DE L’INFLUENCE DU FROID SUR LA MORTALITÉ A DIFFÉRENTS AGES
Ces faits établis, occupons-nous des conséquences qui en dérivent: lorsque la faculté de développer de la chaleur n’est pas la même, la vitalité sera différente. D’abord, les rapports avec la température extérieure changeront nécessairement. Le besoin de chaleur et la faculté de supporter le froid ne sauraient être les mêmes là où le foyer intérieur n’a pas la même activité. C’est un des rapports les plus intéressants à connaître; car il n’y a guère d’agent extérieur qui ait plus d’intluence sur la vie que la température de l’air. C’est aussi celui que nous pouvons le plus modifier pour l’approprier à nos besoins; et, dans les circonstances où nous n’en avons pas les moyens, comme lorsque nous sommes exposés à l’air libre, nous avons d’autres ressources qui peuvent y suppléer. Jus-
qu’ici nous n’avons été guidés dans les soins que nous prenons à cet égard qne par l’instinct, ou par ce genre d’observation qui est à la portée de tout le monde. Mais il faut une connaissance plus intime de nos rapports avec la température extérieure pour bien régler l’usage des moyens propres 5. nous garantir des effets nuisibles de la chaleur et du froid.
Voyons d’abord comment ces relations varient suivant les modifications dépendantes de l’âge, que nous avons exposées dans le chapitre précédent.
L’instinct porte les mères à tenir leurs enfants chaudement. Des philosophes, par des raisonnements plus ou moins spécieux, les ont engagées, à différentes époques et dans divers pays, à s’écarter de ce principe, en leur persuadant que le froid lextérieur fortifierait la constitution des enfants, comme il fait celle des adultes. Nous examinerons cette question par la voie de l’expérience, pour nous régler d’après l’observation de la nature, et non d’après les opinions variables des hommes.
Commençons par les jeunes animaux à sang chaud qui produisent le moins de chaleur: les mammifères qui naissent les yeux fermés, et les oiseaux qui éclosent sans plumes.
Ils sont la plupart du temps soustraits à l’action de la température extérieure, réchauffés dans leur nid par leur contact mutuel, et surtout par leur mère. Exposés à l’air au printemps et en été, ils n’excéderaient la température de l’air que (l’un ou
deux degrés dans les premiers temps de la vie. Ils n’ont donc, pour ainsi dire, pas de température propre. Mais celle qu’ils ont habituellement dans les circonstances que je viens (^indiquer diffère peu de celle ide leurs parents. Ils en ont une par le fait, et à peu près aussi élevée que celle des adultes, quoiqu’elle soit presque entièrement artificielle. Ce fait rend très présumable que cette chaleur est nécessaire pour l’entretien de leur vie; mais ce n’est pas une preuve suffisante: l’application de la chaleur pourrait servir à leur développement plus rapide ou à d’autres usages, sans être indispensable à, leur conservation.
Puisqu’ils produisent peu de chaleur, ne vivraient-ils pas avec une température à peine supérieure à celle de l’air, comme font les reptiles et les poissons? Nous ne saurions décider la question par les faits que nous avons rapportés relativement à ces jeunes animaux. Nous savons bien que l’exposition à l’air fait baisser considérablement leur température, mais nous n’avons pas examiné le résultat de ce refroidissement: nous allons nous en occuper.
Le 12 février 1819, un chat nouveau-né éloigné de sa mère, et exposé à l’air dont la température était de 14°, s’étant refroidi, en 9 h., à 18°, était roide, et pouvait à peine faire de légers mouvements.
Le mois suivant, l’air de l’appartement étant à 10°, j’y exposai deux petits chats âgés d’un
jour, et qui avaient 37°. Au bout de 2 h. 25 ni. la température de l’un était descendue à, 17°, celle de l’autre à 18°; ils étaient devenus roides et presque insensibles. ' .
Au mois de janvier de la même année, quatre petits chiens, nés de la veille, avaient 35° à 36”; l’air de l’appartement était à 11°. Le refroidissement qu’ils y subirent, depuis 9 h. du matin jusqu’à 10 h. du soir, fit baisser leur température à 13° et 14°. Ils étaient alors tellement affaiblis, qu’ils étaient presque sans mouvements.
Les symptômes d’affaiblissement et. de souffrance commencent à se manifester peu après leur exposition à l’air, et augmentent à mesure que leur température baisse. Tl en est de même des jeunes oiseaux qui, à leur naissance, produisent le moins de chaleur.
Ils peuvent ainsi mourir de froid par l’exposition à l’air aux degrés de température extérieure que je viens d’indiquer; température qui, bien loin d’être rigoureuse, correspond à peu près à la chaleur moyenne de l’année; mais ils mourraient aussi par le refroidissement à l’air dans les chaleurs du printemps et de l’été.
Quoique l’abaissement soutenu de leur température par l’exposition à l’air leur soit funeste, c’est une chose remarquable combien de temps ils peuvent souffrir un refroidissement considérable. Des chiens et des chats nouveau-nés peuvent vivre deux ou trois jours avec une température de 20°, et mê-
me de 2° ou 3Ü au-dessous. Mais il ne faut pas que l’air extérieur soit trop froid, sans quoi ils seraient bientôt privés de sentiment et de mouvement; et cet état de mort apparente ne tarderait pas à être suivi de la mort réelle.
Lorsqu’ils paraissaient sur le point d’expirer, comme dans les observations que j’ai citées plus haut, je les ranimais facilement, en les réchauffant devant le feu, ou par l’immersion dans -un bain.
Lors même qu’ils sont privés de tout mouvement et qu’ils semblent morts, on les rétablit promptement par les mêmes moyens, pourvu qu’on ne tarde pas à les appliquer.
Xpus voyons, par les faits que je viens de citer, que ce groupe de jeunes animaux supportent un abaissement considérable de leur température sans mourir. Il y a plus; si on me lels laisse pas trop longtemps dans cet état languissant, et qu’on les réchauffe convenablement, ils sont susceptibles d’être refroidis de même à plusieurs reprises. Je m’en suis assuré sur un grand nombre d’individus, parmi les mammifères et les oiseaux.
Ce n’est pas qu’ils subissent ces épreuves sans inconvénient: les phénomènes qu’ils présentent prouvent le contraire; mais ils y survivent pour la plupart, si elles ne sont ni trop répétées ni trop prolongées, sans quoi elles seraient mortelles.
Cette facilité de se rétablir après un grand abaissement de température ne persiste pas au même
degré avec les progrès de l’âge. Je refroidis artificiellement des oiseaux de diverses espèces, telles que des geais, des pies, des loriots, etc., à l’époque où ils étaient à peu près couverts de plumes. Leur température fut réduite chez les uns à 20", chez les autres à 18°. Tl s n’avaient été exposés au froid que pendant peu de temps. Ils étaient alors très faibles, et semblaient près d’expirer: cependant ils ne laissèrent pas de se ranimer aussi promptement et aussi bien en apparence que les oiseaux plus jeunes; mais ce rétablissement ne fut pas de longue durée: la plupart périrent dans l’espace d’un ou deux jours.
L abaissement de température du corps n’est donc pas également nuisible dans les différents âges: il l’est d’autant moins que les animaux sont plus jeunes. Or, il y a ici un autre rapport qu’il est important de saisir: nous voyons que c’est à mesure que la faculté de développer la chaleur s’accroît que la faculté de supporter l’abaissement de la température du corps diminue; et pour nous assurer qu’il Y a une relation intime entre ces deux termes, telle que je viens de l’exposer, comparons de la même manière les adultes de différents groupes de vertébrés: les animaux à sang froid, les mammifères hibernants et les autres animaux à sang chaud. En les disposant de la sorte, ils forment une échelle dans laquelle la chaleur animale va en croissant. Les reptiles et les poissons, qui en occupent les degrés inférieurs, sont précisément, comme tout le
monde sait, ceux qui supportent le mieux l’abaissement, de la température du corps; et les mammifères hibernants, inférieurs pour la chaleur aux autres animaux à, sang chaud, ont sur eux l’avantage de pouvoir vivre avec une réduction de température qui ferait périr ceux-là.
De même j’ai fait voir que les jeunes animaux à sang chaud ont une faculté d’autant plus grande de supporter des abaissements de température, qu’ils produisent moins de chaleur: j’en vais montrer la nécessité.
Quelque soin que les parents prennent de leurs petits, ils ne peuvent pas toujours rester auprès d’eux pour maintenir leur température à un degré élevé, s’ils sont de la tribu qui naissent les yeux fermés ou sans plumes. Aussitôt qu’ils les quittent pour pourvoir à leur subsistance, la température des petits commence à baisser plus ou moins suivant qu’ils se tiennent éloignés ou rapprochés les uns des autres et que leur nid est bien ou mal garni. Leur température s’abaisse donc d’un assez grand nombre de degrés; et si ce refroidissement leur était aussi nuisible qu’à des individus qui produisent plus de chaleur, la plupart périraient. Toutefois, si leur constitution est telle qu’ils peuvent en général subir sans inconvénient grave les abaissements de température qui résultent de l’absence de leurs parents, cette cause ne doit pas laisser d’en faire périr un assez grand nombre.
Quels que soient l’instinct et la- sollicitude des
mères, elles n’ont pas ces facultés & un tel degré de perfection qu’elles puissent mesurer la durée de l’absence au degré de refroidissement que les petits peuvent supporter sans danger. Quand même il en serait ainsi, le temps pendant lequel elles s’absentent, quel que soit leur empressement, est ordinairement déterminé par celui qu’il faut pour se procurer une nourriture suffi sahjte. Elle n’esfc pas toujours facile à trouver, et lès délais que sa recherche exige doivent souvent être tels que les petits se refroidissent au point que leur santé en souffre.
Les autres jeunes animaux a sang chaud, ne sont pas exposés h de pareils refroidissements, parce qu’ils naissent avec une source plus abondante de chaleur. Mais, si la température extérieure était telle qu’elle fît baisser celle de leur corps au même degré et aussi fréquemment que chez le groupe de jeunes animaux dont nous venons de parler, il en résulterait une mortalité beaucoup plus grande. C’est là le danger auquel ils seraient exposés s’ils naissaient en hiver: aussi pourrait-on déduire de là que la nature y a pourvu, en évitant, en général, de les produire dans cette saison rigoureuse. C’est ce qu’elle a presque toujours fait pour les animaux sauvages, qui naissent avec le plus grand développement de chaleur. Quel qu’il soit, il ne suffirait pas pour qu’ils supportassent le froid de nos climats dans les premiers temps de la vie; et, comme ils sont en même temps plus forts, plus actifs
*■ et plus indépendants, leur mère ne saurait les garantir de l’intempérie de l’air. Ils viennent donc, pour l’ordinaire, au printemps ou au commencement de l’été, et dans le cours de la belle saison. Leur faculté de produire de la chaleur augmentant successivement, ils sont mieux en état de résister aux rigueurs de l’hiver suivant.
L’homme, qui exerce un si grand empire sur les animaux domestiques, et qui peut en disposer de manière à régler les époques de leur naissance, imite ordinairement cette prévoyance de la nature; et, lorsqu’un intérêt particulier l’engage à y déroger, il peut y suppléer par les ressources de son industrie.
Yoici le résumé général des faits relatifs à l’influence du froid, à différentes époques de la vie, depuis la naissance jusqu’à l’âge adulte.
Il faut distinguer deux choses, le refroidissement du corps et la température capable de le produire. Quant au refroidissement du corps, abstraction faite de sa cause, il est d’autant moins nuisible que l’individu est plus jeune.
Abaissez la température du corps de deux individus de même espèce, d’un égal nombre de degrés, le plus jeune en souffrira le moins, et sa santé se rétablira plus parfaitement.
Mais, pour abaisser d’un même nombre de degrés la température du corps d’individus d’âges différents, il faut des degrés différents de froid extérieur. Pour produire cet effet, il faut que la tem-
pérature extérieure soit d’autant plus basse que l’individu est plus près de l’âge adulte.
D’une part, si les plus jeunes souffrent moins d’un même abaissement de température du corps, d’autre part ils se refroidissent plus facilement, Cest de cette dernière disposition que dépend principalement la mortalité à différentes époques de la vie, depuis la naissance jusqu’à l’âge adulte, en tant qu’elle résulte de l’influence du froid ex-
térieur sur les animaux à sang chaud; car dans 1 échelle des variations de la température extérieure, les plus jeunes animaux sont plus fréquemment exposés à être refroidis par des degrés qui n’auraient aucune influence nuisible sur les autres. De là une cause de plus grande mortalité; de là également la nécessité de les mettre d’autant plus à l’abri du froid qu’ils sont plus jeunes.