CHAPITRE XIII
Les mains d'Elisa tremblèrent, et une larme tomba sur son ouvrage.
— Je chercherai à m'occuper, dit-elle; j'espère trouver quelque chose.
— Tu sais que tu peux rester ici aussi longtemps qu'il te plaira.
— Je vous remercie, mais je ne puis dormir, reprit Elisa en montrant son fils; je n'ai pas un instant de repos. Cette nuit, je rêvais que cet homme entrait dans la cour.
— Pauvre fille! Mais tu ne dois pas t'inquiéter ainsi ; le Seigneur a permis qu'il n'y eût jamais de fugitif repris dans notre village.
La porte s'ouvrit , et l'on vit entrer une petite femme d'environ vingt-cinq ans, ronde comme une pelote, fraîche comme une pomme mûre. Elle était vêtue d'une modeste étoffe grise; un fichu de mousseline serrait sa poitrine rebondie ; son petit chapeau de quakeresse n'était jamais d'aplomb sur sa tête, malgré les tentatives qu'elle faisait pour l'assujettir.
— Ruth Stedman! dit Rachel courant à sa rencontre et lui tendant les deux mains. Comment vas-tu, ma chère?
— A merveille! dit Ruth. Puis elle ôta son chapeau, qu'elle essuya avec son mouchoir. Le bonnet qu'elle portait par-dessous laissait passer ça et là des mèches de cheveux frisés qu'elle remit à leur place. Elle s'arrangea devant une glace, et parut avoir d'elle-même une opinion favorable, que tout le monde aurait partagée. C'était décidément une femme agréable, à l'air ouvert, à la figure rayonnante, et dont l'aspect réjouissait le cœur.
— Ruth, cette amie est Elisa Harris, et voici le petit dont je t'ai souvent parlé.
Ruth donna une poignée de main à la quarteronne comme à une ancienne amie qu'elle revoyait après une longue absence. — Elisa, dit-elle, je suis enchantée de te voir ! C'est là ton fils? je lui ai apporté un gâteau.
En disant ces mots , elle présenta un cœur de pâtisserie au petit Henri, qui l'accepta timidement en contemplant la donatrice à travers les boucles de ses cheveux.
— Où est ton fils? demanda Rachel à Ruth Stedman.
— Il va venir; ta Marie l'a saisi au passage, et l'a emporté dans la grange pour le montrer aux enfants.
Marie, fraîche jeune fille, qui avait la physionomie ouverte et les grands yeux bruns de sa mère, entra sur ces entrefaites. Rachel prit dans ses bras l'enfant blanc et potelé :
— Ah! ah ! dit-elle, quelle bonne mine il a! comme il grandit !
— C'est vrai , dit Ruth tout en débarrassant l'enfant d'un capuchon de soie bleue et de divers autres vêtements complémentaires. Après l'avoir arrangé, attifé, elle l'embrassa tendrement, et le mit à terre. Il semblait habitué à ce procédé , car il porta silencieusement le doigt à sa bouche, et parut absorbé dans ses réflexions, pendant que sa mère tricotait activement une paire de bas chinés.
— Mets la chaudière sur le feu, dit Rachel à sa fille.
Marie alla remplir la chaudière au puits, la déposa sur le fourneau,
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cl la fumée s'en exhala bientôt, comme un encens en l'honneur de l'hospitalité et de la bonne chère. La même main plaça sur le feu les pèches sèches , pour obéir aux indications de Rachel, qui, après avoir mis devant elle un tablier, prit une planche éblouissante de blancheur, et confectionna dessus des biscuits.
— Abigaïl Peters est-elle toujours malade? demanda Rachel.
— Elle va mieux, dit Ruth ; je suis allée la voir ce malin, j'ai fait le ménage, j'ai tout rapproprié. Lia Hill s'y est rendue dans l'aprèsmidi , et a fait assez de pains et de pâtés pour la provision de plusieurs jours. J'ai promis d'y retourner ce soir.
— J'irai demain, dit Rachel, et j'examinerai le linge.
— Tu feras bien, dit Ruth. Il paraît qu'Anna Stanwood est également malade. John, mon mari, a passé la nuit chez elle, et j'y dois aller demain.
— Si tu es trop occupée, John peut venir prendre ses repas ici.
— Merci, Rachel; nous verrons. Mais xoici Siméon.
Siméon Halliday, l'époux de Rachel, était d'une force herculéenne, d'une haute stature, vêtu d'un habit et d'un pantalon de drap grossier, et coiffé d'un chapeau à larges bords. Il serra dans sa large main les doigts effilés de Ruth, en lui disant : — Comment vas-tu, et comment va John Stedman?
— Parfaitement bien , ainsi que toute la maisonnée, répondit Ruth d'un ton joyeux.
— Quelles nouvelles, père? dit Rachel en mettant ses biscuits au four.
— Pierre Stebbins m'a fait savoir qu'il viendrait ici ce soir avec des amis, dit Siméon du fond d'un cabinet où. il était entré pour se laver les mains.
— Vraiment! dit Rachel d'un air pensif en regardant Elisa.
— Ne m'as-tu pas dit que tu t'appelais Harris? demanda Siméon •à la quarteronne.
— Oui, répondit Elisa d'une voix tremblante; car les inquiétudes qui ne la quittaient jamais, lui firent entrevoir la possibilité qu'on eûl placardé des affiches relatives à son évasion.
— Mère! un mol , s'il te plaît! dit Siméon à sa femme.
— Que me veux-tu , père ?
— Le mari de cette femme e>>l dans la colonie, murmura Siméon; i! sera ici ce soir.
— Bah! est-ce bien sur? dit Rachel rayonnante de joie.
— C'ésl positif. Pierre, étanl hier en campagne, a rencontré une vieille femme Ct deux hommes, dont l'un a déclaré se nommer Georges Marris. D'après ce qu'il a raconté de ses aventures, je suis certain <!<• L'identité. C'esl un garçon bien découplé, à ce qu'il parait, cl d'une rare intelligence.
— Il faut le dire a Ruth. Holà, Ruth, approche un peu! Père dit que le mari d'Eli&a vient d'arriver, el que nous le verrons ce soir.
La petite quakeresse, dans le transport de sa joie, lii un hond en
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battant des mains; et deux boucles de sa chevelure, s'écliappant de dessous son bonnet, tombèrent sur son blanc fichu.
— Doucement, ma chère! reprit Rachel. Crois-tu qu'il faille le lui dire à présent?
— Sans doute, à l'instant même! Je me mets à sa place; je me figure que c'est mon John qui revient.
— Toutes tes pensées se rattachent à l'amour du prochain, dit Siméon en regardant Ruth avec attendrissement.
— N'est-ce pas pour cela que nous sommes sur terre? Si je n'aimais pas mon mari et mon fils, je ne devinerais point les sentiments d'Elisa. Va lui dire, va! Et, par un geste persuasif, elle posa les mains sur le bras de Rachel : — Emmène-la dans ta chambre; pendant votre entrevue, je me charge du souper.
Rachel s'approcha d'Elisa, et lui dit avec douceur : — Suis-moi, ma fille; j'ai des nouvelles à t'apprendre.
Le sang monta aux joues blêmes de l'esclave; un tremblement nerveux la saisit, et elle jeta sur Henri un regard plein d'anxiété.
— N'aie pas peur, lui dit la petite Ruth. Ce sont de bonnes nouvelles, Elisa; entre , et rassure-toi.
En disant ces mots, elle la poussa doucement vers la porte de la chambre à coucher, et se retourna pour prendre Henri dans ses bras.
— Petit, lui dit-elle en le caressant dès que la porte fut fermée, sais-tu que tu vas voir ton père?
Elle répéta plusieurs fois ces paroles à l'enfant, qui la regardait d'un air étonné. Pendant ce temps, Rachel Halliday invitait la quarteronne à s'approcher d'elle, et lui disait : — Le Seigneur a eu pitié de loi, ma fille; ton mari s'est échappé de la maison de servitude.
Le sang d'Elisa lui monta au visage et lui revint au cœur avec une rapidité subite. Pâle et troublée, elle se laissa tomber sur une chaise.
— Prends courage , ajouta Rachel en lui posant la main sur la tête : il est au milieu d'amis, qui l'amèneront ici ce soir.
— Ce soir?.-, ce soir? balbutia Elisa ; mais elle ne comprenait pas bien le sens des mots qu'elle articulait. Ses idées étaient bouleversées, confuses, enveloppées d'un brouillard. Quand elle revint à elle, elle était étendue sur le lit, et la petite Ruth lui frottait les mains avec de l'eau-de-vie camphrée. La femme de Georges se trouvait dans un état de délicieuse langueur, comme une personne qui, après avoir porté longtemps un lourd fardeau, en est tout à coup délivrée. Ses nerfs, qui n'avaient jamais cessé d'être surexcités depuis sa fuite, subirent une douce réaction. Un étrange sentiment de repos et de sérénité s'était emparé d'elle. Quoiqu'elle eût les yeux ouverts, elle saisit , comme dans un rêve, les mouvements de ceux qui l'environnaient. Elle vit dans la pièce voisine la table dressée et couverte d'une nappe blanche ; elle entendit le joyeux bouillonnement de la théière; elle aperçut Ruth Stedman , qui portait des assiettes de pâtisseries et des pots déconfitures. La petite quakeresse s'arrêtait dans ses allées et venues pour mettre un gâteau dans la main d'Henri, lui taper sur la tête, ou lui passer ses doigts blancs dans les cheveux,
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Par intervalles, Rachel s'approchait du lit, arrangeait les oreillers, bordait la couverture , lissait les draps çà et là pour faire preuve de bonne volonté ; et le regard de ses yeux bruns descendait sur la malade comme un rayon de soleil. Il y eut un moment où John Stedman entra ; Ruth courut au-devant de lui, et lui parla bas, mais avec vivacité , en indiquant du doigt la chambre à coucher. On se mit à table pour prendre le thé; le petit Henri se percha sur une grande chaise, à l'ombre de Rachel Kalliday. Les murmures de la conversation, le cliquetis musical des tasses, les sons argentins parvinrent vaguement aux oreilles d'Elisa ; puis elle dormit comme elle n'avait pas dormi depuis la nuit terrible où elle avait passé l'Ohio sur un pont de glace.
Elle rêva d'une terre riante, avec de vertes prairies , des îles ombreuses, des eaux qui étincelaient au soleil. Là, dans une maison où des voix affectueuses lui disaient qu'elle était chez elle, jouait son enfant libre et heureux. Elle reconnut les pas de son mari ; il approcha, la serra dans ses bras, lui mouilla le visage de ses larmes, et elle se réveilla. Ce n'était pas un songe. Le jour avait depuis longtemps disparu ; Henri reposait tranquillement auprès d'elle ; une lumière mourante vacillait dans le chandelier, et Georges sanglotait au chevet du lit.
Le lendemain fut un jour d'allégresse. Rachel fut debout dès l'aube, et environnée de filles et de garçons que nous n'avons pas eu l'occasion de présenter à nos lecteurs, et qui s'occupaient activement , sous la surintendance maternelle, des préparatifs du déjeuner. Dans les riches vallées de l'Etat d'indiana , un déjeuner est une affaire compliquée qui nécessite les soins de nombreux travailleurs. John courait à la fontaine chercher de l'eau fraîche; Siméon junior criblait de Ja farine de maïs; Marie s'occupait à moudre le calé; la mère établissait L'harmonie entre les jeunes auxiliaires, donnait de l'unité à leurs opérations, et les empêchait de se fourvoyer par excès de zèle.
Dans un coin, Siméon major, en manches de chemise, se rasait devant un miroir.
La paix et la concorde régnaient dans la grande cuisine ; on y respirait comme une atmosphère de confiance mutuelle et de fraternité. Les fourchettes et couteaux eux-mêmes se choquaient avec un bruit amical quand on les posait sur la table. Le jambon el le poulet qu'en fricassail dans la casserole semblaient s'j trouvera merveille. Quand Georges, Elisa et le petit Henri sortirent de leur chambre, ils reçurent un accueil si cordial qu'ils croyaient rêver.
On déjeuna ; Marie fit .griller des galettes, et, après les avoir amenées a celle belle couleur brun-doré qui caractérise leur perfection , elle les servit au fur el a mesure sur la table. Rachel n'avait jamais paru plus heureuse ; elle mettait dans ses moindres actions, dans ses gestes les plus insignifiants, une animation qu'on ne lui avait
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jamais vue ; il y avait, même dans la manière dont elle passait ses plats dont elle servait le café, un empressement tout maternel.
C'était la première fois que Georges s'asseyait sur le pied de l'égalité à la table d'un homme blanc. Il éprouva d'abord de la contrainte et de l'embarras ; mais l'affection qu'on lui témoignait les dissipa comme les feux de l'aurore chassent les brouillards. Il avait enfin l'idée de ce que c'était qu'une maison; il commençait à croire en Dieu, à prendre confiance dans la Providence. Son humeur misanthropique, ses doutes d'athée, son désespoir, se fondaient aux clartés d'un Evangile vivant, respirant sur de riantes figures, mis en action par une charité qui se décelait jusque dans les plus infimes détails du ménage.
— Père, dit Siméon junior^ si on te poursuit, que feras-tu?
— Je payerai l'amende, répondit tranquillement Siméon major.
— Mais si l'on te met en prison?
— Ta mère et toi , n'êtes-vous pas capables de diriger la ferme ? dit Siméon en souriant.
— Ma mère est capable de tout; mais n'est-ce pas une honte de faire de pareilles lois ?
— Tu ne dois point mal parler des lois, Siméon, dit gravement le père. Le Seigneur nous donne les biens terrestres pour que nous puissions accomplir des actes de justice et de miséricorde. Si le gouvernement nous les fait payer, résignons-nous.
— Que je déteste les propriétaires d'esclaves ! s'écria Siméon junior.
— Je suis surpris de t'entendre ainsi parler, reprit le père : tu n'as guère profité des leçons que ta mère t'a données. J'agirais de même envers un esclave ou un propriétaire d'esclaves s'il venait à ma porte implorer ma pitié.
Siméon junior rougit jusqu'aux tempes; mais sa mère dit en souriant :
— Siméon est mon bon fils; en grandissant, il deviendra semblable à son père.
— J'espère, mon bon monsieur, dit Georges avec anxiété, que ma présence ne vous suscitera pas de difficultés.
— PSe crains rien, Georges ; nous remplissons les devoirs qui nous sont imposés en ce monde ; et si nous ne savions souffrir un peu pour la bonne cause, nous ne serions pas dignes de notre renommée.
— Mais c'est pour moi que vous vous exposez, dit Georges; je ne saurais le souffrir.
— Ne crains donc rien, ami Georges; ce n'est point pour toi, c'est pour Dieu et l'homme. Passe tranquillement la journée ici ; ce soir, à dix heures, Phinéas Fletcher te conduira avec ta famille jusqu'au plus proche relais. Tes persécuteurs te suivent de près; il ne faut point de retard.
— En ce cas, pourquoi attendre jusqu'à ce soir ?
— Tu es en sûreté parmi nous pendant le jour ; tous les habitants de cet établissement sont de la secte des amis, et ils font bonne garde. En outre, on court moins de risques en voyageant la nuit.