LE GRAND EMIR ET LA FLOTTE PAÏENNE
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'empereur Charles, par sa grande puissance, Etait demeuré sept années entières en Espagne ;
Il y avait pris châteaux et cités.
Le roi Marsile en avait eu grand souci,
Et, dès la première année, avait fait sceller ses lettres.
2000. L'Empereur, etc. [ci commence l'épisode de Baligant, le Baligantçepisod qui, suivanl une opinion de M. Scholle, n'aurait pas fail partie de la version originelle du Roland. Nous avons réfuté ailleurs (Épopées françaises, 2e édit.,
t. I, p. 425) celte opinion, que M Paul Meyer i Romania, VII . p. Y-'<1 déclai e « fondée sur des motifs assez faibles (Cf. Rom., VI, 471!.) Nous renvoyons notre lecteur à nos i'.popécs.
11 y réclamait du secours de Baligant, qui était à Babylone en Egypte.
2615 C'était l'Émir, le vieil Émir,
Survivant à Virgile et à Homère.
Marsile avait demandé à ce vrai baron d'aller le secourir à Saragosse.
Si Baligant n'y consentait, Marsile quitterait ses dieux,
Renoncerait à toutes les idoles qu'il adore, 2620 Recevrait la sainte loi du Christ,
Et ferait sa paix avec Charlemagne...
Or Baligant est loin, et il avait longtemps tardé.
Il avait convoqué le peuple de ses quarante royaumes,
Avait fait apprêter ses grands dromonds, 2625 Barques, esquifs, galères et vaisseaux de toute sorte.
A Alexandrie, qui est un port de mer,
Il avait enfin rassemblé toute sa flotte...
C'était en mai, au premier jour d'été :
Il a lancé sur mer toute son armée.
2630 Elle est grande l'armée de la gent païenne !
Et voilà cette flotte qui cingle rapidement, navigue
et se gouverne.
Au sommet des mâts, et sur les hautes vergues,
2614. Baligant. Dans la Chronique de Turpin, qui est suivie par vingt <lr nos poètes, Marsire et Beligand sont deux frères, qui ont été l'un et l'autre envoyés en Espagne par l'émir de Babylone , et qui régnent tous deux à Saragosse. Ils attaquent ensemble l'arrièregarde, commandée par Roland. Marsire est tué par le neveu de Charles; Beligand s'enfuit. = Dans notre vieux poème, au contraire, Beligand est représenté comme le grand émir de Babylone, dant Marsire n'est que le vassal , et qui a quarante autres rois sous ses ordres. En deux mots, c'est le chef suprême de l'Islam.
2624. Dromonds. Le dromond est le
navire de guerre et de marche; le chaland est le transport, et, en particulier, le transport de guerre. = Dans le dromond on faisait entrer les chevaux : témoin ce passage de Y Entrée en Espagne, où l'on voit Roland introduire son cheval dans un dromond à l'aide de cordes et de poulies. Seulement Yestormant du bateau Desor U dos bastiaus fait bastir un soler, — Tant com libon cival poit à loisir ester. (Ms. fr. de Venise, xxi ; f° 228.) Cf. la planche VIII de la tapisserie de Bayeux, qui nous montre des charpentiers occupés à la construction de ces différentes sortes de vaisseaux.
Il y a lanternes et escarboucles Qui, de là-haut, projettent telle lumière, 2635 Qu'en pleine nuit la mer parait plus belle encore.
Au moment où ils arrivent en vue de la terre d'Espagne, Tout le pays en est illuminé ; La nouvelle en va jusqu'à Marsile :
Baligant, lui dit-on, est entré dans sa terre A la tête d'une armée comme on n'en verra jamais de
plus belle; Dix- sept rois, près de lui, sont à la tête de cette
immense armée.
Que Dieu, que la souveraine Paternité protège Charles, Car il aura une terrible et douloureuse bataille. Aoi.
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L'armée païenne ne veut pas faire halte un moment. 2640 Elle sort de la mer, entre dans les eaux douces ,
Laisse derrière elle Marbrise et Marbrouse,
Et remonte le cours de l'Èbre avec tous ses navires.
Au sommet des mâts, et sur les longues vergues,
Que de lanternes, que d'escarboucles !
C'est, pendant toute la nuit, une clarté immense : 2645 Le jour môme elle arrive à Saragosse. Aoi.
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Clair est le jour, brillant est le soleil. L'Émir sort de son vaisseau ; Espanelis marche à sa droite ; Dix- sept rois le suivent ; 2650 Quant aux comtes et aux ducs, on n'en sait pas le nombre.
A l'ombre d'un laurier, au milieu d'un champ, On jette sur l'herbe un tapis de soie blanche ;
On y place un fauteuil d'ivoire,
Et le païen Baligant s'y asseoit, 2655 Tandis que les autres restent debout.
Leur chef parle le premier :
« Oyez, » leur dit-il, « francs chevaliers vaillants.
« Le roi Charles, empereur des Français,
« N'aura la permission de manger que si je le veux bien.
2660 « Il m'a fait dans toute l'Espagne une trop longue guerre :
« C'est dans sa douce France que je veux aller l'attaquer ;
« Point ne m'arrêterai de toute ma vie,
« Avant de le voir à mes pieds, ou mort. »
Et Baligant donne sur son genou un coup de son gant droit. Aoi.
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2665 L'Émir l'a dit, l'Émir s'entête :
Il ne manquera pas, pour tout l'or qui est sous le ciel,
D'aller jusqu'à Aix, où Charles tient ses plaids.
Ses hommes l'approuvent et lui donnent même conseil.
Alors il appelle deux de ses chevaliers, "2670 L'un Clarifan, l'autre Clarien :
<r Votre père, le roi Maltraïen,
« Faisait volontiers les messages.
« Vous, allez à Saragosse, je le veux.
« Annoncez de ma part au roi Marsile 2675 « Que je l'e viens secourir contre les Français.
<t Si je les rencontre, quelle bataille !
« Donnez-lui ce gant brodé d'or,
« Mettez-le-lui au poing droit,
<r Et portez -lui aussi ce bâton d'or massif. 2680 î Puis, quand il sera venu me rendre hommage,
« J'irai en France faire la guerre à Charles.
« Si l'Empereur ne s'étend à mes pieds pour me
demander grâce, « S'il ne veut pas renier la foi chrétienne, « Je lui arracherai la couronne de la tête. 2685 « — Bien dit, » s'écrièrent les païens. Aoi.
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<r Et maintenant à cheval, barons, à cheval, » dit Baligant.
« L'un de vous portera le gant, l'autre le bcàton. »
Et ceux-ci de répondre: « Ainsi ferons-nous, cher seigneur. »
Ils chevauchent si bien, qu'ils arrivent à Saragosse; 2690 Ils traversent dix portes, passent quatre ponts,
Et parcourent toutes les rues où se tiennent les bourgeois.
Comme ils approchent du haut de la ville ,
Ils entendent un grand bruit du côté du palais.
C'est une foule de païens 2695 Qui pleurent , qui crient , qui se livrent à une grande douleur,
Qui se plaignent de leurs dieux Tervagan et Mahomet,
Et de cet Apollon dont ils n'ont rien reçu :
<r Malheureux! » disent-ils, <r que deviendrons-nous?
<r La honte et le malheur sont tombés sur nous. 2700 « Nous avons perdu le roi Marsile,
<r Dont le comte Roland a coupé le poing droit.
<r Jurfaleu le blond n'est plus.
« Toute l'Espagne va tomber en leurs mains. »
Sur ce, les deux messagers descendent au perron. Aoi
2705 Les messagers laissent leurs chevaux à l'ombre d'un olivier,
Et deux Sarrasins les prennent par les rênes.
Puis tous les deux, se tenant par leurs manteaux,
Sont montés au plus haut du palais.
Comme ils entrent dans la chambre voûtée, 2710 Ils font, par bon amour, leur salut de mécréants au roi Marsile :
« Qu'Apollon, qui nous tient en son pouvoir,
« Que Tervagan et notre seigneur Mahomet
« Sauvent le Roi et gardent la Reine !
« — Quelle folie dites-vous là? » s'écrie Rramimonde; 2715 « Nos dieux ne sont que des lâches,
« Et n'ont fait à Roncevaux que mauvaise besogne.
« Ils y ont laissé mourir tous nos chevaliers
<r Et ont abandonné, en pleine bataille, mon propre seigneur.
« Marsile a perdu son poing, qui manque à son bras, 2720 « Et c'est Roland, le puissant comte, qui le lui a tranché.
« Charles aura bientôt toute l'Espagne entre les mains.
<r Ah! misérable, ah! chétive ! que vais-je devenir?
« Malheureuse! n'ya-t-il point quelqu'un qui veuille me tuer? » Aoi.
« — Dame, » dit alors Clarien, « faites trêve aux paroles.
2725 « Nous sommes les messagers du païen Raligant, <r Qui sera, dit-il, le libérateur de Marsile. « Voici le gant et le bâton qu'il lui envoie. <r Là-bas, sur l'Èbre, nous avons quatre mille chalands, « Esquifs, barques et rapides galères.
2730 « Qui pourrait compter nos dromonds? <r L'Émir est riche, il est puissant; « Il poursuivra, il attaquera Charlemagne jusque dans sa France,
« Et veut le voir à ses pieds demandant grâce, ou
mort.
« — Les choses n'iront pas si bien, » répond la Reine. 2735 <r Vous pourrez plus près d'ici rencontrer les Français. « Depuis sept ans, ils sont dans cette terre. « Quant à l'Empereur, c'est un vaillant, un vrai
baron ; <r Il mourrait plutôt que de fuir.
« Tous les rois de la terre sont pour lui des enfants , 2740 « Et Charlemagne ne craint aucun homme vivant. »
Aoi.
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<r — Laissez tout cela, » dit le roi Marsile.
« Seigneurs, d dit-il aux messagers, <r c'est à moi
qu'il faut parler.
<r Vous voyez que je suis en mortelle détresse : <r Point n'ai de fils, ni de fille, ni d'héritier. 2745 « Hier soir j'en avais un : on me l'a tué.
« Dites donc à mon seigneur de me venir voir.
<f II a des droits sur la terre d'Espagne ;
« S'il la veut toute avoir, je la lui cède :
« Qu'il se charge seulement de la défendre contre les
Français.
2750 « Je pourrai lui donner quelques bons conseils contre
Charles, « Et il l'aura peut-être vaincu avant un mois. « En attendant, portez-lui les clefs de Saragosse, <r Et dites- lui qu'il ne peut que gagner à me croire. « — Vous dites vrai, » répondent les deux messagers.
Aoi.