COMBIENT ROLAND SB CONFESSE À DIEU
Roland sent bien que la mort le prend tout.
Et de la tète au cœur lui descendait.
Il est allé sous un pin en courant,
n s'est couché le sein sur Therbe verte ;
n met sous lui son épée et son cor ;
Yers les payens il a tourné sa tète.
Et s'il le fait, c'est qu'il veut être sûr
Que Charles dise, et toute son armée,
Le noble preux, qu'il est mort en vainqueur.
Il bat sa coulpe et souvent et menu (1),
Pour ses péchés il offre à Dieu son gant. Aoi.
Roland sent bien que son temps il n'a plus.
Là, sur un pic et tourné vers l'Espagne, Il a frappé d'une main sa poitrine, a Meâ culpâ, mon Dieu, par tes mérites, (( Pour mes péchéi^, les grands et les petits,
(1) G*est-à-direj il dit meâ culpd, en se frappant la poitrine. Voir la note de la page 59,
132 LA CHANSON tm îlôtANO*
« Que j'aurai fûts dès l'heure OÙ je suis né <c Jusqu'à ce jour où je suis parvenu ! d Il tend vers Dieu le gant de sa main droite.
Anges du ciel descendent près de lui. aoi.
Le preux Roland gisait dessous un pin.
Il a tourné sa tète vers l'Espagne.
De mainte chose il lui vient souvenance :
De tant de lieux qu'il a conquis, le brave!
De douce France et de sa parenté,
De son seigneur, Charles, qui Fa nouM.
Il ne peut pas qu'il ne pleure et soupire.
Mais il ne veut pas s'oublier lui-inéme>
Dit ses péchés, demande grâce â Dieu :
ce Notre vrai Père, et qui ne mens jamais!
<c Qui de la mort ressuscitas Lazare,
<c Et qui sauvas Daniel des lions,
a Sauve mon àme aussi de tout péril,
«c Pour les péchés que j'ai faits en ma vie ! »
11 offre à Dieu le gant de sa main droite,
Saint Gabriel de sa main le lui prend.
Dessus le bras sa tète était penchée \
Il est allé vers sa fin les mains, jointes ;
Dieu lui manda son ange Chérubin
Et saint Michel qu'on nomme du Péril ;
Vient avec eux l'ange saint Gabriel;
Au paradis portent l'àme du comte.
LA CÏÏÀNSaN DE ROLAND. ifeâ
CHABLraUaNE PARVIENT A HONCEVAUX ET COBOISNT IL POURSUIT LES SARRAZ^NS.
Roland est moii; ! Dieu â son âme ati ciel ! . Notre empereut parvient à Roncevailx.
Il n'y a là ni chemiû ni sentier, De teî'ré vide une aime, tin seul pied même, Où n'y ait pas Finançais ou Sarrazin.
Charles s'écrie t « Où, Roland, êtes-voiiât « Où Pai*cbevê(Juè et le comte Olivier?
« Où sont Gérin et son ami Gérer?
« Le duc Ôthon, lé comte Déranger?
« Ives, Ivoiî*e, eux que j'ai tant aimés?
«' Qu'est devenu le Gascon Angelier ?
« Sanche le duc et le brave Anséis?
« Où Sont Gérard de RossilloUj le vieux, <c Les dou^e pairs que j'y avais laissés? i> Mais à quoi bon quand nul d'eux ne répond?
« Dieu, je puis bien me désoler, dit Charles, « Que je né fusse au combat dès l'abord. »
Le roi tirait sa barbe par colère ; .Pleurent des yeux ses braves chevaliers.
Ils sont vingt mille à terre qui se pâment :
Nayme le due en a grande pitié.
Il n'y a pas chevaliers ou barons
Qui de pitié ne pleurent tendrement,
Pleurent leurs fils, leurs frères, leurs neveux,
Et leurs amis, et leurs liges seigneurs ;
Et la plupart se pâment contre terre.
Nayme le duc a fait en homme sage, ^
Sans plus tarder il dit à l'empereur :
«( Sire, voyez devant nous à deux lieues,
ik Vous pouvez voir les grands chemins poudreux,
«Tant il y a de la gent sarrazine !
<c Chevauchez donc, vengez cette douleur ! »
— a Dieu, dit Gharle, ils sont déjà si loin !
« Vous conseillez et le J droit et l'honneur :
ik De France douce ils m'ont ravi la fleur ! »
Le roi commande Othon et Gibouin (1),
Thibaut de Reims et le comte Milon :
a Gardez le champ, les vaux et les montagnes,
c< Laissez lès morts gésir tout conmie ils sont.
<K Qu'aucune bète ou lion n'en approche,
« Que n'en approche écuyer ni valet ;
a Je ne veux pas qu'aucun homme en approche,
(c Jusque Dieu veuille ici que revenions. » *
(1) Dans la strophe précédente, Charlemagne regrette comme mort Othon^ qui reparait ici. Il y a là une erreur de copbte.
LA CHANSON DE ROLANb. 125
Et par amour doucement ils répondent :
« Droit empereur, cher sire, ainsi ferons. »
Mille Français ils retiennent des leurs. Aoi.
Notre empereur fait sonner ses clairons, n part, le brave, avec sa grande année.
Aux Sarrazins, qui le dos ont tourné.
Tous de bon cœur ils tiennent la poursuite.
Quand le roi voit que le soir va tomber.
Sur rherbe verte il descend dans un pré.
Et, prosterné, demande au seigneur Dieu Que le soleil il lui fasse arrêter.
Tarder la nuit et le jour demeurer.
L'ange apparaît, qui M parla souvent ; Rapidement il lui commande- ainsi :
(c Charles, poursuis : la clarté ne te manque. a La fleur de France as perdu. Dieu le sait : « Peiix te venger de la gent criminelle. »
Charles l'entend et remonte à cheval. AOi.
Pour l'empereur Dieu fit un grand miracle, Car le soleil immobile est resté.
Payens fuyaient ; les Franks les chassent bien. Dans un vallon ténébreux ils les joignent.
Vers Saragosse ils vont les poursuivant, A coups pléniers ils s'en vont les tuant.
198 LK CHANSON D6 RQLANO.
Coupent leur route et le3 autres cliemiug.
Les payent ont devant eux l'eau de l'Èbre.
Profonde elle e^t, merveilleuse et rapide i
Pas de bateaux, de bacs ni de chalands.
Les Sarrazins réclament Tervagant,
Sautent daus l'e^ » mais iU n'y oui salut*
Les adoubés, qui sont les plus pesants^
Pour la plupart coulèrent vers le fond.
Les autres vont à contre^val flottant.
Mais les moins lourds d'entre eux on^ tant bu d'eau
Qu'ils se noient tous avec grande douleur*
Les Franks i^n^ûent : «( C'est pour venger Roland ! »
AQI.
COMMENT Hm îîtANÇAIS pJMISIWT ï^ 9PIT*
. DK LA NUIT.
Quand l'empereur voit tous les payens morts,
Les uns occis et la jdupart noyés
(Ses chevaliers en ont un grand butin)*
Le noble roi descend de son chevçil j
Il se prosterne et rend gv^^B à Di^u,
Quand il se dresse, est couché la spleil.
L4 CHANSON DB m)LAND. 127
L'empereur dit : a II est temps de co^mper, « Il est trop tard pour joindre Ronoevaux :
« Nos chevau3( sont ennuyés et lassés ; <i Otez la selle et le £rein de leurs bouchef, « Et par ces prés les laissez rafratclûr. )» Et les Français : aBi^» vous dites bien I » AOI.
Notre empereur a pris son campemçnt,
Et les Français, sur la terre déserte,
A leurs chevaux ont enlevé les selles.
Et les freins d'or, qu'ils laissent pendre aux cous.
Ils trouveroi^t au pré de l'herbe fraâche ;
Autre service pn ne peut pas leur rendre.
Ceux qui ^ont las s'endorment sur la terre.
Il n'y eut point cette nuit de vedette. .
Notre empereur s'est couché dans un pré,
Son grand épieu sous la tète, le brave !
Il ne se veut cette nuit désarmer.
Il a vêtu son blanc haubert frangé, Lacé son casque orné de pierreries Et ceint Joyeuse ; elle n'a sa pareille, Et trente fois réfléchit la lumière.
Avons ouï tous parler de la lance Dont fut en croix blessé Notre-Seigneur :
Charles en a le fer, grâces à Dieu.
Dedans sa garde il Ta fût enchâsser :
Pour cet honneur et pour cette bonté,
Le nom a Joyeuse i» à Fépée est donné ;
Barons français ne doivent FoubUer.
C'est pour cela qu'ils ont le cri ; « Mon-Joye, »
Et nulle gent ne peut tenir contre eux (1).
Claire est la nuit et la lune luisante.
Charle est couché ; mais a deuil de Roland, Et d'Olivier fortement il lui pèse.
Des douze pairs et de la gent française.
A Roncevaux il laissait tant de morts !
Il ne pouvait s'empêcher de pleurer^ Et priait Dieu pour qu'il sauvât leurs Ames.
Las est le roi, car sa peine est si grande !
Il n'en peut plus, et finit par dormir.
Dans tous les prés s'endorment les Français.
Aucun cheval ne peut tenir debout ;
(1) Le sens de joyau^ appliqué à Joyeuse et % Mon-joye, concorde avec Texplication <jae Ton trouvera plus bas du nom de répée de Baligant. On a donné deux autres origines au mot monfoye, à savoir meum gaudium et mons Jovis,
L'épée de Quillaumf au Court Nez s'appelle aussi Joyeuse, vers 500 de la Bataille ctAleschamps:
Ce fu Joyeuse où durement se fie.
Voir aussi vers 1460, 1473, 1476.
Guillaume avait reçu de Charlemagne cette épée, qui ne pouvait tomber en de meilleures mains. Voir le glossaire de M. F. Michel au mot Joyeuse, et la note de F. Génin, page 421.
S'il veut de Therbe, il la broute couché.
A bien appris, qui beaucoup a souffert !
L'empereur dort comme homjne tourmenté.
Dieu lui manda Tange saint Gabriel, Lui commandant de garder Charlemagne ; Toute la nuit l'ange est près de sa tète ; Par vision, à Charles il annonce Qu'une bataille y aura contre lui; Il la lui montre avec de tristes signes.
Charles le roi regardait vers le ciel :
Il voit venir tonnerres et gelées.
Orages, vents, merveilleuses tempêtes, Un appareil de flammes et de feux.
Soudainement tout tombe sur sa gent, Brûle le frêne et le pommier des lances, Et les écus jusqu'aux boucles d'or pur ; Grinçait l'acier des hauberts et des casques. En grand danger il voit ses chevaliers, Ours, léopards, qui veulent les manger, Givres, serpents, dragons, diables vivants (1) Et de griffons plus de trente milliers.
Il n'en est pas qui ne coure aux Français, Et les Français : « Charlemagne, au secours ! x> Charles en sent et douleur et pitié,
(1) Les trouvères appliquaient volontiers aux diables Tépithète vivant, que j '«joute ici. Voir la note de la page 39.
130 I^ ÇH4NS0N PD R0l<4NP*
Y veut aller^ jxm$ eu «st eppipéché (1).
De vers le bois, w grand lion lui yient; Il était fier, orgueilleux et féroce (2) !
n court au roi, s'attaque à son corps même ; Tous deux à brasi gç prewont pQur lutter j Mais on ne sait lequel qb^ttra l'autro.
Et l'empereur u© 3'efit pa3 éveillé.
Après lui vient uue wtre vision | Qu'il est en France, à »au Ap^-te-Cbapelle :
Il tient un ours par nue double chaîne ; D'Ardenne il voit venir trente wtres ours.
Chacun parlait comme un bonmie vivwt;
Ils lui disaient : v, Sire, rendez-le-nou^ !
a Ce n'est le droit que YPns le reteniez ; a Notre parent flons devops secourir, »
De son pals^ig un léyrier accourt, Entre les oui^ attaque le plus grand, Sur l'herbe verte et deYWt tous les wtreg.
Là le roi vit un meryeUleu;^ combat j * Mais il ne sait lequel des dei» vs^incra (3)*
(1) Il s'agit peut-être du désastre de Roncevaux, que Cîiarlçmagne a prassei^ti et qu'il dHi pu empèoher.
(2) ProMleo^ent i'émir Balig ant.
(3) Gane est l'ours enchaîné. Les trente autres sont ses parents qui se sont portés eautioos. Le lévrier est Thierry^ Somme à la paçe 38. Il y a un songe analogue dans la Chevalerie Ogier, à la page 48.
L'ange fit voir au barou (1) ces deux songes ; L'empereur dort juscju'au demain grand jour.
COBIMENT MliCSILE ET BBAMI110îa)E SE PÉSESFÉRilElHT
A SARAGOSSB,
Le roi Marsile a foi vers SaiXBi^sae.
Sous l'olivier il descend de cheval,
Rend à ses gens cuirasse, épée et casque,
Et tristement se couche en l'herbe verte.
Il a perdu la main droite en entier;
Du sang qui sort il s'est p&mé d'angoisse.
Est devant lui sa femme Bramimonde,
Qui pleure, crie et se désole fort ;
Sont avec eux plus de trente miUe hommes,
(1) Baron^ cooune ber^ signifie brive^ honuM^ w^. On remarquera qu'il n'y a aueune fixité dans lae titres et qualiflcaiions que le trouvère donne à ses héros. Roland est appdé successivement marquis^ comte, baron. Oe dernier titre est appliqué ïtà à Gharlemai^iie^ On le donne aussi à saint Pieire^ It saint Denis^ h saint Sylvestre, à saint Thomas de Gantorbéry, etc.j, etc.
Quant au mot quens ou cuens, que Ton rend ordinairement par , comte, je Tai traduit souvent par preux, en me fondant sur ce que le trouvère de Roland emploie lui-même ailleurs et assez fréquemment le mot cunte. Il y avait peut-être une nuance entre ces deux mots, comme entre le count et le earl anglais,
i32 , LA CHANSON DE ROLAND.
Qui maudissaient Charle et la douce France.
Vers Apollon ils courent en sa grotte ,
Tous à l'envi le tancent, l'injurient :
« Eh ! mauvais dieu, tu nous fis telle honte !
a C'est notre roi, tu le laissas confondre !
a Qui bien te sert, mal tu le récompenses, d
Ils ont 6té son sceptre et sa couronne,
Par les deux mains Font au pilier pendu,
Puis à leurs pieds par terre ils Font foulé ,
De leurs bâtons Font battu. Font brisé.
De Tervagant ils prennent Fescarboucle,
Et Mahomet jettent dans un fossé ,
Où porcs et chiens le mordent et le foulent (1).
(1) 11 y a dans Fierabras un exemple très-curieux des mauvais traitements infligés par les Sarrazins à leurs dieux quand ils en étaient mécontents.
L'émir Balan voit disperser son trésor :
Mar le laissa Mahon^ par mon cief^ effondrer; Si je le tieng as puins^ je le ferai plourer : Deludt ait ore Dix qui ne se fait douter.
Son conseiller lui fait quelques observations :
Sire^ dist Sortinbrans, ne le devés blasmer.
Car en tout cest n'a il coupes^ li ber...
François sont moult larron, si li ont fait enbler. Bien li devés, biau sire, ceste fois pardonner.
Balan se repent, mais il reçoit encore une mauvaise nouvelle, et cette fois il vient aux voies de fait.
Une machue voit, à II mains l'a saisie.
Tous dervés vint courant à la mahommerie, III cos en a donné Mahomet lès Toïe La teste li pecboie et le col li esmie.
Nouvelle remontrance de Sortinbrans. Mais, après que les Fran«
De pâmoison Marsile est revenu ,
Se &it porter en sa chambre voûtée ,
Écrite et peinte en diverses couleurs ;
Pleure sur lui Bramimonde, la reine ,
Ses cheveux tire et se dit malheureuse ,
Pleure, gémit, et crie à haute voix :
« Eh! Saragosse, aujourd'hui dépourvue
« Du noble roi qui t'avait en gouverne ,
<c Nos mauvais dieux lui firent félonie,
« Qui ce matin au combat lui faillirent.
c< Mais Baligant nous; fera couardise ,
<( S'il ne combat contre ces Franks hardis,
oc Qui sont si fiers, et n'ont soin de leur vie.
« Leur empereur a la barbe fleurie ,
« Il est très-brave et d'une grande audace ;
a S'il a bataille, il ne fuira jamais*
« C'est un grand deuil que quelqu'un ne le tue ! )>
çais ont renversé les statues de ses dieux^ Balan recommence & insulter Mahomet :
Je ai vécu tels jours grans fu vo poestés; Mais or estes trop vlez^ piéça ne fustes nés : Ne vous ppés aidier^ trop estes assotés.
— Sire^ dist Sortinbrans^ maie coustume avés. Que si vilainement sur Mahomet parlés....
{Fierahrasy éd. Krœber et Servois, pages 116, 156 et 160.)
BAUGANT, l'bMI& Dfi BABTLONB, VISNT AU SBOOUBfl
DE MAHSILE.
Notre empereui?, par sa grande puisi^nce , Sept ans tout pleins en Espagne est i^st^ , A pris beaacoup de châteaux et de villes :
Le roi Marsile en fut fort agité.
Au bout d'un an, il fit sceller des lettres Pour Baligant dans la Bàbylonie.
C'était l'émir, le vîeui d'antiquité.
Qui survivait et Virgile et Homère (1).
Il lui mandait de lui venir en aide ; S'il ne le fait, qu'il guerpira les dieux Qu'il adorait et toutes leurs idoles ; Qu'il recevra la sainte loi chrétienne ^ Pour s'accorder avec Charles le Magne.
L'émir est loin ; le retard fut très-grand.
Il convoqua ses quarante royaumes , Fit apprêter tous ses grands bâtimente , Tous ses vaisseaux^ ses esquifs, ses galères.
(1) Voir la nota de F. Génin.
LA CHANSON 0Ë îlOLANt). lâS
Alexandrie a sur la mer un port ; Toute sa flotte il y fit apprêter.
Ce fut en mai, le préillîet jour d'été, Qu'il a lancé sa grande al^tnée en méi^.
Grande est rai*mée à la gént ennemie.
Ils cingleilt fort, et rament et gôttveiiiêîlt.
En haut deâ mâts et i^ur les vergues hautes ,
Assez y a de feuï et de lanterneis ,
Qui de là-haut jettent telle luétir <
Que par la ntlit la mer en est plus beUè.
Quand de la terré espagnole ih appfoôhènt,
Tout le pays en reluit et s^éclalre !
Jusqu'à Marsilè en parvient la nouvelle. AOl.
Les Sarrazîns né véident paâ tai^dei! l
Quittent la mer, viennent dauâ les ehXiX douces.
Sans s'arrêter aux lies Baléares (1).
Toijs leurs vaisseaux montent dans lé flëUVe Êbré.
n y a tant de feux, tant de lanternes.
Toute la nuit en ont grande clarté.
Le même jour à Sàragosse ils viennent. AOi.
(1) Le texte dit :
LAÎsdnt Maîbrise et si laisent Marbtuse.
n est fait mention de Megorque dans ia Ghevalerte Ogier, vers 2397^ et dans Aye (TAvignon, page 44.
Clair est le jour et le soleil luisant.
L'émir, payen est sorti du vaisseau.
Espaneliz va, marchant à ^ droite, Et dix-sept rois vont après, le suivant, Comtes et ducs, je ne sais pas combien !
Sous un laurier^ sis au milieu d'un champ, Sur l'herbe verte on jette un tapis blanc :
On y apporte un fauteuil en ivoire ; Dessus s'assied le payen Baligant.
Les autres chefs, ils sont restés debout.
C'est leur seigneur qui parla le premier :
« Or, écoutez, £rancs chevaliers vaillants, « Charles le roi, l'empereur des Français, « Ne doit manger si je ne lui permets.
<x fin toute Espagne il m'a fait grande guerre, « Je veux l'aller chercher en France douce ; « Ne cesserai tant que serai vivant, « Jusqu'il soit mort ou se rende vivant. »
De son gant droit il frappe son genou.
Puisqu'il l'a dit, il s'y attachera ; Pour For du monde, il ne laissera pas D'aller dans Aix, où Charles tient sa cour.
Ses hommes tous l'approuvent et le louent.
Il appela deux de ses chevaliers.
L'iin Clarifieui, et Tautre Oarian :
« Vous êtes fils du roi Maltralian, oc Qui volontiers faisait de tels messages :
(X Je vous commande, allez à Saragosse « Pour annoncer, de ma part, à Marsile, « Contre les Franks que je viens pour l'aider. « Si je les joins, grande bataille auront.
« Lui donnerez ce gant enlacé d'or, ce Faites-le-lui chausser dans sa main droite; « Portez aussi cette once d'or arabe ; « Qu'il vienne faire hommage de son fief.
« En France irai guerroyer contre Charles ; <c S'il ne se couche à mes pieds, à merci, « Et ne guerpit la loi de chrétienté, « Je lui prendrai couronne de sa tète. »
Et les payens répondent : « C'est bien dit, »
Bahgant dit : « Chevauchez donc, barons !
<c L'un portera le gant, l'autre un bâton. »
— a Nous le ferons, cher sire, » disent-ils.
Chevauchent tant qu'ils sont à Saragosse.
Ils ont passé quatre ponts et dix portes.
Et les faubourgs où les bourgeois habitent.
En arrivant près de la ville haute, Vers le palais, entendent grand tumulte :
Foule il y a de la race payenne Qui pleure, crie, et mène grand chagrin,
Plaignant les dieux, Apollon, Mahomet
Et Tervagant, dont il ne reste rien.
Ils se disaient : « Qu'allons-nous devëùîi» î
a Sur nos corps choit grande confusion,
a Avons perdu Marsile, notre roi;
a Le preux Roland hier lui trancha le poing.
a Nous n'avons plus son blond fils Jurfaleu;
« L'Espagne est toute à la merci des Franks. »
Les messagers descendent au perron.
Sous l'olivier ils laissent leurs chevaux ; Deux Sarrazins les prennent par les rênes.
Les messagers par leurs manteaux se tiennent. Puis sont montés dans le haut du palais.
Comme ils entraient dans la chambre voûtée, Avec amour ils firent un salut :
« Que Mahomet, qui nous tient en gouverne, <c Que Tervagant, qu'Apollon, notre sire, « Sauvent le roi, garantissent la reine ! »
La reine dit : « Voilà grande folie !
« Tous ces dieux-là sont en pleine défaite.
c< A Roncevaux ils ont manqué de force, <c Ils ont laissé nos chevaliers occire, « A mon seigneur failli dans le combat; ce II a perdu le poing droite n'en a plus ; « Le lui trancha le preux Roland, le fier.
« Charles aura toute TEspagne en mqltre.
LA CHANSON DÉ ROIAnD. 139
« Que deviendraî-je, hélas ! pauvi'ê captiVè !
« Hélas ! que û'ai-je un homme qui me tue ! » Àoï.
Clarian dit : « Dame, ne parler tant !
« De Balîgant, nous sommes messagers.
« Il nous a dit qu*il défendra Marsile;
a Nous vous portons son bâton et son gant.
« Sur l'Ébre avons quatre mille chalands,
<( Barques, esquifs et galères rapides,
a Et des bateaux je ne sais pas combien.
« L'émir est riche et puissant et vaillant,
« Jusques en France il suivra Charlemagne;
« Il veut le mettre à mort ou qu*il se rende. »
La reine dit : a II n'ira pas si loin :
a n peut trouver les Franks plus près d'ici ;
« Sur cette terre ils sont depuis sept ans.
a Leur empereur est brave et belliqueux,
ce Mourrait plutôt que fuir champ de bataille ;
« N'est roi qu'il prise au-dessus d'im enfant.
a Charles ne craint homme qui soit vivant. »
— <c Laissons cela, » dit Marsile le roi.
Aux messagers i ce Seigneurs, parlez à moi.
\ Vous me voyez en angoisse de mort :
(( Je n'ai de fils, de fille, d'héritier.
<c J'en avais un, hier soir il fut occis !
liO LA CHANSON DE ROLAND.
<x A mon seigneur dites qu'il vienne ici :
« L'émir a droit sur la terre d'Espagne ; ce S'il veut l'avoir, je la lui cède franche. « Qu'il la défende ensuite des Français. « Si bon conseil je pourrai lui donner, a Qu'avant un mois il aura vaincu Charles.
<x Portez-lui donc les clés de Saragosse ; « Si Baligant me croit, qu'il ne s'éloigne. i> Les messagers : a Sire, vous dites vrai. i> aoi.
Marsile dit : <c Écoutez la raison.
« Charles de France a bien conduit ses hommes !
« Il a tué mes gens, pillé ma terre,
ce Pris mes châteaux, violé mes cités.
a II va camper cette nuit près de l'Èbre ;
<x J'ai calculé qu'il n'y a que sept lieues :
« Que Baligant y mène son armée,
ce C'est mon conseil, et là donne bataille. y>
Il leur livra les dés de Saragosse.
Les messagers tous les deux s'inclinèrent.
Prirent congé, puis ils s'en retournèrent.
Les messagers remontent à cheval.
Rapidement ils sortent de la ville, A Baligant ils vont, tout effrayés.
De Saragosse ils présentent les clés.
L'émir leur dit : « Or, qu'avez-vous trouvé ?
<c Que fait Màrsile à qui je vous mandai? »
Clarian dit : « A mort il est blessé.
<c Hier l'empereur avait passé les gorges,
a En douce France il voulait s'en aller,
a Laissant derrière une garde d'honneur,
(( Où son neveu Roland était resté,
(( Puis Olivier et tous les douze pairs ;
a De ceux de France ils étaient là vingt mille.
a Les attaqua Marsile, le roi brave.
ML Roland et lui sur le champ s'abordèrent :
« Roland donna tel coup de Durandal
« Qu'il lui coupa la main droite du col*ps,
<( Tua le fils que Marsile aimait tant,
<( *Et les barons qu'il avait amenés.
a Ne pouvant plus tenir, il s'est enfui,
a Et l'empereur l'a poursuivi longtemps.
<c A son secours Marsile vous appelle,
« Et vous remet le royaimie d'Espagne. »
L'émir payen, qui commence à penser,
A si grand deuil qu'il en est presque fou. aoi.
<c Seigneur émir, dit encor Clarian, (c A Iloncevaux, hier il y eut bataille.
« Mort est Roland, et le brave Olivier, « Et tous les pairs que Charles aimait tant.
« De leurs Français, il en est mort vingt mille.
« Le roi Marsile a perdu le poinç droit, « Et rempereur Fa poursuivi longtemps.
<c En cette terre, il n'y a chevalier, « Sinon occis ou dans l'Èbre noyé.
c( Les Français sont campés sur le rivage ; « De Saragosse ils sont très-rapprochés.
a Si vous voulez, leur départ sera triste. »
De Baligant le regard devient fiei*, Et dans son cœur il a joie et liesse.
De son fauteuil il s'est dressé sur pieds, Puis a crié i « Barons, ne tardez pas, « Sortez des nefe, à cheval et partez.
a S'il ne s'enfuit, Charlema^e le vieux, <c Le roi MarsiJe est aujourd'hui vengé :
« Tête de Charle il aura pour son poing. »
Sortent des nefe les payens d'Arabie, Puis ont monté leurs chevaux et mulets; • Ils chevauchaient : que feraient-ils de plus? L'émir payen, qui les a tous émus.
Son favori Gémalfin interpelle :
« Fais le rappel de toutes mes armées. »
Il est monté sur son destrier l^run (l)j Il a mené quatre ducs avec lui j
(1) M. Génin parait s'être trompé en Usant Bestbpun. Voir Lettre sur ks varimks de la Chmsm de f^h»4, P^ F. Qufsfa^d, à la page 14.
Chevaucha tant qu'il vint $. Saraçosse.
Sur le perron xiç marbre il descendit;
Sqn étriçr ont tenu quatre comtes ;
Par les degrés au palais il monta.
A sa rencontre accourut Bramimonde (1). ^
Elle lui dit : « Que je suis malheureuse!
(( Honteusement j'ai p^rdu mon seigneur ! »
Tombe à ses pieds ; Baligant la reçoit,
Et dans la chambre ils arrivent dolents, aoi.
Le roi M«j?fil# aperçut Baligant;
Il appela deux Sarrasins d- Espagne :
c< Prenez à bras, e^ i^éant dressez-moi. »
A sa main gauche il prend m^ de ^es gants :
Marsile dit à l'émir : a Sire roi,
« Je vous remet» ici toutes mes terres,
« Et Saragosse et l^s droits y tenante ;
c< Je suis perdu, toute ma gent aussi. »
L'émir répond : « J'en suis d'autant plus triste !
« Je ne vous puis tenir un long discours :
« Comme je sais, Charles ne m'attend pas,
« Et néanmoins je reçois votre gant. »
Du deuil qu'il a, pleurant il se retourne. Aoi.
Par les de^és, il descend du palais,
Monte à cheval, galope vers les siens,
(1) Ici et plus bas, le copiste a «hangé le nom de Bramimonde en celui d^ Bramidoine. '
144 lA CXUNSON DE ROLAND.
Chevauche tant, qa'il est premier devant;
De Fnn à l'autre il s'en va s'écnant :
«c Yite, payens, car les Français s'enfdient. » aoi.
COMMENT CHÂBLEMAGME PLEUBE SON NEVEU.
De bon matin, quand l'anbe perce à peine, Est éveillé l'empereur Charlemagne.
Saint Gabriel, qui de par Dieu le garde.
Leva la main, sur lui signa la croix.
Notre empereur se lève, se désarme ; Toute la troupe alors s'est désarmée, Et les Français avec h&te chevauchent Par ces sentiers longs et ces chemins larges; Ils s'en vont voir le merveilleux désastre A Roncevaux, où la bataille fut. aoi.
A Roncevaux Charles est arrivé.
Des morts qu'il trouve il commence à pleurer :
« Seigneurs français, ralentissez le pas!
c( Car c'est à moi d'aller seul en avant,
a Pour mon neveu que je voudrais trouver.
«c J'étais dans Aix, un jour de grande fête :
<( Là se vantaient mes vaillants chevaliers
<c De grands combats et de forts coups d'épée.
a J'ouïs Roland dtire cette raison,
« Qu'il ne mourrait en royaume étranger,
« Qu'en devançant ses hommes et ses pairs,
a Avec le chef tourné vers l'ennemi,
<c Et qu'en vainqueur il finirait, le brave ! »
Un peu plus loin qu'on ne lance un b&ton ,
Devant les siens, il monte sur un pic.
Quand l'empereur va cherchant son neveu.
Il voit les fleurs et le gazon du pré Qui sont vermeils du sang de nos barons.
Il a pitié, ne peut ne pas pleurer.
Sous les deux pins est parvenu le roi ; n aperçoit les coups sur les trois pierres; Sur l'herbe verte il voit gir son neveu.
Charle a douleur, et ce n'est pas merveille; Il saute à pieds, y va de pleine course, Entre ses mains il soulève Roland, Sur lui se pâme : il en a tant d'angoisse I
Notre empereur revint de pâmoison.
Nayme le duc et le comte Asselin,
Geoffroy d'Anjou, le preux Henri, son frère,
Prennent le roi, le dressent sous un pin.
Regarde à terre, il voit son neveu gir, Et doucement se met à le pleurer (1] :
« Ami Roland, Dieu te prenne en pitié !
« Homme jamais ne vit tel cheyalier, « Pour eQgager et gagner grands cpjqib^ts ; a Vers le décliii mon hpnneur est tpuri)ié. ^ Charles se pâme ; il ne se peut tenir, aot.
Charles le roi revint de pâmoison. '
Quatre barons le tiennent par les mains.
Regarde à terre, il voit son neveu gir, Le corps gaillard, mais la couleur perd|}e ; Les yeux lui sont tournés et ténébreux.
Charles le plaint par amour et par foi :
<c Ami Roland, (pie Dieu mette ton âme <c En ps^adis parmi les glorieux (2) !
a Comme tu vins à tort dan|§ ce pays !
<( Jour n'y aura que pour toi je ne pleure.
(1) Dans Tardeur dv{ coml^at^ ou accordo un p^ 4'^iflSR «U obfi' valier qui frappe un grand coup^ et de regret h celui qui succoi^ib». Il est aussi d'usage de faire l\>raison funèbre avec plus de détail quand on en i^ le Ijoisii;. Rplax^d Ta f^it pquf QUvier «t Tuipiil. Ici^ Charlemagne rend ce pieux devoir à Roland. Jjea exemples en sont fréquents. Voir notamment Garin le Lohéram, page 113 de la traduction.
(2) Le texte dit : dans les fleurs^ comme à la page 93 :
En seintes flurs il les facet gésir.
Voir la note de la page 112.
LA CHANSON PB ROLAND. Hl
a Que vo^t di^ohoir ma force et mon audace 1
ce Je n'aurai plug qui ^soutienne mon droit I
« Je crois n'avoir sur terre un »eul ami,
a J'ai dm p9jeente, je n'en ai n^l si brave I »
A pleine^ m^in^» il tire ^es chevewç.
Cent mille Franks en ont douleur $i granda^
Qu'il n^en mt pas qui tendrement ne pleure. AOi*
<i Ami Roland) en France je retourne.
(( Quand je serai dans mon domaine, à Laon,
(( Be maints États viendront les étrangers ;
(( Bemanderont : q^ù, est le capitaij^e ?
<c Je leur Mirai qu'il est mort en Espagne.
c( Dans la doideur jfi' tiendrai mon royaume,
tt N'y e^a joiir que nepleure et m'en plaigne (1) !
(c Ami Roland, brave et belle jeunesse !
« Quand je serai dans Aix:, 4 nxa chapelle,
i< Les gens viendront demander des nouvelles ;
a J'ei^ donnerai d'étranges et cruelles :
a Mort est Roland, qui co^quit tant pour moi.
<c Yont contre xnoi se rebeller Savons,
ce Bulgares, Huns, tant de peuples divers (2),
(1) Comparer ce passage avec la Chanson (fAnitiQQh$y p9^ 108^ et i^veo Ggrm k Ufh4ramy page ^53^ daoA le» traduQtipQ».
(2) A cause de VaaachroaJianie» je me cioU aiiitomé 2^ traduire»
c( Et les Romains, et tous ceux de Palerme,
« Et ceux d'Afrique et ceux de Califerne.
a Puis s'accroîtront mes peines^ mes souflfrances.
ce Qui conduira si puissamment mes troupes,
(c Quand il est mort celui qui nous guidait?
<c Tu vas rester déserte, France douce !
« J'ai si grand deuil que voudrais ne pas être! »
Notre empereur tire sa barbe blanche,
Et des deux mains les cheveux de sa tête.
Cent mille Franks se pâment contre terre.
« Ami Roland, Dieu te prenne en merci !
« En paradis que ton âme soit mise!
t( Qui t'a tué France a mis en détresse.
<c J'ai si grand deuil que ne voudrais survivre
a A mes parents qui pour moi sont occis.
« M'accorde Dieu, fils de sainte Marie,
<( Qu'avant d'atteindre aux défilés de Size^
€ L'âme aujourd'hui soit de mon corps partie,
a Entre les leurs que mon âme soit mise,
a Et que ma ohair soit près d'eux enfouie ! )>
Pleure des yeux, tire sa blanche barbe.
Et Nayme dit ; a Charle a grande douleur! r> aoi. '
Congre par Huns. C'est ainsi qae, dans la première branche de Garin le Lofiératn, on appelle Hongres les peuples qui ont fait rinvasion d'Attila.
Au vers suivant^ le texte ajoute aux Romains et aux Palermitains les PuiUains, c'est-à-dire les gens de la Pouille.
Uk CHANSON DE ROLAND. 149