‹ La chanson des gueuxChapitre 53 sur 110 · VARIATIONS D'AUTOMNE SUR L'ORGUE DE BARBARIE · texte numérisé non relu

VARIATIONS D'AUTOMNE SUR L'ORGUE DE BARBARIE

La voix lamentable et meurtrie Des vieux orgues de Barbarie, Qui tour à tour chatouille et mord.

Semble la voix triste et falote D'un fou qui ricane et sanglote Sur son lit de mort,

D'un fou qui râle et qui plaisante, Et qui, sans voir la mort présente, Pense h ses amours de jadis, Et de plaintes ou de blasphèmes Interrompt les adieux suprêmes Du de Profanais.

De la lugubre mélopée Soudain la mesure est coupée.

Est-ce un hoquet? est-ce un soupir?

Un cri s'enfle et brusquement crève, Comme un flot, hurlant vers la grève, S'y vient assoupir.

Lentement la voix recommence, Et dit d'une ancienne romance Le long refrain chargé d'ennuis.

Obscure, tremblotante et douce, C'est comme une poule qui glousse Dans le fond d'un puits.

On se sent venir une larm(e.

Mais le mélancolique charme, Douloureux et sentimental, A l'angle d'un couplet cocasse Violemment accroche et casse Sa voix de cristal.

Et la voix saute, saute, saute, Toujours plus rapide et plus haute, Par cris durs, pointus et stridents, Qui vous font à leur chant farouche Fermer les yeux, ouvrir la bouche, Et grincer des dents.

Oh ! quelle diabolique verve !

Plus vite! plus haut! On s'énerve, On soutfre3 on bAille. Tout à coup

Un rire de rage et de fièvre Vient vous morde au coin de la lèvre Et vous tord le cou.

Caria voix, jetant un sarcasme, / Etouffe dans un accès d'asthme

Ridicule, et le son pâmé A l'air d'avaler des arêtes Avec lés étranglements bêtes D'un chat enrhumé.

Mais le fou sait jouer son rôle, Et, s'apercevant qu'il est drôle, Se met à pleurer- et se plaint. Cette plainte d'abord est telle Qu'une mouche qui bat de l'aile Dans un nez trop plein.

Peu à peu pourtant 'elle chante Sur une note si touchante Qu'elle éteint le rire moqueur ; Etd'amères rancœurs remplie Sa navrante mélancolie Vous va droit au cœur.

Oubliant ce qu'on vient d'entendre, On s'apitoie, on devient tendre Pour le fou qui pleure toujours.

GUEUX DE PAHIS 127

Nos peines ont été les siennes, Et nous songeons à nos anciennes Et tristes amours.

Notre voix à sa voix unie Chante la lente litanie Du souvenir et du regret, .

Chanson lointaine, monotone, Et qui ressemble au vent d'autorfme Dans une forêt.

Et quand le pauvre fou s'arrêle, Et meurt en renversant sa tête Dans un sanglot original, Quand, tandis que la voix trépasse, Le de Profundis fait la basse De l'accord final,

Quelque chose en nous se resserre, Une larme douce et sflicère De nos yeux pensifs a coulé ; Et l'orgue en s'en allant nous laisse La délicieuse tristesse D'un rêve envolé.

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