‹ La chanson des Gueux (volume 3)Chapitre 75 sur 194 · A HENRY LAURENT · texte numérisé non relu

A HENRY LAURENT

Ce vieux, poilu comme un lapin, | Qui s’en va mendiant son pain, Clopin-clopant, clopant-clopin,

Où va-t-11? D'où vient-il? Qu'importe!

Suivant le hasard qui l’emporte Il chemine de porte en porte.

Un pied nu, l’autre sans soulier, Sur son bâton de cornouiller Il fait plus de pas qu’un roulier.

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GUEUX DES CHAMPS

Il dévore en rêvant les lieues Sur les routes à longues queues Qui vont vers les collines bleues,

Là-bas, là-bas, dans ce lointain Qui recule chaque matin Et qui le soir n’est pas atteint.

Il semble, sans halte n1 trêve, Poursuivre un impossible rêve, Toujours, toujours, tant qu’il en crève.

Alots, sur le bord du chemin, Meurt, sans qu’on lui presse la main, Cet affamé de lendemain.

Étendu sur le dos dans l’herbe, Il regarde le ciel superbe Avec ses étoiles en gerbe.

Ab! là-haut, c’est peut-être là Que son espérance exila Le but qui toujours recula!

Ah! là-haut, c’est peut-être l’arche Verts laquelle ce patriarche Guidait son éternelle marche!

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Quand le dimanche il défilait Sous un portail son chapelet, C’est là-haut que son cœur allait!

Là-haut, c’est la terre promise!

Là-haut, pour les gueux sans chemise Le lit est fait, la table est mise!

Et sans doute ce vagabond Va s’envoler là-haut d’un bond, Et ce moment lui semble bon!

Eh bien! non. Tordu comme un saule, Ce prisonnier tient à sa geôle.

Il ne veut pas mourir, le drôle!

I] lutte, il hurle comme un fol, Cambre ses reins, tourne son col, Et de ses baisers mord le sol.

I] n’a point de céleste envie, Et dans sa soif inassouvie Il veut boire encore à la vie.

Sur ce lit de mort sans chevet Il se rappelle qu’il avait De bons moments quand il vivait,

Que dans son enfance première Il dormait chez une fermière Près de l’âtre de la chaumière,

Que plus tard dans les verts sentiers Il a passé des jours entiers À défleurir les églantiers,

Qu’au mois de mars, mois des pervenches, Il a souvent pris par les hanches De belles filles aux chaïirs blanches,

Que le hasard avait grand soin De lui garder toujours un coin Bien chaud dans les meules de foin,

Qu'il avalait à pleine tasse Le vin frais, si doux quand il passe, Ft la bonne soupe bien grasse,

Et qu'il avait beau voyager, Lui inconnu, lui l'étranger, Chacun lui donnait à manger,

Et que les gens sont charitables D’ouvrir au pauvre leurs étables, De lui faire place à leurs tables,

Et que nulle part, même aux cieux, Les misérables ne sont mieux Que sur terre; et le pauvre vieux

Voudfait voir la prochaine aurore Et ne pas s’en aller encore Vers lPautre monde qu’il ignore;

Et la vie est un si grand bien, Que ce vieillard, ce gueux, ce chien.

Regrette tout, lui qui n’eut rien.

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