ACTE TROISIÈME
même. Mélibée est leur fille unique; s'ils la perdent, ils perdent tout leur bien; je tremble en y pensant. Tu vas pour tondre, prends garde de revenir plumée 46.
Célestine. Plumée, mon fils ?
Sempronio. Ou emplumée *?, mère, ce qui est pis.
Célestine. Au diable ! je n'ai pas besoin de toi pour compagnon; as-tu envie d'apprendre son métiers Célestine? Quand tu es né, je mangeais déjà le pain avec sa croûte. Tu serais un bien mauvais capitaine d'armes, avec tes craintes et tes inquiétudes 48.
Sempronio. Ne t'étonne pas de mes craintes, mèrer il est dans la nature de l'homme de redouter une mauvaise issue pour ce qu'il désire beaucoup, et c'est surtout dans un cas comme celui-ci que je crains ta peine et la mienne. Je souhaite que nous profitions, je voudrais voir cette affaire arriver à bonne fin, non pour que mon maître fût hors d'inquiétude ; mais pour que je fusse, moi, hors de misère. Aussi , avec mon peu d'expérience, je vois plus d'inconvénients que toi, qui es maîtresse passée en semblable matière.
Élicie. Sempronio! Je vais me signer, je vais faire une raie dans l'eau. Qu'y a-t-il donc de nouveau? venir ici deux fois aujourd'hui .
Célestine. Tais-toi, sotte; laisse-le, nous avons choses plus importantes à penser. Dis-moi, la chambre est-elle vide? Est-elle partie cette jeune fille qui attendait le prêtre?
Élicie. Il en est venu après elle une autre, qui est aussi partie.
Célestine. Non pas sans rien faire ?
Élicie. Non, certes, Dieu ne Paurait pas voulu; elle est \enue tard; mais celui que Dieu aide est plus avancé que celui qui se lève matin.
Célestine. Monte vite au grenier au-dessus de la galerie et descends cette fiole d'huile de serpent, que tu trouveras attachée avec ce morceau de corde que
j'apportai de la campagne l'autre nuit, quand il pleuvait et faisait si obscur. Ouvre le coffre au linge, et à ta main droite tu trouveras un papier écrit avec du sang de chauve-souris, sous cette aile de dragon dont nous avons arraché les griffes hier. Prends garde de renverser l'eau de mai qu'on m'a donnée à faire*
Élicie. Mère, ce papier n'est pas où tu dis; tu n sais jamais où tu serres tout cela.
Célestine. Au nom de Dieu et de ma vieillesse, Elicie, ne me gronde pas et ne me maltraite pas ainsi ; ne t'impatiente pas et ne fais pas la fière; Sempronio est là, et il aime mieux m'avoir pour conseillère que toi pour amoureuse, bien que tu l'aimes beaucoup. Entre dans la chambre aux ongents, tu le trouveras dans cette peau de chat noir où je t'ai fait mettre les yeux de la louve. Descends aussi le sang du bouc et un peu de la barbe que tu lui as coupée.
Élicie. Tiens, mère, voilà tout. Je remonte; Sempronio, viens avec moi.
Célestine. Je te conjure, triste Pluton, seigneur des infernales profondeurs, empereur de la cour damnée, orgueilleux capitaine des anges déchus, maître des flammes sulfuriques qui s'échappent des gouffres de l'Etna, gouverneur et inspecteur des tourments, bourreau des âmes pécheresses, directeur des trois Furies, Tisiphone, Mégère et Alecto, administrateur de toutes les noirceurs du royaume du Styx, des lagunes infernales et de Tinextricabie Chaos, chef des Harpies ailées et de toute la compagnie des Hydres hideuses et effroyables; moi, Célestine, ta cliente la plus connue, je te conjure par la vertu et la force de ces lettres vermeilles, par le sang de cet oiseau nocturne avec lequel elles sont tracées, par la gravité des mots et des signes écrits sur ce papier, par. le venin de vipère qui compose cette huile et dont ce fil est enduit, viens sans retard, obéis à ma volonté, enveloppe-toi de ce fil, ne t'en sépare pas un moment, jusqu'à ce que Mélibée Tacheté lorsque l'occasion sera favorable. Qu'elle soit