‹ La carrière de Maurice BarrèsChapitre 3 sur 3 · SI · texte numérisé non relu

SI

Je pense que [la sensibilité qui s'étale en de tels livres est une des causes principales de leur charme puissant.

Maurice Barrés a voulu faire de la sensibilité la seule maîtresse et Tunique directrice de toute la vie.

De cette sensibilité sont nés tous les systèmes philosophiques, moraux, sociaux... Et rien n'est plus intéressant que de suivre cette reine indécise.

Elle est si gracieuse et délicate en ses indécisions ! Hésitante, troublée, ses hésitations et ses troubles sont subtils extrêmement. Toutes

ses contradictions même augmentent encore sa finesse. Des abandons et des élans, le doute universel et l'ardeur d'agir, la tristesse et la domination, des aspirations violentes que rien ne satisfait, qui toujours se renouvellent, variables, inconséquentes, mais tendant toujours plus haut. Et puis parmi toutes ces incertitudes, le sentiment bien vrai que tous ces efforts sont vains ou de peu de mérite, un dilettantisme tantôt calculé et flegmatique, tantôt passionné, si je puis dire, qui persiste, gâte tout, embellit tout, annihile tout... Et l'ensemble de ces « attitudes » changeantes d'une âme fervente et affaissée,voilé d'une grâce exquise !

Mais ridée même que cette sensibilité a fait bien des manières » et

que tant de mobilité chatoyante n'est pas naturel» qu'il n'y a là qu'un artifice complaisant, que \faunce Barrés n'est pas aussi malheureux et insatisfait dans ce contact avec le monde qu'il prend plaisir à le dire, qu'il ne triomphe pas par la sincérité et qu'il se moque un peu de lui et de tous, ajoute à ce charme ondoyant et divers...

Maurice Barrés régne sur nous par la grâce étudiée avec laquelle il se contemple lorsqu'il Êiit ses gestes appris.

L'ironie^ qui devrait tout adultérer, purifie tout. Oui, oui, son ironie est le secret de sa puissance.

Je n'entends même pas cette ironie qu'il répand sur les hommes et sur les choses. Elle est souvent très fine et très forte. Il arrive également

qu'elle soit lente et pesante. Nous avons lu des plaisanteries de Maurice Barrés qui sont des facéties.

Encore sont-elles préparées avec tant de soin et de si loin amenées !

Mais Tironie est son état d'esprit ou son état d'âme. Elle s'insinue jusque dans ses affirmations dogmatiques.

Elle y produit un eflFet excellent.

On la devine à toutes ses pages et dans tous ses actes. Prétend-il mystifier ses lecteurs, ou bien est-ce qu'il ne se prend pas au sérieux ? Il sufl[it que l'ironie s'aperçoive, et l'on peut aimer en toute sécurité l'élégance de son bâdinage auquel la forme Uttéraire donne encore plus d'élégance.

C'est que (et voilà peut-être pourquoi, en cririquant l'œuvre entière de Maurice Barrés, nous aimons

infiniment cette œuvre et cet écrivain,) tout est littérature en lui ; et si avide qu'il soit de faire se mouvoir les foules à son commandement, une belle phrase revêtant une pensée rare ou un sentiment inattendu lui plaît mieux.

- Non pas que cet artiste littéraire, qui est cela essentiellement, ait constamment un goût très raffiné. La mesure n'est point sa qualité principale, il tend presque incessamment à Texagération et par conséquent aux fautes de goût.

Le souci qu'il a d'être original se confond bien souvent avec le désir d'étonner. Ce désir il l'a gardé de sa jeunesse où il le portait à exprimer avec des contorsions singulières et enchanteresses les sentiments les plus propres à ahurir les bourgeois

lettrés. Maintenant il ne se défend pas des excès littéraires. Et ses exaltations voulues devant tels ou tels paysages historiques apparaissent encore comme un manque de goût.

Etonner le monde I il faut que ce jeune homme étonne le monde! Aussitôt qu'il écrit, lui qui est subtil, qui aime à peindre les nuances les plus ténues, il exagère pour étonner davantage, et auteur difficile à comprendre, tombe dans l'obscurité impénétrable. Le pédantisme de ses dissertations augmente cette obscurité. L'habitude est prise : Maurice Barrés n'a jamais cessé depuis lors d'être à certains moments pédant et obscur.

Son goût ne l'a pas défendu, Artiste littéraire qui a voulu trop se distinguer de la foule afin d'être

plus regardé d'elle, il s'affaiblit Qualis artifex...

Il ne meurt pas tout à fait, car les ressources extraordinaires de son style restent. Même quand on ne peut coniprendre ses idées sans un effort pén ible, son style tantôt souple et caressant, tantôt précis, net, ferme, cassant, presque rude et toujours savoureux est le style d'un très bon écrivain.

Maurice Barrés ,est un homme pour qui la langue française existe.

Il la torture fréquemment, il ne la dénature jamais. Certes, il a juré d'avoir toujours de l'apprêt et de l'affectation et il tient son serment avec une fidélité scandaleuse. Mais ce musicien langoureux, parfois brusque, quelquefois majestueux, presque sublime, peut se moquer

de ses auditeurs ; il les gagne, il les accapare, il feit d'eux ses esclaves Et ses auditeurs Taiment jusque dans ses défauts. Le malheur est que quelques-uns l'aiment précisément pour ses défauts, qu'il le sait, que cela ne lui est pas désagréable, et qu'il y trouve un motif de cultiver ses défauts passionnément et qu'alors il n'a plus aucune ironie.

Mais comment dire ? lui dont les phrases ne sont jamais simples, sont toujours tendues violemment, il atteint la suprême harmonie. Il crée. Il évoque. C'est je ne sais quelle magnificence éblouissante, je ne sais quelle douceur quasivoluptueuse, je ne sais quelle force conquérante. Son style coloré, rythmé, véhément, excessif, trouble, furieux, languide, lumineux, doux, impé-

rieux, embarrassé, comme entravé, puis libre et fier est le style d'un maître, d'un maître dangereux parce qu'il est trop aisément imitable à la jeunesse inexpérimentée et contente d'elle-même, mais charmant entre tous. Charmant, il convient de répéter ce mot. Maurice Barrés n'at-il pas su donner du charme à l'artifice et à la prétention...

Charme composite et disparate.

Maurice Barrés peut d'aventure chercher le naturel. Le naturel le fuit au galop. Etranges coïncidences. Barrés emploie un style variable selon les sujets qu'il développe.

Quelle ressemblance existe entre l'esthète du Jardin de Bérénice, le théoricien des Déracinés ou l'apôtre dtAu Service de V Allemagne? Quelle ressemblance existe entre les styles

de ces livres qui ne se ressemblent pas et dont les auteurs ne se ressemblent guère ? Ici le style raffiné qui n'est point fait pour le lecteur vulgaire, et serait réellement aristocratique si ses prétentions ne donnaient à craindre qu'il ne soit seulement parvenir. Là un style non pas trivial, mais commun, auquel sa lourdeur donne de la force, tout en reliefs patiemment accusés. Tantôt de la concision, une concision qui ne laisse pas d'être à certains moments apocalyptique, tantôt une abondance prolixe. Une langue épurée jusqu'à être appauvrie, puis une langue chargée de détritus. Et l'écrivain ne s'est pas développé, ne s'est pas transformé. Il revient à lui-même et à ses débuts. Le style et la langue des Amitiés françaises

rappellent le style et la langue du Jardin de Bérénice, Le poète romantique a pu se déployer tout à l'aise dans Du Sang, de la Volupté, de la Mort^ ou Amori et Dolori Sacrum.

L'historien-pamphlétaire, le sociologue politicien des romans dilués de V Energie nationale^ est tout autre. Et voici, maigre et presque décharné, le sec auteur de Au Service de V Allemagne qui mêle ses piètres affabulations romanesques à ses théories ressassées et ^ ses paysages du nordest trop décolorés pour entrer dans ses expositions éclatantes de paysages méridionaux. Que ce maître est donc incertain !

C'est que l'écrivain que nous admirons en Maurice Barrés a l'efiroi de la banalité. Il la redoute en lui-même. Il se croirait un plat

imitateur, si ses œuvres dernières rappelaient exactement les premières. En outre, il n'est rien chez lui qui ne résulte du travail, de l'effort, disons de la volonté. Il ne va pas d'un mouvement spontané. Il peine. Il adapte une langue qui ne lui appartient pas à l'expression des sentiments que la vie contemporaine excite en lui. Il est nourri, il est gorgé des auteurs célèbres de plusieurs siècles littéraires. Sa langue est assimilée comme ses systèmes. Et dans cette impersonnalité souveraine, le mélange de ces éléments hétéroclites est aussi heureux que bizarre. Son originalité est plus résistante étant plus hétérogène. Cet imitateur paradoxal a des allures de génie outrecuidant. On fait volontiers cortège à ce délicieux écrivain

un peu décadent qui est affublé des défroques romantiques, et parce qu'il use de quelques procédés d'autrefois, parce qu'on sait mal le sens des mots, parce que au surplus on aime beaucoup ce précieux artiste, on l'appelle sans se faire prier un classique, ou l'héritier dès grands classiques.

Ce classique, dans l'œuvre de qui, fonds ou forme, aucun des caractères du classicisme ne se reconnaît, a-t-il exercé, exerce-t-il une influence ? laquelle ?

Il aurait pu devenir le maître presque absolu des esprits et des cœurs. Maintes fois des cortèges enthousiastes se formèrent pour le mener dans la gloire dominatrice.

Il prit soin de les disperser. Au moins il les découragea. Toute la littérature d'aujourd'hui pourrait être plus ou moins dans la dépendance de ce bon écrivain. Dénombrez ses disciples ? Citez le nom

d'un seul disciple sérieux et persévérant de Maurice Barrés !

Sa fantaisie l'empêcha à plusieurs reprises de. remplir le rôle^ directeur que sa fortune lui attribuait. Sans doute, n'était-il pas apte à le remplir complètement, et peut-être que dans ce jeune écrivain frivole et artificieux, puis grave et dogmatique, il n'y avait pas un maître des générations.

Est-ce par ses doctrines qu'il aurait pu exercer une influence profonde et durable ? Mais ses doctrines étaient éphémères et superficielles. Il usurpa tour à tour les doctrines les plus contradictoires, qui toutes étaient acceptables et pouvaient grouper les adhésions des jeunes contemporains. Mais il les poussait au point où elles

n'étaient plus admissibles. Ses théories sont une succession de paradoxes appuyés. Qui peuvent-elles maîtriser longuement ? De petits jeunes gens frémissants en qui, s'il doit venir jamais, le sens critique n'est point encore apparu. Son individualisme contraint et méticuleux, son anarchisme forcené et badin, son traditionalisme étroit et impérieux ont eu des admirateurs. Etaitce les mêmes, grands dieux ? et un écrivain a-t-il ce pouvoir de mettre à l'envers la cervelle de ceux qui l'admirent ?... Non^ un écrivain n'a pas longtemps ce pouvoir. Et Barrés théoricien a constamment changé d'admirateurs... Il en eut toujours, peut-être parce qu'il était moins inventeur qu'il ne paraissait l'être.

Et s'il fut à la mode depuis ses

débuts, c'est parce qu'il sut entrer dans toutes les modes. Il avait l'esprit d'à-propos. On croyait qu'il guidait. Il accompagnait. Seuls le suivirent infatigablement en ses variations opportunes ceux qui, insoucieux de ses doctrines^ ne voulaient admirer en lui que l'artiste littéraire gratifié des plus beaux dons, imprégné d'une rare poésie.

Elles ont passé les petites effervescences momentanées que Maurice Barrés traduisait en ses essais avec un orgueil affecté de créateur sûr de sa création. Elles ont passé.

Où sont les doctrines d'autrefois ?

Où sont les disciples d'antan ?

Maurice Barrés a séduit. Il n'a pas conduit.

Il n'est pas un chef qui détermine les mouvements de l'intelligence

d'une époque. Mais il est un prince des lettres.

Nous ainions à aimer. Il nous plaît d'admirer jusqu'au fétichisme.

En notre temps où toutes les conditions de la vie littéraire divisent les gloires et les empires, nous voulons maintenir quelques suprématies.

Pourquoi celle-ci ? Pourquoi pas celle-là ? Le hasard, une ingéniosité tenace, de l'élégance, un ton de supériorité affable et distante, le prestige d'un talent incontestable :

Maurice Barrés est, il demeure un prince des lettres.

Aucun de ses livres n'est de composition assez solide ni de matériaux assez résistants pour être inaccessible aux injures des âges. Ils seront tôt désagrégés. Quelques-uns déjà apparaissent comme très vieux. Ils

sant de très jolis monuments abandonnés. Ils conservent une grâce fanée de ruines précoces. Mais quelques endroits ne sont pas atteints. Dans ces débris, leur charme de nouveauté est plus rayonnant. Quel assemblage exquis pourra faire un éditeur pieux dans l'avenir, des morceaux qui ne seront pas tombés en poussière !

Maurice Barrés est un prince des lettres.Alors qu'aucun de ses ouvrages n'est complet ni définitif, il importe qu'on le qualifie de chef-d'œuvre, car nous tenons, dans les lettres, à posséder de grands princes. Est-il un seul livre de Maurice Barrés qui ne soit pas un chef-d'œuvre ? Est-il un seul livre de Maurice Barrés qui ne soit pas son chef-d'œuvre ? Maurice Barrés supporte noblement

l'odeur entêtante de cet encens. Il est un prince sans défaillance.

Et parce que ses ouvrages sont ainsi distingués, placés bien en relief, à part des autres, c'est en eux si disparates que les critiques de 1950 viendront chercher l'écho des pensées et des sentiments de la fin d'un siècle qui s'abandonnait à sa décadence ou du début d'un siècle qui tâchait à se faire une vie forte et comme régénérée. Ils concluront qu^il y avait en ce temps-là de beaux écrivains un peu bizarres, prétentieux et tourmentés, mais qui célébraient magnifiquement le culte de la langue fi^nçaîse.

Maurice Barrés est un prince des lettres. Mais il est un prince isolé.

U s'est trop délibérément élevé audessus du vulgaire pour que le vul-

gaire ne se soit pas écarté de lui.

Sait-on où le vulgaire commence ?

Sait-on où il finit ? Maurice Barrés est un prince admiré, mais il est un prince impopulaire. J'aime la conception hautaine qu'il s'est faite de la vie des lettres, le geste décidé avec lequel, jeune homme, il s est choisi sa place : la première ; l'indépendance ombrageuse avec laquelle son orgueil lui a maintenu cette place. C'est un peu par dédain de la foule écrivante que cet écrivain d'élite a pris cette attitude de prince lointain et d'aristocrate fourvoyé.

Mais tous les écrivains tireront avan-

tage de l'énergie avec laquelle Maurice Barrés a systématiquement attesté la supériorité intangible de l'homme de lettres. Et si l'on voit ce révolté, cet anarchiste des temps

passés s'asseoir paisiblement dans les fauteuils académiques, ce novateur prompt à ricaner des vieilles gens et des vieilles choses, présider à des sociétés où les vieilles gens font durer les vieilles choses, cet ambitieux du premier rang se réjouir d'être placé au même rang que quarante écrivains que ne saurait épargner son infatigable mépris, on cantinuera d'aimer l'harmonieux artiste de tant de belles œuvres dont les nombreuses dissonances ne gâtent pas l'ensorcelante mélodie, et quelle que soit la surprise déconcertante que Maurice Barrés réserve à ses admirateurs impénitents, il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il s'est beaucoup aimé.

Imp. A. Lcmercier, 5, Rue Yver, Niort.

Page 1