‹ La chanson de Roland. Traduction nouv. et complète, rythmée conformément au texte roman, précédée de Roland et la belle Aude, prologue à La Chanson de Roland [par] Joseph FabreChapitre 39 sur 71 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Inutiles efforts! Lutte impossible! Que dironsnous aux nôtres, quand, revenus dans nos pays, nous serons en leur présence? Nous leur dirons qu'on nous a menés en guerre contre des guerriers surhumains. En vain nous sommes le nombre, et multiplions nos coups. Ils restent impassibles. Un seul homme a détruit toute une armée. Sur le champ de bataille, criblé de traits, il est resté debout comme un chêne qui se tient sur ses racines et ne veut pas tomber. Fuyons! Mais quoi! nous tremblons toujours. Il semble que son ombre nous menace encore.

Epigramme grecque.^

Dieu sommeille-t-il, lui qui avait coutume de veiller pour les chrétiens contre Mahomet?... Hélas ! quels je vous ai vus, et quels je vous vois!

Le Templier et Sicabt de Marvejols {treizième siècle).

Avec quel respect je contemple ces collines funèbres ! Ici un beau trépas couronna la vie du héros. A qui reviendra ce cor qui sonna tant de fois l'appel de la victoire? A qui reviendra celte épée qui fut la terreur des ennemis et le bouclier de la patrie? Grands morts, où sont vos pareils? O guerriers endormis dans les entrailles de cette terre, ne sortez- Tous pas quelquefois de vos tombes muettes, pour apparaître sur ces montagnes?

OZEROFF.

LES HÉKOS DÉCIKÉS ; MÉLANCOLIE DE ROLAND 146*.

Les Francs de France avaient perdu leurs armes. Restaient pourtant quatre cents épées nues.

1. J'ai traduit les cinq couplets qui suivent sur le texte du ma-

On va frappant sur les casques luisants.

Dieu! que de fronts fendus par le milieu! Que de hauberts rompus et mis en pièces! On tranche tout, et pieds et poings et têtes.

Les mécréants s'écrient désespérés :

« Ah! ces Français, comme ils nous défigurent!

» Défendons-nous ; ou force est de mourir. »

Le roi Marsile a entendu leurs plaintes. Il en frémit et s'écrie avec rage :

(( Terre des Francs , Mahom e t te détruise, puisque ta race a confondu la mienne et m'a ravi tant et tant de cités que tient ton roi à la barbe chenue.

» Il a conquis la Fouille et la Calabre, Constantinople et la Saxe peuplée...

» Plutôt mourir que fuir encor nous-mêmes ! Sus aux Français ! Qu'ils soient exterminés !

» Si Roland meurt, Charle en perdra la vie ; si Roland vit, notre mort est certaine. »

Les Sarrasins vont frappant de leurs lances sur les écus et les casques flambants.

nuscrit de Venise. Ce texte est cité par Théodore Mùller (éditions de 1863 et de 1878), à côté du texte correspondant du manuscrit de Paris.

Fer et acier de partout s'entre-choquent et vers le ciel envoient mille étincelles.

Partout on voit tomber sang et cervelles.

Roland au cœur en a bien pesant deuil.

Voyant mourir tant de bons capitaines, il se souvient de la terre de France, et du bon roi Charlemagne son cncle ; et le chagrin, bon gré mal gré, l'étreint.

\\ est pourtant en plein dans la mêlée; et, sans répit, brandit saDurandal; fend les hauberts, met en morceaux les casques ; tranche les corps et les poings et les têtes ; et fait tomber les païens par dizaines, eux qui croyaient être si bons guerriers.

De son côté Olivier, intrépide, sur les païens fait assaut de forts coups.

lia tiré du fourreau Ilauteclaire (hors Durandal il n'est meilleure épée) ; la tient au poing, et bravement se bat.

Le sang vermeil jusqu'aux bras lui dégoutte...

— « Dieu! dit Roland, que voilà un vrai brave!...

» Ah! noble ami, si loyal et si preux; voici le jour où devra prendre fin cette amitié qui nous liait tous deux. Voici le jour où l'un quittera l'autre. Notre empereur ne nous reverra plus.

» En douce France, oh ! quel sera le deuil! Il n'est Français qui pour nous ne priera. Dans toute église oraisons seront faites. En paradis sera logée notre âme. »

Olivier court à travers la mêlée, pour chevaucher à côté de Roland.

L'un dit à l'autre : « Ami, viens par ici. S'il faut mourir, du moins mourons ensemble. » ' 151.

Il fait beau voir Roland et OUvierde leurs épées et frapper et tailler.

Près d'eux Turpin sème les coups de lance.

Combien de gens moururent de leurs mains! Le nombre en est consigné dans les chartes. La geste dit : plus de quatre milliers.

Dans quatre chocs tout prospère aux Français ; mais le cinquième eut une issue terrible.

France y perdit tous ses bons chevaliers, hormis soixante à qui le ciel fît grâce.

Certe ils mourront ; mais ils se vendront cher.

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