‹ La case du Père TomChapitre 116 sur 200 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

rique; et il s'avança vers sa cousine, qui était près de là en costume d'amazone.

— Je suis fâché , dit-il , que cet imbécile vous ait fait attendre. Asseyons-nous sur ce banc jusqu'à ce qu'il revienne. Mais, qu'avezvous donc ? vous paraissez triste.

— Comment pouvez-vous être aussi cruel et aussi méchant pour ce pauvre Dodo ?

— Cruel, méchant ! répéta Henrique avec une surprise qui n'était pas affectée : que voulez-vous dire, ma chère Eva ?

— Je ne veux pas qu'un jeune homme qui se conduit ainsi m'appelle sa chère Eva.

— Ma cousine , vous ne connaissez pas Dodo ; c'est le seul moyen de le conduire, et mon père le traite toujours ainsi.

— Le père Tom a expliqué comment le cheval s'était sali; et il ne ment jamais.

— C'est un nègre extraordinaire, dit Henrique. Dodo ment toutes les fois qu'il ouvre la houche.

— Vous le rendez fourbe par la terreur, en le malmenant ainsi.

— En vérité, cousine, vous avez pour Dodo une affection dont je serais jaloux.

— Vous le battez, et il ne le mérite pas.

— H y a des jours où il le mérite et où je ne le bats point, cela fait compensation; mais je ne le frapperai plus devant vous, si cela vous fait de la peine.

Évangéline était loin d'être satisfaite , mais elle jugea qu'il serait inutile d'essayer de se faire comprendre par son beau cousin. Dodo reparut bientôt avec les chevaux.

— Vous avez bien fait votre besogne cette fois , dit son jeune maître d'un air plus gracieux; allons, tenez le cheval de miss Éva tandis que je vais la mettre en selle.

Dodo se plaça près du poney. Il avait la figure bouleversée et semblait sur le point de pleurer. Henrique, qui se targuait d'adresse et de galanterie, donna la main à sa cousine et lui présenta les rênes; mais Eva, se penchant du coté opposé, dit au mulâtre: — Vous êtes un bon garçon, Dodo; je vous remercie.

Dodo regarda avec étonnement cette douce physionomie. Le sang lui monta aux joues, et les larmes lui vinrent aux yeux.

— Ici, Dodo! dit Henrique d'un ton impérieux. Dodo obéit, et tint le cheval pendant que son maître montait dessus.

— Voici, reprit LIenrique, un picaillon pour acheter du sucre candi. Dodo suivit des yeux les deux enfants qui s'éloignaient. L'un lui

avait donné de l'argent, l'autre lui avait fait un présent plus précieux en lui parlant avec bonté. 11 n'y avait que quelques mois que Dodo était séparé de sa mère. Son maître l'avait acheté dans un entrepôt d'esclaves, à cause de sa belle figure, et il débutait sous la direction d'Henri'que. La scène précédente avait eu pour témoins les deux frères Saint-Clare, qui se promenaient dans une autre partie du jardin. Augustin fut indigné; mais il se contenta de dire avec son ironie habi-

luelle : — C'est là sans cloute ce qu'on peut appeler une éducation républicaine.

— Henrique est un diable quand il est monté, répondit Alfred.

— Je suppose que vous approuvez sa conduite, dit Augustin.

— Je ne saurais m'y opposer; il a un caractère irritable que sa mère et moi avons vainement tenté de calmer.

— Et voilà comment il met en pratique le premier article du catéchisme républicain : a Tous les hommes sont libres et égaux. »

— Bail! s'écria Alfred, ce sont de ces sentences ridicules que Jefferson a empruntées aux Français, et qu'on devrait retirer de la circulation. Il est facile de voir, par ce qui se passe, que les hommes ne sont pas nés libres et que l'égalité est une chimère. C'est la classe des gens intelligents, riches et civilisés, qui doit avoir des droits égaux, et ce n'est pas la canaille.

— Fort bien, reprit Augustin , si vous parvenez à maintenir la canaille dans vos idées. Elle a eu son tour en France.

— Il faut la tenir sous le joug avec persistance, avec fermeté! dit Alfred en appuyant le pied sur le sol, comme pour marcher sur quelqu'un.

— Les blancs ou les noirs sont terribles quand ils se soulèvent! voyez Saint-Domingue.

— INous saurons prévenir l'insurrection dans notre pays, dit Alfred. Il faut nous élever contre cette monomanie d'éducation générale qu'on cherche à faire prévaloir; la basse classe ne doit pas être instruite,

— Quoique vous fassiez, dit Augustin, elle recevra toujours une éducation quelconque. Tous ave/, pour système de l'élever dans la barbarie et la brutalité. \ous faites de vos inférieurs des bêtes brutes; vous brisez tous les liens qui les rattachent à l'humanité; et ils se conduiront en bêtes brutes s'ils ont le dessus.

- IU n'auront jamais le dessus! dit Alfred.

— Vous avez raison, dit Augustin; chauffez la machine, fermez la soupape <lr sûreté, asseyez-vous dessus, et vous verrez où vous irez.

— Eh bien! nous verrons. Je ne crains pas de m'asscoir sur la soupape tant que la machine est solide, cl que le piston fonctionne bien.

h.; noblesse de Louis XV] a pensé comme vous, l'Autriche et PiC l\ m- croienl maîtres de l'Italie; et, par un beau malin, vous pourrez vous rencontrer tous eu l'air quand la chaudière éclatera.

— Dies decïarabit , dil Alfred en riant.

— Je vous le dis, Alfred, si quelque chose se manifeste de nos jours avec la forée d'une loi divine, c'est la tendance des masses à s'élever, l.a basse classe deviendra la classe supérieure.

r — Quel orateur vous faites, Augustin! vous êtes de l'école des républicains rouges. Quant à moi, j'espère que je serai mort avant de voir le triomphe de votre populace.

Elle vous gouvernera \n\ de ces jours, reprit Augustin, et vous aurez des dominateurs tels que VOUS 1rs aurez, faits". L'aristocratie

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