‹ La chanson de Roland. Traduction, précédée d'une introd. et accompagné d'un commentaireChapitre 11 sur 89 · IX. — LA VERSIFICATION · texte numérisé non relu

IX. — LA VERSIFICATION

Il faut partir de ce fait que les vers du Roland étaient destinés à être écoutés, et non pas à être lus.

Ils ne s'adressaient pas aux yeux, mais à l'oreille. Des « jongleurs de geste » parcouraient alors toute l'Europe avec de petits manuscrits dans leurs poches. Arrivaient -ils dans une ville, ils ne prenaient point le temps de se reposer. Encore tout poudreux du voyage et essoufflés, ils attiraient la foule par quelques accords de leur grossier violon, de leur vicie, par quelques cris, voire par quelques gambades. Puis ils se mettaient à chanter quelques centaines de vers épiques. Je ne dis pas lire : je dis chanter.

Une foule avide, enthousiaste, ardente, entourait ces chanteurs populaires et se suspendait à leurs chants.

Très souvent aussi, la scène se passait dans la salle principale des châteaux. Le seigneur invitait le jongleur et le faisait boire. A la fin du repas, le chanteur se levait et donnait une séance épique.

Mais, qu'il eût affaire à des chevaliers ou à des bourgeois, le jongleur avait toujours devant lui un auditoire qui ne savait pas lire , et qui , en fait de versification , était uniquement sensible au rythme et à l'assonance.

Or l'assonance n'est pas la rime. L'assonance porte sur la dernière voyelle accentuée, tandis que la rime porte à la fois sur cette dernière voyelle sonore et sur tout ce qui vient après elle.

A s'en tenir au système de l'assonance, Caries, guaste, pasme, vaille, pailes, barbe et remaigne peuvent entrer, à la fin des vers, dans une seule et même tirade. Ces mots « assonnent » ensemble.

Dans le système de la rime, remaigne ne serait admissible qu'avec muntaigne , graigne et altaigne.

L'assonance est essentiellement populaire ; la rime est aristocratique.

Encore aujourd'hui, en 1880, le peuple des campagnes chante des vers assonances. Il les comprend, il les aime. Écoutez plutôt, écoutez ce « Cantique populaire sur saint Alexis » qui circule dans nos villages :

.1 ai un voyage à faire Aux pays étrangers.

Il faut que je ufen aille :

D'uni me l'a commande.

Tenez, voici ma bague, Ma ceinture à deux tours, Marque de mou amour.

Et ailleurs, dans ce même chant, épousailles assonne avec flamme, courage avec larmes, ricJiesses avec cachette, embarque avec orage et dépêche avec connaître.

Il en était ainsi aux xi° et xne siècles.

Mais le joui' où le nombre des lettrés devint plus considérable au sein de la société laïque, le jour où il y eut beaucoup de chevaliers et de bourgeois qui surent vraiment lire, le jour où ils en vinrent à vouloir posséder et collectionner des manuscrits, tout changea. Il fallut désormais s'adresser au regard des lecteurs, et non plus à l'oreille des auditeurs. De là la nécessité absolue de remanier les anciens poèmes ; de là ces rifacimenti auxquels nous allons tout à l'heure consacrer un de nos chapitres.

A l'époque où fut composé le Roland, la versification peut se résumer en quelques règles qui sont des plus sages et des plus simples :

Le Roland, comme nos plus anciens poèmes, esl écrit en décasyllabes. = Ces décasyllabes ont une pause intérieure après leur quatrième syllabe sonore. = A la (in du premier comme Au second hémistiche, les voyelles muettes ne comptent point : Damne Deu PerE, nen laiser unir FrancE. = Sont assimilés à \'e muet, les e non accentués qui sont suivis d'un s, d'un t, d'un ni : Li EmpererES est pur matin levet. — Iço vus maudv.T rets Marsilies li ber. — Il nen est dreit que païens te baillisEUT. — La seule lettre qui, en thèse générale, s'élide, esl l'e i :t. Il convienl d'ajouter que celle élision elle-même esl

laissée à la liberté du poète, qi i élide ou n'Élide pas. = Ces vers, ainsi rythmés, sonl distribués en un certain nombre de couplets , tirades ou laisses. Toute laisse forme une division naturelle du récit. = Le couplel se compose, eu moyenne, dans le Roland, de douze à quinze vers. Il sera plus développé dans le- poèmes postérieurs. = Le lieu qui unii tous les \ers dans un même couplet, c'esl l'assonance: plus lard, ce sera la rime. Dans le Roland, le.- couplet- ne sonl donc pas monorimés, niai- mono -assonances. = Suivanl nue leur- . terminenl ou non par un e muet, le- laisses -oui féminines ou masculines. Ces dernières sonl les plu- nombreuses.

Nous avons traité ailleurs' 1rs autres questions qui se rapportent à la rythmique du Roland.

' Edition classique, 7e éd., p. \Si et ss.

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