer ; on devine qu'il s'excepte et que si chacun de nous est le produit de la terre et des morts, il est, lui, un produit admirable... Il raisonne d'un peu haut la belle doctrine qu'il a conçue : cette doctrine bonne surtout pour les vagues individualités inférieures auxquelles il ne se mêle pas plus qu'il ne leur ressemble.

Son talent est habile même dans ses lourdeurs, mais ne soyons pas dupes de toutes les grâces et de toutes les affectations changeantes que ce talent exprime tour à tour avec déhcatesse ou avec force. Elles ne sont rien de Maurice Barrés luimême. Sa personnalité est plus simple que cela, je dirais plus vulgairement bourgeoise.

Maurice Barrés a beaucoup de discipline en ses inconséquences de doctrinaire et d'artiste. Il est un homme qui s'aime et qui constamment se surveille pour paraître devant le monde dans la posture la plus avantageuse à son gré. Il veut sans relâche frapper ses contemporains d'étonnement, et il est un 'écrivain artificieux. Aussi bien ses métamorphoses sont-elles toujours les plus opportunes. Son esthétisme exaspéré se montre à l'heure où cet esthétisme est de mode. Son traditionnalisme conservateur apparaît quand il y a des gens disposés à le goûter. Dilettantisme suffisant, sensibilité passionnée, anarchisme , modérantisme prudent : ce ne sont point chez Maurice Barrés des manières d'être, mais seulement des

façons de paraître. Lisez bien tous ses livres : je tiens pour certain que rien n'a jamais ému fortement l'intelligence et le cœur de Maurice Barrés : pour lui tout est littérature et il mène sa vie avec soin... C'est ce que l'on voit le mieux dans son œuvre.

Le désir et l'effort incessant d'être original — et de l'être utilement — de l'être par tous les moyens les plus et les moins naturels, la sincérité perpétuellement sacrifiée à ce désir :

voilà les deux caractères essentiels de la personnalité littéraire de Maurice Barrés. Reste à savoir si cette personnalité est sympathique. Sympathique ? non, mais assez séduisante pour qu'on ne s'aperçoive guère que, sympathique, elle ne l'est pas.

Soucieux de lui, uniquement de lui et de l'effet qu'il produira, il ne se délivre jamais de cette double préoccupation dans les exercices littéraires où se joue sa fantaisie surveillée.

Il n'a pas créé un seul héros digne de ce nom. Tous les personnages qu'il se plaît à exalter ne sont que lui-même dont les aspirations intellectuelles ou morales sont changeantes ; mais lui ne change pas. Dans les divagations esthétiques, anarchiques ou traditionnalhtes de Philippe, de Maltère, de Rœmerspacher

et de quelques autres encore, il y a un fond commun et permanent :

c'est le fond bourgeois.

J'admire cette psychologie et cette sociologie variables de bourgeois esthète. Mais voici le principe fondamental. Il est exprimé dès Un homme libre : « Sans argent, comment développer son imagination ? »

Maurice Barrés ne plaisantait pas lorsqu'il exprimait cette forte- pensée qui au surplus est complètement fausse. Il indique bien que, au travers de ses paradoxes indécis et facilement brillants, il a une ferme et immobile conception du monde :

la conception bourgeoise.

C'est à tel point que ce glorificateur de l'énergie ne cherche et ne veut trouver des énergiques que dans les miUeux où on en rencontre

le moins : dans les milieux bourgeois. L'énergie ne saurait réussir au peuple ; elle fait seulement des criminels : Racadot, Mouchefrin. Il faut à Maurice Barrés des énergiques bien rentes, sûrs du lendemain.

Maurice Barrés est un bourgeois frénétique.

Mais si par un penchant inconscient il ne découvre des héros d'énergie que dans les hommes dont la situation sociale ressemble le mieux à la sienne, et si ces héros ne sont de vrais héros que dans la mesure où ils sont comparables à Maurice Barrés, il a soin de rabaisser tous ceux qu'il veut faire différents de lui. Il tient alors à les avilir un peu. Voyez Suret-Lefort.

Maurice Barrés s'admire davantage, s'il s'entoure lui-même en ses di-

verses incarnations, d'êtres moins beaux.

Et quand il tire ses personnages de la réalité pure, il n'écrit que des pamphlets. Ses livres sont chargés de haine. Plus de héros, des êtres bas autant que possible. Maurice Barrés, mal d'accord avec ses idées, ne saurait les exalter pour la violence de leur énergie ; il les blâme immodérément pour les mauvais résultats sociaux de cette énergie...

Sa personnalité se répand tout entière. Il ne souffre rien en dehors de lui, contre lui. Plus de sérénité !

Quelle véhémence sentimentale dans ses invectives. Elle ôte de la noblesse à son œuvre. Elle lui ôterait en outre beaucoup de valeur critique si on s'apercevait — et on est bien obligé de s'en apercevoir —

que toutes ses conceptions du monde et que toutes ses théories sur les hommes et sur la vie et sur la société ont été déterminées par l'erreur initiale d'un jeune député de vingt-cinq ans. Ne sortant pas de soi, Maurice Barrés s'est exclusivement dépensé pour dissimuler cette erreur sous de flatteuses apparences et la décorer de son mieux...

Point de héros dans cette œuvre ample, mais consacrée à un seul homme ! Point d'héroïnes non plus en cette œuvre qui veut être le plus souvent une œuvre de charme.

Leur grâce eût fait une trop rude concurrence à celui qui intéressait Maurice Barrés plus que tout le reste. Des silhouettes falotes. De petits fantoches, Bérénice, Marina,

Astiné Aravian, M"'^ de Nelles, banale et pâle comme une héroïne de Paul Bourget, et moins vivante encore. C'est tout. Encore n'existent-t-elles que par rapport à un homme . Il est remarquable que cet écrivain, qui a plusieurs fois et de plusieurs manières réformé la société, en ait avec cette persévérance expulsé les femmes...

Il est le centre de l'univers. Il ne peut se détacher de soi-même.

S'il écrit Les amitiés françaises, jusque dans le Moi du jeune Philippe son fils, c'est son propre Moi qu'il admire, qu'il exalte, disons simplement qu'il cultive.

Dans la nature il le cultive uniquement. La nature entière lui est soumise. Il ne la voit pas en elle, pour elle, dans sa nudité, dans sa beauté.

Voit-il un beau lac, il ne songe qu'à s'y mirer. Il s'y mire avec une complaisance jamais lasse.

Parfois, je l'avoue à ma honte, il fatigue un peu. Je me suis perdu dans les correspondances du paysage de Sainte-Odile avec l'âme de Maurice Barrés. Je suis certain de n'avoir pas toujours compris. Je suis presque aussi certain que Maurice Barrés ne se comprenait pas toujours... mais qu'importe ?

Dans l'univers, il domine, lui, lui seul.

Et il est bien vrai que cette personnalité qui veut être si forte et si solitaire est composée, si l'on peut dire, de beaucoup d'autres personnalités.

Barrés n'est si différent de luimême que parce que ses maîtres sont plus nombreux et qu'il se subordonne plus complètement à chacun d'eux tour à tour. Sa doctrine et ses attitudes sont empruntées. Cela est incontestable. Il me semble que Maurice Barrés, quand on recherche les origines de ses idées et à quels hommes, à quels livres il les doit, hausse les épaules.

Il dédaigne ces occupations d'esprits vulgaires... C'est qu'il ne se rend peut-être pas compte exactement de l'importance de ces emprunts. Il ne sait pas à quel point il est docile aux impulsions. Cette personnalité si roide a une étonnante plasticité.

Je me suis amusé un jour à dénombrer les philosophes, les historiens, les poètes qu'on a attribués comme maîtres ou comme inspirateurs à Maurice Barres. Ils forment une belle troupe et pourtant je crois qu'elle se pourrait augmenter encore. C'est Gœthe et Chateaubriand.

C'est Benjamin Constant et Stendhal. C'est Auguste Comte etTaine.

C'est Nietzsche et Gobineau. C'est Louis Ménard et c'est Renan, et c'est Michelet aussi. C'est Villiers-

dc-FIsle-Adan et c'est Baudelaire.

Que de maîtres il sert en les trahissant un peu ! La théorie de l'un, la sonorité des phrases de l'autre, la sensibilité de celui-ci ou l'insensibilité de celui-là passent dans son œuvre. Et cela fait un mélange extrêmement savoureux.

Cet écrivain qui a cultivé son moi avec tant d'ardeur n'a pas su le défendre contre les influences intellectuelles ; il l'a au contraire livré entièrement à ces influences. Courant d'une idée à une autre idée, changeant perpétuellement d'attitudes pour se bien persuader qu'il est capable d'en prendre et que rien n'est simple en lui ni ne rappelle le commun, il n'a pas apporté au monde une idée nouvelle ou une attitude nouvelle.

Il est la triomphante victime des livres. Il a lu passionnément et studieusement les œuvres. Il ne s'est pas détaché d'elles. Il a pris beaucoup de notes, parfois un peu en désordre, c'est vrai, et comme avec distraction, en dépit de ses lectures appliquées. Son cer\'eau a classé des fiches sur lesquelles étaient résumés des systèmes. Il a coordonné de son mieux. Il a choisi deux ou trois ou quatre directions selon les moments et parce que ses lectures étaient de deux ou trois ou quatre catégories. Son assimilation fut parfois incomplète. Son assimilation s'appliqua parfois à des matières peu faites pour elle et je ne sache pas que Maurice Barrés ait une aptitude singulière à exprimer les idées philosophiques ou à reprendre les dis-

eussions philosophiques des autres, encore qu'il se complaise à cet exercice. Mais son esprit d'assimilation constitue la meilleure part de son originalité.

Est-ce parce que en notre temps où les plus sûrs d'eux sont indécis, où l'inconsistance est violente, où la faiblesse veut paraître vigoureuse, où nul même en affirmant très fort ne sait ce qu'il affirmera le lendemain, est-ce parce que Maurice Barrés — flottant toujours indécis, et dandy ou doctrinaire, le fut toujours avec la même confiance apparente en lui et dans la supériorité du dandy ou du doctrinaire, — représente ainsi son époque, est-ce pour cela qu'il a exercé son charme et assuré son règne ?

Il est digne de remarque que cet

écrivain qui a donné à presque tous ses livres la forme du roman n'a pas écrit un seul roman véritable.

Sans doute cédait-il à son époque pour la mieux dominer. Atteint par cette redoutable contagion qui a fait du roman le genre littéraire universel, confondant, absorbant tous les autres genres, il n'eut pas la force de résister, et il tut romancier lui aussi, lui qui n'a peut-être aucun des dons du romancier.

En effet, son imagination est toujours pauvre et toujours fatiguée.

S'il ne se mettait pas incesssamment dans ses livres, on ne saurait pas ce qu'il y pourrait mettre, et en vérité, s'il n'y met que lui, c'est peut-être par incapacité d'y mettre rien autre. Il est donc le centre de tous les événements qui char-

gent ses livres sans les emplir.

Aussi bien, ces événements il ne les invente pas. Il serait bien empêché de les inventer. Il a noté tous les événements politiques ou sociaux dont il fut le spectateur plutôt que l'acteur. Et ces événements, amplifiés ou dénaturés par ses haines, deviennent la matière de ses romans. Ses lectures lui fournissent une autre matière. Mais est-il obligé de combiner une intrigue romanesque pour que ses livres soient autre chose que des reportages à loisir, des œuvres d'histoire, des mémoires ou des pamphlets, et n'usurpent pas avec trop d'impudence ce titre merveilleux et banal : « roman », ses combinaisons alors sont maladroites, sommaires, puériles. Et s'il prétend gratifier ses lecteurs de

péripéties dramatiques, il fabrique alors d'après les journaux, des romans-feuilletons gauches et gros :

telles les aventures ensanglantées de Racadot, de Mouchefrin et d'Astiné Aravian, ou le duel ingénu dont nous sommes, les témoins faiblement émus dans Au Service de T Allemagne-, — et les fines ou fortes dissertations qui accompagnent ces médiocres événements en rendent surtout sensible la médiocrité.

Au surplus, ces agitations apparemment romanesques, brusques, brutales, violentes ne remplacent pas l'action. L'action, qui est la qualité essentielle du roman, manque dans tous les romans de Barrés. Les personnages sont inertes. Difficultueusement mis au monde, ils restent voués à une immobilité près-

que complète. Même dans les romans empruntés à des épisodes de notre vie nationale, les personnages parlent plus qu'ils n'agissent, et si, du moins, ils agissent, ils ne vivent pas. Inhabile à les faire vivre, Maurice Barrés les explique donc, les anatyse avec une complaisance un peu morne. Lourds développements de ps3xhologue, appliqué quelquefois, embarrassé souvent, parfois très pénétrant, mais qui ne saurait faire frémir la vie !

Donc il s'écarte d'elle, ne serait-ce que pour l'expliquer. Il souffre quand il doit en suivre les mouvements rapides. Il s'attarde. En réalité, fourvoyé dans le roman, il ne se complaît qu'aux dissertations philosophiques ou sociologiques. Il y insiste. Il s'y perd. Peu lui importe

que ses dissertations soient des digressions et que ses personnages aient bien de la peine à se retrouver au travers de tant de débats prolongés qui leur font perdre de vue leurs actes et leur propre personnalité. Maurice Barrés les commente, ou bien, par un artifice ingénieux, il les admet à se commenter euxmêmes, d'où il résulte que ses héros exsangues, et incapables de faire un mouvement, sont des dissertants effrénés et pédantesquement se discutent.

Mais s'il ne lui suffit pas d'employer toutes ces dissertations pour masquer la pauvreté de l'imagination et dissimuler la paresse de l'action, il discutera en outre et ses personnages discuteront toutes les théories contemporaines sur l'âme à moins

que ce ne soit sur la société et ils sauront se référer aussi à l'histoire de chacune d'elles.

Romans d'un philosophe autrefois esthète, mal habitué à vivre la vie ! Et que d'encombrements sur la route où les personnages de roman devraient marcher avec une haletante précipitation.

Naturellement la composition de ces livres est on ne peut plus embarrassée. Le lecteur ne sait où il va. L'auteur sait-il bien où il mène son lecteur? Il s'attarde dans des paysages qui prennent longuement une signification arbitraire. Il s'arrête dans des controverses incertaines durant lesquelles ses héros stationnent, puis se dispersent. Même s'il se flatte d'être seulement conteur, il l'est en désordre, ne finit pas,

s'égare, se retrouve, revient, reprend. Et ses livres sont des groupements d'épisodes parfois très beaux, rarement complets, disjoints, mal rattachés les uns aux autres, l'œuvre d'un esprit non sans force, mais dont la force serait sans persévérance et qui méconnaît la beauté des amples ordonnances régulières, de ces ordonnances dont la régularité et l'ampleur sont justement les plus conformes au génie français.

Pourtant les livres de Maurice Barrés ont une séduction incomparable ; et il semble bien que quelque chose de la tradition du génie français soit en eux.

Je pense que [la sensibilité qui s'étale en de tels livres est une des causes principales de leur charme puissant.

Maurice Barrés a voulu faire de la sensibilité la seule maîtresse et l'unique directrice de toute la vie.

De cette sensibilité sont nés tous les systèmes philosophiques, moraux, sociaux... Et rien n'est plus intéressant que de suivre cette reine indécise.

Elle est si gracieuse et délicate en ses indécisions ! Hésitante, troublée, ses hésitations et ses troubles sont subtils extrêmement. Toutes

ses contradictions même augmentent encore sa finesse. Des abandons et des élans, le doute universel et l'ardeur d'agir, la tristesse et la domination, des aspirations violentes que rien ne satisfait, qui toujours se renouvellent, variables, inconséquentes, mais tendant toujours plus haut. Et puis parmi toutes ces incertitudes, le sentiment bien vrai que tous ces efforts sont vains ou de peu de mérite, un dilettantisme tantôt calculé et flegmatique,, tantôt passionné, si je puis dire, qui persiste, gâte tout, embellit tout, annihile tout... Et l'ensemble de ces « attitudes » changeantes d'une âme fervente et affaissée, voilé d'une grâce exquise !

Mais l'idée même que cette sensibilité « fait bien des manières » et

que tant de mobilité chatoyante n'est pas naturel, qu'il n'y a là qu'un artifice complaisant, que Maurice Barrés n'est pas aussi malheureux et insatisfait dans ce contact avec le monde qu'il prend plaisir à le dire, qu'il ne triomphe pas par la sincérité et qu'il se moque un peu de lui et de tous, ajoute à ce charme ondoyant et divers...

Maurice Barrés régne sur nous par la grâce étudiée avec laquelle il se contemple lorsqu'il fait ses gestes appris.

L'ironie^ qui devrait tout adultérer, purifie tout. Oui, oui, son ironie est le secret de sa puissance.

Je n'entends même pas cette ironie qu'il répand sur les hommes et sur les choses. Elle est souvent très fine et très forte. Il arrive également

qu'elle soit lente et pesante. Nous avons lu des plaisanteries de Maurice Barrés qui sont des facéties.

Encore sont-elles préparées avec tant de soin et de si loin amenées !

Mais l'ironie est son état d'esprit ou son état d'âme. Elle s'insinue jusque dans ses affirmations dogmatiques.

Elle y produit un effet excellent.

On la devine à toutes ses pages et dans tous ses actes. Prétend-il mystifier ses lecteurs, ou bien est-ce qu'il ne se prend pas au sérieux ? Il suffit que l'ironie s'aperçoive, et l'on peut aimer en toute sécurité l'élégance de son badinage auquel la forme littéraire donne encore plus d'élégance.

C'est que (et voilà peut-être pourquoi, en cririquant l'œuvre entière de Maurice Barrés, nous aimons

infiniment cette œuvre et cet écrivain,) tout est littérature en lui ; et si avide qu'il soit de faire se mouvoir les foules à son commandement, une belle phrase revêtant une pensée rare ou un sentiment inattendu lui plaît mieux.

Non pas que cet artiste littéraire, qui est cela essentiellement, ait constamment un goût très raffiné. La mesure n'est point sa qualité principale, il tend presque incessamment à l'exagération et par conséquent aux fautes de goût.

Le souci qu'il a d'être original se confond bien souvent avec le désir d'étonner. Ce désir il l'a gardé de sa jeunesse où il le portait à exprimer avec des contorsions singulières et enchanteresses les sentiments les plus propres à ahurir les bourgeois

lettrés. Maintenant il ne se défend pas des excès littéraires. Et ses exaltations voulues devant tels ou tels paysages historiques apparaissent encore comme un manque de goût.

Etonner le monde ! il faut que ce jeune homme étonne le monde!

Aussitôt qu'il écrit, lui qui est subtil, qui aime à peindre les nuances les plus ténues, il exagère pour étonner davantage, et auteur difficile à comprendre, tombe dans l'obscurité impénétrable. Le pédantisme de ses dissertations augmente cette obscurité. L'habitude est prise : Maurice Barrés n'a jamais cessé depuis lors d'être à certains moments pédant et obscur.

Son goût ne l'a pas défendu, Artiste littéraire qui a voulu trop se distin2:uer de la foule afin d'être

plus regardé d'elle, il s'affaiblit Oualis artifex. . .

Il ne meurt pas tout à fait, car les ressources extraordinaires de son style restent. Même quand on ne peut comprendre ses idées sans un effort pén ible, son style tantôt souple et caressant, tantôt précis, net, ferme, cassant, presque rude et toujours savoureux est Iç style d'un très bon écrivain.

Maurice Barrés est un homme pour qui la langue française existe.

Il la torture fréquemment, il ne la dénature jamais. Certes, il a juré d'avoir toujours de l'apprêt et de l'affectation et il tient son serment avec une fidélité scandaleuse. Mais ce musicien langoureux, parfois brusque, quelquefois majestueux, presque sublime, peut se moquer

de ses auditeurs ; il les gagne, il les accapare, il fait d'eux ses esclaves Et ses auditeurs l'aiment jusque dans ses défauts. Le malheur est que quelques-uns l'aiment précisément pour ses défauts, qu'il le sait, que cela ne lui est pas désagréable, et qu'il y trouve un motif de cultiver ses défauts passionnément et qu'alors il n'a plus aucune ironie.

Mais comment dire ? lui dont les phrases ne sont jamais simples, sont toujours tendues violemment, il atteint la suprême harmonie. Il crée. Il évoque. C'est je ne sais quelle magnificence éblouissante, je ne sais quelle douceur quasivoluptueuse, je ne sais quelle force conquérante. Son style coloré, rythmé, véhément, excessif, trouble, furieux, languide, lumineux, doux, impé-

rieux, embarrassé, comme entravé, puis libre et fier est le style d'un maître, d'un maître dangereux parce qu'il est trop aisément imitable à la jeunesse inexpérimentée et contente d'elle-même, mais charmant entre tous. Charmant, il convient de répéter ce mot. Maurice Barrés n'at-il pas su donner du charme à l'artifice et à la prétention...

Charme composite et disparate.

Maurice Barrés peut d'aventure chercher le naturel. Le naturel le fuit au galop. Etranges coïncidences, Barrés emploie un style variable selon les sujets qu'il développe.

Quelle ressemblance existe entre l'esthète du Jardin de Bérénice, le théoricien des Déracinés ou l'apôtre àtAu Service de V Allemagne? Qu^Wt ressemblance existe entre les srj-les

— 6o — de ces livres qui ne se ressemblent pas et dont les auteurs ne se ressemblent guère ? Ici le style raffiné qui n'est point fait pour le lecteur vulgaire, et serait réellement aristocratique si ses prétentions ne donnaient à craindre qu'il ne soit seulement parvenu. Là un style non pas trivial, mais commun, auquel sa lourdeur donne de la force, tout en reliefs patiemment accusés. Tantôt de la concision, une concision qui ne laisse pas d'être à certains moments apocalyptique, tantôt une abondance prolixe. Une langue épurée jusqu'à être appauvrie, puis une langue chargée de détritus. Et l'écrivain ne s'est pas développé, ne s'est pas transformé. Il revient à lui-même et à ses débuts. Le style et la langue des A initiés françaises

rappellent le style et la langue du Jardin de Bérénice. Le poète romantique a pu se déployer tout à l'aise dans Dn Sang, de la Volupté, de la Mort y ou Amori et Dolori Sacrum.

L'historien-pamphlétaire, le sociologue politicien des romans dilués de V Energie nationale, est tout autre. Et voici, maigre et presque décharné, le sec auteur de Au Service de l' Allemagne qui mêle ses piètres affabulations romanesques à ses théories ressassées et à ses paysages du nordest trop décolorés pour entrer dans ses expositions éclatantes de paysages méridionaux. Que ce maître est donc incertain !

C'est que l'écrivain que nous admirons en Maurice Barrés a l'efîroi de la banalité. Il la redoute en lui-même. Il se croirait un plat

imitateur, si ses œuvres dernières rappelaient exactement les premières. En outre, il n'est rien chez lui qui ne résulte du travail, de l'effort, disons de la volonté. Il ne va pas d'un mouvement spontané. Il peine. Il adapte une langue qui ne lui -appartient pas à l'expression des sentiments que la vie contemporaine excite en lui. Il est nourri, il est gorgé des auteurs célèbres de plusieurs siècles littéraires. Sa langue est assimilée comme ses systèmes. Et dans cette impersonnalité souveraine, le mélange de ces éléments hétéroclites est aussi heureux que bizarre. Son originalité est plus résistante étant plus hétérogène. Cet imitateur paradoxal a des allures de génie outrecuidant. On fait volontiers cortège à ce délicieux écrivain

un peu décadent qui est affublé des défroques romantiques, et parce qu'il use de quelques procédés d'autrefois, parce qu'on sait mal le sens des mots, parce que au surplus on aime beaucoup ce précieux artiste, on l'appelle sans se faire prier un classique, ou l'héritier des grands classiques.

Ce classique, dans Tœuvre de qui, fonds ou forme, aucun des caractères du classicisme ne se reconnaît, a-t-il exercé, exerce-t-il une influence ? laquelle ?

Il aurait pu devenir le maître presque absolu des esprits et des cœurs. Maintes fois des cortèges enthousiastes se formèrent pour le mener dans la gloire dominatrice.

Il prit soin de les disperser. Au moins il les découragea. Toute la littérature d'aujourd'hui pourrait être plus ou moins dans la dépendance de ce bon écrivain. Dénombrez ses disciples ? Citez le nom

d'un seul disciple sérieux et persévérant de Maurice Barrés !

Sa fantaisie l'empêcha à plusieurs reprises de remplir le rôle directeur que sa fortune lui attribuait. Sans doute, n'était-il pas apte à le remplir complètement, et peut-être que dans ce jeune écrivain frivole et artificieux, puis grave et dogmatique, il n'3^ avait pas un maître des générations.

Est-ce par ses doctrines qu'il aurait pu exercer une influence profonde et durable ? Mais ses doctrines étaient éphémères et superficielles. Il usurpa tour à tour les doctrines les plus contradictoires, qui toutes étaient acceptables et pouvaient grouper les adhésions des jeunes contemporains. Mais il les poussait au point où elles

— G6 — n'étaient plus admissibles. Ses théories sont une succession de paradoxes appuyés. Qui peuvent-elles maîtriser longuement ? De petits jeunes gens frémissants en qui, s'il doit venir jamais, le sens critique n'est point encore apparu. Son individualisme contraint et méticuleux, son anarchisme forcené et badin, son traditionalisme étroit et impérieux ont eu des admirateurs. Etaitce les mêmes, grands dieux ? et un écrivain a-t-il ce pouvoir de mettre à l'envers la cervelle de ceux qui l'admirent ?... Non^ un écrivain n'a pas longtemps ce pouvoir. Et Barrés théoricien a constamment changé d'admirateurs... Il en eut toujours, peut-être parce qu'il était moins inventeur qu'il ne paraissait l'être.

Et s'il fut à la mode depuis ses

débuts, c'est parce qu'il sut entrer dans toutes les modes. Il avait l'esprit d'à-propos. On croyait qu'il guidait. Il accompagnait. Seuls le suivirent infatigablement en ses variations opportunes ceux qui, insoucieux de ses doctrines^ ne voulaient admirer en lui que l'artiste littéraire gratifié des plus beaux dons, imprégné d'une rare poésie.

Elles ont passé les petites effervescences momentanées que Maurice Barrés traduisait en ses essais avec un orgueil affecté de créateur sûr de sa création. Elles ont passé.

Où sont les doctrines d'autrefois ?

Où sont les disciples d'antan ?

Maurice Barrés a séduit. Il n'a pas conduit.

Il n'est pas un chef qui détermine les mouvements de l'intelligence

d'une époque. Mais il est un prince des lettres.

Nous aimons à aimer. Il nous plaît d'admirer jusqu'au fétichisme.

En notre temps où toutes les conditions de la vie littéraire divisent les gloires et les empires, nous voulons maintenir quelques suprématies.

Pourquoi celle-ci ? Pourquoi pas celle-là ? Le hasard, une ingéniosité tenace, de l'élégance, un ton de supériorité affable et distante, le prestige d'un talent incontestable :

Maurice Barrés est, il demeure un prince des lettres.

Aucun de ses livres n'est de composition assez solide ni de matériaux assez résistants pour être inaccessible aux injures des âges. Ils seront tôt désagrégés. Quelques-uns déjà apparaissent comme très vieux. Ils

sant de très jolis monuments abandonnés. Ils conservent une grâce fanée de ruines précoces. Mais quelques endroits ne sont pas atteints. Dans ces débris, leur charme de nouveauté est plus rayonnant. Quel assemblage exquis pourra faire un éditeur pieux dans l'avenir, des morceaux qui ne seront pas tombés en poussière !

Maurice Barrés est un prince des lettres. Alors qu'aucun de ses ouvrages n'est complet ni définitif, il importe qu'on le qualifie de chef-d'œuvre, car nous tenons, dans les lettres, à posséder de grands princes. Est-il un seul livre de Maurice Barrés qui ne soit pas un chef-d'œuvre ? Est-il un seul livre de Maurice Barrés qui ne soit pas son chef-d'œuvre ? Maurice Barrés supporte noblement

l'odeur entêtante de cet encens. Il est un prince sans défaillance.

Et parce que ses ouvrages sont ainsi distingués, placés bien en relief, à part des autres, c'est en eux si disparates que les critiques de 1 9 5 o viendront chercher l'écho des pensées et des sentiments de la fin d'un siècle qui s'abandonnait à sa décadence ou du début d'un siècle qui tâchait à se faire une vie forte et comme régénérée. Ils concluront qu'il y avait en ce temps-là de beaux écrivains un peu bizarres, prétentieux et tourmentés, mais qui célébraient magnifiquement le culte de la langue française.

Maurice Barrés est un prince des lettres. Mais il est un prince isolé.

Il s'est trop délibérément élevé audessus du vulgaire pour que le vul-

gaire ne se soit pas écarté de lui.

Sait-on où le vulgaire commence ?

Sait-on où il finit ? Maurice Barrés est un prince admiré, mais il est un prince impopulaire. J'aime la conception hautaine qu'il s'est faite de la vie des lettres, le geste décidé avec lequel, jeune homme, il s'est choisi sa place : la première ; l'indépendance ombrageuse avec laquelle son orgueil lui a maintenu cette place. C'est un peu par dédain de la foule écrivante que cet écrivain d'élite a pris cette attitude de prince lointain et d'aristocrate fourvoyé.

Mais tous les écrivains tireront avantage de l'énergie avec laquelle Maurice Barrés a systématiquement attesté la supériorité intangible de l'homme de lettres. Et si l'on voit ce révolté, cet anarchiste des temps

passés s'asseoir paisiblement dans les fauteuils académiques, ce novateur prompt à ricaner des vieilles gens et des vieilles choses, présider à des sociétés où les vieilles gens font durer les vieilles choses, cet ambitieux du premier rang se réjouir d'être placé au même rang que quarante écrivains que ne saurait épargner son infatigable mépris, on cantinuera d'aimer l'harmonieux artiste de tant de belles œuvres dont les nombreuses dissonances ne gâtent pas l'ensorcelante mélodie, et quelle que soit la surprise déconcertante que Maurice Barrés réserve à ses admirateurs impénitents, il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il s'est beaucoup aimé.

Imp. A. Lemercier, 5, Rue Yver, Niort.

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CE PQ 2603 .A52Z643 1907 COQ ERNEST-CHARL ACC# 1229731

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