ACTE DIXIÈME. I
que tu m'as posée, je ne saurais te la dire; je sais cependant que ce n'est ni mort de parent, ni perte de biens temporels, ni soubresaut de vision, ni mauvais rêve, ni autre chose. Ce ne peut être que le trouble que je ressentis lorsque je soupçonnai que la demande que tu me faisais de cette prière pouvait bien cacher quelque démarche en faveur de ce cavalier.
Célestine. Comment, madame, est-il donc un si méchant homme ? Son nom a-t-il quelque chose de si redoutable, qu'il soit mortel de l'entendre prononcer? Ne croyez pas que ce soit là la cause de votre douleur, il en est une autre que je soupçonne, et si vous me le permettez, madame, je vous la dirai.
Mélibée. Comment, Célestine, quelle nouvelle permission demandes-tu? As-tu donc besoin d'autorisation pour me donner la santé ? Quel médecin a jamais pris une telle précaution pour guérir un malade? Parle, parle, je te permets tout, pourvu que tes paroles n'offensent pas mon honneur.
Célestine. Je vois, madame, que d'un côté vous vous plaignez de la douleur et de l'autre vous redoutez la médecine. Votre hésitation me donne de la crainte, la crainte m'impose silence, le silence met une trêve entre votre mal et ma médecine. Tout cela sera cause que votre douleur ne cessera pas et que ma venue sera sans résultat.
Mélibée. Plus tu retardes tes soins, plus tu accrois et multiplies ma peine et ma passion. Ou bien tes remèdes sont poudres d'infamie et liqueurs de corruption qui causent une douleur bien plus cruelle que celle qu'éprouve le patient, ou bien ta science est nulle. Si l'un ou l'autre cas ne t'arrêtait pas, tu m'indiquerais sans crainte un remède quelconque; je te conjure d'agir et ne te demande que de ménager mon honneur.
Célestine. Madame, vous n'ignorez pas qu'il faut plus de fores au blessé pour souffrir l'ardente térébenthine et les points de couture qui déchirent la
plaie et doublent la souffrance, qu'il ne lui a fallu de courage pour supporter le premier coup qui le frappa lorsqu'il était en santé. Or donc, si vous voulez que je vous guérisse et que je vous découvre sans hésiter la pointe aiguë de mon aiguille, entourez vos pieds et vos mains d'une ligature de tranquillité ; mettez sur vos yeux une couverture de pitié, sur votre langue un frein de silence, dans vos oreilles un bouchon de calme et de patience, et vous verrez agir une femme pour laquelle semblables blessures n'ont rien de nouveau.
Mélibée. Oh! comme ta lenteur me fait mourir! Dis, pour Dieu, ce que tu voudras; fais ce que tu sauras ; ton remède ne saura être si cruel qu'il égale ma peine et mon tourment. Soit qu'il touche à mon honneur, soit qu'il attaque ma réputation, soit qu'il blesse mon corps, lors même qu'il déchirerait ma chair pour arracher mon cœur endolori, je te donne ma foi d'être tranquille et de te bien récompenser si j'éprouve du soulagement.
Lucrèce, à part. Ma maîtresse a perdu le bon sens, elle est bien mal; cette maudite vieille l'a ensorcelée. GÉLESTiNE, à part. Jamais il ne me manquera un démon ni d'un côté ni de l'autre ; Dieu m'a débarrassée de Parmeno, il m'envoie maintenant Lucrèce. Mélibée. Que dis-tu, mère? que disait cette fille? CÉLESTINE. Je ne l'ai pas entendue; mais qu'elle dise ce qu'elle voudra. Sachez qu'il n'y a pas dans les grandes cures de chose plus désagréable aux chirurgiens zélés que les cœurs faibles; leurs soupirs, leurs douloureuses paroles, leurs mouvements de sensibilité donnent de la crainte au malade, lui ôtent la confiance en sa guérison, ennuient et troublent le médecin ; le trouble fait hésiter la main, et l'aiguille va sans ordre. Il résulte évidemment de ce que je vous dis qu'il est fort nécessaire pour votre salut qu'il n'y ait personne devant nous; ainsi vous devez lui ordonner de sortir; toi, ma fille Lucrèce, pardonne-moi.