La Champagne
L’étude des régions naturelles et des pays est à l’ordre du jour depuis déjà de longues années. Elle a été renouvelée par les progrès de la science géologique, qui a discerné et défini, dans leurs traits essentiels, ces compartiments de la terre française dont l’individualité se traduit par des dénominations géographiques qui ont persisté dans le langage populaire, ayant leur raison d’être dans le sol; elle a été surtout vivifiée par un mouvement régionaliste et décentralisateur dont l’intensité est indéniable.
Les archéologues et les historiens exhument avec ardeur les vestiges des civilisations primitives et du passé provincial; les sociologues étudient les traditions locales, les usages, les coutumes professionnelles, les patois, les particularités du costume, la littérature populaire, bref, toutes les survivances de la vie provinciale, que l’excès de centralisation et les exigences de la vie moderne ont contribué à alfaiblir ou à effacer complètement; les artistes tentent de .<5e renouveler en s’inspirant des traditions rajeunies de l’art local, tandis que les législateurs examinent la valeur j)ratique des cadres administi’atifs; les romanciers et les poètes, enfin, s’ingénient à ressusciter « l’âme » des différents pays, à chanter les sites et les beautés du sol natal, dont des syndicats d’initiative s’eft’orcent de faciliter l’accès aux chercheurs et aux simples touristes. De tous côtés, les travailleurs individuels, les sociétés savantes, les associations provinciales, les revues locales, les congrès même collaborent à reconstituer la physionomie de nos anciennes provinces et à ranimer l’esprit provincial.
PRÉFACE
en célébrant la possibilité et les avantages qn’il y aurait à briser les entraves de la centralisation et à développer des libertés locales seules capables de stimuler l’activité des foyers de la vie régionale et de l’initiative individuelle. Les mots nouveau.x de « déconcentration » et de « provincisme » ont fait fortune.
Cependant, malgré ces tendances et ces efforts, manifestés par un mouvement régionaliste à la fois politiipie, social, sentimental et esthétique, il faut reconnaître que reiupiéte scientifique ap[)liquée aux grandes régions naturelles de la France, et dont le programme a été depuis longtemps esquissé ('), est loin d’être avancée.
Les géographes sont en mesure de prêter un utile concours à l’enquête sur le régionalisme, en essayant de dégager, par une méthode scientifique, la signification et la raison d’être des différentes régions et pays, et d’évaluer, par suite, leurs chances de durée.
Or, si les travaux particuliers se ra])portant à tel ou tel pays, les monographies locales très spéciales, soit géologicpies, soit historiques, sont très nombreux, nous constatons que les études générales, d’un caractère proprement géographiijue, embrassant dans une synthèse plus ample un pays tout entier ou de grandes régions naturelles, sont plutôt rares (•).
C’est pourcjuoi nous avons pensé qu’un essai de géographie régionale, consacré à la Champagne, ne serait pas une contribution inutile apportée à l’étude encore très incomplète de notre pays. A ce titre, notre étude de la région champenoise vient se juxtaposer à celle du plateau lorrain, par notre maître, M. Bertrand Auerbach (^).
1. InntructionB rédigét$ pour une deicriplion BcUniijique de la France^ I8ü0 ; X. Charmks, Le Contitê dea travaux hiatoriquea et scientifiques {Collect. des üoc. inéd.f t, III, p. 11)9). Cf. Henri Hrkk, La Synthèse des études relatives aux rej^ious de la France {Revue de stjnthèse historiquet avril 1903, p. KÎ6 sqq.).
2. Cf. la biblio;çraphie criti<|ue de la pUipnri de ces travaux, par M. AurkbaCH, Ueber FranzOsisohe Làiiderkunde {Geogr, Zeitschr., 5. Jahrg.^ 1899, Ueft 10*11). Nous sigunlerons rapparition récente d'une importante étude de synthèse jg^éographique sur la Picardie et les régions voisines : Artois, Caïn* brésis, VormandoU, par M. Albert Demanoeon^ in*8«, Paris, 1905.
3. lierlrand Auekuach, Plateau lorraiUf iU’l2, llerijer-Levrault et C'% 1893.
PRÉFACE
Parmi les anciennes provinces dont le nom et, dans une certaine mesure, la personnalité ont survécu aux vicissitudes des remaniements territoriaux, la Champagne se distingue entre toutes : tandis que la plupart d’entre elles conservent des dénominations d’origine ethnique, comme la Bretagne, l’Auvergne, la Bourgogne, la Normandie, la Touraine, la Gascogne, ou d’origine administrative, comme la Provence, la Franche-Comté, l’Orléanais, etc., la Champagne porte un nom ayant une signification géographique [Campania), dont nous avons déterminé la valeur et défini l’extension, La dénomination de Cham[)agne est assez commune en France, mais, nulle part ailleurs (jue dans l’ancienne province, dont le nom a jiersisté, cette dénomination ne s’applique à la fois à une étendue de territoire aussi considérable et à un ensemble de particularités physiques aussi nettement caractérisées.
Dans quelles limites l’ancienne Champagne correspond-elle à une région naturelle homogène, c’est-à-dire groupant des pays présentant des ressemblances, des affinités, en ce qui concerne la nature et la configuration du sol, les conditions générales du climat et de l’hydrologie, les productions naturelles, le mode de groupement de la population et les formes de l’habitat? Y a-t-il une Champagne qui, par son développement en étendue, ses particularités physiques et morales, correspond bien à une individualité régionale? Tels sont les problèmes dont nous nous proposons de rechercher la solution.
Nous avons insisté sur l’étude géologique de la contrée, parce que, de tous les traits par lesquels se manifeste le caractère d’un pays relativement restreint, ceux qui dérivent de la nature du sol nous semblent les plus importants. Nous avons donc emprunté à la géologie les limites de notre champ d’observations, que nous avons délibérément circonscrit aux contours mêmes de la formation crétacée dans la partie orientale du bassin parisien. La géologie nous a expliqué le dessin des principales lignes et le modelé du relief, la contexture du réseau hydrographique et les
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particularités hydrologiques de la contrée, la distribution des végétaux spontanés et des cultures, les formes spéciales de l'habitat, en un mot, l'aspect des divers paysages. Nous n’avons pas hésité, pour rendre raison de certaines anomalies, à remonter des faits actuels aux faits anciens qui, élargissant les vues, fournissent les explications profondes et vraiment rationnelles.
Mais les seules considérations empruntées à la géographie physique, si essentielles qu’elles soient, sont insuffisantes pour traduire la physionomie complète d’une contrée, car l’influence du milieu physique ne s’exerce qu’en collaboration avec d’autres influences, historiques et sociales, dont il faut tenir compte. C’est pourquoi nous n’avons pas négligé d’interpréter les données de l’histoire et les faits de l’ordre économique, qui, dans plus d’un cas, font ressortir l’action de l’homme sur le sol, les adaptations et les transformations résultant du travail humain. Il nous a paru indispensable d’introduire parfois et de fondre l’élément historique dans la trame de l’analyse géographique et des descriptions ; chaque fois, par exemple, que la simple vue d’un paysage évoquait invinciblement les perspectives historiques intimement liées à lui, ou que la constatation de certaines particularités géographiques correspondait à des catégories de faits et d’événements ressortissant au domaine de l’histoire et s’enchaînant pour ainsi dire mutuellement. Tout en éliminant de parti pris une foule de détails qui foisonnent dans les géographies départementales, les monographies locales ou les descriptions de touristes, et auxquels nous renvoyons le lecteur, nous avons fait notre profit de toute indication ayant une valeur réellement explicative, en nous efforçant de garder la juste mesure.
C’est ainsi que nous n’avons pas jugé superflu d’esquisser la physionomie et le rôle historiques des grands centres urbains tels que Troyes et Reims ; en élargissant le cercle de nos observations, il nous a été possible de dégager les conditions géographiques de certains faits sociaux et d’esquisser, à la lumière de l’histoire.
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quelques-uns des traits les plus saillants de l’ethnologie et de la psychologie des populations cliainpenoises.
Nous nous sommes efforcé de combiner, dans notre description, les méthodes analytique et synthétique, avec la préoccupation, non de collectionner des faits, mais de saisir des rapports et d’en tirer des conclusions. Ce n’est pas assez, pour faire connaître une région, d’en décrire successivement le relief, le climat, l’hydrographie, les productions, etc. Tous ces facteurs, qui contribuent, dans des proportions variables, à lui imprimer sa physionomie, réagissent les uns sur les autres, s’atténuent ou s’exagèrent dans le détail, s’opposent ou combinent leurs influences. C’est pourquoi, après avoir défini les caractères originaux de la Champagne, ses rapports d’affinités et de contrastes avec les régions voisines, nous avons isolé l’une de l’autre, pour les étudier séparément, chacune des unités géographiques entre lesquelles se partage naturellement l’ensemble de la contrée, en montrant les liens divers qui les rapprochent et les groupent, pour former par leur assemblage la grande région qu’est la Champagne.
Nous avons prêté une attention toute spéciale à la nomenclature populaire, à ces désignations traditionnelles de pays qui constituent le vocabulaire géographique de la région : leur variété traduit la diversité même des aspects et des aptitudes du sol, et elles correspondent presque toujours à des conditions et des formes spéciales de l’habitat. Nous avons dû préciser la signification géographique des différents noms de pays champenois légués par la tradition, indiquer les limites nécessairement un peu flottantes des territoires auxquels ils s’appliquent. Après avoir confronté les divisions historiques et naturelles du sol, dressé en quelque sorte l’état civil des pays champenois, nous avons cru devoir simplifier quelque peu la nomenclature géographique de la région, en rejetant, malgré leur vénérable antiquité, des dénominations surannées qui ne se sont pas maintenues dans le vocabulaire populaire, et dont la survivance ne nous semblait pas justifiée.
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l^es difficultés auxquelles se sont heurtées nos iiiv^estigations portant sur une région nettement circonscrite par la nature, mais relativement restreinte et sans concordance pour l’étendue avec les limites administratives actuelles, ne tiennent pas tant à l’extreme dissémination des éléments d’information, la ])lupart enfouis dans une multitude de travaux sans relation apparente avec la science géographique, qu’à l’insuHisance ou à l’absence complète de plus d’un renseignement indispensable. De plus, les statistiques topographiques, forestières, agricoles, démographiques, Qtc., auxquelles nous avons dû recourir, sont d’un maniement délicat, les documents émanant des divers services publics étant groupés sans rapport avec les divisions naturelles du sol. C'est pourquoi nous avons été obligé de substituer, dans j)lus d’un cas, à leurs données reposant sur des bases artificielles nos propres calculs portant sur l’unité communale.
Au surplus, notre documentation n’est pas seulement livres- ([ue; elle émane en grande partie d’une enquête personnelle complémentaire, poursuivie au cours de fréquentes tournées sur le terrain étudié. Nous avons parcouru la Cham])agne dans tous les sens, la carte géologique à la main, pour contrôler les renseignements puisés dans les livres, recueillir à leur source les renseiguements qui comblaient les lacunes de notre documentation, nous pénétrer des impressions ([ue seule la vue d’un ])ays peut suggérer, impressions qui se sont fondues dans la vision de nos souvenirs d’enfance.
En publiant cette étude, qui a absorbé, pendant de longues années, les rares loisirs que nous laissaient nos occupations professionnelles, nous avons à cœur d’e.xprimer ici notre profonde gratitude aux maîtres éminents qui ont inspiré nos premières recherches et nous ont fourni l'aide précieuse de leurs conseils et de leurs encouragements : à MM. Paul Vidal de la IMache et Marcel Dubois, à M. Bertrand Auerbach, qui fut notre professeur à l’Université de Xancy.
Xous devons une reconnaissance toute particulière à la Société
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académique de l’Aube, qui a contribué à la publication de ce livre et nous a en même temps honoré de sa plus haute récompense, en nous attribuant le montant du prix triennal Etienne- George.
Nous remercions enfin, cordialement, les amis photographes amateurs qui nous ont prêté le concours de leur talent, pour illustrer et égayer un peu nos pages descriptives.
Nancy, 1*^' octobre 1904.
Emile Chantriut.