CONGRÈS DES SOCIÉTÉS SAVANTES
(section des sciences)
Séante du 30 avril 1886
Sous la présidence de M. FAYE
La séance est ouverte à une heure.
M. Lhoste, de F Académie d'aérostation météorologique de Paris, prend la parole pour déposer un nouveau système pour rendre plus sûre rexécution des ascensions maritimes.
L'orateur s'exprime en ces termes :
« Jusqu'à ce jour l'utilité des ascensions maritimes a été contesté ; il me semble au contraire que c'est le champ le plus vaste et se prêtant le mieux aux expériences.
« J'ai eu Toccasion de faire plusieurs ascensions maritimes, les premières n'ont pas été couronnées de succès : deux fois je suis tombé en mer et j'ai pu par ce fait observer toutes les phases du traînage à la mer.
« Ces expériences m ont enseigné que malgré cette situation l'aéronaute en péril peut encore tenir de longues heures s'il a eu soin, avant son départ, de se munir de quel-
ques engins indispensables, tels que guide, it)pe, cône-ancre, et de garnir la nacelle d'un cercle de liège.
« Mes dernières ascensions maritimes ont parfaitement réussi ; à deux reprises différentes, je suis parvenu à passer en ballon de France en Angleterre en prenant pour point de départ Boulogne-sur-Mer, et bien que cette expérience eût été bien des fois tentée, elle n'avait pas encore été couronnée de succès, car le vent Sud-Est nécessaire à cette traversée ne souffle presque jamais.
« Aussi pour ne pas l'attendre indéfiniment, j'ai utilisé deux courants : le Sud-Ouest et le vent Est inférieur.
« Depuis ces derniers essais, j'ai reconnu qu^un ballon muni d'un flotteur pourrait parcourir des distances considérables au-dessus de la mer et rester plusieurs jours dans l'atmosphère.
« Au point de vue de la météorologie, ces longues ascensions seraient appelées à rendre beaucoup de services. Il serait plus facile d'observer les phénomènes de l'air, comme j'ai pu le faire le 8 juin i883 à 3,ooo inètres audessus de la mer du Nord.
« Au point de vue aérostatique, ne serait-il pas curieux de voir les aérostats naviguer au-dessus des mers, parcourir de grandes distances et dépasser en vitesse les plus rapides steamers.
« Au point de vue de l'étude des courants, il serait intéressant de s'immerger dans une de ces dépressions venant du Sud-Ouest et de suivre attentivement la marche xde cette bourrasque ; de plus, lorsque le flotteur est à la mer, on peut faire le point et observer la direction des nuages supérieurs.
« Enfin, de toute manière, il me semble que les ascensions mariiimes sont la solution du grand problème de la direction aérienne.
« Au point de vue militaire, les ascensions maritimes
sont appelées à rendre de grands services, surlout sur les côtes anglaises où il sera possible de prendre des vues photographiques des places fortes, et de plus lancer sur les navires, les forts, les arsenaux, des engins explosibles portant la dévastation et la ruine des camps ennemis.
« Au point de vue des découvertes, un aérostat muni d'un flotteur, partant à la belle saison du sommet de la Norwège avec un vent favorable du Sud-Sud-Ouest, pomrait visiter les vastes champs inexplorés du pôle Nord et examiner les points où les navires ne peuvent approcher à cause des glaçons qui flottent dans ces parages.
« Afin de prolonger la durée du voyage d'un aérostat au-dessus de la mer, le moyen le plus simple et le plus pratique serait d'emporter à bord un flotteur, de forme plus ou moins allongée, suivant le cube du ballon, et suspendu au moyen d'une corde, à une distance d'environ 5o mètres au-dessous de la nacelle.
« Un peu avant le lever du soleil, l'aéronaute laisserait descendre l'aérostat jusqu'à l'immersion • du flotteur; puis insensiblement la chaleur du jour enlèverait au ballon Thumidité qu'il a recueillie pendant la nuit et donnerait au gaz une plus grande force ascensionnelle.
« Dès que l'aéronaute s'apercevrait que l'aérostat est sur le point de s^élever, il descendrait à la mer un léger seau d'une contenance de i5 litres.
« Ce seau sera d'une forme allongée, dans le but d'éviter la résistance ; puis, au moyen d'un treuil ou d'une poulie, fixé au cercle, l'aéronaute pourra, sans fatigue, le remonter et le vider dans un réservoir en toile imperméable, fixé sur une des parois de la nacelle.
« Ce réservoir, de forme conique, aurait, à sa partie inférieure, une soupape de très petite dimension; et, au cas d'une descente forcée en mer, servirait de cône-ancre.
« L'aérostat nécessiterait cette prise de lest jusqu'à onze
heures du matin : puis après on s'élèverait jusqu'à ooo mètres et on conserverait cette altitude le restant de la journée, en employant comme lest Teau prise le matin ; la nuit se passerait en utilisant une partie du sable' àe réserve ; le lendemain on recommencerait la même manœuvre.
« Ces détails ne sont que les assises de la pierre fondamentale, qui doit être élevée à Taérostation ; c'est par des études pratiques approfondies que les ascensions maritimes gagneront la place qui leur est due. »
Cette communication fut accueillie par de vifs applaudissements par la nombreuse assistance qui se pressait sur les bancs de l'amphithéâtre. M. le Président a félicité le jeune aéronaute de l'ardeur qu'il montrait et a exprimé l'espérance qu'il réussirait dans son intéressante tentative.
Deux mois après, jour pour jour, M. Lhoste, accompagné de M. Mangot, procédait à Pexécution de la tentative dont il avait fait l'annonce. Le récit de cette expédition, rédigé par M. Mangot, a été publié dans une brochure intitulée La t7*aversée de la Manche^ de Cherbourg à Londres^ publiée chez le même éditeur.
Quant au récit des expéditions antérieures, faites audessus de la Manche par Lhoste, le voici tel que nous l'avons trouvé dans les journaux, auquel l'auteur s'est adressé avant la communication au Congrès des Sociétés savantes.