ACTE DIX-HUITIÈME. 2 I
pour oreiller; et lors même que je voudrais offrir une collation, je n'ai rien à mettre en gage que cette cape déchirée que j'ai sur les épaules.
Élicie. En vérité, ce qu'il dit me fait grand plaisir : il t'obéit comme un saint, il te parle comme un ange, il se rend à toute raison; que lui demandes-tu de plus? Sur ma vie, parle-lui, laisse là ta colère, puisqu'il s'offre à toi de si bon gré.
Centurion. Je m'offre, tu dis, madame? Je te jure par le saint martyrologe, depuis A jusqu'à Z (le bras me tremble de ce que je veux faire pour elle), que je pense sans cesse à la rendre contente, et jamais je n'y parviens . La nuit dernière je rêvais que je joutais dans un défi pour son service contre quatre hommes qu'elle connaît bien et que j'en tuais un; les autres s'enfuirent; celui qui s'en alla en meilleur état laissa son bras gauche à mes pieds. Or je ferai bien mieux de jour et éveillé, quand je trouverai quelqu'un sur ses talons.
Areusa. Puisque je te tiens ici, nous voilà à bonne occasion ; je te pardonne, à la condition que tu me vengeras d'un cavalier nommé Calixte, qui nous a offensées, moi et ma cousine.
Centurion. Oh! je ne veux pas de condition; dismoi tout de suite s'il est confessé.
Areusa. Ne t'inquiète pas de son âme.
Centurion. Puisqu'il en est ainsi, envoyons-le dîner en enfer sans confession.
Areusa. Écoute, ne m'interromps pas, tu l'expédieras cette nuit.
Centurion. Ne m'en dis pas davantage, j'ai ce qu'il me faut; je sais toute l'histoire de ses amours, ceux qui sont morts à cause de lui et ce qui vous concernait là-dedans; je sais où il va, à quelle heure et avec qui. Mais, dis-moi, combien sont ceux qui l'accompagnent?
Areusa. Deux serviteurs.
2l6 LA CELESTINE.
Centurion. C'est une petite proie, mon épée trouvera là peu de pâture. Elle aura plus gras cette nuit dans une partie qui est concertée.
Areusa. Ce que tu en fais, c'est pour t'excuser; à d'autres chiens pareil os 122; ces détours ne valent rien avec moi : je veux voir si dire et faire mangent chez toi à la même table.
Centurion. Si mon épée disait ce qu'elle fait, le temps lui manquerait pour parler. Qui peuple le plus les cimetières, si ce n'est elle? Qui enrichit les chirurgiens de la contrée? Qui donne sans cesse de la besogne aux armuriers ? Qui brise la cotte de mailles la plus fine? Qui se joue des boucliers de Barcelone? Qui coupe en morceaux les morions de Calatayud, si ce n'est elle? Elle fend les casques d'Almazan comme s'ils étaient des melons. Il y a vingt ans qu'elle me nourrit; grâce à elle, je suis redouté des hommes et chéri des femmes, sinon de toi. C'est à cause d'elle qu'on donna à mon aïeul le nom de Centurion, qu'on appela mon père Centurion et que je me nomme Centurion.
Élicie. Mais que fit à tout cela cette épée pour qu'on donnât ce nom à ton aïeul? Dis-moi, fut-il, par hasard, à cause d'elle, capitaine de cent hommes ?
Centurion. Non, mais il fut le soutien de cent femmes.
Areusa. Peu nous importe le lignage et les vieux exploits; si tu veux faire ce que je te dis, décide-toi sans détour, car nous voulons nous en aller.
Centurion. Je désire la nuit plus impatiemment pour te satisfaire que tu ne l'attends pour te voir vengée. Afin que tout se fasse mieux à ta volonté, choisis quel genre de supplice tu veux que je lui inflige ; je te montrerai ici un répertoire qui contient sept cent soixante-dix espèces de mort; tu verras laquelle te plaît le plus.
Élicie. Areusa, par amour pour moi, ne mets pas