‹ La Chanson des gueux (volume 2)Chapitre 2 sur 6 · IDYLLE DE PAUVRES · texte numérisé non relu

IDYLLE DE PAUVRES

L'hiver vient de tousser son dernier coup de rhume,

Et fuit, emmitouflé dans sa ouate de brume.

On ne reverra plus, avant qu'il soit longtemps,

Sur la vitre, allumée en prismes éclatants,

Fleurir la fleur du givre aux étoiles d'aiguilles.

Voici qu'un frisson monte à la gorge des filles !

C'est le printemps. Salut, bois verts, oiseaux chanteurs,

Ciel délicat! La brise, où flottent des senteurs,

Apporte on ne sait d'où les amoureuses fièvres.

Et des baisers, errants dans l'air, cherchent des lèvres

Mais le dur paysan retourne à ses travaux.

Pour lui, qu'importe avril et ses désirs nouveaux!

Ce qu'il sait seulement, c'est qu'il faut quitter l'àtre,

Qu'il faut recommencer la lutte opiniâtre

Contre la terre en rut, buveuse de sueurs.

Et le chant des oiseaux, l'aube aux fraiches lueurs,

Les papillons, l'azur, lui disent: — Prends ta blouse

Et travaille. La terre est ta femme jalouse

Et veut que tu sois tout à elle, et tout le jour.

Fécondc-la, vilain, sans penser à l'amour.

— Et le dur paysan baise la terre grise

Sans hunier fes senteurs qui flottent dans la brise,

Sans ouvrir sa poitrine aux souffles embrasés.

Où vous poserez-vous, vols errants de baisers, Essaim tourbillonnant des amoureuses fièvres ?

Heureusement pour vous que les gueux ont des lèvres '

Ils sont là tous les deux, la fille et le garçon,

Sous la feuillée, ainsi qu'alouette et pinson.

Ils écoulent le vent qui caresse là plaine.-

Deux enfants! Car l'aînée a dix-sept ans à peine.

Mais on voit qu'elle sait le mystère d'amour.

Depuis quand, et par qui? Depuis longtemps. Un jour,

Lorsqu'elle était encor toute petite fille,

Sa jeunesse tenta les désirs d'un vieux drille,

Compagnon de misère, et qui ne craignit pas

De faire un mauvais crime après un bon repas.

Depuis, elle a servi, sans remords, sans tristesse,

Aux plaisirs de plus d'un vagabond. On la laisse

Quand c'est fini. Cela se fait tout simplement.

Mais son cœur ne sait pas ce que c'est qu'un amant.

Or, voici qu'aujourd'hui son cœur est plein de choses

Qu'elle ignorait. Un doux voile de lueurs roses

Couvre son front tanné par le vent des chemins.

De longs chatouillements inquiètent ses mains.

Il lui semble qu'un souffle a monté sous sa robe.

La terre a des aspects de lit, et se dérobe

Sous elle, et lentement, comme par un toucher Langoureux et lascif, l'invite à se coucher.

— Mon petit Jean, viens donc! Asseyons-nous ensemble.

Et l'enfant de quinze ans s'assied près d'elle, et tremble.

Il- ne sait rien. Ce n'est qu'un pauvre mendiant

Qu'elle a trouvé, voici trois jours, seul et priant

Près de la porte d'une église de village.

Le besoin d'être deux au lieu d'être seul, l'âge,

Le pain partagé, puis sans doute le parfum

D'avril, ont mis ces deux misères en commun.

Elle est bonne pour lui comme ne fut personne.

Aussi l'aime-t-il bien. D'où vient donc qu'il frissonne

En s'asseyant près d'elle, et pourquoi dans ses yeux

Cet air d'effarement et ce trouble anxieux ?

Ah ! c'est qu'il sent aussi bouillonner dans ses veines

Le Ilot avant-coureur des ivresses prochaines,

Et qu'au fleuve inconnu qui monte à son cerveau

Il chancelle comme un qui boit du vin nouveau.

Et la fille se tord entre ses bras, pâmée,

Et lui souffle à l'oreille une haleine enflammée

Pleine de mots obscurs et de secrets ouverts.

Il halète. Sa main, sur les seins découverts,

Ignorante, se pose et tressaille. Une bouche

Esl sous la sienne. Un feu mystérieux le touche.

Il est enveloppé d'une étreinte de fer.

Et tout son cœur se fond dans un subil éclair.

0 gueux, enivrez-vous de l'amour priutamère !

Allez, sous le buisson qui vous sert de tanière,

Personne ne vous voit que le bois et le ciel. L'abeille, qui bourdonne en butinant son miel, Ne racontera pas les choses que vous faites. Le papillon, joyeux de voir les champs en fêtes, Vole sans bruit parmi la plaine aux cent couleurs, Et pour vous imiter conte fleurette aux fleurs. Seul, un oiseau, perché sur la plus haute feuille, Entend les mots qu'on dit et les baisers qu'on cueille, Et semble se moquer de vous, le polisson ! Mais tout ce qu'il raconte en l'air n'est que chanson. Aimez-vous ! Savourez, loin du monde et des hommes, Ce qu'on a de meilleur sur la terre où nous sommes ! Pâmez-vous dans les bras l'un de l'autre sans fin! Abreuvez votre soif d'aimer ! A votre faim Repaissez-vous longtemps de caresses trop brèves ! Vivez cette minute ainsi qu'on vit en rêves ! Dans le débordement de ce fleuve vermeil Noyez les jours sans pain, et les nuits sans sommeil, Et tout ce qui vous reste à vivre dans la dure ! 0 gueux, soyez heureux ! L'amour vous transfigure. Malgré vos pauvretés, vous êtes riches, beaux. De l'amour éternel vous portez les flambeaux. Oui, l'amour qui fait battre à l'instant votre artère, C'est celui qui féconde autour de vous la terre, C'est celui dont la brise apporte les senteurs, C'est celui des bois verts et des oiseaux chanteurs, Celui qui fait gonfler les seins comme des voiles, Celui qui dans les cieux fait rouler les étoiles, C'est l'amour éternel que tout veut apaiser Et par qui l'univers n'est qu'un vaste baiser.

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