Ibid., jHop. .\LII à XLIV
jets qu'ils encadrent doivent, au contraire, être variés. De cette façon la répétition des parties similaires est rendue ])lus agréable par la présence des parties dissemblables ; et le grand })rincipe du Beau dans la décoration — l’introduction de la Variété dans l’Unité — se trouve sauvegardé.
Parfois même la symétrie de la forme dispense de la symétrie du décor. M. Bracquemond l’a démontré dans ce très curieux et très ingénieux service qu’il composa jadis pour M. Rousseau. Un poisson, un crustacé, une poule, un dindon, un canard, jetés au hasard sur une assiette, forment la masse principale, ([ui se trouve balancée par d’autres figures plus petites, insectes ou fleurons. Et l’apparence symétrique de ce désordre voulu suffit à contenter le regard, et à établir dans la composition un équilibre qui satisfait à la fois l’esprit et les yeux.
La variété du décor peut encore être obtenue non seulement par l’alternance des formes, mais par celle des couleurs. Nulle part ces dernières ne jouent un rôle plus important que dans la céramique, et nulle part les lois qui régissent leur contraste simultané ne trouvent une application plus brillante. Le grand talent du peintre céramiste n’est pas, en elfet, de chercher des harmonies dans l’emploi des couleurs déteintes ou volontairement pâlies, mais, au contraire, de rester harmonieux en faisant usage de tons fiers et de nuances éclatantes.
^ Ainsi que le remarque fort bien Cbevreul dans son admirable livre, (( l’œil a un plaisir incontestable avoir des couleurs, abstraction faite de tout dessin «, et ce plaisir est sensiblement plus vif lorsque le coloris est chargé que lorsqu’il est d’une vérité absolue. Ce goût de l’œil pour l’exagération de la « cause excitante » est analogue au penchant qui nous porte vers les aliments et les boissons d’une saveur particulièrement prononcée. C’est ce qui explique comment « beaucoup de personnes qui éprouvent du plai-
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sir à voir les modifications de la lumière colorée, chargée, qu’un tableau leur présente, n’éprouveraient pas le même plaisir de la vue du modèle, parce que les modifications correspondantes à celles qui sont imitées en charge ne sont pas assez prononcées dans la nature pour être sensibles h ))
Ce qui est vrai pour la peinture l’est a fortiori pour la céramique, à ce point que les malfaçons, les imperfections, les défauts eux-mêmes, s’ils ollrent un charme pour les 3'eux, peuvent se transformer en qualités particulières; si bien qu’on dépense par la suite beaucoup de patience , d’ingéniosité, de temps et d’argent, à reproduire ce qui, dans le principe, était considéré comme un vice rédhibitoire. Tels sont les craquelés et les flambés, aujourd’hui si fort appréciés des amateurs.
Nous avons expliqué dans la première partie de ce volume que lorsque la glaçure et la pâte d’une pièce céramique ne sont pas dilatables et contractiles au même degré, la couverte se fendille et se couvre de tressaillures. Ce sont ces tressaillures qui produisent le craquelé et qui, de simple accident de cuisson, ont été promues au grade de qualité séduisante, si bien qu’on s’est appliqué à varier la maille de ces craquelures, à en produire à volonté de grandes, de moyennes, de fines, et que les plus petites ont même reçu un nom spécial, celui de truité, à cause de la vague ressemblance qu’elles offrent avec les écailles de la truile.
Pour les flambés ou jlammés, il en a été de même. Si la haute tern[)érature qui est nécessaire pour transformer l’oxyde de cuivre en ce rouge profond (pie l’on nomme rouge-haricot ou foie de mulet, est brusqiiement inlerrompue par un courant d’air, l’oxyde se décolore par places. 11 présente d(ïs coulées (pii, passant du rouge au violet et du violet au bleu tuiapioise, diapreut les surfaces du vas('. Eh bien! cet insuccès s’(îst transformé, lui aussi, en décor
1. Chevreul, De taloidu contraste simullané des couleurs, 17'ii ct31i.
recherché. La mode s’est mise de la partie. Des céramistes d’une rare valeur ont dépensé en un nombre incalculable d’essais, des prodiges d’observation et de savoir, pour obtenir scientifiquement ce défaut curieux qui, dans le principe, eût fait rejeter la pièce.
On voit, après cela, de quelle importance est la décoration en céramique et combien son rôle est considérable. On voit aussi combien l’ornementation des vases est chose délicate et compliquée. Comme dans les autres Arts de l’ameuhlement elle est soumise à des lois fondamentales; elle obéit à des règles précises dictées par le bon sens, consacrées par l’expérience , approuvées par le goût. Mais l’application de ces lois et de ces règles peut varier à l’infini, car plus qu’aucune autre, ne craignons pas de le redire, la céramique demeure, par suite de sa fragilité, assujettie aux variations de la mode et aux caprices de la fantaisie.
Après nous être longuement étendu sur les règles qui gouvernent la conception des vases et des autres pièces de pure décoration, il nous faut dire quelques mots des objets d'un usage courant, de ces mille et un ustensiles qui couvrent nos tables, meublent nos toilettes, parent nos buffets et constituent ce qu'on appelle d’une façon générale « la céramique de service ».
Rien, au point de vue de l'enseignement de l'art, n'est plus important que la correction de la forme et la pureté de la décoration de ce genre de poteries, non seulement parce qu’il est foncièrement pénible d'avoir tous les jours et à toute heure entre les mains et sous les yeux, des objets mal conçus, disgracieux ou dont l'exécution est défectueuse, mais encore parce que ces objets jouent dans notre existence sociale un rôle essentiellement initiateur. La céramique, en effet, pénètre partout. Il n'est intérieur si pauvre, foyer si dénué de confort, où elle ne trouve sa place. Dès lors c'est à elle qu'il appartient de commencer à former l'œil et le goût du grand, du très grand public, car la contemplation journalière d une assiette bien décorée, d une soupière élégante, fait naître le besoin d’avoir sur la même table un verre gracieux, une fourchette et un couteau bien {iroporiionnés. Puis, une fois que la nécessité de cette liarmonie est implantée dans l esprit, le reste suit sans ]>eine. On exigera que la table portant le couvert soit bien équilibrée, que la chaise soit commode et d'un bon dessin, que le ])uffet présente des proportions heureuses. Ce sont ces infiniment petits qui forment le sens artistique d'un peuple; et quand on songe que la siqiériorité d’une nation
dans le domaine des Beaux-Arts dépend le plus souvent d'un certain sentiment des proportions, d’une acuité particulière de jugement, on reconnaît bien vite de quelle conséquence sont ces mille détails insignifiants en apparence.
Mais si rien n’est plus inqiortant que de donner à la céramique d’usage cette correction de formes, rien, par contre, n’est plus diflicile. Autant l’artiste reste indépendant et libre, quand il s’agit de créer des œuvres de pure décoration, autant il se trouve lié par des besoins spéciaux, enchaîné par l’habitude et les traditions, asservi par les convenances, dès qu’il s’attaque à des ustensiles de service journalier. Ici les formes ne sont plus, ne peuvent plus être le produit d’une ingéniosité féconde, simplement guidée par des règles générales ou de calculs heureux, secondés par une aimable fantaisie. L’adaptation de chacune d’elles est le plus souvent la résultante d’une longue suite d’expériences réalisées par un certain nombre de générations successives, et l’on pourrait citer tel gall)e qui n’a été adopté d’une façon définitive, qu’après un demi-siècle d’essais et de tâtonnements.
Pour ne citer que quelques exemples, constatons qu’il a fallu près de cinquante ans pour qu’on se convainquît que le café, demandant à être pris brûlant, devait être servi dans une tasse haute et relativement étroite, et pour reconnaître que le thé développe davantage son arôme dans une tasse évasée. Voilà donc un double principe aujourd’hui universellement admis et qui régit les proportions et le galbe de deux vases d’un usage général. Si de la tasse à thé et de la tasse à café nous passons à la cafetière et à la théière, nous trouverons des différences identiques. La première reçoit la boisson passée, c’est-à-dire faite, prête à être servie; la seconde, au contraire, la laisse infuser. Par conséquent, ces deux récipients doivent forcément revêtir une forme essentiellement différente et combinée chacune d’après le genre d’utilité auquel il lui faut se plier.
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Bien mieux, un détail de confort, en apj'yarence étranger, en tout cas très lointain, décide de la forme d'un vase. Tant que les appartements ont été mal clos et mal cliautfés, on a été obligé de servir la soupe dans des écuelles profondes, de peur qu’elle ne se refroidît trop vite. Dès que l’on a pu prendre ses repas dans des pièces garanties du froid, on a remplacé l’écuelle par l'assiette creuse, qui, au contraire, facilite le refroidissement du potage.
Ce que nous disons des vases destinés à servir ou à boire le thé ou le café, des écuelles et des assiettes à potage, s’applique avec autant de raison à tous les autres ustensiles d’usage courant. Les brocs à boire ne peuvent être semblables dans les provinces à cidre et dans les régions à vin, et quant aux pots à l’eau et aux cuvettes, leurs formes et leurs dimensions sont réglées par des habitudes de propreté, variables d’une génération à l’autre, de pays à pays, et dont il est impossible au céramiste de ne pas tenir compte.
Enfin, dans leur course à travers les siècles, chacun de ces ustensiles s’est accommodé non seulement à la satisfaction de besoins précis, mais encore s’est plié aux goûts particuliers, s’est conformé aux traditions, au sentiment, au caractère de ceux qu’il prétendait servir. De là ces formes particulières qu’on rencontre couramment dans certaines provinces et qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. C’est cette localisation extrêmement curieuse de divers types que Brongniart constate dans son Traité des arts céramiques : « Ainsi, en prenant pour exemples non les formes recherchées et exceptionnelles, mais les formes populaires, on remarquera c{ue les tasses à thé, les tasses à café au lait que nous nommons génieuæ, les soupières, les pots à l’eau, les cruches, etc., sont, même actuellement dans ce siècle de transition et de versatilité, généralement différents en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne, en France, et que, malgré notre manie d’imitation des Anglais,
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malgré l’empire si puissant que la mode exerce sur nous, malgré notre légèreté, et enfin, il faut le dire, malgré notre défaut de caractère en ce genre, ces imitations ne s’étendent pas aux formes populaires, qui y résistent par un repoussement irréfléchi et même trop souvent nuisible aux réelles améliorations. «
On voit tout de suite avec quelles difficultés d’un genre tout spécial un dessinateur se trouve aux prises, quand il s'agit de modifier, même pour l’améliorer, le galbe d’un de ces vases d’usage journalier ; et c’est ce qui explique aussi comment nombre de tentatives excessivement ingénieuses ont avorté, comment tant de soupières, de tasses, de compotiers, de brocs qui semblaient, au premier abord, intéressants par leur forme innovée, surprenante, inattendue, ont si promptement disparu de la circulation, balayés par un brusque retour de modèles anciens, consacrés par un ou plusieurs siècles d’usage.
Est-ce à dire qu’on ne puisse en ce genre rien créer de nouveau? Ce serait aller trop loin. Ce serait méconnaître à la fois les progrès de l’esprit humain, l’haliileté et l'ingéniosité de nos artistes, en même temps que les transformalions incessantes qui se produisent dans nos besoins. Ceuxcd, en effet, se modifient d'une façon constante, et la grande liabileté de l’artiste est d’être à l’aflut de ces modifications, de les pressentir en quelque sorte, d’en saisir l’esprit et la |)ortée, pour trouver à cliacuue d'elles, au moment où elle se ])roduit, la formule qui doit la satisfaire.
On est convenu d’enseiguer dans nos écoles d'art industriel et dans les livres, que l'élrnh; et l’imilalioii de la Nature couslituent le gi‘and réservoir où l'i'sprit puise ses inspiralious nouvidles. D’une façon générale, riim n (‘sl plus jiisl(‘. f^a Nalure, élermdhuiKMil jmiue, est iidiiiiimml vai'iéi;, et s(“s exinuples sont la meilhmri' h'çou ((ii’oii puiss(‘ soidiaiter. Mais ipiand, dans hvs arts d(i raim'uhlemeiil , ou
recommande de s'inspirer de la Nature, il faut l’entendre comme du travail des al)eilles dont parle Montaigne, « cpii pillottent les Heurs » et en font ensuite un miel « qui n’est nitliyn, ni marjolaine, mais qui est tout leur » ; c’està-dire qu’il faut se garder non seulement de toute copie servile, mais de toute imitation rigoureuse. « Si l’art n’était autre chose qu’une simple copie de la Nature, a écrit M. Charles Blanc, il serait le plus souvent une tentative inutile, un pléonasme. « C’est surtout dans l’art décoratif que cette vérité apparaît, et j’ajouterai : c’est surtout quand il s’agit d’établir une chose aussi compliquée que la forme et la décoration d’un vase d’usage courant. Assurément si la Nature avait pris soin de créer des soupières, des aiguières, des flacons et des tasses, nous n’aurions vraisemblablement rien de mieux à faire que de nous en tenir aux modèles qu’elle se serait chargée elle-même de placer sous nos yeux. Mais la Nature n’a jamais eu cette prévenance, et quand nous voulons lui emprunter de force ce qu’elle s’est bien gardée de nous livrer, nous en sommes réduits à chercher parmi ses productions une plante, une feuille, un coquillage qui se rapprochent plus ou moins exactement de la forme commandée par l’emploi, adoptée par l’usage, et de les plier à des exigences que la Nature n’avait eu garde de prévoir.
Ces compromis, pour ne pas devenir choquants, demandent à être conçus et exécutés avec une adresse singulière. Au siècle dernier, à Bruxelles, des céramistes ingénieux transformèrent les choux en soupière, les ]:>oules et les canards en plats à ragoût, et l’amusante silhouette de ces faïences fortement colorées égaya les tables de nos ancêtres (voir lîg. 76). De nos jours on a fait des raviers ayant l’apparence de feuilles, des tirelires en forme de poires ou de pommes, etc. Mais qui ne sent combien le champ de ces adaptations est limité ?
Ce n’est point tout, en effet, que la forme d’une fleur,
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d'une plante, offre quelques analogies avec le galbe d’une tasse ou d’un sucrier ; il faut encore qu’il n’y ait pas incompatibilité entre la nature de cette plante, de cette fleur, et l’usage de ce vase; et l’on doit bien reconnaître que c’est commettre une absurdité, que d’enfermer du sucre cassé dans la corolle d’un cactus ou d’une anémone, ou de faire juillir le goulot d’une cafetière du corps d’un artichaut.
Fig. 76. — Plat couvert en forme de canard. (Faïence de Bruxelles.)
Ces déguisements, qu’on croit ingénieux, ne servent qu’à mieux faire sentir la jtanvrelé de notre imagination, et notre' absence de pouvoir créateur est mise en évidence par l’oubli même de la logiepie. Au lieu d’asseoir d'alxtrd en un dessin précis et bien éepiilibré la forme' ralionuclle, ceemmaueléeî |)ar l’iisage', ele; la [tarer ensuite' aussi élégammeiil ([ii’il netus e*st petssiitle', netus accetmiueuleuis, au cetulraire, celte forme à la ressemblance d’un etbjeR epii, h' plus ordiuairement, n’a aucun ra[)[)orl, aucun [tetint ele' cetnlact soil
avec la nature, soit avec la destination de notre vase. Si Lien que son galbe, au lieu de découler d’obligations impérieuses , prend naissance dans un rapprochement souvent inattendu, dans une analogie contestable, dans une ressemblance vague et mal contrôlée.
Gardons-nous donc de méconnaître le rôle inspirateur de la Nature ; essayons de nous assimiler ses fécondes
Fig. 77. — Cafetière en forme d’artichaut.
leçons, mais évitons de devenir copistes inintelligents. Décomposons les modèles qui s’offrent à nos yeux ; tirons-en l’esprit; extrayons-en la substance; sti/lisons-les, pour em- ])loyer un mot plus moderne; plions-les à nos besoins, mais gardons-nous de vouloir adapter nos besoins à leurs formes. Et pour que notre œuvre reste originale, tâchons qu’elle soit la traduction, non pas d’un calque trop strictement tracé, mais d’une impression ressentie.
En outre, n’oublions jamais que chaque forme, surtout quand elle est imposée par l’usage, a sa raison d’être en
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elle-même et ne demande pas à être expliquée. Ne tombons [)as dans cette erreur qui fut si fatale aux artistes éminents auxquels nous devons ce qu’on est convenu d'appeler le style Louis XVI et le st}de Empire. Ne croyons pas que, pour paraître élégants, les pieds d'une table doivent être déguisés en torches ou en carquois, les lits en bateaux, les bras de fauteuil en col de cygne, et qu’une pendule, })Our nous dire l’heure, a besoin d’être transformée en sujet.
Le devoir essentiel d'un sucrier, d’un saladier, d’une soupière, c’est d’être, avant tout, une soupière, un sucriei' ou un saladier. C’est pourquoi, dans la céramique d’usage, la première de toutes les conditions à observer, c’est la rommodité. Sans elle il n'est pas d’agrément, alors même <{u'on essayerait de faire oublier rincommodité ou le défaut de convenance par une exagération de parure.
plois auxquels elle se prête 3