‹ La chanson de Roland: traduction nouvelle avec une introduction et des notesChapitre 62 sur 63 · SON FIANCÉ · texte numérisé non relu

SON FIANCÉ

Notre empereur est revenu d'Espagne.

n vient dans Aix, premier siège de France,

Monte au palais, entre en la grande salle.

Aude s'en vient, la belle demoiselle,

Et dit à Charle : « Où est Roland le preux,

a Qui m'a juré de me prendre pour fenune? «>

Charles en a douleur et grande peine,

Pleure des yeux, tire sa barbe blanche :

a Sœur, chère amie, honune mort tu demandes!

a J'en veux trouver en échange un meilleur,

a Et c'est Louis, je ne peux pas mieux dire;

a II est mon fils, il tiendra mes États, n

Aude répond : <( Ce discours m'est étrange !

<c A Dieu ne plaise, à ses saints, à ses anges,

a Après Roland que je reste vivante ! »

Elle pâlit, tombe aux pieds du roi Charles,

Meurt aussitôt. Que Dieu prenne son àme !

Barons français la pleurent et la plaignent.

Aude la belle à sa fin est allée, '

Et l'empereur la croit évanouie.

n a pitié, Charlemagne, il en pleure,

La prend aux mains, de terre la relève ;

La tète choit sur l'épaule inclinée.

Quand Charles voit que morte il Ta trouvée,

'11 a mandé d'abord quatre comtesses.

Aude est portée en un couvent de nonnes ;

Jusques au jour les nonnes l'ont veillée ;

Sous un autel elles l'ont enterrée ;

Et l'empereur lui rend beaucoup d'honneur, aoi.

COMMENT CHABLEMAGNE FAFT JUGER LE COMTE GANE.

Notre empereur dans Aix est revenu.

Gane, le traître, en des chaînes de fer.

Est dans la ville en face du palais.

Contre un poteau les serfs l'ont attaché ; Ils ont lié ses mains par des courroies ; 11 est battu de bâtons et de verges :

N'a mérité qu'on le traite autrement.

Avec douleur il attend son procès.

190 LA CBUISOaf MB ROLAND.

n est écrit dans une ancienne geste

Que Charles mande hommes de phisieurs terres

Os sont venns dans Aix, à la chapelle.

C'est un grand jour de fête solennelle,

Celle, dit-on, da baron fiaint Sylvestre.

On conmien^ d'instroire le procès

De Ganelon qui tmhison a ftdt.

Or, devant loi le roi Ta fiiit traîner, aoi.

« Seigneurs barons, dit le.roi Charlemagne,

<t De Ganelon juge£*^moi donc le droit.

«c Avec l'armée en Espagne U alla,

<c n m'a ravi de mes Français vingt mille,

<t Et mon neveu, que vous ne verrez plus,

<t Sire Olivier, le brave, le courtois.

a Gane a trahi les pairs pour des richesses. »

Ganelon dit : « Félon si je le cache !

k Roland m'avait fait tort dans mon avoir,

a J'ai poursuivi sa détresse et sa mort;

« Mais trahison, je n'en reconnais nulle. »

Et les Français disent : «Nous entendrons. »

Devant le roi se tient le comte Gane^ Le corps gaillard, la face colorée ; S'il eût été loyal> un vrai baron !

Il regardait les Franks, les autres juges^

UL GHANSOir DB ROLAND, 191

Et ses parents, qui sont trente avec lui.

Puis il oria d'une voix haute et olaire :

<c Au nom de Dieu, barons, entendes^moi*

<£ Je fus au camp avec l'empereur Charles.

« Je le servais par amour et par foi,

a Quand son neveu Roland me prit en haine,

« Et me choisit pour une mort cruelle.

a Je fis mesrà.ge auprès du roi Marsile;

« Par mon savoir, je vins i me sauver.

« Je défiai Roland le valeureux^

« Sire Olitier et tous leurs compagnons.

a Charles l'ouït, et ses barons aussi.

(( Je me vengeai, mais je n'ai pas trahi (1). »

Et les Franfais : m Nous irons en conseil. )»

Quand Gane voit que Ëon grand plaid eommenée,

Il réunit trente de ses parents.

Il en est un que les autres écoutent :

C'est Pinabel, du castel de Sorence (2). ,

U sait parler avec dçs raisons justes,

Est bon guerrier pour défendre ses armes, aoi.

Gane lui dit : « En vous, ami^ me fie :

<c Tirez-moi hors de mort, de calomnie. »

(1) Voir page i8> et la note 2 de la page 102.

(2) Voir page 20.

Pinabel dit : «Tons serez tAi sainré.

a. n n'est Français vons condamnant à mort, « Si l'emperear m'accorde le combat, « Qu'avec mon fer je ne démente ici. »

Gane le comte aox pieds du roi s'avance.

Saxons, Normands, Bavarois^ Poitevins Et les Français sont allés an conseil; Assez y a d'Allemands, de Thiois.

Ceux de l'Auvergne y sont les pins courtois.

Pour Pinabel ils se tiennent plus cois.

L'un dit à l'autre : Il faut en rester là:

« Laissons le plaid et prions l'empereur « Pour cette fois d'acquitter Ganelon, «c Et qu'il le serve avec amour et foi.

« Roland est mort : plus ne le reverrons; « Nous ne l'aurons pour or ni pour richesses. « Fou qui voudrait combattre Pinabel. »

n n'en est pas qui vienne contredire, Hors Thierry seul, le frère de GeoflBpoy (1).

(1) Thierry, sous le nom de Gaydon ou le chevalier au gem, est le héros d'une chanson de geste que MM. Guessard et Sainte- Luce ont publiée pour la première fois, en 1862, dans la collection des Anciens poètes de la France,

THIERRY JUGE QUE GANE EST FELON, ET COMUIËNT PINABEL VIENT LE DEMENTIR.

Vers Tempereur retournent les barons'.

a Nous vous prions, sire, lui disent-ils, a De prodamer que Gane est acquitté ; d Puis qu'il vous serve avec amour et foi.

d Laissez-le -vivre : il est homme très-noble ; « Roland est mort, plus ne le reverrons ; <c Ganelon mort ne nous en rendra rien, a Nous ne l'aurons pour or ni pour richesses. » Le roi leur dit : « Vous m'êtes tous félons I » Aoi.

Quand Charles voit que tous lui font défaut, 11 s'assombrit et sa tète s'affaisse, n a tel deuil qu'il se dit malheureux; Mais devant lui s'avance un chevalier ; C'était Thierry, frère du duc d'Anjou.

11 a le corps maigre, élancé, gracile, Les cheveux noirs et les yeux presque bruns ; Il n'est pas grand, mais non plus trop petit.

194 Là eHAMsem bb aoiani».

Courtoisement il dit à Charlemagne :

ce Beau sire roi, ne vous troublez ainsi.

« Je vous ai bien servi, vous le savez.

« Pour mes aïeux je dois tenir ce plaid.

« Quel tort qu'ait fait Roland au comte Gane,

<i Votre service eut dû le garantir ;

a Gane est félon de ice qu'il l'a trahi.

c( Il a commis envers vous un parjure.

a Je le condamne à pendaison, à mort,

« Et que son florpt soit J0té duM le Ib»,

a Gomme à fékm q^ félonie n ftdi:

a S'il a parents, qui dteieottr mc| veaiUêBl,

a Par cette 4pée, à mon fUne que j'ai odiftte,

a Je sopii^idrai aion arsètear le diamp. i»

Et les Franfeie t «Or, vous ave? bieaL.^1 e

Devant le rei Pinabel eei venu s

Il est grand, fort, agile et courageux.

Celui qu'il frappe, a bien fini son temps.

Il dit au roi ; a Six», le piaid efrf; vôtre.

« Or, commandez qu^îl n'y ait tant ée nniee.

a Voici Thierry qm jugement a fieult ;

c< Je le démena et je l'en eosibettivâ. »

Il donne au roi le gant de sa main droite ^i).

L'empereur dit ; « Boni garants je ^dix^sa^e. »

(1) Met li él ppifig de e9¥f le 4e0ti>e guant.

IX GHANSOM DB nOZJLND. 109

Trente des siens le oantionnent loyal.

Le roi leur dit : a Vous le garantisaes ; »

Les fait garder jusques au jugement. àM.

Quand Thierry voit qu'il y «us» bataiUb,

Il tend au roi le gant de sa main drmt».

Et Charlemagne acoepte ses garants.

11 fait porter quatre bancs sur la place.

Là vont s'asseoir ceux qui doivent combattre.

On reconnaît que tout est bien réglé (1),

Le comte Ogier ainsi le proclama.

Ils font venir leurs chevaux et leurs armes.

Avant d'allor combattre, ils se confessent; aoi. Ils sont absous et bénis tous les deux, Vont à la messe^ è la cammnpion g>)»

Et de grands dons ils offiDent auxcouvoili.

Devant le roi tous deux mmi revenus.

Leurs éperons ils ont aux pîeèi ^aussés^ Vêtent leurs blaues hanfaerts fbrts et léger»^

(i) Ben snnt malles par ^gem^nt des alirçf. * Malles vient de mail^ c'est-à-dire qu'ils sont régniHèrement traduits au mai!» fésoHàrBmeBt mis aux prises.

{Note 49 F. Ofoin.)

(2) li y avait une mesae spéciale qu'on appelait messe du jug^ ment de Dieu. {Note àe F. Génin.)

Voir Parise la Duchesse, pages 12 et 15,

Leurs casques.dair^ attachent sur la tète.

Ceignent au corps Tépée à garde d'or, Les écus peints suspendent à leur cou ; A la main droite ils ont Fépiea tranchant.

Puis ont monté leurs destriers rapides.

Alors pleuraient cent mille chevaliers.

Qui de Thierry pour Roland ont pitié.

Dieu connaît bien quelle sera la fin !

LU

DU COMBAT QUI EUT LIEU AUPRÈS d'aIX-LA-CHAPELLE ENTRE PINABEL ET THIERRY.

Au-dessous d'Aix, la prairie est très-large ; Là des barons se fera la bataille. ^

Ils sont tous deux courageux et prudliommes, Et leurs chevaux sont rapides et vifs.

Ils piquent bien^ lèchent toutes les rênes, A toute force ils frappent l'un sur l'autre, Les deux écus ils froissent et fracassent.

Rompent hauberts et déchirent les sangles ; , Les selles d'or tournent, tombent à terre. Cent mille Franks pleurent, qui les regardent.

Les chevaliers sont tous les deux à terre : àoi.

Rapidement ils se dressent sur pieds.

Pinabel est fort, alerte et léger.

L'un cherche l'autre, ils n'ont plus de chevaux.

Avec l'épée à la garde d'or pur,

Ils se frappaient sur les casques d'acier.

Les coups sont forts à fendre les deux casques.

Les chevaliers français sont dans l'angoisse :

«c Dieu, faites voir que Charle a le bon droit. )>

Pinahel dit : a Reconnais-toi vaincu,

« Et je serai ton homme par amour,

c< Te donnerai de mes biens à ton gré ;

(( Mais avec Charle accorde Ganelon.

Thierry répond : ce N'est besoin que j'y pense.

« Sois-je félon si jamais je l'octroie !

« Qu'entre nous Dieu montre aujourd'hui le droit ! i>

AOI.

Thierry lui dit : a Pinabel, tu es brave

a Et grand et fort; ton corps est bien moulé,

tt Pour ta valeur tes pairs te reconnaissent.

c< Laisse finir ici cette bataille.

(c Avec le roi je t'accorderai bien ;

« De Ganelon justice sera faite.

« Telle que jour n'y aura qu'on n'en parle. »

Pinabel dit : ce Ne plaise au Seigneur Dieu !

« Je soutiendrai toutd ma parentéi

<c Homme mortel ne me fera céd^r.

c< Mieux vaut mourir que m^ter le blàmeU

A se frapper voici qu'ils recommencent,

Sur leurs cimiers tout incrustés d'or pur ;

Au ciel volaient les étincelles clairas*

Les séparari oa ne le pourrait plus :

Sans homme mort^ ila ne finiront pas. aoi.

Il est très-preux, Pinabel de Sorence :

Il a frappé Thierry sur soolwft casque^

Le feu jaillît et Vfaerbe s'en allume^

De son épée il présente le âlj

Sur le visage il la lui lût descendre

(La drcâto joufs en est eos^nglantée).

Et le haubert fead du dos jusqu'au ventee.

Dieu ne p^rmH qu'il le renversât mort, aok,

Thierry voit biw que sa joue est blessée.

Le sang tout clair choit sur l'herbe du jfvi ! Dessus le casque il frappe Pinabd^ Jusqu'au nasel il le brise et le fend, Lui fait couler la ceirvelle en dehors.

Brandit le coup et le r^ive^cse mort.

Or, par ce coup, le combat est fini!

Les Franks criaient : a Dieu y a fait miracle.

c< Il est de droit que Gane soit pendu,

a Et ses parents qui répondent pour lui (1) ! » aoi.

truand eutTtaidtry vaifimi dan» le odmMi, L'empereur Charle est venu près de lui, Ensemble avec trente de ses baroni, Nayme le dttc, Ogier de Banemacki Geoffroy d'Anjou, Guillaume» sieur de Blajr^' L'empereur prend entre ses bras Thierry* Le froïA essuie avee ses peaux de o^Artre^ Puis il les ûte et loi met d'aukes peaux< Tout doucement on désanne TUerry ^ Sur une mule arabe l'on le moatOf Et l'on retourne avec joie et cooragef Jusque dans Aix ; on descend à la plaee* Lors commença l'occision des autres»

(1) Les fils de Pinabel figurent dans le rornsn d*Ày0 d^ Avignon^ où l'on rappelle la catastrophe de leur père :

Et Mile et Aubouin^ fil Pinabel le blou.

Il fu jadis occis por le plait Ganelon.

(Éd. de MM. GiMMAid «t M#yeri pffd g»)

GHABLEBCAaNE REND LA JUSTICE, ET COMMENT DIEU LUI FAIT CONNAITRE SA VOLONTÉ. ^

Le roi s'adresse à ses ducs, à ses comtes :

a Conseillez-moi sur ceux que j'ai gardés.

« Pour Ganelon ils sont venus au plaid , a. Pour Pinabel se sont rendus garants. »

— Qu'il n'en survive aucun, » répondent-ils.

Le roi eommande à son viguier Basbrun :

a Va, pends4es tous à des arbres maudits.

« Par cette barbe au poil blanc et chenu, <c S'il en échappe un seul, tu seras mort. »

'Basbrun répond : a 0^'ai-je autre chose à faire ? » Puis, avec cent sergents, il les entraîne.

Trente ils étaient qui furent tous pendus.

Que le félon soit occis et détruit ! aoi.

Les Poitevins, les Bretons, les Normands, Les Bavarois, avec les Allemands, Tous sont d'accord, et surtout les Français, Que Gane meure en merveilleux tourment.

Quatre chevaux sont menés devant lui.

On l'y attache et des pieds et des mains.

Les chevaux sont orgueilleux et rapides.

Quatre sergents les poussent en avant, Vers un ruisseau qui coule dans un champ.

Voici les nerfs qui vont tous s'allongeant, Puis, de son corps les membres qui s'arrachent, Et le sang clair s'épand sur l'herbe verte.

Comme félon convaincu, Gane est mort (1).

Il ne faut pas que les traîtres se vantent !

Quand Charlemagne eut fini sa vengeance,

Il appela les évoques de France,

Ceux de Bavière avec ceux d'Allemagne :

« Ici je garde une noble captive.

a Tant elle ouït sermons, vit bons exemples,

m Qu'elle veut croire et devenir chrétienne.

a Baptisez-la pour qu'à Dieu soit son &me. y>

— a II faut qu'elle ait, dirent-ils, des marraines (2).

(1) Les chauBons postérieures à notre poëme mentionnent quelquefois d'une manière différente ces derniers incidents. Ainsi^ dans Gaydon, Thibaut d'Aspremont dit^ à la page 2, en parlant de Charlemagne :

Gane^ mon frère^ fist ardoir en un ré (bûcher). Et Pynabel^ mon neveu^ l'alosé^ Fist à coes de chevax trainner.

Dans Aye (TAvignoriy le fils de Gane ne s'appelle pas^ comme ici^ Baudouin, mais Béranger. Ce dernier figure dans Parise ia Di/h chesse avec d'autres membres du Ugnaige al cuivert Ganelon,

(2) Il fallait deux marraines pour une femme. Voir la note de M. Génin.

« Assez y a damos de baui lignacd)

« La foule est grande auK bains d'Aix4a-Chi4^<

Reine d'Espagne alors fut baptisée }

On lui trouva le nom de Julienne.

Chrétienne elle est, vraiment par eonnaissaaee.

Le jour se passe et la nuit s'assombrit.

Charle est oouehé dans sa chambre voûtée^ Saint Gabriel, de par Dieu, lui vint dire :

(c Charles, convoque encor ta grande année.

«Vacon(iuérirlaterredeSyri.i c< Tu secourras le roi Vivien d'Antiodie^ i< Dans la cité que les payons assiègent, «c Là les chrétiens te réclament et crient. » Mais l'empereur n'y voudrait point aller.

« Dieu, dit le roi, si peineuse est ma vie I 9 Pleure des yeux, tire sa barbe blaïuJie.

IQ FINir LA GSSTB PB THBBOUUMS^

TABLfi DES MATIÈRES.

INTRODUCrriON.

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