L'ETRANGERE
Comédie en un acte.
8 octobre 1804.
La donnée de cette pièce, avec quelque ménagement que l'auteur l'ait traitée nous paraît présenter un inconvénient grave.
Nous croyons mauvais de mettre sous les yeux du public ce dévergondage d'imagination des femmes du monde, et du plus haut monde, qui, sans autre mobile qu'une curiosité malsaine, se donnent ainsi pendant une heure le plaisir et la honte de la vie de courtisane.
La princesse russe IsmaïlofF, représentée comme appartenant à la plus haute aristocratie étrangère, la marquise de Cambry, représentant
1 Représentée sOus ce titre ; les Curieuses.
le monde parisien, amenées chez une Nina Castrucci, la première, par un hasard dont elle se réjouit et dont elle profite ; la seconde, par la fantaisie d'un amant qui satisfait ainsi un des caprices de sa maîtresse, nous semblent, dans leur ardeur joyeuse à jouer à la drôlesse, d'un enseignement aussi dangereux, plus démoralisant peut-être que la mise en scène des filles elles-mêmes.
Si nous entrons dans les développements de la pièce, nous ne pouvons pas ne point signaler la position si nettement avouée de M""* deCambry, vis-à-vis du vicomte Alexandre. Quant au dénouement nous trouvons profondément immoral et blessant de voir la princesse IsmaïlofF recevant son mari dans la chambre à coucher et aux lieu et place de la Castrucci, et trouvant ainsi moyen de compléter légalement son équipée et de satisfaire tout à fait sa curiosité.
En résumé, la commission pense que V Etrangère, qui aurait le double sort d'attaquer la
SOLS NAl'dKKuN 111. 253
morale publique et de froisser les susceptilitcs (le lu haute société parisienne et étrangère, ne saurait être admise au théâtre, et qu'elle ne peut qu'en proposer l'interdiction.
Théâtre du Chàtelet
BONAPARTE OU LES FliEMlÈRES PAGES d'une grande histoire
Notejjou?' le Ministre.
18 oclubre I8l)'i.
La pièce ci-jointe intitulée: Bonaparte ou les premières pages d'une grande Jiistoire, fut représentée pour la première fois le ^2 janvier 1850, avec un éclatant succès.
Le directeur du théâtre impérial du Chàtelet se propose de la reprendre aujourd'hui.
254 LA CENSLKt
La censure iTayant été rétablie qu'en juillet 1850, postérieusement à la représentation de cet ouvrage, la brochure a été soumise à la commission d'examen et plusieurs questions délicates, notamment une question de principe, lui paraissent devoir appeler l'attention de Son Excellence. En 1850, ce drame répondait merveilleusement aux aspirations de Tépoque; déjà le second Empire apparais&ait à t horizon, soutenu par la glorieuse popularité du premier y et le peuple accueillait avec enthousiasme tout ce qui se rattachait aux dicerses phases de la grande époque impériale.
Aujourd'hui que l'Empire existe dans toute sa puissance, et que la dynastie napoléonienne est solidement assurée sur le trône de France, on se demande s'il est utile, convenable et respectueux de montrer au peuple son illustre chef sous les traits d'un comédien luttant contre la misère d'abord, contre la malveillance ensuite, et triomphant enfin, il est vrai, h force de gé-
sous NAPOLEON III.
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nie de ses emuieiiiis personnels et des ennemis de la France.
Cette observation, dont on ne peut méconnaitre la valeur, et que les meilleurs sentiments inspirent, est combattue par des considérations non moins sérieuses que je demande à Son Excellence la permission de lui exposer.
La popularité est une des forces de f Empire; faut-il la sacrifier à la grandeur? Faut-il reléguer le prem ier Empereur dans les nuages de sa gloire et le p)lacer siliaut qu on le voie moins?
L'Empereur est si grand que rien ne peut le diminuer ; ce qui abaisserait les autres ne l atteint pas; il s' élève au contraire en touchant la terre.
Je n'en conclus pas qu'il soit désirable que des drames sur l'Empire et l'Empereur, se jouent sur tous les théâtres de Taris. Loin de là ! j'y verrais un grand danger et un grand inconvénient.
Soutenus par un certain sentiment d opposi-
tion, les pièces de ce genre ont beaucoup réussi de 1830 en 1850. Le même sentiment pourrait aujourd'hui leur nuire, et rien ne serait plus mauvais que de voir leur faveur contestée.
Un ouvrage nouveau dans lequel l'Empereur Napoléon P aurait un grand rôle et qui devrait être donné partout ailleurs qu'au théâtre du Châtelet (ancien Cirque), me causerait quelque inquiétude. Je suis moins effrayé de la reprise d'un drame ancien, joué plus de deux cents fois il y a quatorze ans, et qui reparaîtrait sur la scène spécialement consacrée à la représentation des pièces militaires en général, et en particulier à la représentation des grandes victoires impériales.
Ma vraie crainte est que la pièce, par cela seul qu elle a vieilli, réusisse moins aujourd'hui qu'en 1850 et qu'on ne veuille attribuer ce résultat à une autre cause.
Le directeur, M. Houstein, fort habile et très dévoué, croit pouvoir garantir un grand succès.
sous NAPOLÉON III. 257
Dans aucun cas, cette pièce ne pouvait être représentée sans des changements de détail que la censure eût demandés en 1850 même, si elle eût existé, et qu'elle demanderait aujourd'hui à plus forte raison. Certaines inconvenances seraient enlevées, les questions religieuses seraient supprimées; le futur Empereur aurait moins à lutter contre les difficultés de la vie matérielle que contre les embarras d'une carrière destinée à devenir glorieuse, etc.,etc'.
Peut-être aussi conviendrait-il, ainsi qu'on le propose, au surplus, que la pièce fut seulement intitulée les Premières Pages d'une grande Histoire.
Mais, avant tout, la question de principe doit être résolue et j'ai l'honneur de prendre, à cet effet, les ordres de Son Excellence.
Le surintendant général des théâtres, Bacciocchi.
1 Le cardinal Mattei devenait le marquis Mattei ; où il y avait la République^ on mettait la France,
S. M. tEtnpereur décide le 19 octobre 1865, que la représentation de la jJiéce sera autorisée.
Maréchal Vaillant.
Théâtre Lyrique Impérial