‹ La chanson des gueuxChapitre 104 sur 110 · A FREDERICK LEMAÎTRE · texte numérisé non relu

A FREDERICK LEMAÎTRE

Le Samedi 29 janvier 1876, on enterrait au cimetière Montmartre Frederick Lemaltre. Après plusieurs discours prononcés sur la tombe, le poème suivant fat dit par H. Monnet-Sully, avec une émotion profonde. En terni*» nant cet adieu au grand artiste, le jenne tragédien eut un geste d'une simplicité sublime et d'un effet poignant Il déchira les feuillets et les laissa choir comme des fleurs dans la fosse ouverte.

(Note de l'éditeur.)

Salut, maître! Salut, géant! Salut, génie!

Tu ne me connais pas. Mais nous te connaissons.

Nous venons saluer ta gloire non finie,

Toi qui ne mourras pas, nous autres qui naissons.

Nous venons saluer l'art môme en ta personne, Nous venons couronner l'artiste surhumain, Et dire, dans des. vers où ton grand nom résonne, Nos souvenirs d'hier aux vivants de demain.

On saura quelle était l'ampleur de ton domaine, Et que les passions des gueux comme des rois, Tous les cris, tous les vœux de la pauvre âme humaine, Ont chanté tour à tour et pleuré par ta voix.

Triste ou gai, formidable ou bon, tendre ou farouche, Que de fois tu nous fis plier les deux genoux, Et voir, comme en rêvant, suspendus à ta bouche, Les mondes inconnus que tu créais pour nous !

Là-bas, quelle ombre langoureuse

S'approche de nous à pas lents ?

Ah ! voici venir l'amoureuse.

Tu mets ta main dans ses doigts blancs,

Tu môles ton âme à son âme ;

Elle rit, et pleure, et se pâme,

Et se sent brûler à la flamme

Que font les soleils de tes yeux ;

Et l'aigle avec la tourterelle

Chante la chanson éternelle,

Et nous emporte d'un coup c^ile

Ivres d'amour au fond des cieux.

Puis, tout à coup, rugit le drame, Qui, lion fauve, par les bois Traîne la passion qui brame Ainsi qu'une biche aux abois.

Alors, entrant dans sa tanière, Les bras nus, comme un belluaire, Tu prends le monstre à la crinière, Tu te roules sur lui, vainqueur; Et serrant la bote domptée Comme Hercule faisait d'Antée, Devant là foule épouvantée Tu brises ses reins sur ton cœur.

Mais il faut que tu te reposes Et des soupirs et des sanglots. Vas-tu donc effeuiller des roses Ou bien secouer des grelots ?

Non. Ton rire, énorme et fantasque, Se tord aux rides de ton masque, Et Ton dirait une bourrasque Qui lutte avec des flots grondants.

Fi du sourire fin et mièvre !

C'est l'ironie et c'est la fièvre Qui met dans le coin de ta lèvre Le pli des sarcasmes stridents.

Et comment pourrais-tu ne pas être ironique? Ainsi qu'un carrefour, ton esprit communique Aux ruelles sans nombre,, aux passages obscurs, D'où l'on voit déboucher, grouillant entre les murs, Ceux-ci pieds nus, ceux-là faisant sonner leurs bottes,

NOOS AUTRES GUKUX 259

Brandissant des poignards, agitant des marottes, Criant, riant, priant, et se tordant les mains, Le troupeau des vertus et des vices humains.

Vous représentez- vous tout ce que fut cet homme, Et ce qu'il a vécu d'existences, en somme ? Être Napoléon, Othello, Buridan, Kean, Méphistophélès, don César de Bazan, Et passer, oubliant ce qu'on était naguère, De Paillasse à Vautrin, de Ruy-Blas à Macaire! Rendre tout, sentir tout! Avoir autant de voix Qu'il est d'astres au ciel et de feuilles aux bois ! S'incarner tous les jours, prendre cent effigies, Comme les anciens dieux dans les mythologies! Se dire que tout l'homme habite ce front-là, Et n'avoir qu'un seul cœur pour porter tout cela !

Ah! le monde qui vient au théâtre et s'amuse, Ne s lit pas ce que coûte un baiser de la muse, Quelle amertume il laisse, et quels déchirements Dans les grands cœurs blessés qu'elle a pris pour amants. Non, vous ne savez pas qu'à son front de monarque, Sous la couronne d'or l'épine a fait sa marque, Et que son grand manteau de pourpre éblouissant Est rouge d'afvoir bu le plus pur de son sang. Non, vous no savez pas qu'il faut souffrir sans trêve Pour donner une forme, une vie, à son rêve-, Que la fleur de l'idée a pour sève les pleurs, Que les enfantements sont toujours des douleurs.

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