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La carte des Philippines du père Murillo Velarde

On est en droit de s étonner que les Philippines, occupées par les Espagnols sous les ordres de Miguel de Legaspi et du Fr. Andres de Urdaneta en 1 565 , aient été aussi mal connues en Europe depuis cette époque jusqu'au premier tiers du xviii® siècle , car il faut descendre jusqu'en 1784 pour trouver une carte à grande échelle qui en donne une idée un tant soit peu approchée de la vérité ; c'est celle du P. Murillo Velarde.

La carte de Sanson publiée en t652, qui donne, avec les Philippines, les Moluques et les îles de la Sonde, carte réimprimée en O 1 654 , corrigée plus tard par Duval mais toujours fautive, ainsi que

c celle de De Fer, non datée, mais publiée à la fin du xvif ou dans

les premières années du xviii® siècle, fourmillent d'erreurs grossières , explicables cependant si l'on considère qu'elles étaient dressées par des géographes français , n'ayant à leur disposition que de rares et contradictoires descriptions de cet archipel, quand elles n'étaient pas volontairement erronées ^^K

^'^ Sanson , dans UAsie en plusieurs cartes ... en divers traités d'histoire et de géographie, PsiTis (3* éd.), in-/i°, après avoir parié de Manille qu'il appelle la Noble, parce quVelle est bien bâtie, grande, forte, avec citadelle et bon port ??, ajoute : trLa ville de Luçon se décrit par tous les auteurs sur la côte qui regarde la Chine, et ce nom a élé le plus fameux autrefois. Aujourd'hui la difficulté est de savoir si Luçon et Manille sont deux villes. Linschot ne les estime qu'une même».

Si Sanson d'Abbeville se demandait si Luçon et Manille sont deux villes différentes, un auteur contemporain, Manesson-Mallet , dont la Description de l'Univers (i683) eut un grand succès et fut traduite en allemand, n'hésite pas et dit en parlant de l'île de Luçon : çtElle a plusieurs villes considérables comme Luçon et Manille. Cette dernière est la capitale. . . n

Nous aurons l'occasion de citer un peu plus loin la description de Manille par le même auteur. Dans ses traits généraux un peu gros, elle est exacte, mais, par le

En 1C59, fut gravée à Madrid par Marcos de Orozco une carte qui avait pour titre : Planta de las islas Filipinas dedicada al Rey N°Sefior D. Felipe quarto en su real consilio de Indias, et qui était destinée à Touvrâgie du P. Colin publié à Madrid en i663 in-foL, qui a pour titre : Labor evangeUco. Ministerios apostolicos de los obreros de la Compania de Jésus en Filipinas. Cette carte, qui fut pourtant dressée sur des renseignements et des dessins envoyés des Philippines, n'est pas sensiblement supérieure à celles que nous venons d'énumérer.

Nous savons enfin qu il existe à la fin d'un ouvrage dont le titre ne la ferait pas pressentir, une autre carte que nous n'avons pu rencontrer; ce soniles Siete principios de los angeles validos del rey del cidv, livre publié, «n 1707, à Bruxelles, par le P. Andres Serrano.

Gomme loxis ces documents fort in-complets, à petite échelle, n'indiquaient — quand ils le faisaient — l'empUcement des ports, havres, rivières, villages, montagnes, limites de provinces, délinéation d<es côtes que d'une manière tout à (ait erronée, on est en droit de dire que la -carte du P. Velarde est la première qui soit véritablement une œuvre sérieuse et qui repose sur des données vraiment scientifiques.

A propos de cette carte, voici ce que nous dit le P. Muriilo Velarde ^^^ d*ns le Smtir qu'il «'crivit pour la très rare chronique franciscaine du P. Juan de San Antonio, au commencement du tome !"♦ fflïa 17.33, sur un ordre du Roi catholique, je fus chargé de faire la carte de ces îles et je la publiai en 1734. J'y marquai tous lesvillages, caps, baies, ports, basses, récifs, rumbs, détroits, rivières, forts, distances, que je pus, comparativement à l'échelle de la carte et à une tâche aussi ditficile. En peu de lignes et au moyen defgures en marge, je relatai ce qu'il y a de plus remarquable, explication aussi étendue que possible relativement à la concision d« texte et des figures ('^l^

seul exempte que nous ven'Oiis de crter, on peut juçer combien sont mal avertis nt)S géographes «or^éens ; aufesi ne faut-il pas réclamer d'eux une exactitude et des détails qu'ils sfont incapables de fournir.

(^) Ceci est tiré de la brochure du D*^ T.-H. Pardo de Tavera : El Mapa de FiUpinas del P, Muriilo Velarde. Mahiia, impr. de Gfeofré, 189A, in-8" de 20 pages.

^2) «Y en una descripcion de pocos renglones y en las figuras del margen, como «ft herogtiphtcos egipcios hago relacion de io mas memorabJe que en «lias se contieme, te mas exlensa que se puede hacer entai concision de palabras y figuras. w

Cette phrase était trop précise pour n'avoir pas frappe M. Pardo de Tavera qui a étudié avant nous la carte du P. Murillo Velarde. Si, dans (a brochure qu'il a publiée, il trouve avec raison la description de Tarchipel dans la légende enfermée dans le second cartouche, légende qu'il a reproduite intégralement, il se trompe au sujet des figures qu'il croit être celles qui ornent la carte, alors qu'elles sont réellement en marge, ainsi que le dit expressément le P. Velarde.

Aussi, lorsque M. de Tavera est venu à la Bibliothèque nationale consulter l'exemplaire qui lui a servi pour faire sa description et qui ne contient pas ces figures, n'a-t-il pas réclamé. Ces gravures ajoutent un prix inestimable à la carte, car on y trouve avec les représentations des étrangers qui fréquentaient alors l'archipel , avec leurs armes et leurs costumes, avec l'indication des plus curieuses productions du pays, les plus anciens plans qu'on possède de Manille de Cavité et de Samboangan. Ces plans sont infiniment précieux, parce qu'ils sont de toute rareté, — les bandes dont ils font partie et qui entourent la carte manquant le plus souvent, — et parce qu'ils donnent l'état, en 1784, de localités qui ont été maintes fois ravagées par des tremblements de terre et qu'on peut ainsi connaître l'endroit précis où s'élevaient des monuments dont les historiens nous ont plus d'une fois parlé et qui ont aujourd'hui disparu.

L'ordre royal que nous avons relaté plus haut fut adressé au gouverneur des Philippines, le maréchal de camp Valdeg Tamon, chevalier de l'ordre de Saint-Jacques, qui avait succédé le i4 août 1729 au marquis de Torre-Campo ^^\

On se demandera sans doute pourquoi ce gouverneur chargea de dresser la carte des Philippines le P. Pedro Murillo Velarde et quel était ce jésuite.

Né à Villa de Laujar (archevêché de Grenade) le 6 août 1696, Murillo Velarde était entré dans la Compagnie de Jésus le 28 oc-

(^) En 1 789 , Valdes Tamon eut lui-même pour successeur le brigadier D. Gaspar de la Torre. 11 avait rédigé pour la nef d'Acapulco, qui constituait aux xvii' et xTiii* siècles Tunique moyen de communication des Philippines avec TEspagne par le Mexique , des Imtrucciones para el mejor regimen y gohierno eir el orden de cargar I08 navioB de la carrera ... — Impresso en Manila , en la imprenta del coUegio y universidad de S. Tomas por Geronimo de Castro, ano de 1789, petit in-fol. de 6 feuilles. On trouvera Téloge de Valdes Tamon au tome X, p. 199, de Fr. Juan de la Concepcion, Historia gênerai de Filipinas. Manila, 1788-1793, \h vol. in-4°.

tobre 1718. Il partit de bonne heure pour les Philippines où il fut successivement professeur de théologie et de droit canon à Manille, recteur d'Antipolo et visiteur des missions à Mindanao^^l Cotait un homme fort instruit, qui s'était appliqué à Tétude des langues indigènes et qui avait le goût des études historiques et géographiques, ainsi quen témoignent son Histoire des Philippines, suite de celle du P. Colin, et une géographie historique en 10 volumes in-4% publiée de 1762 à 1762 qui manque à la Bibliothèque nationale et où nous aurions peut-être trouvé des informations qui seraient venues compléter celles que nous avons trouvées éparses dans maints ouvrages.

C'est sans doute parce qu il avait réuni sur le pays un grand nombre de renseignements au cours de ses missions que le gouverneur Valdes Tamon lui confia le soin de faire la carte de larchipel, car il n aurait assurément pas pu la dresser avec tous les détails qu il y fit entrer, dans le peu de temps qui se passa entre la réception de Tordre du gouverneur et la publication. Sans aucun doute, ce travail était tout prêt et Ton peut même supposer que le gouverneur n'avait sollicité un ordre de la cour que pour permettre au P. Velarde de publier, avec l'attache officielle, le résultat de ses études et de ses voyages.

Toujours est-il que du jour où parut l'œuvre du savant jésuite, on fut, en Europe, infiniment mieux averti de ce qu'était cet archipel des Philippines , de ses îles innombrables , de ses montagnes et de ses rivières, de ses villes et de ses ports, de ses habitants, de leurs mœurs et de leurs coutumes, des animaux et des productions du pays. Ce fut une véritable révélation, et la meilleure preuve, c'est que nos géographes, et Bellin notamment, s'empressèrent de la copier ou de s'en inspirer.

Par malheur, la carte du P. Murillo Velarde, qui n avait été sans doute tirée qu'à un petit nombre d'exemplaires, devint rapidement si rare que George Maurice Lowitz, professeur de mathématiques à Nuremberg, en dut faire une réduction qui fut publiée en 1761

(^) 11 était de retour en Europe avant 1762 , car, à cette (laie, il publiait à Madrid chez les héritiers de Francisco Herrero, un Catecismo instruccion christiana; il fut successivement procureur à Rome et à Madrid et mourut à l'hôpital de Port- Sainte-Marie le 3o novembre 1753. Outre les ouvrages que nous avons cités, on lui doit un cours de droit canon et un certain nombre de livres religieux dont on trouvera la liste dans Debacker : Bibliothèque des écrivains de la Société de Jésus.

par les héritiers de Homaiin ^^l C'est celle dernière que Ion trouve quelquefois dans le commerce.

On a dit à tort que la carte originale de Velarde accompagnait son Historia de la Provincia de Filipinas parue en 1 7^9 à Manille; c'est, ainsi que Te'tablit M. Pardo de Tavera, une seconde édition et plus petite.

L œuvre du P. Velarde se compose, sans les bandes verticales, de deux feuilles ayant chacune m. 355 de largeur sur 1 m. o85 de hauteur. On voit dans la partie supérieure droite un cartouche qui renferme, au-dessous des armes d'Espagne, le titre suivant : Carta hydrografca y chorografica de las Islas Filipinas , dedicada al Rey Nuestro Senor par el mariscal de campo D. Fernando Valdes Tamon^ cavalt del orden de Santiago , gov"^ y cap° gênerai de dichas islas, Hecho por el P Pedro Murillo Velarde de la comp'' de Jhs, cath'"' de canones, sobre los mapas y relaciones mejores que han salido, y observaciones del aiuhor. En Manila, ano deijSà. De orden de su Mag'^, Tout à fait au bas de la môme feuille, à droite, on lit: Le esculpio Nicolas de La Cruz Bagay Indio ïagalo en Man^^ Ailo 1784.

Quel est cet Indien tagal qui a gravé cette carte? Connaît-on quelque autre de ses œuvres ? Il serait assez difficile de répondre à ces questions, si nous ne possédions un fort érudit travail du D*" Pardo de Tavera sur l'imprimerie et la gravure aux Philippines ^^\

cr C'était, dit M. Pardo de Tavera, un indien tagal, imprimeur, graveur et auteur qui paraît avoir été le plus notable graveur et typographe qu'il y ait eu à Manille.^ C'est lui qui imprima YHistoire des Philippines du P. Velarde et plusieurs autres ouvrages cités par M. de Tavera, dont le premier date de 1 78^ et le dernier de 1762. ffCc dut être, ajoute le même auteur, le dernier qui imprima dans

^^^ Voici le titre de cette reproduction : rr Carte hydrographique et chronologique des îles Philippines, dédiée à Sa Majesté catholique par le brigadier don Ferdinand Valdes Tamon, chevalier de Tordre de Saint- Jacques, gouverneur et capitaine général desdites îles. Dressée par le R. P. Pierre Murillo Velarde de la C. de Gieusu, sur les cartes, les relations et les navigations les plus exactes, à Manille 173/i , par ordre de S. M. Tirée de l'original et réduite en cette forme par Geoi^ge- Maurice Lowitz. . . w. rr L'original , ajoute Lowitz, est gravé par Nicolas de la Cruz Bagay, indien de Tagalos, à Manila, Tan 1 78/1.5? Le mathématicien prenait le nom de la race de N. de la Cruz pour celui de son lieu de naissance.

^*) Noticias sobra la imprenta y el grabado en Filipinas. . . — Madrid, imp. de lo3 hijos de M. G. Hernandez, 1898; in-S" de fiS pages, p. ay et passim.

le collège des jésuites qui furent expulsés des Philippines en 1767, dont les biens furent confisqués et dont l'imprimerie passa sous le nom d'imprimerie du séminaire aux mains de l'archevêque. Outre la carte de Velarde dont nous parlons, La Cruz grava aussi sur cuivre la même carte réduite pour VHistoire des Philippines parue en 1744. On lui doit aussi une gravure du ffSanto Grislo del ThesoroTî qui se vénérait dans la Maison de la Miséricorde (aujourd'hui collège de Sainte-Isabelle). Enfin il illustra l'œuvre de l'amiral Cabrera y Bueno : Navigacion especulativa ypractica, . . C'était donc, à cette époque, l'artiste le plus en renom qu'il y eût aux Philippines, et il élait tout naturel que l'on s'adressât à lui pour la publication d'un document officiel de cette importance. Nous verrons tout à l'heure qu on lui doit aussi quelques-unes des gravures qui accompagnent la carte de Velarde.

Sur cette même carte sont représentés trois navires de haut bord, au pavillon espagnol et dans le bas quatre galères plus petites à un seul rang de rameurs. Une double ligne marque l'itinéraire de Magellan en 1 521.

Sur la feuille de gauche, un cartouche renferme, en quelques lignes, une description des ressources des Philippines, un abrégé de leur gouvernement, une statistique des villages (1/12) et des habitants (181.279), non compris les Indiens insoumis, ainsi que la répartition des îles et provinces entre les différents ordres établis dans l'archipel. En diverses places sont représentées la ff Nao Victoria t? avec ces mots : Estafue la primera q, del mundo corrio toda la es/era^ une pirogue à balancier, une embarcation à deux mâts avec éperon, une galère aux voiles latines en ciseaux et dont l'équipage manœuvre en même temps les avirons, une pirogue appelée caracoa , avec des voiles en natte, qui marche vent arrière. Enfin partent de Manille diverses lignes: l'une est le Derrotero de la nao para la Nueva Espana por el embocadero de San Bernardino, C'est la route ordinaire du galion pour le Mexique; une autre est le Derrotero para la costa y Espana, c est-à-dire l'itinéraire à suivre pour gagner l'Espagne par le détroit de Malacca et le cap de Bonne-Espérance; enfin, c'est le Derrotero para la Nueva Espana por el cabo de Boxeador^^\ autrement

^^i Sur ie rôle joué par Andres de Urdanela dans la découverte de la roule du Mexique aux Philippines; voir Fernandez Duro : Como y por que se conquistaron las islas Filipinas. Bull. soc. geogr.y Madrid, 1896, p. 81 et suiv.

dit la route du Mexique en doublant Luçon par le nord et en embouquant le détroit qui la sépare des îles Babuyanes. Non loin de cette ligne de navigation flottent un Champan de China et une Patache para Canton y Macan , ce qui indique combien étaient fréquentes les relations entre Tarchipel et le Céleste-Empire.

Le nombre des noms de localités, dlles, de caps, de rivières est vraiment considérable, mais, il faut bien le reconnaître, surtout sur les côtes. Le centre de Luçon est encore fort peu connu ; on lit par places : Ygorotes gentiles , Calingas gentiles , negros gentiles. Ce sont les Indiens et les negritos rebelles à la civilisation. Mais les provinces de Pampanga, de Bulacan et autres qui entourent la baie de Manille ou la lagune de Bay portent un grand nombre de noms de villages; c'est là que s'est porté tout Teff'ort de la colonisation, là que se sont établis la plupart des émigrés européens. Au nord de Luçon, sur un fleuve considérable, le Tage, aujourd'hui le Rio Grande, qni prend sa source à peu près au milieu de l'île et coule du sud au nord, on retrouve une certaine quantité de noms. A partir de la source du Rio Grande qui se jette dans la baie de Manille, court parallèlement au Tage cette inscription : Aqui se hallo un camino que entres diassepasa a la parte de Cagayan.

Dans l'île de Mindoro on trouve les Manguianes gentiles; l'île de Leyte porte cette curieuse inscription : Esta ysla se llamo Tandaya ^^^ dal senor de esta lierra q. acogio los Espanoles ano 1 5ù3, Enfin sur Mindanao près de la lagune de ce nom, on lit : Aqui estuoo S'* Fran'" Xavier ('^l

Telle est, à grands traits, la carte que le D' Pardo de Tavera a décrite dans la brochure dont nous avons donné le titre. Or, l'an dernier, je reçus de cet érudit fort épris des productions de son pays et qui cherche à en former une collection, une lettre dans laquelle il me demandait de faire pour lui une vérification sur la carte du P. Murillo Velarde. A cette occasion, j'ai eu connaissance

(1) Notre dessinateur suit ici la version du P. Colin, qui fait de Leyte l'île de Tandaya; mais il est bien difficile aujourd'hui de savoir quelle île portait ce nom. Urdaneta la place très à l'est du groupe, par le méridien des Moluques, Mercator à Panay, et certains autres à Ibabao ou Samar. Plusieurs auteurs prétendent enfin qu'il n'existait pas d'île de ce nom , mais un seigneur ou chef de village dont les Espagnols prirent le nom pour celui d'une île.

(2) La vie de saint François-Xavier, d'après le P. Bouhours (Lille, i885, 2 vol. in-S") est accompagnée d'une carte des voyages de cet apôtre des Indes, prouvant d'après le texte qu'il n'a jamais mis le pied aux Philippines.

d'un second exemplaire de celle carie, exemplaire que possède la Section géographique, et que n'a pas connu M. Pardo de Tavera. Il est encadré à droite et à gauche de deux bandes de o m. 26 de large, qui courent dans toute la hauteur de la carte et représentent des types, des costumes, des scènes de mœurs, des productions et des plans des Philippines.

Ces deux bandes, qui ont été gravées sur cuivre, ajoutent au document une valeur considérable. Il est facile de comprendre que le nombre des exemplaires de la carte auxquels ils viennent s'appliquer est excessivement rare, et je ne serais pas surpris qu'il n'existât pas un troisième exemplaire qui les possédât.

Prenons la bande collée à gauche, nous allons décrire en descendant les six tableaux qu'elle renferme. C'est d'abord sous une banderole qui porte: Sangleyes chinos, quatre bonshommes ainsi désignés : christiano , gentil principal , pescador con clianchuy y salacot, cargador con pinga. On désigne sous le nom de sangleyes les Chinois ou métis de Chinois. Le quartier de Parian était, au xvii^etau xviii*' siècles, celui des marchands chinois qui y étaient établis au nombre de près de 20,000 et entre les maiûs desquels passait tout le commerce des Philippines. Tous les ans venaient de Chine trente ou quarante jonques apportant des marchandises des provinces de Canton, de Chincheo, d'Ucheo, etc. Elles partaient avec la mousson dès la première lune de mars, faisaient le voyage en quinze ou vingt jours et repartaient avec les venis du sud-ouest à la fin de mai ou aux premiers jours de juin.

Le chrétien est coiffé d'un chapeau qui paraît être en feutre, sans plumes; il porte la moustache, la barbiche et de longs cheveux qui lui tombent sur les épaules. Il est vêtu d'une longue robe qui lui descend au milieu du mollet et d'une sorte de pardessus en forme de douillette; ses jambes sont couvertes de bas et ses pieds sont chaussés de souliers découverts absolument semblables à ceux du gentil avec lequel il cause. Le costume de celui-ci est semblable à celui des chrétiens, mais son pardessus est moins long, il n'a pas de barbe et ses cheveux tressés en natte à la chinoise pendent dans le dos sous un salacot. De la main gauche il s'évente, de la droite il tient une bourse qui paraît bien garnie. A côté s'avance le pêcheur au type chinois bien accusé, à la moustache rare et tombante, aux yeux écartés, aux pommettes saillantes, aux jambes nues. Son salacot bon marché semble fait de bambou et il est couvert d'un

ample manteau à pèlerine (sans doute le chanchuy) qui paraît être formé d'étroites bandes de paille qui se recouvrent en partie.

Quant au porlefaix, il a la tête .nue; ses cheveux sont taillés en brosse, sauf une queue qui lui pend dans le dos; il a des moustaches et de la barbe au menton. Pour vêtements, une culotte et une blouse ouvrant sur le côté; une ceinture d'étoffe est enroulée autour de ses reins. D'une main, il tient sa perche de bambou (pijiga) aux extrémités de laquelle, avec la corde enroulée sur le bras, il suspendra les fardeaux quon lui donnera à porter.

Si nous nous arrêtons en détail sur les types ainsi représentés, c'est qu'ils sont reproduits avec une naïveté et avec une fidélité qui en font des documents précieux et nous renseignent abondamment sur les races qui peuplaient alors l'archipel; les tableaux suivants vont nous faire voir combien elles étaient nombreuses.

La seconde planche nous représente sous l'étiquette : ca/res(^) quatre nègres entourés de pagnes et portant au-dessus de la cheville trois anneaux de grosses boules vraisemblablement en cuivre. Trois de ces nègres dansent, tandis que le quatrième frappe avec une baguette sur le bois d'un arc au milieu duquel est fixée une sorte de sonnette. A côté de ces nègres qui se livrent au plaisir qui leur est si cher, —et c'est un trait d'observation de la part du dessinateur de les avoir ainsi représentés, — se tiennent le Canarin et \e Lascar. Le Canarin, originaire de la province de Carnate ou Karnatic sur la côte occidentale du Dekkan, avec son bonnet pointu, sa veste qui s'ouvre par devant, sa culotte, ses bas et ses souliers, diffère singulièrement non seulement comme costume, mais aussi comme type du Lascar à qui sa figure plus bronzée, son turban et ses cheveux enroulés donnent un air vraiment asiatique. Lui aussi porte une veste, mais elle est d'une forme moins européenne, coupée qu'elle est à la ceinture par une sorte de châle enroulé; ce n'est plus une culotte, mais une espèce de pantalon court qu'il porte sur les jambes et les pieds nus.

Sur la troisième gravure sont dessinés des métis complètement habillés à l'européenne. Par-dessus son haut de chausse et sa veste,

^^) Dans les premiers temps de la conquête, des nègres furent in Iroduiis, mais i'abolilion de Tesclavage aux Philippines, sous Philippe II, mit fin à ce commerce. Il est assez intéressant de constater qu'en 178/1 il restait encore assez de nègres, leur type et leurs mœurs avaient assez conservé leur cachet d'origine, pour que le dessinateur jugeât bon de les faire figurer parmi les populations de l'archipel.

comme on disait alors, Tliomme porte un long manteau d'une e'toffe à ramages tombant jusqu'à terre; son cou est entouré d'une épaisse cravate et sa tête est couverte de feutre. La femme, nu-tête, a les cheveux relevés en un épais chignon ; de grosses boucles pendent à ses oreilles, une longue chaîne qui se termine par une croix tombe sur sa poitrine. Sa camisole est garnie de dentelles autour du cou, à la gorge, à l'épaule et en bas des manches. Sa robe, très longue, est drapée et relevée sur le côté. Quant à la fdlette qui lui donne la main, elle est coiffée le plus drôlement du monde d'un turban noué sur le devant de la tête et dont les deux pointes relevées par derrière se dressent comme ces ailes que les femmes mettaient hier sur leurs chapeaux.

Sur la même planche figurent deux individus désignés sous les noms de Mardica et de Japon (^). Dans aucun des ouvrages que nous avons consultés, sauf dans Blumentritl (^), nous n'avons trouvé l'explication du nom de Mardica. C'était un mercenaire provenant des Moluques ou de Gélèbes que les Espagnols entretenaient pour combattre les Hollandais ou les sultans de Soulou et de Mindanao. L'individu qui le porte est coiffé d'un chapeau de forme européenne et paraît avoir le type de nos pays. Vêtu d'une jaquette qui lui tombe au-dessus du genou et d'une culotte fermée au-dessus de la jambe dont le reste ainsi que le pied sont nus, d'une main il s'appuie sur une lance, de l'autre sur un bouclier de forme rectangulaire, en bois sans doute et peut-être recouvert de peau. A sa ceinture roulée en corde est passé un sabre court, légèrement recourbé en forme de yatagan et dont la poignée se termine par une tête d'oiseau. A côté de lui se tient le Japonais. Il n'a qu'une couronne

(^) 11 y avait au commencement du xyiii" siècle une assez nombreuse colonie de Japonais qui habitaient le faubourg de Dilao. A partir de 1 760, on les voit quitter le pays pour n'y plus revenir, résultat le plus sûr des tentatives faites par les religieux espagnols pour les convertir; Morga (p. 867 de l'édition de Paris 1895) nous fournit des détails très précis sur leurs mœurs, leur costume, leurs habitations, etc. On trouvait également aux Philippines des Siamois, des Cambodgiens, des gens de Palane ou de Bornéo, mais ils étaient en trop petit nombre pour que notre dessinateur s'arrêtât à les décrire.

^^) Blumentritt (F.). Vocabular einzelner Ausdrûcke und Residenzarien , welche dem Spanischen dei' Philippinischen Insein eingenthûmlich sind. . . Leitmerilz, 1882 , in-S". Serrano (R.)» ^^^^ son Diccionario de terminos comunes tagalo-castellanos. — Manila, i85^4, petit in-/4^ ne fournit l'explication d'aucun des termes qui nous occupent.

de cheveux autour de la lêle; une sorte de chemise dont les pans sont noués par devant, un sabre facilement reconnaissable à sa poi- (jnëe, une culotte et des sandales, tel est le costume primitif de cet individu, dans lequel on imaginerait avec peine, sans son sabre, un indigène du pays du Soleil-Levant.

Sur le quatrième tableau (celui qui accompagne cette notice), un Espanol conpayo alto, avec chapeau lampion, perruque, canne et costume Louis XV, suivi d'un laquais qui lui tient ouvert un parasol au-dessus de la tête, cause avec un individu d'habit plus modeste qui, bien qu'ayant le visage aussi blanc et vêtu à l'européenne, est désigné comme étant un negro atezado criollo de la terra^^\ c'est-à-dire rr noir foncé, créoledu pays^. A côté, deux individus également habillés à l'espagnole, sont accroupis et agenouillés; ce sont des Indios peleando gallos crdes Indiens excitant des coqs n se donnant, comme on disait, une gallera, en d'autres termes, un combat de coqs. On sait qu'aujourd'hui on est encore passionné aux Philippines pour ces jeux cruels qui donnent lieu aux paris les plus insensés et dans lesquels se font et se défont des fortunes. Un aussi topique amusement ne pouvait manquer d'être reproduit sur ces instructifs tableaux.

Enfin, au dernier plan, sont dessinés deux noirs aux cheveux crépus, n'ayant pour vêtement qu'une ceinture de feuilles, dont l'un tire de l'arc sur un petit cerf et dont l'autre porte un carquois plein de flèches; ce sont, dit la légende, des Aetas o cimarrones del monte, des fc Aetas ou sauvages de la montagner».

Morga^'^^ raconte qu'il existe dans certaines parties de Luçon des naturels à peau noire, aux cheveux crépus et emmêlés, cabellos de pazas, dit le texte , hommes et femmes de stature médiocre, quoique forts et bien membres. Ces individus sont barbares et peu intelligents, ils n'ont ni maisons ni habitations fixes, ils vont en troupe et vivent dans la montagne, changeant de canton suivant la saison, se nourrissant d'une misérable récolte de riz qu'ils sèment chaque

^^) On désigne aux Philippines sous le nom de crioUo celui qui est né d'un blanc et d'une Indienne ou d'une blanche et d'un Indien.

^^^ Sucesos de las islas Filipinas por el V Antonio de Morga ohra publicada en ano 1 6og , nuevamente sacada a luz y anotada por Jozé Rizal, . . Paris, Garnier hermanos, 1890, in-8°. Cet excellent et rarissime ouvrage avait été réédité en 1868 pour la Société Hakluyt par Thon. Henry E.-J. Stanley. P. 259 de la réimpression espagnole.

fois dans un endroit difl'érent et du gibier qu'ils tuent à coups de flèches, — ils sont très habiles tireurs, — ainsi que du miel des forêts et des racines qu ils déterrent.

ff C'est un peuple sauvage, avec lequel il n'y a pas de sécurité. Enclins au meurtre, ils attaquent les villages des autres indigènes et causent des ravages considérables, sans qu'on puisse prendre des mesures préventives, les réduire par la force ou les amener à se tenir tranquilles, bien que cela ait été tenté par des moyens doux ou violents, suivant que les circonstances ou la nécessité les commandait, w

Une relation publiée dans Thévenot^^^ dit que ces sauvages se servent de rrzampites ou sarbacanes avec lesquelles ils soufflent de petites flèches empoisonnées??. Puis il ajoute : fflls avaient accoutumé dans quelques-unes de ces îles de mettre entre deux ais la tête de leurs enfants qu'ils venaient de mettre au monde et la pressaient ainsi afin qu'elle ne demeurât pas ronde, mais qu'elle s'étendit en long; ils lui aplatissaient aussi le front, croyant que c'était un trait de beauté que de l'avoir ainsi.??

Il ne faut prendre ici l'expression Aetas dont se sert le graveur que dans une acception générale et sous laquelle il désigne, quelle que soit leur race, les populations sauvages et non chrétiennes. Les Tagals étaient, à cette époque, presque tous convertis, mais les Bicols, les Bisayas, les Igorrotes,etc., sont tous pour lui des Aetas. Il n'était d'ailleurs pas très facile de débrouiller ces alluvions successives de populations qui sont venues repousser dans l'intérieur les négritos, premiers habitants de l'archipel. MM. de Quatrefages et Ernest ï. Hamy ont apporté pour la solution de ce problème , qui a été élucidé sur place par le docteur Montano^^), leurs connaissances anthropologiques et ethnographiques doublées d'un sens critique très aiguisé. On peut résumer la question en disant que les Malais (Tagals), franchissant les détroits, ont cheminé le long des côtes enfermant dans une ceinture presque continue les populations indonésiennes qui enclosent elles-mêmes les tribus négritos.

(^) Relation des îles Pliilippines par un religieux qui y a demeuré dix-huit ans, dans M. Thévenot, JRe/a^ton« de divers voyages curieux qui n'ont point été publiés, . . Paris, 1696, 3 vol. in-foL, t. II.

(^î D' J. Montano, Rapport à M, le Ministre de Vinstruction publique sur une mission aux îles Philippines et en Malaisie (1879-1881). Paris, Imp. nat., i885, gr. in-8°.

Sur la cinquième gravure, ou voit represenlos trois personnages assis ot causant, que Tauteur a sans do nie plus d'une fois rencontres dans les rues de Manille, c'est un Armeno o Persa ehupando tabaco. Est-ce un Arménien^ est-ce un Persan? Le dessinateur nest pas bien fixé et nous non plus, car le type et le costume ne sont pas pour nous éclairer. Le chapeau relevé à la chinoise, la lévite serrée à la taille par une ceinture, les babouches, cela nous paraît manquer un peu d'unité, à moins que le costume traditionnel n'ait été, par le porteur, adapté aux nécessités de la vie et du climat. Ce Persan fume béatement un narghilé qui repose sur un petit tabouret.

Un véritable Turc au fez enroulé d'un énorme turban lui fait face, c'est un Mogol, dit la légende; tandis qu'un Malabar, à l'air non moins turc que le précédent, mais au turban moins ample et aux oreilles ornées de grosses boucles, lui fait face et paraît causer avec volubilité.

Le dernier tableau de la bande collée à gauche présente un caractère plus national. Dans une rue, circulent des Indio con lambon e India con cobija para ir à la Iglesia, A juger d'après la gravure, le lambon devait être une sorte d'étoffe flottante comme un châle, car l'Indien le porte relevé sur le bras^^^; quant à la cobija, c'est une sorte de mante qui, de la tête, vous enveloppait jusqu'aux pied8. On serait le plus souvent fort embarrassé de démêler le sens précis de ces expressions qui ne sont pas espagnoles, mais tagales, qu'on retrouve bien pour la plupart dans les vieux auteurs tels que Colin , Morga, Juan de la Concepcion et autres, si Blumentritt n'avait pas pris soin de les réunir dans un vocabulaire spécial qui rend les plus grands services.

Les deux personnages dont nous venons de parler sont croisés par une India con chinina y tapis que trae guayabas , fruia silvestrù.

Tout le monde connaît la goyave (pridium aromaticum) qu'on mange fraîche et dont on fait une excellente confiture.

Avant l'arrivée des Espagnols, les hommes portaient des sortes de chemises, pour mieux dire, des cottes sans col, fermées par devant et avec de courtes manches; ce vêtement descendait un peu

(^^ Ceci ne cadre nullement avec rcxplication de Blumentritt qui en fait une mantille en usage dans les Bealorios de Manille. Le mot cobija n'existe pas dans le vocabulaire de Blumentritt.

au-dessous de la ceinture; il e'tait bleu, noir ou de couleur pour les chefs, c'était la chinina; un fichu de couleur, serre' à ia ceinture passant entre les cuisses et les couvrant à moilié, c'était le boyaque. Les jambes et les pieds étaient nus, un linge étroit serrant le front et les tempes appelé potang, mais ne couvrant pas les cheveux, complétait leur costume.

Ici, c'est une femme qui porte la chinina, je ne saurais dire si elle a été allongée, mais tout le bas du corps de cette Indienne est enveloppée dans le tapis, rr C'est, dit Mallat^^^, une pièce d'étoffe de soie ou de coton rayé, de fabrique indigène et dont les raies qui ont un pouce de large sont toujours de couleurs foncées. Elles s'en enveloppent le corps et la ceinture de manière à dessiner leurs formes, -n

A côté de deux enfants peu ou pas vêtus du tout, dont l'un tient un crabe et l'autre une sorte de rouleau de bois qui ressemble à un fragment de canne à sucre, est debout un Bxsmja con halarao. Le balarao ou bararao était l'arme favorite des Bisayas. wlls portent à la ceinture, dit Morga, une dague de quatre pouces de large dont la lame se termine en pointe; la poignée est en or ou en ivoire. Le pommeau n'a que deux traverses sans aucune autre garde; ils l'appellent halarao. Ces sabres sont à deux tranchants, enfermés dans des fourreaux de bois ou de corne de buffle élégamment travaillés. S'ils s'en servent aussi pour frapper de la pointe, ils usent le plus souvent de la lame et avec une merveilleuse dextérité. S'ils peuvent saisir leur adversaire, d'une main, ils l'empoignent par les cheveux et d'un seul coup de halarao ils lui coupent la tête. Ils emportent ces sanglants trophées dans leurs cases où ils les rangent en bonne place afin de passer pour des vaillants et des gens habiles à venger leurs injures. w Ajoutons que cette pratique, en honneur chez les Bisayas, se retrouve chez les Dayaks et les Battas. Quant à l'annotateur de Morga, il ajoute en parlant du balarao : recette arme est aujourd'hui hors d'usage et son nom même est perdu, n

Au dernier plan de cette même gravure, on aperçoit un Indien et une Indienne qui dansent aux accords d'une guitare pincée par un de leurs compatriotes; c'était sans doute la viguela à douze cordes ou le bandolon qui en avait trente.

^^^ Les Philippines. . . Paris, A. Bertrand (s. d,), 2 vol. in-8° et allas, t. 11,

On lit au-dessous : Iiidios bailando et comitang.

ffLe comitang, dit Mallat, que nous avons cite' comme chant national, est aussi une danse. Pendant que des musiciens le jouent et le chantent, un Indien et une Indienne exécutent une pantomime qui s'accorde avec les paroles. C'est un amant qui cherche à enflammer le cœur d'une jeune fille autour de laquelle il fait mille gestes amoureux et des salutations à la mode du pays, accompagnées de mouvements des bras et du corps qui ne sont pas des plus de'cents mais qui font e'claler chez les spectateurs des rires bruyants et joyeux; enfin Tamoureux ne pouvant réussir, feint de se trouver mai et tombe sur une chaise préparée à Tavance. La jeune fille effrayée vole à son secours, mais lui se relève aussitôt guéri et se met à danser et à tourner avec elle en la suivant partout aux grands applaudissements des assistants, w

Au-dessous de cette dernière planche, dans le coin droit, nous retrouvons la signature Nie* de la Cruz Bagay, l'auteur de la gravure de la carte, ce qui nous montre qu'il faut aussi voir en lui le graveur de ces dessins. C'est donc un nouveau numéro à ajouter par le docteur Pardo de Tavera à la liste des œuvres de cet Indien tagal.

En commençant par le- haut, le premier des dessins collés à droite de la carte représente un cayman o cocodrilo de que estan llenos los nos de estas yslas. Nous n'avons rien à dire sur les caïmans, qui sont tout aussi nombreux aujourd'hui qu'au temps du Père Velarde. Le n° 2 représente le Sava, culebra muy grande. Il existe aux Philippines un assez grand nombre de serpents dangereux. Parlant du sava, Morga dit qu'il est mince, ayant moins d'une aune de grosseur, et qu'il se lance de l'arbre sur lequel il s'est hissé sur les gens ou les animaux qui passent au-dessous. Leur venin est si actif, ajoute-t-il, que la personne mordue meurt dans les vingt-quatre heures. Quant au religieux dont la relation a été publiée par Thévenot il raconte qu'il a tué ^cune couleuvre de cette espèce qui avait deux brasses et demie de long et l'on porta, dit-il , à notre collège de Manille la peau d'une autre qui avait trente-deux pieds de long (!). Les savas se pendent aux branches des arbres qui sont sur le chemin; ils se lancent de là sur les hommes, sur les bêtes fauves ou sur quelque autre proie, leur font trois ou quatre tours à l'entour du corps et, après leur avoir broyé les os, les dévorent. Mais Dieu a pourvu ces îles de quantité d'herbes qui servent de contrepoison

à ces différents venins. L'on tiouve dans les montagnes des racines et des herbes qui sont autant de remèdes spécifiques contre la morsure dos couleuvres.??

Le n"* 3 représente un Indio en bayaque arando con un carabao o hufala. Ici, le bayaque est bien conforme à la description que nous en avons donnée plus hauL Carabao est le nom qu'on donne communément aux buffles qui sont excessivement nombreux dans le pays. ff Quant à la charrue, elle se compose, dit Mallat, d'un tronc d'arbre recourbé et terminé par une pointe de fer. Elle est dirigée par un homme avec la main et traînée par un buffle. Pour niveler le terrain avant de le labourer, on y fait monter un buffle attelé à un carré de trois palmes fait de bambou, avec des pointes garnies de clous, un fort poids par-dessus w.

Sous une maison de bois montée sur pilotis, on aperçoit une femme debout qui enfonce le pilon dans le luzon (on dit aujourd'hui losong) en que se pila el arroz ij de donde se llamo Luzon esta ysla. Ainsi, ce serait du mortier à riz appelé luzon, mortier q\n paraît être en métal, que serait venu le nom de cette île, étymologie que nous ne connaissions pas et qui nous parait rationnelle, étant admis que, de tout temps, le riz a fait le fond delà nourriture nationale. On aperçoit au dernier plan deux arbres qui sont deux des principales ressources du pays : le cacao et le plantano ou bananier, et un corbeau blanc qui paraît avoir frappé le dessinateur.

La gravure immédiatement inférieure représente la plus grande des Mariannes, l'île Guaham ou Guajan à une assez grande échelle, avec deux vaisseaux espagnols et deux jonques. Huit villages, y compris Agana, y sont dénommés; Apurguan, Ajan, Tipongan, P*^ de Orote, Umatag, Merizo, Ynarajan, Pago. Mais l'intérieur de l'île ne renferme que quelques montagnes évidemment placées là pour le remplissage, ce qui prouve combien cette grande île, sauf les côtes, était inconnue au moins de notre dessinateur.

La légende s'exprime ainsi : Corren las yslas Marianas o de los ladra^es de iS a 3 1 grados norte sud. En Agana esta el governador y la milici^. Solo en Guiajan y Rota ay gente y sei^an como très mil aimas. La situation de l'archipel est exactement indiquée. Agana, où résidait au xvni*' siècle le gouverneur avec la milice, fut longtemps un port assez florissant, bien que n'étant praticable que pour les bâtiments d'un faible tonnage. Guaham compte aujourd'hui environ 6,ooo hab^itants, nous disons environ, car les statistiques sont fort sujettes

à caution. Au moment où Tarchipel des Mariannes l'ut découvert par les Espagnols, la population y e'tait très dense. C'étaient les Chamorros de race indonésienne, mélange de papouas et de négritos, dit Vivien de Saint-Martin; on l'évaluait communément à /io,ooo ou 5o,ooo individus, mais on n'en comptait plus que 3,539 en 1710, chiffre qui cadre tout à fait avec celui que donne notre auteur.

Vient ensuite un plan de Manille gravé sur cuivre (celui que nous reproduisons) ainsi signé : Frarf" Suarez Indio Tagalo la hizo. C'est uu artiste que n'a pas connu M. Pardo de Tavera; il semble que la spécialité de ce dessinateur, car le mot hizo indique plutôt un dessinateur qu'un graveur, soit le dessin des plans de villes, car nous retrouvons son nom au-dessous du plan de Cavité.

Ce plan, qui donne une bonne idée de ce qu'était la ville européenne avec sa ceinture de murailles, son château, ses nombreux bastions garnis d'artillerie et son front muni de redans du côté de Bagombaya, avec la ville indienne qui s'étendait sur les deux rives du Pasig reliées par un pont de bois sur culées en pierre, est infiniment précieux et par sa rareté et par les indications qu'il fournit, la légende qui l'accompagne ne comprenant pas moins de vingtsix numéros.

ff La ville de Manille, dit le religieux dont la relation a été publiée par Thévenot, est petite, mais elle est belle et bien fortifiée. Les maisons sont toutes bâties de pierre, sont spacieuses, bien aérées, ses rues larges et droites, et l'on s'y peut promener à l'ombre à toutes les heures du jour. . . Il y a dans Manille 9,000 Espagnols, en comptant les soldats et les habitants, une fois autant d'Indiens et 9 0,000 sangleyes ou Chinois qui exercent tous les arts nécessaires dans une république, payent chacun tous les ans neuf écus et six réaux de tribut. On bâtit à Manille des galions beaucoup plus grands que ceux qui naviguent dans la Méditerranée, car il y a une grande abondance de bois, de goudron et d'abaca qui ressemble au chanvre d'Europe et dont on fait de fort bons cordages pour les vaisseaux.?) Encore aujourd'hui, Manille est défendue sur les trois quarts de son enceinte par les hautes murailles dont il a été parlé plus haut; c'est la Manïlla murada, avec de larges fossés remplis d'eau par la marée montante, fossés qui ne furent creusés qu'après l'invasion anglaise en 1762, et de l'autre côté par le Pasig qui n'est, comme on sait, que le déversoir de la grande lagune de Bay. Mais

ces défenses tant de fois disloquées par les trembleiiieiiLs de terre ne résisteraient pas dix minutes à Tartillerie moderne.

fT Manille, dit Marche, tire son nom de la corruption de doux mots de la langue tagale : matjron, c'est-à-dire rril y a??, et nila qui signifie du nila, plante arborescente autrefois très commune sur les pelits îlots à l'embouchure du Pasig^^^?'. Je ny contredis pas, mais je nai pas confiance, connaissant quantité d'étymologies sujettes à caution, notamment celle du Canada.

Suarez, en nous donnant à une échelle suffisante ie plan de Manille, a eu soin d'y joindre une légende qui nous indique remplacement des principaux établissements de cette ville [qui fut fondée par Miguel de Legazpi en iByo. L'église cathédrale, qui avait été bâtie en pierre de taille à trois nefs avec sanctuaire et chœur entouré de grilles, garni de stalles, d'un orgue, d'un lutrin, etc., fut ruinée par le grand tremblement de terre de i863, et Ton en trouve une vue dans l'ouvrage de Marche que nous avons cité.

Le couvent de Saint-Augustin (19) était un vaste bâtiment qui pouvait contenir cinquante moines et qui avait, avec de vastes dortoirs, réfectoires, offices, une chapelle qui passait pour un des plus somptueux édifices qu'il y eût dans le pays: c'est là que fut enterré Legazpi, le premier gouverneur des Philippines en 1576.

Le monastère de Saint-Dominique (12) qui était dans les murs et comptait quarante moines brûla dans le grand incendie de la ville en 1 6o3 et fut alors rebâti avec beaucoup plus de luxe et de confortable qu il n'en avait auparavant. Le collège de la Compagnie de Jésus (16) ne fut vraiment fondé qu'en 1601 , bien que la cédule en ait été accordée depuis 1 585 , et était situé près de N* Senora de Guia, c'est aujourd'hui le collège de pharmacie* Il y avait là vingt moines qui enseignaient, avec les arts, le latin et les cas de conscience. Outre l'église, il y avait une bonne maison de pierre oii, avec les jésuites, logeaient les étudiants avec leur recteur.

Le fort de Santiago (7) était une citadelle en pierre de taille à l'extrémilé de la pointe de terre qui s'avançait dans la mer. Il défendait la barre et la rivière avec un rivelin plein d'eau. Quelques grosses pièces d'artillerie étaient en batterie du côté de la mer et de la rivière, tandis que d'autres qui étaient situées sur la partie la plus

^*î Luçon et Palawan, Six ans de voyage dans les Philippines. Paris, Hachette, 1887, in-16.

élevée du château battaient la terre. Il y avait là avec un magasin à poudre, des quartiers pour les soldats cl les artilleurs, un logement pour le commandant. La garnison de celle citadelle se composait au lemps de Morga d'un détaclienuMit de trente soldats avec leurs officiers et huit artilleurs» Cela n'était pas formidable.

Le 19 mai, jour où les Espagnols s'emparèrent de Manille sur Rajah Mora, se célébrait la fête de Sanla Polenciana. Pour commémorer à jamais une date aussi importante dans Thistoire de la colonie, fut fondé en iBSg , sous le gouvernement de Das Marinas, une maison conventuelle, Santa Polenciana (^3), avec son église sous le vocable de San Andres; c'était, sous l'administration d'une supérieure, une sorte de maison de refuge et d'assistance pour les femmes dans la détresse et les pauvres filles. Ces dernières, quand elles n'en sortaient pas pour se marier, y restaient d'une façon permanente; elles y trouvaient moyen de s'employer dans les ouvroirs. Le Uoi fournissait en partie à leur entretien; le reste provenait du produit de leurs travaux et de dons particuliers. Démoli par le tremblement de terre de i(j^5, cet établissement est aujourd'hui disparu après mainte vicissitude.

L'Hôpital royal (n°9) pour les Espagnols était un énorme bâtiment en pierre, avec une chapelle et de vastes dortoirs. Malgré sa grandeur, il était généralement plein. Sous le patronage du Roi, qui fournissait en grande partie à tous ses besoins, il avait pour surintendants trois moines franciscains déchaux qui rendaient aux malades les plus grands services, aussi bien au point de vue spirituel que temporel. Cet établissement fut brûlé dans l'incendie de i6o3, mais rebâti plus tard.

Près du monastère de Saint-François (n°i/i) se ti'ouvait, sous l'invocation de san Juan de Dios (n°i3), un hôpital pour les indigènes. 11 avait été fondé, au moyen d'aumônes, par un frère lai franciscain nommé Juan Clémente. C'est la qu'étaient soignés pour toutes les maladies qui pouvaient les atteindre un grand nombre d'indigènes. H était administré par des Franciscains déchaussés.

Citons enfin l'hôpital delà Merci, fondé en 1696 par la confrérie de la Merci de Lisbonne dans un but charitable. On y secourait les pauvres honteux, dotait les fdles orphelines, secourait tous les malheureux; en même t^mps qu'on y logeait un certain nombre de pauvres femmes, on y hospitalisait les esclaves malades de la ville et l'on y pourvoyait a l'enterrement des morts.

Le collège de San José (n° 17) avait été fonde' en 1601; celui de Saint-Jean-de-Latran (n° 25) en Tan i63o comme école primaire pour les orphelins par un homme charitable dont le nom méritait d'être conserve', Juan Geronimo Guerrero. Enfin, l'Université' de Manille, qu'on appelait rc Real y Pontificia Universidad de Santo TomasT? (n*" 1 1), avait e'té fondée dès l'aube du xvii^ siècle; elle fut en 1619 confiée aux Dominicains comme collège et érigée en université en i645.

Qu'on nous pardonne ces détails peut-être un peu longs sur les principaux monuments de Manille au milieu du xvii* siècle; pour quelques-uns d'entre eux ce sont des détails rétrospectifs, car on n'en trouve même plus des ruines de ruines; ce n'est plus qu'un souvenir et cependant l'aspect général de la ville, si l'on compare les plans de Suarez et de Coello, n'a pas trop considérablement changé.

Sur le bord du Pasig, en face Manille, on trouvait au xvii^ siècle Tondo, Binondoc, l'hôpital pour les Chinois, et, au delà du pont, Santa Cruz et plus loin dans l'intérieur Quiapo. La Puerta dcl Parian qui regardait ce faubourg donnait, au moyen d'une chaussée, accès sur des terrains marécageux qui étaient inondés par le Pasig.

Le dessin qui suit le plan de Manille nous montre des arbres, des animaux, des hommes tirant parti des uns ou des autres. C'est dans le coin gauche, un indigène qui, monté sur une échelle, coupe, à coups d'un sabre d'abatis qui doit être le holo, d'énormes bambous, vraisemblablement la cana bojo, quatre fois plus grosse que les bambous d'Europe; on trouve aux Philippines plusieurs espèces de bambou, notamment la cana fatola. La légende a bien raison quand elle dit : Canas muy largas y gruesas de que se hacen andamios, casas, elc. Sous le n" 2 sont représentés des palmiers que le dessinateur appelle Bongos, et il ajoute con que se trae el buyo de que uso todo genero de génies mascandolo como tabaco. Le bongo est le palmier aréquier d'oii se tire le bétel dont tout le monde se sert en le mâchant comme du tabac. Le bétel est aujourd'hui trop connu pour que nous nous arrêtions. Au pied des aréquiers est assis un de ces singes blancs, machin blanco, qu'on trouve particulièrement à Mindanao. Sous le n** 3, un enfant tient par une aile une chauvesouris à tête de chien, murcielago muy grande con cabeza como perro; c'est vraisemblablement le vespeiHilio borbonicus. Sous le n"* 4 est représenté un cocotier qu'escalade un singe, tandis qu'un autre en abat

les fruits, et qu'un troisième les mange au pied de Tarbre. La légende nous dit : cocos de que se saca agua, vino, aceite, tuba, elc. Le cocotier est, en effet, un arbre providentiel dont on tire, comme on le sait si bien aujourd'hui, les produits les plus variés. Deux autres arbres, Tun le papaya, le papayer au fruit en forme de courge sucre'e; Tautre, le nanca, qui est le pterocarpus pallidus BL A travers ce paysage fantaisiste circulent un individu dans un hamac porté par deux serviteurs et un Tagal coiffé du salacot et monté sur un buffle qu'il dirige au moyen d'une bride attenant h un bâton pointu qui traverse la cloison du nez de l'animal.

La cinquième gravure est le plan de Samboangan, le plus ancien, et je n'ose dire le seul que l'on possède à une aussi grande échelle. Je ne connais pour ma part, dans l'hydrographie française, que le plan de la rade levé par MM. Coupvent-Desbois, plus tard viceamiral, et Gervaize, sous les ordres de Dumont-d'Urville, qui relâcha à Samboangan en 1889 au cours de son voyage au pôle Sud^^l Je doute que la marine espagnole, qui a pourtant publié quantité de cartes des Philippines, ait un plan aussi important; il n'aurait pas du moins l'intérêt que nous offre un-e pièce datée de 1786. Zamboanga, comme on dit aujourd'hui, fut fondée par les Espagnols en i635 dans le but, à la fois, de dominer le pays et de s'opposer aux incursions des pirates soulouans. Ce fut à proprement parler la plus grande place de guerre et le port d'attache d'une flottille assez importante qu'y entretint le gouvernement espagnol. Située dans le détroit de Bassilan, cette rade est assez mal abritée, et le mouillage est très difficile à atteindre à cause des courants irréguliers de marée d'une extrême rapidité. Dumont d'Urville, en essayant de gagner ce port, fut drossé par ces courants et dut jeter l'ancre sur un banc où il passa la nuit en attendant le renversement du courant. Samboangan était devenu un presidio, lieu de déportation pour les criminels indiens des colonies espagnoles. C'est aujourd'hui la capitale de Mindanao, la résidence du gouverneur, et l'on y compte environ 6,000 habitants.

Située à l'embouchure d'une petite rivière , Samboangan , telle que nous la montre le plan de Suarez, car bien que la gravure ne soit

^^) Voir, sur le séjour fort agréable que fit Dumont d'Urville à Samboangan en quittant Soulu : Voyage au pâle Sud et dans VOcéanie dam les corvettes TAslrolabe €t la Zélée. . . Histoire du voyage, t. VII, p. 3o3 et suiv.

pas signée, elle présente la plus grande ressemblance comme facture avec le plan de Manille, se compose d'un fort à quatre bastions angulaires armés de canons qui battent la rade; un fossé en fait presque une île et sur le bord de la mer, devant le fort, on aperçoit des hangars où devaient se remiser les marchandises, vivres el munitions destinés à la flotille légère. A Tintérieur du fort se trouvaient un puits d'eau douce, des magasins, un corps de garde, une chapelle et des quartiers pour la petite garnison. La ville elle-même, qui ne comprenait pas au xviii'' siècle un bien grand nombre de maisons, était entourée d'un profond fossé alimenté par les eaux de la rivière et communiquait par deux ponts avec le fort qui n'est pas nommé ici, mais qui devait déjà à cette époque porter le nom de Saint-Philippe.

Le monument le plus important de la ville est le collège de la Compagnie de Jésus, puis vient la maison du gouverneur et enfin l'hôpital. Hors des fortifications, sur la rade même, se trouve le village indien de Lutaos.

Enfin la dernière planche nous offre le plan de Cavité, port situé sur une presqu'île qui s'avance en forme de croissant dans la baie de Manille et en face duquel se trouve le vieux Cavité. A cette époque. Cavité était l'arsenal des Philippines : là stationnait une galère ; sur ses chantiers pouvaient se construire et se caréner les galions, qui faisaient les voyages d'Acapulco et de San Blas ; là se trouvaient d'importants magasins de toute sorte. Les établissements officiels sont représentés sur le plan qui nous en donne très soigneusement l'emplacement. Ce sont la paroisse, la demeure du gouverneur, la douane, les magasins, le château, la darse du carénage, Saint-Dominique, la Compagnie, les P. Récolets, la Soledad, Saint-Jean-de-Dieu hors les murs. Du côté de la mer, la ville était défendue par une bonne muraille munie de quelques bastions, le tout élevé sur des rochers contre lesquels venait se briser la fureur des vagues. Une galère, d'innombrables pirogues à htxlaacier, à batanga comme on dit dans le pays, animent les eaux de la baie en se livrant à la pêche sous voiles; mais on aperçoit émerger la tête de quelques gros poissons : ce sont des requins qui infestent ces parages. Nous voyons se développer le fond de la baie depuis le vieux Cavité jusqu'à Manille, ce sont les villages de Binacayan, à l'embouchure d'un ruisseau du même nom, Bacor, Paranaque, localité beaucoup plus importante, située à l'embouchure d'un bras du Pasig qui suit le rivage à peu

de distance de la mer; la poudrière, qui a changé de place depuis 178/1 et qu'on trouve sur les plans modernes, à Tembouchure du rio de Binicayan sous la désignation de Almacenes de polvera;Malate, La Hermita, ermitage qu'on retrouve encore aujourd'hui, et enfin Manille, dont on voit se dresser les clochers et les murailles dans le bas de la planche.

La légende qui accompagne cette représentation à grande échelle de Cavité, qui ne comprend pas moins de treize numéros, est suivie du nom de Suarez, ce qui prouve qu'on doit à cet artiste la gravure de ce plan si intéressant.

En décrivant ces planches si curieuses, nous avons été amené à donner des renseignements sur une foule de points de l'histoire, de rhistoire naturelle, de l'ethnographie des Philippines. Ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivé à réunir ces informations qu'il a fallu puiser une à une dans des ouvrages où elles se trouvent noyées. Nous n'aurons perdu ni notre soin ni notre temps, si nous sommes parvenu à mettre en relief l'immense intérêt que présente cette carte que notre découverte rend complète. C'est une contribution à l'histoire artistique des Tagals, c'est une des si rares productions des Philippines que nous mettons en lumière; il nous semble enfin qu'il était bon de décrire en détail un monument cartographique d'une excessive rareté, nous dirions unique si depuis (|ne cet article est écrit nous n'avions découvert à la section géographique un second exemplaire de ces bandes longitudinales.

(Extrait du Bulletin de idéographie historique, et descriptive N"* L — ^^97-)

'^Biillelin de Géographie Historique et Descriptive, i8pj.

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