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La cause de Jeanne d'Arc

Dieu est non seulement la justice souveraine, infinie, immuable, mais il est encore la source d'où découle toute justice. Si, dans les sociétés humaines, les pouvoirs établis ont le droit de juger, ce n'est que par une délégation divine, et ils n'exercent ce droit que comme mandataires de Dieu, devant lequel ils sont responsables. — C'est ce qu'établissent les paroles de mon texte. On 3' voit clairement qu'un jour viendra où tous les jugements des hommes seront révisés, et, s'ils s'en étaient écartés, ramenés à la règle inflexible de la justice éternelle : « Je prendrai mon temps, dit le Seigneur, et je jugerai les

,1) Sa Grandeur Ms' CouUié, Évèqua d'Orléans.

justices. » Ce jour-là, Messieui's, toutes les causes de nos erreurs ayant disparu, l'humanité, dégagée des ténèbres et des ombres de la terre, se lèvera pour acclamer les arrêts divins dans la splendeur de leur évidence, et s'écrier : Justus es, Domine, et rectum judicium tiium : « Vous êtes juste. Seigneur, et justes sont vos jugements, y^

En attendant, ici-bas, il peut y avoir et il y a, en effet, des justices menteuses et des jugements iniques. Dieu laisse faire, parce que, étant éternel, il a le temps de tout rétablir dans l'ordre, et que, du reste, les trésors de son Ciel suffisent à récompenser, outre mesure, les victimes de nos erreurs ou de nos fautes.

Est-ce à dire, cependant, que la justice divine ne s'exerce jamais sur la terre, et que ce temps dont parle le Roi- Prophète : Cum. accepero tempus, ne doit s'entendre que de l'éternité ? Non, Messieurs. Car, en dehors des compensations providentielles que Dieu accorde, souvent d'une manière visible, à l'innocence méconnue, il arrive parfois, quand il le juge utile à sa gloire, et qu'ayant pris son temps, il a préparé l'évidence de ses jugements, qu'il élève en face du tribunal infidèle à sa mission et à ses devoirs, un autre tribunal, celui de son Eglise, auquel il donne, avec les lumières de sa sagesse, l'assurance de son infaillibilité.

L'histoire ne nous a conservé, de cette conduite de Dieu, aucun exemple plus frappant et plus illustre C|ue celui de la sainte héroïne , martyre de sa foi et de son patriotisme, à laquelle vous faites, chaque année, un si éclatant triomphe, et qui porte, à travers les âges, un nom qui est votre gloire, Messieurs, et la gloire de votre cité :

LA PUCELLE d'OrlÉANS !

D'éloquents orateurs vous ont dit, avec des accents dignes d'Elle et de vous, sa vie sans tache , sa mission divine, ses héroïques vertus, ses combats et ses victoires, les souffrances de son martyre, son amour de la France... Pour moi. Messieurs, me renfermant dans la pensée que je viens d'exposer brièvement, je voudrais vous montrer Ja

justice de Dieu vengeant la mémoire de Jeanne d'Arc et récompensant ses mérites, et pour cela j'établirai :

1" Que Jeanne a été injustement condamnée par les hommes ;

2° Que l'Église a réhabilité sa mémoire ;

3" Que vos espérances sont fondées, lorsque vous demandez que son nom soit enfin inscrit, entre celui des Vierges et celui des Martyrs, au catalogue des Saints de l'Église.

Daigne la Vierge Marie dont Jeanne fut une si fidèle image par sa pureté, son courage, ses souffrances, bénir ma parole et me donner de louer dignement la justice de Dieu, dans la cause de la Libératrice de la France. Ave, Maria.

Le 30 mai 1431, à Rouen, sur la place du Vieux-Marché, Jeanne la Pucelle, âgée de dix-neuf ans (1), montait sur un bûcher et mourait dans l'horrible supplice du feu. On pouvait lire, affichée à tous les regards, une longue énumération de crimes et les conclusions du jugement qui la condamnait comme hérétique, relapse, apostate, idolâtre.

En revoyant ce spectacle, aux lumières de l'histoire, après quatre siècles écoulés, on demeure confondu. L'esprit se trouble et le cœur s'émeut. Ce n'est pas la cruauté

(1) Interrogata cujus œtatis ipsa erat : respondit quod, prout sibi videtur, est quasi XIX annorum (21 février 1431). V. Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc, publiés par J. Quichcrat. T. I, p. 4G.

du supplice qui étonne : il était dans les moeiA-s du temps. Mais on cherche vainement à comprendre et la nature de ce jugement et l'attitude des bourreaux.

Cette victime qu'on immole, cette suppliciée qu'on brûle, c'est, comme elle est appelée dans sa lettre aux Anglais, un chef de guerre (1), et on ne l'accuse que de crimes contre l'orthodoxie ! — Partie des champs paternels où elle gardait son troupeau, elle est venue, poussée par une inspiration divine, trouver son roi vaincu, désespéré, doutant de son origine royale, sur le point d'abandonner son royaume, et lui dire : « Je te dis, de la part de Dieu, que tu es vrai héritier de France et fils de roi ! » — Charles VII se rassure. Jeanne parle au nom de ses voix, on l'écoute, et le succès s'attache fidèlement à son étendard. Orléans est délivré en quatre jours; coup sur coup elle inflige aux Anglais épouvantés les défaites de Jargeau, Beaugency, Patay, et conduit Charles à Reims où il reçoit l'onction qui consacre son droit. Refoulés jour par jour, les vainqueurs de Crécy, de Poitiers, d'Azincourt et de tant d'autres batailles, pouvaient prévoir et marquer l'heure annoncée où ils seraient chassés du royaume de France, quand, tout à coup, par un retour inespéré de la fortune, Jeanne, délaissée par les siens, tombe entre les mains d'un obscur aventurier, et se trouve, par le droit féodal, en la possession de Jean de Luxembourg et du duc de Bourgogne alliés aux ennemis de leur pays. Argent, prière, menaces, les Anglais emploient tous les moyens pour se rendre maîtres et propriétaires de cette vierge tant redoutée, et enfin ils l'achètent dix mille livres, assimilant sa rançon à celle d'un roi (2). Quel triomphe pour eux , Messieurs ! « Ils ne l'eussent pas donnée pour Londres, y dit un chroniqueur contem-

(1) En signalant cette expression comme une altération au texte original de sa lettre (Procès, etc., I, p. 55), Jeanne ne s'élève pas contre la vérité qu'elle renferme.

(2) V. Sommation de l'évêque de Beauvais au duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg . {Procès, etc., I, p. 14.)

porain (1). Et, en effet, avec Jeanne tombaient, dans l'opinion générale, l'honneur de la France et la force de ses armes.

Mais de ce triomphe délirant du premier jour, que restet-il aujourd'hui, sur cette place de Rouen, à l'heure où le bûcher s'allume ? Je regarde : Jeanne pleure, et tout le peuple pleure avec elle ; le traître qui a le plus odieusement trompé sa confiance se précipite pour implorer son pardon; je vois les juges eux-mêmes impuissants à contenir leurs larmes ; l'un s'écrie : « Ah ! je voudrais que mon âme fût où est l'àme de cette femme ! ^ Un autre : a Nous sommes perdus, car nous avons brûlé une sainte ! y> Celui-ci , frappé de terreur , affirme avoir vu l'àme de Jeanne, sous la forme d'une colombe, voler vers le Ciel ; celui-là, le bourreau, court confesser son crime, car, malgré tous ses efforts, le cœur de la victime, ce cœur si pur, qui a tant aimé Dieu et la France, reste, au milieu du brasier, intact et plein de sang! — Où donc est le triomphe si laborieusement préparé '! Est-ce qu'elle s'accomplirait déjà, cette parole du poète :

Le bûcher disparait et se change en autel (2)?

Fallait-il, depuis la captivité de Jeanne jusqu'à ce jour, employer tant d'artifices sacrilèges, accumuler tant de honteuses déloyautés, pour aboutir à cette confusion ? Était-ce la peine d'acheter des juges, de mentir à Dieu et aux hommes, pour finir par une injustice avouée, reconnue, proclamée '!

Car, Messieurs, et ceci est digne de remarque, le triomphe que s'étaient promis les Anglais leur échappe d'autant plus, que ce qu'ils voulaient, ce qui semblait devoir, à leurs yeux, venger les défaites passées et assurer le succès de l'avenir, ce n'était pas tant la mort de la Pucelle

(1) Martial de Paris.

(2) Soumet, Jeanne d'Arc, tragédie.

que son déshonneur et le déshonneur de la cause qu'elle avait servie. Elle avait dit : « Je suis l'envoyée de Dieu! » Le peuple avait cru en voyant ses actes ; et, par conséquent, le parti français était manifestement approuvé, protégé, aidé par le Ciel : c'était le droit soutenu par la force divine. Le grand mtérêt de nos ennemis était donc de reconquérir les faveurs de l'opinion en lui faisant croire que Jeanne avait menti, qu'elle l'avait avoué, qu'elle en était juridiquement convaincue. Et cela est si vrai que lorsqu'ils eurent, pour sauver les apparences, organisé un tribunal et un procès en forme, bien qu'ils fussent assurés de la docilité des juges, ils se gardèrent bien de livrer la victime même à ce tribunal servile ; ils se contentèrent de la lui amener, sauf à la reprendre si elle n'était pas condamnée (1). « Jeanne ne pouvait échapper à la mort, dit un historien ; si le feu manquait, il restait le fer (2), »

Hélas ! le feu n'a point manqué, non plus que la condamnation destinée à ruiner la mission divine de la libératrice de la France !

Mais aussi, quel tribunal l'a prononcée !

L'Université de Paris, cependant favorable au parti anglais, n'inspirait pas une confiance suffisante. Il fallait des hommes plus dépendants, traîtres à leur patrie, ouvertement hostiles à l'accusée, évidemment juges et parties ; un tribunal qui se soucierait peu de tenir la place de Dieu, mais qui représenterait l'Angleterre ; par conséquent un tribunal tout politique et qui, en frappant Jeanne, voudrait atteindre la France et son roi.

Et pour que rien ne manque à la prépondérance de leur action, afin qu'il soit bien avéré que la justice, l'équité, la loyauté la plus vulgaire ne président à aucun acte de cette assemblée de complaisants, les Anglais s'engageront à

(1) .... Toutesvoies, c'est notre entencion de ravoir et reprendre pardevers nous icelle Jehanne, se ainsi estoit qu'elle ne fut convaincue et actainte des cas dessuzdits.... regardans notre dicte foy. Lettre du roi d'Angleterre (Procès, etc., I, p. 19).

(2) Michelet, Histoire de France.

faire, à leurs frais, toutes les enquêtes et procédures, et à soutenir les juges devant le Pape, en cas d'appel. Durant tout le procès^, les soldats anglais seront là, l'arme au poing, menaçant quiconc|ue témoigne la moindre bienveillance à leur victime, et provoquant, au besoin, le trouble et le désordre pour étouffer les dépositions qui les gênent !

Ah ! un cœur d'Evêque se serre quand, regardant ce tribunal déshonoré, il ne peut se dissimuler qu'il se compose presque exclusivement de prêtres, de religieux, et qu'il est présidé par un Évêque; quand il les entend se prévaloir de leur caractère sacré pour jouer le rôle de l'Eglise, s'afficher comme représentants de l'Église, lorsqu'ils ne sont que les vils instruments d'une politique ennemie, assez audacieuse pour se servir de leur ministère et se venger sans se compromettre!

Cet évêque de Beauvais, chassé de son siège par ses propres sujets pour ses opinions antinationales, ennemi du roi, tout entier à la dévotion des Anglais, il n'a aucune juridiction sur l'accusée; il est sans compétence, mais il est prêt à payer, par une criminelle complaisance, la promesse qu'on lui a faite de l'archevêché de Rouen ;

Le promoteur est un chanoine de Beauvais, chassé en même temps et pour les mêmes raisons que son évêque;

Jean Magistri, qui rer^plit les fonctions d'inquisiteur, est un pauvre moine timide et faible, auquel on alloue vingt sous d'or et qui prête son ministère avec répugnance, car on l'a menacé de mort s'il ne condamne pas l'accusée.

Les assesseurs n'ont d'autre liberté que d'accabler l'itinocente et fière victime de questions insidieuses et brutales, et si l'un d'eux veut seulement l'éclairer, il encourt la colère du président, au point de n'oser plus reparaître aux séances du procès ;

Parlerai-je de ces greffiers postés et soudoyés pour altérer les réponses de Jeanne, ajoutant des surcharges, dénaturant sa pensée et ses paroles, afin de tromper la bonne foi des docteurs que l'on feint de consulter ?

Que dire de ce traître (un prêtre aussi !) envoyé vers Jeanne par le tribunal, qui surprend sa simplicité, la pousse à ne pas se soumettre à l'Eglise, et qui va ensuite livrer les confidences plus ou moins réelles qu'il est parvenu à extorquer !

Tel est ce tribunal, Messieurs ! Le voilà, tel qu'il nous apparaît dans la triste réalité historique, tel que l'ont dévoilé les études les plus consciencieuses de ces derniers temps.

Et, devant ces faits indéniables, on a dit, on a osé dire, et l'on dira peut-être encore demain que Jeanne d'Arc a été condamnée par l'Église !

L'Église, Messieurs, mais elle n'a donné aucun mandat à ces hommes qui ne lui appartiennent plus que par leur habit ! Si elle l'avait donné, elle eût entendu qu'on en fît un tout autre usage et qu'on ne vînt pas humilier sa souveraine majesté aux pieds de la tyrannie d'un pouvoir tout-puissant ! Non ! non ! elle n'a point à rougir de tant et si grandes iniquités. Si elle avait été là, elle eût au moins réclamé de garder l'humble et vaillante bergère dans ses prisons, elle ne l'eût pas laissée aux mains d'ennemis acharnés et sans pudeur ! Tout atteste que Jeanne a été jugée et condamnée par la politique seule, politique de vengeance, et non par l'Église. Interrogez l'histoire, et elle vous répondra : L'orgueil d'une part, la soif de l'or ou des honneurs de l'autre, voilà, si vous y ajoutez les menaces, la crainte, la peur, voilà les agents de ce crime !

Et qui donc le sait mieux que la victime elle-même ? — Eh bien! elle le sait, elle le dit, elle proteste. Chaque jour on cherche à troubler sa conscience en lui représentant que, résister à ses juges, c'est résister à l'Église. Elle ne peut démêler toujours ces captieuses subtilités, elle n'ose xésister en face à un évêque ; mais sa foi et l'évidence des faits lui donnent le sentiment instinctif de la vérité, et, en dépit de tous les sophismes, elle en appelle, de ses juges à l'Église, à l'Église qu'elle aime, en laquelle elle croit, à

laquelle elle est soumise d'esprit et de cœur, et qu'elle ne reconnaît point dans le tribunal qui est devant elle.

L'Eglise, c'est la justice, et elle n'a sous les yeux que déloyauté et mensonge ; l'Eglise, c'est l'indépendance en face des exigences des pouvoirs humains, et elle ne voit que des vendus ; l'Eglise est une mère^ même pour les coupables, et elle, innocente, est traitée avec une rigueur pleine de cruauté. Elle a donc mille raisons de n'en pas croire les apparences et de s'écrier : a Menezmoi au Pape, et je lui répondrai; car je tiens et je crois que nous devons obéir à notre Saint-Père le Pape, qui est à Rome ! » Et comme le président, sentant toute la portée de cet appel et craignant de voir sa proie lui échapper, défend au greffier d'écrire ses paroles : « Ah ! reprend l'innocente victime, vous écrivez bien ce qui est contre moi, mais ce qui est pour moi vous ne l'écrivez pas ! » Jusqu'à sa mort elle proteste qu'elle a été soustraite à la justice de l'Église, qu'elle aurait mieux aimé mourir avant de tomber aux mains des Anglais, et, quand on lui annonce sa condamnation, elle éclate en sanglots, disant : « Ah ! si j'eusse été en la prison ecclésiastique à laquelle je m'étais soumise, et que j'eusse été gardée par des gens d'Église, non pas par mes ennemis et adversaires, il ne me fût pas si misérablement méchu comme il est. Ah ! j'en appelle devant Dieu, le grand juge, des torts et ingravances qu'on me fait ! »

O Jeanne ! ô martyre ! l'histoire a recueilli vos paroles et leur a donné tout l'éclat de la vérité à la honte de vos bourreaux ! Vous avez raison, ce n'est pas l'Eglise qui vous a jugée ! Vous en appelez à Dieu et à Elle ; Dieu et l'Église répondront et jugeront l'iniquité de cette justice: Justitias judicaho !

La condamnation de Jeanne avait attaché à son nom et à sa mémoire une note d'infamie ; son supplice, précédé par une longue détention, lui avait infligé de cruelles douleurs morales et physiques. La justice demande donc une double réparation : une réparation d'honneur d'abord, puis une réparation de gloire qui compense, dans une pleine mesure, les angoisses de son âme.

Grâce â Dieu et à l'Eglise, qui ont entendu son appel, Jeanne d'Arc, Messieurs, a déjà reçu la première de ces réparations. Commencée au jour même de sa mort par les aveux publics de ses bourreaux, Dieu l'a continuée par les coups terribles et éclatants dont il a frappé les coupables, presque tous disparus par une fin tragique, en proie aux remords de la conscience :

Guillaume de Flavy, le premier qui a trahi Jeanne, meurt étranglé par sa femme ;

Pierre Cauchon, foudroyé par l'apoplexie ;

Le promoteur, Jean d'Estivet, dans un égout ;

Nicolas Loyseleur, de mort subite, en exil ;

Nicolas Midy, dévoré par la lèpre ;

La maison de Bourgogne est visiblement frappée : Charles le Téméraire perd ses états et périt sous les murs de Nancy, sans laisser de postérité ;

L'Angleterre, la grande coupable, a chèrement payé son crime. Déchirée parla guerre des Deux-Roses, elle a vu son roi trahi, deux fois découronné, tomber sous les coups d'un assassin ;

Bedfort^ désespéré, expire dans le château où il a tenu Jeanne enfermée ;

Warwich n'a transmis à ses enfants que la honte d'un nom fatal et méprisé.

Toutefois, si éloquents que soient ces coups de la Providence, ils ne suffisent pas. Un jugement a flétri Jeanne la Pucelle, un jugement devra la réhabiliter, à l'heure marquée dans les desseins de Dieu ; car, il l'a dit : « Je prendrai mon temps, et je jugerai les justices : Justifias judicaho. »

D'abord, le crime pesait sur la France. Si les Anglais étaient coupables, les Français ne le paraissaient guère moins, puisqu'ils avaient abandonné leur libératrice et semblaient accepter, en silence, la honte de sa mort. Charles VII le comprit, et, dès 1450, il entreprenait de faire une enquête sur le procès de Rouen. Mais il apparut bientôt que la justice royale était incompétente. Jeanne avait été condamnée par un tribunal qui s'était dit ecclésiastique, et pour de prétendues erreurs en matière de foi. Manifestement, l'Eglise seule pouvait juger l'orthodoxie de la victime. Le roi s'adressa donc au cardinal d'Estouteville, alors chargé par le Pape d'une mission en France, lequel ouvrit d'office, comme légat, une deuxième information. Cependant, il ne parut pas encore que le représentant du Pape eût les qualités requises en droit pour donner à cet acte toute sa valeur réparatrice, et on en appela directement au Saint-Siège, comme l'avait fait Jeanne elle-même, lorsqu'elle disait : a Menez-moi au Pape, et je répondrai. »

Les circonstances étaient difficiles et même critiques. L'Église sortait à peine du grand schisme d'Occident qui avait divisé tous les royaumes de l'Europe ; on pouvait craindre que l'Angleterre ne se détachât du nouveau Pontife récemment assis sur le siège apostolique. Mais ces considérations n'arrêtèrent pas Calixte III.

La supplique avait été déposée â ses pieds par la pieuse mère de Jeanne elle-même. Cette chrétienne savait que les malheureux n'en appellent jamais en vain au défen-

seur des petits et des faibles. Le Pape, en effet, désigna, par lettres apostoliques, trois commissaires, pour réviser la cause, le 11 juin 1455(1). a Nous vous mandons, leur disait-il, qu'après avoir entendu tout ce qui sera proposé devant vous de part et d'autre, vous rendiez, en dernier ressort, une juste sentence, et que vous la fassiez fermement observer au moyen des censures ecclésiastiques (2). »

Si j'ai insisté sur ces détails, Messieurs, ce n'est pas sans dessein. Mon but était de bien établir devant vous que nous allons nous trouver, cette fois, en face de l'Église, devant un tribunal vraiment ecclésiastique, dont la mission autorisée ne fait doute pour personne. C'est à l'Eglise, en effet, qu'en appelle la mère de Jeanne, à l'Église romaine, source de toute justice, mère et maîtresse de la foi. Et c'est l'Église qui répond. C'est l'Église qui va réviser la cause de la suppliciée de Rouen, mais, cette fois, solennellement, à la face du monde, et avec une indépendance qui lui fait braver tous les obstacles humains. Elle se lève, enfin, pour juger, au nom de Dieu, la justice des hommes qui ont sacrilègement emprunté son auguste autorité. L'Église, la voilà, telle que Jeanne l'aimait, telle qu'elle a toujours été : protectrice de la vérité, vengeresse de l'innocence et de la vertu !

M'arrêterai-je maintenant. Messieurs, à suivre pas à pas la nouvelle procédure dans sa solennelle lenteur ? Vous montrerai-je les précautions sans nombre qu'y apportent les juges pénétrés de la grandeur de leur mission ? Ce serait vous fatiguer, sans profit pour la cause de notre héroïne.

Je remarque seulement, à la gloire de mon Église, que le président, Jean Juvénal des Ursins, était arche-

(1) Les trois commissaires désignés par le Pape étaient : Jean Juvénal des Ursins, archevêque de Reims ; Guillaume Chartier, évêque de Paris, et Olivier de Longueil, évèque de Coutances, qui s'adjoignirent Jean Bréhal, inquisiteur de la foi.

(2) Rescrit apostolique. {Procès, etc., II, pp. 97-98.)

vêque de Reims et que, par son dévouement, sa science, son infatigable activité, il a amplement racheté les faiblesses et peut-être, hélas ! la lâcheté que l'histoire est en droit de reprocher à son prédécesseur. C'est lui qui, dans la cathédrale de Paris, reçoit la mère de Jeanne d'Arc, brisée sous le poids des ans et de la douleur ; c'est lui qui, au milieu de l'émotion de la foule, lui promet justice au nom du Pape ; c'est lui qui la console, l'encourage et obtient d'elle la patience et la modération que l'amour maternel souffrait difficilement (1). Par son ordre, des lettres de citation sont affichées partout, obligeant tous ceux qui sont instruits de l'affaire à venir déposer, le 20 décembre 1456, à l'archevêché de Rouen. Sous sa direction, l'inquisiteur Jean Bréhal voyage par tout le royaume pour informer sur la vie de la Pucelle et consulte les plus célèbres docteurs. Lui même vient à Orléans et reçoit les dépositions d'environ quarante témoins ; à Paris, il poursuit l'instruction ; et enfin, après avoir recueilli un nombre considérable de témoignages de tous les points de la France, dans tous les rangs de la société, depuis les humbles paysans de Domrémy jusqu'aux plus célèbres capitaines qui ont suivi Jeanne à la victoire; après avoir scrupuleusement étudié les pièces du premier procès et soumis tous les actes réunis à l'examen de jurisconsultes renommés, il se prépare à rendre, après huit mois d'un travail sans relâche, une sentence définitive.

Quelle sera cette sentence, Messieurs? Quel caractère vat-elle revêtir ? Puisque c'est l'Eglise qui juge, sera-t-elle rendue au nom du Saint-Siège ? Se contentera-t-elle, par prudence, ou dans la crainte de dépasser les bornes d'une

(1) tt (Judices) per organum.... archiepiscopi remensis eidem

(viduae) responderunt.... Cum causas fidei sic opporteat prœtractari ut neque potentum neque pauperum interveniat distinctio... decet eo3... Deum solum et justiciam... semper suis habere prœ oculis... Licet enim pupillis et vidais se debeat ecclesia favorabilem exhibere, non est tamen favor contra justiciam ant contra ipsam fidei sinceritatem exhibendus. (Procès, II, pp. 87-89.)

justice rigoureuse, de casser le premier jugement pour les vices coupables que nous avons signalés, et laissera-t-elle à d'autres le soin de rechercher si^ par une procédure régulière et devant des juges plus dignes, Jeanne n'aurait pas pu être légitimement condamnée ? Ou bien, déchirant enfin la trame de tant de calomnies accumulées, cette sentence efïacera-t-elle, du front de la Pucelle d'Orléans, et pour toujours, la tache d'infamie qu'on y a voulu marquer ?

Ecoutons, Messieurs, et réjouissons-nous !

a Au nom de la sainte et indivisible Trinité, disent les juges.... Nous, revêtus en cette cause de l'autorité apostolique.... Vu le procès solennellement débattu devant nous en vertu du mandat apostolique à nous adressé.... Afin que notre présent jugement émane de la face même de Dieu pondérateur des esprits.... Vu deux jugements rendus contre Jeanne,... Considérant la qualité des juges, la manière dont Jeanne était détenue, les récusations qu'elle fit de ses juges, sa soumission à l'Eglise, les appels et réquisitions multipliés par lesquels elle a soumis au Pape ses actes et ses discours.... Tout considéré et n'ayant que Dieu seul en vue.... Nous disons et déclarons que lesdits procès et sentences entachés de dol, de calomnies, d'iniquités, de contradictions, d'erreurs manifestes en fait et en droit.... ont été, sont et seront nuls, invalides, sans valeur, sans autorité.... Nous déclarons que ladite Jeanne ainsi que ses ayants cause n'ont contracté ni encouru, à l'occasion des sentences susdites, aucune note ou tache d'infamie, qu'elle est et demeure purgée desdites sentences, et, autant qu'il en est besoin, nous l'en délivrons totalement (1). »

Et, remarquez-le. Messieurs, ce jugement solennel, rédigé au nom de l'autorité apostolique, n'a pas été rendu après des siècles écoulés et alors qu'il n'existait plus de témoins du premier procès. Dieu a choisi son temps, et il a jugé la justice menteuse des hommes quelques années

(1) V. Formule du jugement définitif (Procès, etc., III, pp. 355-362).

seulement après le crime de Rouen, lorsque plusieurs des juges coupables vivaient encore et que l'Angleterre, à peine refoulée dans son île, saignait encore de ses blessures ; et l'impartialité qui domine cet arrêt de Dieu a si bien éclaté à tous les yeux que personne, même parmi les ennemis de Jeanne, n'a jamais osé l'attaquer.

Ah ! il 3^ eut une grande joie au Ciel et sur la terre, la conscience de la France se sentit soulagée le jour où, sur cette place du Vieux-Marché, témoin du supplice de la Pucelle, le jugement réparateur fut proclamé ! Ce jour-là, le 18 septembre 1456, en même temps qu'on jetait au feu l'inique jugement de Cauchon, fut déchirée la sentence infâme affichée le 30 mai 1431, et tous les mensonges qu'elle contenait furent vengés !

Non ! ce n'était pas une fausse i^ucelle, cette sainte héroïne dont la virginité, authentiquement reconnue, inspirait la vénération à tous les guerriers ! Non, elle n'était pas menteuse, celle dont la droiture et la simplicité ont confondu les plus astucieux adversaires ! Non, elle n'était pas blasphématrice, celle dont les lèvres ne savaient que bénir et louer Dieu ! Elle n'était pas schismatique celle qui en appelait à l'autorité du Pape ! Elle n'était pas hérétique, celle qui croyait que l'Église et Jésus-Christ c'est tout un, et qui se déclarait prête à mourir pour sa foi ! Non, non, elle n'était pas relapse, parce que, après un instant de défaillance, en face du bûcher et des bourreaux, après une rétractation qu'elle a frappée d'avance de nullité en protestant contre la violence qui lui était faite, elle est revenue, généreusement et au

prix de sa vie, à ses premières affirmations Et ce C[ui

est vrai, c'est le jugement porté à Poitiers, à l'origine de sa mission , et d'après lequel on n'a trouvé en notre Jeanne que « bien, humilité, virginité, dévotion et simplesse ! »

Voilà la vérité. Messieurs, la vérité c[ue l'Eglise proclame, que l'histoire démontre ; la vérité qu'il nous faut croire touchant Jeanne d'Arc... Et cependant. Messieurs,

ce n'est pas toute la vérité, car l'Église, nous l'espérons, nous l'attendons, nous le demandons, complétera son œuvre inachevée et jugera toute la cause : Justitias judicaho.

J'ai dit que la justice demande pour Jeanne d'Arc une double réparation ; qu'après la réparation d'honneur que l'Eglise lui a donnée, il reste quelque chose à faire.

Les juges ecclésiastiques, dans la sentence que je vous citais tout à l'heure, semblent avouer eux-mêmes que leur justice n'est pas complète : « Nous nous réservons, disent-ils, de prendre toutes les autres mesures qui pourraient être encore jugées par nous nécessaires, »

Pourquoi, Messieurs? et quelles sont ces mesures?

Messieurs, s'il arrivait qu'on ait attenté à votre honneur ; que la calomnie se soit attachée à votre nom jusqu'ici respecté ; que vous soyiez devenu, dans l'opinion, la honte de votre famille et de vos concitoyens. Si vous aviez longtemps porté le poids de la réprobation publique; si votre âme avait épuisé, jusqu'à la lie, ce calice amer d'un déshonneur immérité, dont la flétrissure rejaillit sur tout

le passé et condamne d'avance l'avenir , et si, ne fût-ce

qu'à votre dernière heure, vous voyiez poindre l'aurore d'une satisfaction possible, dites-moi, croiriez-\ous suffisant qu'on vous rendît votre réputation première, sans tenir compte du martyre moral et physique qui a broyé votre àme et dévoré votre vie ? Est-ce que vous n'auriez pas le droit, est-ce que ce ne serait pas votre devoir, pour vous et pour les vôtres, d'exiger non seulement la restitu-

tion du bien qu'on vous a ravi, mais encore une réparation pour le mal qu'on vous a causé '.

Eh bien ! Messieurs, le jugement qui a réhabilité Jeanne d'Arc n'a fait que lui rendre ce qu'elle avait apporté, dès le premier jour, au service de la France. Il ne l'a pas paj'ée de son martyre, il ne l'a récompensée d'aucune de ses vertus.

Et quel martyre. Messieurs, commençant à la première heure de ses visions, pour se terminer sur le bûcher de Rouen î Qu'on se représente donc cette àme déjeune fille, telle que vous la peignait un jour votre grand Evéque, à la fois naïve et tendre, fière et enthousiaste, disputant d'abord contre Dieu qui lui faisait dire, par ses voix, « la pitié qui était au royaume de France ■», puis, contre son père qui opposait son autorité à celle du Ciel. — Contrariée, combattue, trahie par les conseillers de la cour et voyant les passions des hommes se dresser contre les ordres qui lui venaient de Dieu, — victorieuse et cependant suspectée, il semble que chaque nouveau succès devienne un nouveau grief contre elle. — Et, durant sa captivité, que de douleurs qui se devinent , plus cuisantes que les tortures auxquelles elle est soumise : ces longs interrogatoires où l'innocence et la loyauté sont aux prises avec les subtilités haineuses de juges astucieux et corrompus ; cet abandon complet où on l'isole, car, malgré sa minorité, elle est laissée sans conseil et sans appui ; malgré sa piété, elle est privée de tout secours religieux... — Et quelle agonie morale, quand elle est obligée de se défendre, pour échapper à grand'peine aux brutales tentatives de vils insulteurs ! Ajoutez à cela les tortures physiques : sa détention dans une cage de fer, les lourdes chaînes qui la retiennent par le cou, les mains, les pieds, et enfin la mort que vous savez, et dont je n'essaierai pas de vous dire les horreurs !

Et au milieu de ce débordement de cruautés dont elle est pour ainsi dire submergée, de quelles belles et douces vertus ne nous a-t-elle pas laissé un exemple

accompli? Un historien peu suspect les a résumées en une phrase, a Elle fut, dit-il, douce dans la plus âpre lutte, bonne parmi les mauvais, pacifique dans la guerre même ! »

Ce que l'historien philosophe n'a pas vu, l'œil du chrétien le distingue. A côté et au-dessus de ces vertus naturelles, il contemple avec admiration la radieuse splendeur des plus pures vertus surnaturelles poussés jusqu'à l'héroïsme : abandon complet à la sainte volonté de Dieu, qui faisait dire à Jeanne : a Quand j'aurais eu cent pères et cent mères, je serais partie pour obéir à mes voix ! » et, dans les angoisses de sa captivité : « Puisqu'il a plu ainsi à Dieu, c'est que c'était le meilleur pour moi! » Humilité profonde qui lui fait porter sans orgueil les dons extraordinaires de Dieu jusque dans les enivrements de la victoire. « Je ne suis rien, disait-elle, après le sacre de Reims, mon fait n'est qu'un ministère, je ne suis que la servante de Dieu I » Soutenue par une foi ardente, inébranlable, elle entreprend et accomplit la délivrance de son pays, en ne s'appuj^ant que sur Dieu seul, disant : ce Les hommes d'armes batailleront et Dieu donnera la victoire ! k La charité lui arrache ce cri du cœur : « J'aimerais mieux mourir que de commettre un seul péché ! » Son espérance est toute dans le Seigneur, et, comme le Roi Prophète elle ne « demande qu'une seule chose au ciel, le salut de son àme. » Dans ses épreuves on ne trouve pas la trace d'un sentiment d'impatience ou de colère, jamais un mouvement de vivacité, jamais une parole d'amertume. Si elle réclame la justice de ses juges, c'est moins pour elle-même que pour eux : a Vous affirmez que vous êtes mon juge, dit-elle à l'évèque de Beauvais, je ne sais si vous l'êtes. Mais prenez bien garde de mal juger et que vous ne vous mettiez en grand danger ; je vous avertis afin que si Notre-Seigneur vous en châtie, je fasse mon devoir de vous le dire. » Enfin, elle meurt, comme le divin modèle de tous les saints, Jésus-Christ, en pardonnant publiquement à ses bourreaux!

Eh bien! Messieurs, ces nobles et touchantes vertus, ce long et douloureux martyre, le jugement de réhabilitation ne les a pas récompensés. Que dis-je ? malgré la solennité dont on l'entoura, il ne put enlever complètement le doute qu'avait fait naître la condamnation, sur la mission de Jeanne. Depuis ce temps^ on n'ose plus se prononcer aussi affirmativement ; les foules enthousiastes qui lui avaient rendu, de son vivant, les honneurs qu'on ne rend qu'aux saints, furent troublées dans leur foi, et le procès des commissaires apostoliques fut impuissant à replacer Jeanne d'Arc sur le piédestal d'où sa condamnation l'avait fait descendre.

Ce n'est pas que je veuille, en parlant ainsi, ni critiquer, ni incriminer l'œuvre de Calixte III et de Jean Juvénal des Ursins. Ils ont fait ce qu'ils pouvaient faire à une époque où, l'émotion populaire n'étant pas encore calmée, il était difficile, sinon impossible, de juger avec sérénité les vertus héroïques de la libératrice de la France. Ils ont donc agi sagement et selon les desseins de Dieu qui, lui aussi, sait attendre et prendre son temps : Cian accepero tempus, ego justitias judicaho.

Vous l'avez deviné, Messieurs, le complément de justice que nous demandons pour Jeanne d'Arc, cette réparation de gloire qui couronnera ses vertus et récompensera ses mérites, c'est sa canonisation, c'est-à-dire pour elle les honneurs d'un culte public, pour nous le droit de les lui rendre comme à une sainte.

Or, si l'Église a jusqu'ici réservé son action; si, sans méconnaître jamais la sainteté de Jeanne, elle ne s'est pas prononcée, laissant au temps d'apaiser les esprits et d'éteindre les vieilles haines ; si elle a attendu que le sentiment public, éclatant par instinct, vint lui demander l'achèvement de son (cuvre, il semble que l'heure est venue de placer enfin sur le front virginal de Jeanne la couronne de gloire.

En dehors des ennemis de Dieu, nous ne lui connaissons plus d'ennemis, et ceux-là môme qui nient le prin-

cipe surnaturel de sa vie ne résistent pas à l'admiration que commandent ses merveilleuses actions. Un mouvement d'opinion grandit chaque jour davantage en faveur d'une iustice plus complète à rendre à tant d'héroïques vertus qui honorent l'humanité. L'Allemagne protestante a chanté ses louanges ; l'Angleterre a répudié le crime de Bedfort et les injures de Schakespeare (1). La France sent qu'elle doit à celle qui l'a sauvée plus qu'un arrêt de justice. Elle l'a glorifiée par ses historiens, ses poètes, ses artistes; Orléans et Paris lui ont dressé des statues ; une souscription nationale à relevé de ses ruines la maison de Domrémy et un monument expiatoire marque la place où elle mourut.

L'opinion se préoccupe de faire davantage, et il a été question d'étendre à toute la France la fête séculaire d'Orléans. Je ne sais, Messieurs^ si ce projet se réalisera. Mais qu'on n'oublie pas que, chez vous, la fête est aussi et surtout religieuse, qu'elle commence et s'achève à l'église! Qu'on n'oublie pas que, dans Jeanne, ce n'est pas la femme, ce n'est pas la guerrière qui nous a sauvés, mais l'envoyée de Dieu, mais la sainte ! O mon paj^s, sache apprécier dans toute son étendue le don que t'a fait le Seigneur : Non fecit taliter omni nationi ; il l'a fait pour Israël qui était son peuple ; il l'a fait pour toi qui es le bien-aimé de son Église et son soldat, la nation privilégiée de sa Providence ! Voulant te sauver, parce que tu en étais digne encore, il t'a envoyé plus qu'un capitaine, une vierge, une sainte, une martyre, ce qu'il y a de plus élevé et de plus beau dans son Ciel ! En retour, sache comprendre qu'il faut aujourd'hui répondre à la prédilection divine, ne point rapetisser ses faveurs à la taille des ruines que tes péchés ont faites, mais au contraire demander à l'Eglise le

(1) En 1857, M9'" Gillis, évèque de Limvra, vie. apost. d'Edimbourg a prononcé, à Orléans, le Panégyrique de Jeanne d'Arc. — S. E. le cardinal Howard, à Rome, est actuellement le cardinal ponent de la cause. — Son Ém. le cardinal Manning a joint sa supplique au dossier du procès.

droit d'honorer dans ta libératrice ce que les meilleurs de tes enfants y ont toujours vu : la sainteté !

C'est ce que vous avez compris, vous. Messieurs, et votre Cité qui, de tout temps, s'est montrée si justement reconnaissante envers Jeanne d'Arc. Depuis 1430, c'est-àdire depuis l'année qui suivit la délivrance d'Orléans, vous n'avez jamais cessé de l'honorer par une fête autant religieuse c[ue militaire, réglée, dans ses détails même, par de nombreuses décisions épiscopales et pontificales, en sorte que vous lui rendez hommage non seulement pour ses hauts faits d'armes, mais encore pour ses héroïques vertus.

C'est ce qu'il a compris, cet Évêque à l'âme si française, lorsque, ramassant, pour ainsi dire, dans son cœur les fidèles souvenirs d'Orléans, les sentiments de la patrie et la tradition nationale, il est venu demander au Saint-Siège la suprême consécration de la gloire de notre Jeanne.

Loin de repousser un projet si digne de sa sollicitude, l'Eglise s'y est montrée favorable. Elle sait, en eff"et, que Jeanne d'Arc l'a servie en lui gardant la France, sauvée du joug anglais, et, par là, préservée de l'hérésie et du schisme. — Qu'eût été l'Eglise, depuis trois siècles, sans la France, sans son appui, et l'ayant pour adversaire ? — Elle sait que Jeanne d'Arc l'a glorifiée par la sainteté de sa vie et par les dons surnaturels que Dieu lui a départis. En ce moment, elle étudie la cause, et déjà, Monseigneur, vous vous réjouissez, votre peuple se réjouit dans l'espérance d'un prochain jugement qui rendra pleine et entière justice, non seulement en vengeant notre sainte héroïne du mal qu'elle n'a pas fait, mais encore en la récompensant du bien qu'elle a accompli.

Elle est morte, on l'a dit, pour des causes qui méritent encore d'avoir des martyrs, pour Dieu et la Patrie. C'est la gloire de votre illustre prédécesseur d'avoir entrepris cette glorification; ce sera la vôtre de l'avoir poursuivie et achevée.

Monseigneur, la France catholique est avec vous hum-

blement agenouillée aux pieds du Pontife suprême qui seul rend la justice de Dieu. Au nom de mon Église témoin du triomphe de Jeanne au jour du sacre, continuant l'œuvre de mon prédécesseur Jean Juvénal des Ursins, j'apporte ici le témoignage de la foi du diocèse de Reims en la sainteté de la Pucelle d'Orléans (1).

Et parce que le droit de juger souverainement ne consiste pas seulement à réformer les jugements iniques, mais encore à confirmer les jugements équitables, levezvous de nouveau, ô sainte Église de Dieu ! Jugez définitivement la justice que nous rendons à la sainte, après avoir jugé les injustices dont elle a été la victime, et que notre siècle, marque le temps choisi dans les desseins providentiels, ce temps dont il a été dit qu'il verra l'éclat de la justice sans nuage : -o Cum accepero tempus, ego justitias judicaho.

Ainsi soit-il.

(i) V. Adresse d'un curé du diocèse de Reims à l'Empereur Napoléon III (15 nov. 1855), demandant à Sa Majesté d'entreprendre la cause de la canonisation de Jeanne d'Arc. (Biblioth. de l'Arch., Reims, in-4», 16 p.)

IHP. QXOItaSS JACOB, — OEUfcAVI.

La Bibliothèque The Library Université d* Ottawa University of Ottawa Echéance Date due

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