‹ La CélestineChapitre 61 sur 179 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

pensées me plaisent, nous ne pouvons nous tromper. Mais il faut, mon fils, que tout bon procureur se crée des affaires, des raisons imaginaires, des actes sophistiques; il faut qu'il aille maintes fois au tribunal, dût-il y être mal reçu du juge, afin que ceux qui le verront ne puissent pas dire qu'il gagne ses honoraires en s'amusant ; de la sorte chacun lui confiera son procès; de même que chacun confiera ses amours à Gélestine.

Sempronio. Fais comme tu voudras! ce ne sera pas la première affaire dont tu te seras chargée.

Célestine. La première, ami ? Grâce à Dieu, parmi les vierges de notre ville qui ont ouvert boutique, il en est bien peu dont je n'aie fait le courtage des premières œuvres. La jeune fille qui naît est à l'instant même inscrite sur mon registre, car je tiens à savoir combien il m'en échappe. Que pensais-tu donc, Sempronio? Puis-je me nourrir de l'air du temps? Ai-je fait quelque héritage? Ai-je une autre maison ou une autre \igne? Me connais-tu d'autre revenu que le métier que je fais? Qui me donne à boire et à manger? Qui m'habille et me chausse? Je suis née dans cette ville, j'y ai été élevée, j'y ai vécu honorablement, tout le monde le sait. Je n'y suis certes pas inconnue; quiconque ignore mon nom ou ma demeure, tu peux le tenir pour étranger.

Sempronio. Dis-moi, mère, que s'est-il passé entre toi et mon camarade Parmeno, quand je suis monté avec Calixte pour chercher de l'argent?

Célestine. Je lui ai dit le commencement et la fin *3, je lui ai fait comprendre qu'il gagnerait plus avec nous, qu'avec les flatteries qu'il dit à son maître; qu'il vivrait toujours pauvre et honteux s'il ne changeait pas de manière d'agir; qu'il avait tort de faire le saint avec une vieille chienne comme moi; je lui rappelai ce qu'était sa mère, afin qu'il ne méprisât pas mon métier et qu'il sût, lorsqu'il voudrait dire du mal de moi, que ce serait aussi bien à elle qu'il s'attaquerait.

Sempronio. Il y a donc bien longtemps que tu le connais, mère? 4

Celestine. Voici Celestine qui l'a vu naître, qui l'a aide a venir au monde; sa mère et moi, nous étions comme chair et ongles. J'appris d'elle le meilleur de mon métier, nous vivions ensemble, nous dormions ensemble, ensemble nous prenions nos ébats, nos plaisirs, nos décisions et nos résolutions. Dans la maison et Hors de la maison nous étions comme deux sœurs je n'ai pas gagné un blanc « qu'elle n'en ait eu la moitié; je serais moins malheureuse si la fortune eût voulu me la conserver. O mort! ô mort! Quelles douces compagnies tu nous enlèves ! Combien de gens tes disgracieuses visites rendent inconsolables ! Pour une victime que tu entraînes quand son temps est venu, il en est mille que tu renverses avant l'heure ! Si elle vivait, je ne serais pas ainsi seule et sans compagne. Que la terre lui soit légère ! c'était une amie fidèle et dévouée. Jamais, elle présente, je ne fis la plus petite chose qu'elle n'y mît la main. Si j'apportais le pain, elle apportait la viande; si je dressais la table, elle mettait la nappe; elle n'était ni folle, ni fantasque, ni présomptueuse comme les femmes d'aujourd'hui. Sur mon âme, elle pouvait aller visage découvert jusqu'au bout de la ville, sa cruche à la main, sans que sur son chemin on lui dît autre chose que : « Dame Claudine.» Quand je la croyais bien loin, elle était de retour. Aucune femme mieux qu'elle ne se connaissait en vin ou en toute autre marchandise. Partout on la conviait, tant elle était aimée, et jamais elle ne revenait sans avoir goûté huit ou dix bonnes choses et sans rapporter une mesure de vin dans sa cruche et une autre dans le corps. On lui confiait ainsi deux ou trois arrobes ** à la fois aussi facilement que si elle eût laissé en gage une tasse d'argent. Sa parole valait de l'or dans toutes les tavernes; si nous allions dans la rue, quand nous avions soif, nous entrions dans le premier cabaret, et à l'instant elle faisait tirer une demi-mesure pour nous mouiller la bouche; jamais, sur ma parole, on ne lui retint son bonnet en gage

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