‹ La cause de Baptiste [microforme]Chapitre 2 sur 2 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

L'AVOCAT — BAPTISTE, t

\" Baptiste porte un panier à son bras ; mise d'habitant, ) © BAPTISTE (faisant la révérence), Be:, l’bon jour, m'sieu | Pavocat ! |

| L'AYOCAT (avec kumesr), C'est insupportable !... Brave homme ! je suis occupé ; pourquoi venez-vous me déranger,

que . isble ?

BAPTISTE (d’un ton plaintif). Hélas ! mon cher m’sieu !

, L'AVOCAT, Allons ! quelque solliciteur ! Je ne puis rien pour vous, et mes instants sont précieux. Vetirez-vous et laissez-moi la peix,

BAPTISTE {d'un fon suppliant), J'ai grand besoin d’vous, m sieu l'avocat !

L'AVOCAT (sèchement), J'en suis fâché ! Adressez-vous ailleurs ; je ne suis pas riche ; les clients paient si mal et sont si rares !

BAPTISTE (changeant de ton). Je l'cré ben, ma foi! si vous les recevez d'la sorte ?..,, Alors, vous n’voulez prie d’mon procès ?.., © L'AVOCAT (s'adoucissant), Mais sil mais si ! Excusezmoi, mon cher monsieur, je n’avais pas compris qu’il était question d’un procès : que vous faisiez appel à mon ministère,

BAPTISTE, Pardine ! quand on s'adresse au cordonnier, c’est qu’on a besoin d’chaussures !

L'AVOCAT (d’un air aimable.) Oh ! mais alors, c’est bien différent, du moment qu’il s’agit d'un procès ! Corime je wous le disais tout à l’heure, mon temps est précieux, parce que je le réserve À mes chers clients. j

BAPTISTE. E ]J’mien, don’ ? créyez. vous qu’ j'ai rien à faire chez nous

L'AVOCAT. Non, certes 1

BAPTISTE, À C’t’heure, j’devrions être à soigner nos cochons, sauf vot’respect. ; pauvres bêtes ! de. ben leur manquer |!

! L'AVOCAT. Intelligents animaux : . Mais . uñ instant. pour songer à votre affaire, D'abord, nsseyezvou., , . vous en prie, et débarrassez vous de ce panier,

© BAFTIST£. Faites escuse ; mon panier, ça m’sert de con.

tenance, et pis j’ons deux livres de beurre et un’dozaine d'œufs frais dedans,

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L'AVOcAT, Ah ! vraiment !

BAPTISTE, Je m'su dit comme ça : ‘Baptiste, si tu trouves un avocat ben gentil, qui t’gagne ton procès, eh ben ! tu lui en fra cadeau, à c't’homme 1”

L'AvOCAr, Excellente pensée ! maïs avant de gagner un procès, il convient de l’étudier longuement, puis, il taut plaider, attendre que le jugemer soit rendu, enfin, mille formalités légales, pendant leso iles, votre beurre pourrait rancir, ce qui serait bien dom +,

B\PTISTE, N'vous inquiétez pas: on l'Pra re, s1'l'faut }

L'AVOCAT. Le beurre salé ne vaut rien, Le plus sûr serait de me le «:aner tout de suite,

BAPTISTE, Comme vous y alles !.., Faut savoir d’abord si Vous serez mon avocat ?

L'ANOC T, Enfin, le beurre est bon ?

BAPTISTE, J'cré ben !

L' VOCAT. Alors, la cause doit l'être aussi 1

BA TISTE. Vous êtes un homme de conf£ance, J’ vas vous conter mon histoire !

L'AVOCAT, Parlez, je vous écoute, 11 s'agit d’une clôture mitoyenne ?..,

BAPTISTE, l’n’y a pas d'clôture da. ‘affaire,

L'AVOCAT, Alors, d'un héritage ?

BAPTISTE. Faites escuse ; r:.n défunt père qu'est mort, ne m'a laissé en mor:.ntqu'un 2-mite et un couteau, Nous n'avons donc pas eu ‘…:oin d’notuire,

L’'AVOCAT, Vous êtes marié ?

BAPTISTE, Mais oui, mon m’sieu 1 A Marianne Latulippe.

L'AVOCAT. Vous venez me voir alors, parce que vous aves peut-être du trouble avec les pzrents de --otre frmme ?

BAPTISTE, Vous n’y êtes pas encore, Mais c'est Marianne qui m'a dit comme ça, parc ‘quelle a ben d'l'esprit,

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Marianne : ‘ Baptiste ! qu’a m'dit, puisque ct ’affaire-là te tourne le sang, va don’ trouver un avocat, et pis, contes-y tout ; tout au long. J'voulais l'envoyer à ma place parc'que les fmmes y savent mieux parler qu’nous, histoire de s’exercer C’avantage, mais elle a pas voulu, Fallait qu’à fisse son savon, aujourd’hui, sans faute, Alors, j'ai attelé la rougette et jsui v’nu. |

L'AVOCAT, Et vous avez bien fait, Voyons ! avec qui avez-vous eu un différent ?

BAPTISTE, C’est avec mon voisin, Poléon Lalonde ; un’ vraie peste, un grand noiraud, avec un nez crochu, des yeux perçants ; si vilain, qu’on dirait l’yAble !

L’AVOCAT. Enfin votre voisin... (déclamant). ‘Ce nom aurait suffit, sans ce torrent d'injures’”.. Je pense que ce n’est pas à cause de sa laideur que vous lui en voulez ? Que vous a t-il donc fait ?

PAPTISTE, Des misères ! des misères ! qu’c’est à n’pas l’croire !

L'AVOCAT, Quelques discussions : vous aurait-il injurié ?

BAPTIS E (d'un ton digne.) Ma foi, non, on s’parle pas.

L'AVOCAT, Des voies de faits, alors ; c'est plus sérieux. Aunsiil vous a battu ?

BAPTISTE (fèrement.) Battu, moé ! J'aurais voulu voir ç2 ! J'suis l’homme qu’a pas frette aux yeux et capable de s'fiire aller ! (Zn parlant ainsi, il à déposé son panier, fait des poses de boxes, comiques, et reprend son panier. )

L’AVOCAT, Il faut donc écarter les coups, blessures, et sévices graves ! c'est dommage, |

BAPTISTE, Marci d’moi, m'sieu l’avocat ; Je n’tiens pas a avoir été battu ! |

L'AVOCAT, Ce que j'en disais c'était pour les besoins de la cause, Il vous a peut-être dérobé quelque objet ? Ah ! s’il pouvait y avoir vol avec effraction dans une maison habitée ] Le cas serait plein de ressources.

RTE, #7

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BAPTISTE, À vrai dire, j'peux pas prétendre qu’il m’ait

volé ; mais il a fait ben pire, le mirérable !.… Quand j’y pense,

j'voudrais le traîner d’vant la grand ’cour, ousqu’on condamne les gens à être pendus.

L’AVOCAT, Pendu ! Ce n’est pas tout à fait comforme aux prescriptions du code criminel ! Mais, revenons à votre voisin, vous ne pouvez pas soutenir qu’il vous assassiné, et s’il n'yani vol ni coups, ni injures! Mais j'y songe, ila peut-être incendié votre domicile ?

BAPTISTE, Vous l'avez dit ; et il s’en est fallu de peu que tout brûle,

L'AVOCAT, Ainsi, vous êtes bien sûr qu'il a mis le feu'à votre immeuble, lui-même, exprès ?...

BAPTISTE, (avec impatience). Mis l’feu 1 mis l’feu ! pas avec la main, mais c'est tout comme !... -

L'AVOCAT. Je ne comprends plus, Enfin, me direz-vous clairement ce que vous a fait le nommé Lalonde contre lequel voulez porter une plainte ? Encore faut.il savoir en quoi elle consiste, |

BAPTISTE, l’m'a j’té un sort !.. Etes-vous t’y content ?..

L’AVOCAT (avec colère), Jeté un sort ! Vous vous moquez de moi, et je trouve la plaisanterie fort déplacée.

BAPTISTE, Ah ! Sainte Vierge ! j’veux être damné si j'plaisante sur un pareil sujet ! je n’oserais seulement pas.

L’AVOCAT, Mais, enfin 1...

BAPTISTE, Î’ma’j’té un sort, comme je vous l’dis ; qu’c'est un” abomination, quoi ! Peut-on faire un’ plus grande nui. sance à quéqu’un, jvous l’demande ? =

L’AVOCAT. Qu ’entendez-vous par un sort ?

BAPTISTE, Ma fine ! vous l’savez ben ! tout le monde sait ça l'un sort c'est c’qu’il y a d’plus mauvais, et quand on n’a un sur soi par la malice de quéque ma] intentionné ; i’faut s’attendre à tout : à la maladie, aux chicanes, aux accidents,

à la pauvreté ; il faut craindre l'feu, l’soleil, l’eau, et la pluie ; tout est dangereux pour celui qu’a un sort ; qu’il sorte ou qu entre ; qu’i’ voyage où qu'i’ s’tienne chez eux; qui” dorme ou qui veille, i’ est jamais en sur’té. Un sort, ça s’attaque a tout : ax moissons, aux bâtisses, aux enfants aux bêtes, aux hommes et aux femmes : rien ne lui échappe. T’n'y a pas de r’mède cont’c’mal.là, et mieux vaut la peste ou l’choléra, l’épizootie ou la clavelée, auxquels les docteurs font quéquefois, quêque chose, Ah ! bon Dieu ! si on peut s’en guérir, on ne peut pas s’en défendre, l’n’y a pas à compter su” les juges ou su’ les avocats. J’cré que m’sieu l'curé peut rien y faire, lui-même, quoiqu'il en dise, Enfin, Fur tout dire, c’est l’plus grand des malheurs qui puisse atteindre un chrétien, puisque dans c’malheur là, {’ s’trouve tous les aut’malheurs ensemble.

L'AVOCAT, (avec une ironie contenue.) Mon Dieu ! mon pauvre bomme, pour être vrai, je crains que la loi elle-même ne soit désarmée devant ce teriible fléau que vous nommez un sort, et qu’à tous ces autres inconvénients, si bien décrits par vous, il joigne celui d’être insaisissable,

BAPTISTE, Ah ! m’sieu l’avocat ! j‘pense ben qu’la justice n’empéêchera pas qu’un sort m’ait été jeté, pauvre de moi !

L'AVOCAT. Mais alors, que lui demandez-vous ?

BAPTISTF. (avec éclat.) De punir ce méchant homme !

L’AVOC{ ., (ironiquement,) Je crains qu’elle ne veuille s'y prêter : BAPTISTE. Alors, à quoi qu’ça sert les juges et les avocats ?..., : ;

L'AVOCAT, (Pigué.) Ça sert a plaider et a juger des causes raisonnables : la vôtre ne l’est pas.

BAPTISTE, (résolument.) Puisque vous l’prenez su’c'ton- 1à, j’vas voir un aut’avocat ! {Z/ prend son panier, )

L'AVOCAT, Là ! là ! calmez-vous, mon cher client, ei sr:tout posez votre panier : ur omelette est bientôt faite.

Fe 2

la ‘ BAPTISTE, favec humeur, ) En tout cas, c’est pas vous qui w’il la mang’rai ! À :

Ux ; L'AVOCAT. Mon Dieu 1 Ne nous emportons pas, Monsieur

ça Latouchade ! (à part) Ne laissons point partir l'affaire et les Lux ‘Protisions, { Æaut.) Je n’ai peut-être pas assez creusé votre pe. dossier, Ainsi, vous ne m’avez Pas encore dit en quoi s'était ste

‘manifesté Ja diabolique influence de votre coupable voisin ? Voyons, voyons : racontez-moi cela. 3 PAPTISTE, (dec conviction.) Ah | c’est un ‘histoire qui vous f’ra frémir, allez ! AR Eh L’AVOCAT, Je vous écoute avec la plus grande attention, BAPTISTE, C’est la veille d’la St-Michel que j’l’ai rencontré pour la première fois, car il est étranger au pays, et viens, de j’sais où ! J’allais justement porter d’l’argent à not’ propriétaire : je l'trouvai au bas d’la montée qui mêne sul’

ee [1 > RP RE ann nt nana mé vpn prit mue.

on seigneur Dumont, Il était assis sur un’grande pierre plate au ne 3 bord du ch'min, et m'attendais pour le sûr, puisqu’il n'avait

“pas d'affaire là, Comme j'portions un grand Panier et deux its | | paires de poules à la main, j'étais fatigué, et j'posai un ins- : ‘tant, ma charge su”la pierie à côté d’lui pour reprendre haleine ; j'aurais ben mieux fai, de m’en aller tout drette su? Fseigneur Dumont ousqu’on m’donne toujours d’quoi m’ra. fraichir, mais j’y pens ais pas p'en tout”, quand j’m’arrétai près de c’t’hommel] Stapendant, i” s’était r’tulé un p'tit “brin pour m’faire d'la place, et comme j'ai d'l’usage j'y dis bonjour et merci, Pour reconnaître sa politesse, alors, y -m'répond en me regardant daus les yeux, ben comme i’ faut, en face : Comment est-ce que vous vous app’lez d’vot’ nonr?

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‘L'effronté, voyez-vous ça ?

*: L’AVOCAT, Eh bien !. = + BAPTISTE, .Eh ben ! s’que vous savez Pas qu’ça porte mal- ‘heur de d’mander aux gens leurs nom su’ l’grand ch’min. ?

‘ :L’AVOCAT, J’avoue mon ignorance à ce sujet,

: 9 à TR

BAPTISTE, C’est pourtant un’chose Len connue chez nous, et qu’tout l’monde tient pour vérité !

L'AVOCAT. Ma foi, pour ma part.,

BAPTISTE, J’vas vous l’prouver. J'arrive su’ mon proprié. taire qu'est l’meilleur humme du monde, et i’ augmente mon bail de $ 100.00. ;

L'AVOCAT. C'était son droit, si votre bail était expiré, de changer les conditions de votre fermage.

BAPTISTE. Ah ! pauvre cher homme ! j’luien veux pas, j'sais ben qu’c’est d'la faute de Lalonde.

L'AVOCAT. Hum ! hum ! fà 2crt,) Il est fou, l'habitant !

BAPTITE. Le lend’main, en ouvrant mon châssis, l’matin, j'vois ce diable d'homme planté d’l’aut’côté d’la clôture, qui r’gardait not’maison, comme s’il voulait la dévorer des yeux ; j’en ai eu frette jusqu’au cœur, et c'était comme un avertissement, parceque l’soir même, incendie était chez nous,

L’'AVOCAT. Allumé par lui ? Revenons à ce point important.

BAPTISTL:. Non, c'est mon p'tit gars qu’a mis l’feu à sa paillasse, mais c’est ben pareil...

L'AVOCAT, (d’un ton irrité,) Point du tout ! point du tout distinguons ; un enfant désobéissant. .

BAPTISTE/ avec aftendrissement,) C'est un chérubin, pèu-. vre p'tit ! Mais que-vouli-z vous qu’il fit contre un sort ?... J'l’ai pas grondé, allez !..

L'AVOCAT, (éclatant.) Vous avez eu tort. Et tout cela n’a pas le sens commun.

BAPTISTE, avec animation. ) Et si j'vous dis qu’un d’nos bœufs est mort, parc’qu’il a touché la pauvre bête avec le bout d’un’gaule ; vous n’me crérez point peut-être ? Et qu’toutes mes saucisses sentent la souris c't’année ! Et qu’jai pas pu réussir ni un” couvée d’poulets, ni un’ couvée d’canards ! Que m’direz-vous à la fin, m’sieu l’avocat ?

6 hab RAT A 2 D ob a Eten -

L'AVOCAT, (furieux). Que vous êtes le plus grand extravagant qre j'ai vu de ma vie !

BPTISTE , (furieux), Entendez-vous, l’polisson !

L'AVOCAT. Depu': une heure vous me débitez des sornettes,

BAPTIS E, Qu'est-ce que c’est qu’ç2 des sornettes ?

L’AVOCAT. Des choses qui ne signifient rien,

BAPTISTE, ( résolument.) C’est comme ça ? j'm'en vas !

L'AVOCAT. Auparavant, payez-moi ma consultation, C’est une piastre,

BAPTISTE, ( vivement.) Allons donc 1 des choses qui n’si. gnifient rien, vous l’avez dit -ous-même, ça n’vaut pas un’ piastre.

L'AVOCAT. Mais mon temps, r1alheureux !

BAPTISTE, Pis l’mien ? Vous voyez ben qu'nous scmmes quittes !

L’AVOCAT, (Prenant le panier.) Au moins, laiscez-moi pour honoraires, le beurre et les œufs.

BAPTISTE, Voyez-vous l’saffre 1! Voulez-vous t’y lâcher mon panier ?

L’AVOCAT, (retenart le panier.) Mais, non.

BAPTISTE, ({irant sur le panier.) J'vous dis d’le lâcher !

L'AVOCAT. Ne tirez pas si fort, vous aller casser les œufs!

BAPTISTE. Rendez-moi mon panier, vilain chicaneur !

L'AVOCAT. Gardez le maintenant : l’omelette est faite pour de bon, cette fois.

BAPTISTE, [d’un on désolé), Mes œufs cassés | mon à beurre perdu ! C’est encore un effet du mauvais sort ga'm's

j'té Lalonde. Tiens! c’est pas ni ci, ni ça: j m'en ° Ptrouver, et si y r’tire pas son sort, j'y bougre la volée, .… ben y m’fiche un’ claque. (Z/ sort furieux, )

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