SUR LES ORIGINES
Les peuples indo-européens ou arians ont une tradition épique commune. Cette tradition a revêtu différentes formes, suivant les temps et suivant les conditions intérieures ou extérieures de leur existence. Mais c'est un type commun de héros, c'est une aventure identique, qui ont servi de base aux mythes comme aux épopées des Indiens, des Perses, des Grecs et des Germains. Les définitions abstraites ne donnent qu'une idée insuffisante de cette tradition, qui s'expliquera plus facilement par l'indication successive des traits communs à toutes les épopées. Nous parlerons d'abord des Indiens et du poème de Yalmiki, intitulé : Ramayana^ dont M. Fauche vient de publier une traduction française. Nous en donnerons une analyse assez éten-
II INTRODUCTION
due, parce que le Ramayana est, de tous les poëmes connus, celui où l'on peut le mieux reconnaître l'idée indo-européenne, surtout si l'on laisse de côté les épisodes et si l'on néglige la partie sentimentale et pittoresque^ pour essayer de dégager le sens mythique dans sa pureté.
DE l'Épopée indienne.
Dans la mythologie indienne, les bons génies sont désignés sous divers noms, et notamment sous le nom de Souras ; ils sont divisés en classes nombreuses. Les mauvais génies ou démons sont les Asouras. Ils comprennent aussi de nombreuses catégories : le démon du Ramayana appartient à U classe des Raksasas. Essayons de préciser, d'après les traits épars dans ce poëme et dans le Maha-Barata, ce que sont les démons Raksasas. Ils sont ténébreux; ils ont la voix rude et l'audace du crime ; ils sont noirs, et l'on compare la figure de l'un d'eux au ciel quand un nuage lui prête sa couleur; leur chef a l'oreille en fer d'épieu; ils sont vils et tortueux, combattant avec les armes de la fraude. On les assimile au serpent, et leurs ennemis à un célèbre oiseau nommé Garouda, mangeur de serpents; enfin, ils sont anthropophages et magi* oiens. En résumé, ce sont des êtres malfaisants, d'une force extraordinaire, caractérisés par l'idée de l'hiver > des ténèbres et du reptile. La lutte contre eux, est la lutte de la lumière contre TobscU'
DE l'épopée indienne. III
rite, de l'oiseau contre le serpent, de l'ange contre le démon (1).
Or, les mauvais génies ou démons, et entre autres les Raksasas, ont fait la guerre aux dieux, eomme les Titans de la Grèce. Les dieux ont été Tainqueurs, avec le secours des bons génies ; ils ont été aussi aid& dans cette lutte par quelques mortels, et même par des animaux. L'un des démons vaincus, le Raksasa Ravana, s'étant livré à des macérations extraordinaires, a conquis des mérites proportionnés, et a exigé une grâce de Brama, l'Être existant par lui-même : /
Que ni les dieux, ni les auaeborètes, ni les Gandharvas> ni lesTaksas, ni les Raksasas, ni les Nagas même ne puissent me donner la mort.
Brama , contraint par le mérite des macérations, n'a pu lui refuser cette faveur, que Ravana tourne an mal. Les dieux vont alors trouver Brama, et lui adressent cette prière :
Nous, par qui ta parole e9t respeeMei nous avons.tout supporté de ce Ravana, qui écrase de sa tyrannie les trois mondes où il promène Tin jure impunément. Enorgueilli de ce don victorieux^ il opprime indignement les dieux,
(1) Tomes H, p. 278; —YI, 29, 160 et 176; —VIII, 192 et 393 ; — X, 148.
Ces ciiatioQB du Bamayana, oomme celles qui aaiivront, sont empruntées à la traduction de M. Fauche, 9 vol. in-12. Paris, Benj. Duprat. Sur la nature de» Raksasas, telle qu*elle résulte des Védas, voyez Croyances et Légendes de r antiquité, par Maury. Paris, 1863, pages 101, 102. — Voir aussi le premier volume du Maha-Barata.
IV INTRODUCTION
les anachorètes, les Âsouras et les enfants de Manou {les hommes)» Là où se tient Rayana, la peur empêche le soleil d'échauffer, le vent craint de souffler et le feu n'ose flamboyer Accablé par sa vigueur indomptable, Kouvéra défait lui a cédé Lanka {Vile de Ceylan), Sauve-iious donc, ô toi qui reposes dans le bonheur absolu; sauve-nous de Ravana, le fléau des mondes. Daigne^ ô toi qui souris aux vœux du suppliant, daigne imaginer un expédient pour ôter la vie à ce cruel démon.
Le but de l'action est clairement indiqué par ces strophes ; c^est un dernier épisode de la guerre des Titans et des dieux, et il s'agit d'imaginer im moyen de se défendre de Ravana. Brama l'indique en faisant remarquer que le démon a omis, par orgueil, de demander à être préservé des coups des hommes. « C'est donc par'la main d'un homme, dit Brama, qu'il faut immoler ce méchant, n Mais où trouver un homme capable de lutter contre Ravana? En ce moment survient le fortuné Vishnou, l'im de^ membres de la trinité indienne. C'est à lui que Brama avait pensé dans son àme, pour la mort du tyran des mondes. Il inviJte Vishnou à une héroïque incarnation.
Or, pendant que cette scène se passait dans le ciel, le roi d'Aoude, nommé Daçaratha, offrait un grand sacrifice pour obtenir des dieux la grâce d'avoir des fils. C'était un de ces hommes qui avaient aidé autrefois les dieux contre les démons. Vishnou consent à s'incarner comme fils de Daçaratha. Ce fils sera Rama (1).
(1) Ram., I, p. Ii4.
DE l'épopée indienne. V
Mais pour engager la grande lutte, il était nécessaire de préparer à Rama ses compagnons futurs. Sur l'invitation de Brama ,
Tous les dieux se mettent à procréer des fils d*une vigueur égale à celle qu*ils possédaient eux-mêmes. G*étaient d'héroïques singes^ capables de se métamorphoser comme ils voulaient. • . • • ToUs les généraux se distinguaient par leur immense vigueur au milieu des armées.
Malgré leur puissance extraordinaire, ces singes sont des êtres inférieurs, mais associés à la grande œuvre pour laquelle Vishnou s'est incarné en Rama. Rama, de son côté, ne peut accomplir son œuvre sans le secours de ces êtres qui lui sont inférieurs, comme les Myrmidons d'Achille et les nains de Signird. Il y a là une grande leçon d'harmonie sociale.
Cependant Rama grandit; il a déjà reçu des dieux des armes suj^naturelles ; le moment est venu de lui choisir une femme ; celle dont il va rechercher la nïain, est Sita. La naissance de Sita a présenté des^ circonstances extraordinaires ; elle n'a pas reçu le jour dans le sein d'une femme ; cette vierge charmante est née d'un sillon ouvert pour le sacrifice. On pressent que Sita sera la femme de la fatalité. Rama l'épouse après l'épreuve de l'arc que personne n'a pu tendre, et qu'il brise par sa force prodigieuse. Mais bientôt le roi Daçaratha, à la suite d'un vœu imprudent, est contraint, par l'une de ses femmes, de priver son fils aine de sa succession, et de l'exiler dans les bois. Rama obéit. Sita, qui est un modèle de dévouement, de piété et
VI INTRODUCTION
de tendresse, raccompagne dan^ cet exil. Rama, pendant qu'il erre dans les bois, a occasion de punir sévèrement une Raksasa, qui, pour se venger, excite dans le cœur de son frère le désir de posséder Sita. Or, ce frère, c'est Ravana lui-même. A l'aide d'un stratagème dont Rama est dupe par la faute de sa femme, Ravana enlève Sita et l'emporte à Lanka, malgré la résistance du roi des vautours, un vieil ami du roi Daçaratha. Cet enlèvement est le nœud de l'action, comme celui d'Hélène dans les poômes homériques. Alors Rama rencontre les auxiliaires que lui ont préparés les dieux. Le roi des singes;, Bali, a enlevé la femme de son frère Sougriva^ Rama fait alliance avec Sougriva, tue Bail à la manière dont Pandarus débarrasse Paris de Mé-^ nélas, rend à Sougriva sa femme, et entraîne les singes à la conquête de Lanka. Cet épisode a beaucoup de rapports avec V Iliade. Rama n'a pas re-r culé devant le r6le de condottier, ce qui est, du reste, parfaitement dans les mœurs de- l'épopée ariane (1) et des temps chevaleresques, puisque le Cid et Buguesclin ont eu des aventures de ce genre.
Un singe ou ours, nommé Bjambavat, un vété'^ ran de la guerre des Titans, a le caractère de Nestor; un autre, nommé Hanoumat, joue le rôle d'Odyssée. Rama a construit avec les singes, un pont qui l'amène sous les remparts de Lanka. Les com-
(!) Voir Raoul de Cambray, page 270, et Cfttrin le Lokérain, page 226 de la traduction de M. Paulin Paris.
DK l'épopée indienne. VU
bats commencent après qu'im prétendant au trône de Lanka a montré et nommé à Rama les chefs des Raksasas dans mie scène (juî rappelle encore V Iliade (1). Ici se place une aventure, qui est trèscaractéristique de la donnée générale de l'épopée indo-européenne ou ariane. Rama et son frère Lakshmana, le Patrocle de l'Achille indien, ont été, dans le combat, percés par des serpents que la magie a transformés en flèches. Ces serpents tiennent les deux héros couchés et comme enchaînés. On chante leur mort dans Lanka, on la pleure dans le camp des alliés.
Mais, dans le même instant, le dieu du vent s*approcba des héros gisant et leur souffla ces mots à Foreille : <c Bamaj Rama aux longs bras ! souviens-toi dans ton cœur de toimême. Tu es Vishaou, le bienheureux incamé dans ce. monde pour le sauver des Raksasas I Rappelle-toi seulement Toiseau Garouda à T immense vigueur qui dévore les ser-* pents, et soudain il.viendra ici vous dégager Ton eti^a^tre de cet affreux lien où vous ont enchaînés les serpents. ».
Rama entendit le langage du y.ent et pei\s^ au céleste Garouda, la terreur des serpents. Au même instant, il s'éleva un vent avec des nuages accompagnés d'éclairs, • • Un instant s'était à peine écoulé que... Garouda, à la grande force^ flamboyait au milieu du ciel. A h. vue de l-oiseau qui vient,( tous les reptiles de s* en aller çà et là. Et les^serpents, quk se tenaient sous la forme de flèches sur les corps d^. ces. deux robustes et nobles hommes, disparaissent dans le creux de la terre.
Enfin Ramà engage une lutte suprême avec Ravana. Voici quelle part y preiment les dieux ;
(1) Tome VIII, page 248.
Vni INTRODUCTION, *
Rayana s'était retiré à Técart^ et, >ar yerta de sa magie, il avait créé ua char éblouissant pareil au feu^ muni complètement de projectiles et d'armes^ aussi épouvantable à voir que Yama {Pluton), le trépas et la mort. . • Monté dans ce char^ le roi décacéphale assaillit Rama. «Il est inégal^ dirent les Gandbarvas^ les Danavas et les dieux ^ ce combat où Rama est à pied sur la terre et Ravana monté dans un chart p À ces paroles des immortels , Indra d*envoyer sur le champ à Rama son char conduit par son cocher Matali. • . • •
Alors Matali; cocher de T immortel, adressa à Rama ces paroles : et Indra fenvoie, pour la victoire^ ce char fortuné^ exterminateur des ennemis^ et le grand arc fait à sa main et cette cuirasse pareille au feu^ et ces flèches semblables au soleil et ces lances de fer luisantes^ acérées. Monte donc^ héroS; dans ce char céleste et conduit par moi, tue le démon Ravana^ comme jadis ^ avec moi pour cocher, Indra fit mordre la poussière aux démons. »
Rama^ saisi d-une religieuse horreur, se mit à la gauche du char et décrivit autour de lui un salut solennel; il fît ses révérences à Matali, et, songeant qu'il était un dieu, il adora les dieux avec lui .
Alors s'éleva, char contre char^ un terrible, un prodigieux combat (1).
Aussitôt les Asouras et les dieux {comme les dieux de l'Olympe au jour de la mort d'Hector) rallumèrent entre eux leur ancienne guerre, et, voyant ces épouvantables présages, ils entrecroisent des acclamations passionnées : « Victoire à toi, Ravana ! » s'écriaient d'un côté les Asouras. « Victoire à toi, Rama! » s'écriaient d'un autre côté les dieux mainte et mainte lois*
Bientôt les Rlshi (anacîiorétes) du plus haut rang, les Siddhas, les Gandbarvas et les dieux intéressés à la mort de Ravana, se rassemblent pour contempler.ee duel en char. • • En même temps s'élèvent des prodiges terribles,, épouvantables, qui annonçaient la défaite de Ravana et le triomphe
(1) Tome IX, ch. lxxxvi.
DE l'épopée indienne. . IX
de Rama. (Suit le récit de ces prodiges.) Rama, versé dans la science des présages, fut transporté d'une joie suprême à la vue de ces heureux augures ; et^ l'esprit en repos, il déploya dans la bataille une irrésistible vigueur (1).
Enfin , conseillé par le cocher Matali, Rama décoche à Ravana le trait d'Indra et le tue.
Au moment où fut tué ce Raksasa, l'ennemi du monde, le tambour des dieux résonna bruyamment au milieu des airs. Un immense cri s'éleva du sein même du ciel : «Victoire !» et le vent, chargé de parfums célestes, souffla de sa plus ravissante haleine. Une pluie de fleurs tomba du firmament sur la terre et le char de Rama fut tout inondé de fleurs diverses aux suaves odeurs : les mélodieuses voix des immortels joyeux criaient au milieu des airs : « Bien, bien (2) ! r>
Sita est délivrée; mais, considérée comme im- * pure, elle siibit victorieusement l'épfeuve du feu avec l'intervention des dieux.
Ainsi s'est accomplie la rédemption du monde. Le dieu incamé, qui en est l'instriunént, a souflfert pour s'être uni à la femme fatale. A la vérité, dans la version qui nous est parvenue, il ne meurt pas;mais cette circonstance obligée de l'aventure du rédempteur arian, est représentée par l'épisode cité de Garouda, qui est probablement le reflet de quelque tradition plus ancienne sûr la' captivité ^de Rama, sa descente aux enfers ou sa mort (3).
(1) Tome IX, pages 245-261.
(2) Tome IX, pages 270 et suivantes.
(3) Eichoff, Poésie héroïque des Indiens. Paris, Durand, 1860. — Voir aussi : Quelques observations sur le mystère du serpent chez les Indous, par Théodore Vayie. {Joumai asiatique , mai-juin 1855.)
XII INTRODUCnOX.
armes sont merveillenses , ses chevaux anssi. Il n^est Yolnérable qu'au talon, comme Isfendiar aux yeux, dans le Schahnameh. 11 meurt à l'œuvre et sa mémoire est divinisée dans les régions hyperboréennes, où s'est établi le culte de Jason et de Persée (1).
La donnée de V Iliade est bien inférieure à celles qui précèdent, surtout à cdle d'Apollon : elle est singulièrement humanisée. La tradition est descendue des hauteurs du mythe pour se renfermer dans le cercle plus étroit et moins élevé d'une ancienne chronique nationale. Elle a, cependant, tant d'analogie avec Fépopée des bords du Gange, que lorsque les Grecs disaient qu'on avait traduit Homère dans l'Inde, on est tenté de croire qu'ils avaient lu l'œuvre de Yalmiki (2^
Mentionnons encore ici que Circé et Calypso rappellent la femme fatale dans V Odyssée.
Dans le monde Scandinave, le dieu Balder est le plus ancien représentant de l'idée d'un héros surhumain, champion de la lumière contre les ténèbres et qui doit mourir victime en triomphant des puissances infernales, pour renaître un jour. Mais comme ce mythe n'a pas laissé de trace directe dans l'épopée, nous nous attacherons spécialement au Sigurd Scandinave, qui, en se transformant, est devenu le Sigfried de l'épopée germanique des Niebelungeri.
(1) Ozanam, Études germaniques^ tome I«'.
(2) Ampère^ Revue des Deux-Mondes, tome LI^ page lOiO.