‹ La chanson des gueuxChapitre 56 sur 110 · JOUR DES MORTS · texte numérisé non relu

JOUR DES MORTS

On n'a pas vu le ciel aujourd'hui. Gris, opaque, Et très bas, le brouillard est resté suspendu. Les regards se brisaient au froid de cette plaque. Métal terni que nul rayon d'or n'a fendu.

Vers le soir seulement, au bord du lourd couvercle Une lueur, ainsi qu'un fil de sang vermeil, Se glisse, creuse un trou, puis s'élargit en cercle- Le brouillard est trempé de gouttes de soleil.

Il s'effrange, il se fond en chauds reflets d'opale, Et l'on voit vers le sol languissamment neiger Des flocons de vapeur, ouate de pourpre pâle Qui vole en tourbillon lumineux et léger.

Deux petits mendiants, blottis sous une porte, Ouvrent leurs grands yeux bleus vaguement éblouis* Songeant au cimetière où gît leur mère morte, Du beau tapis qu'il tombe ils sont tout réjouis.

Car ces flottants flocons de pourpre sont les roses Qui parfument du ciel les printemps toujours verts, Et que le bon soleil jette en ces soirs moroses Sur la terre endormie au tombeau des hivers.

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ibO LA CHANSON DES GUEUX

BALLADE DU DEGEL

C'est le dégel aux pieds mouillés !

Dans le ciel, dont la toile écrae A des tons jaunâtres rouilles, On ne voit plus, lasse et recrue, Filer en triangle la grue Vers les lieux où l'oranger croît.

La boue immonde est apparue ; Mais les pauvres n'ont plus si froid.

A travers bottines, souliers, Chaussettes et bas, l'eau se rue.

Avec des sanglots gargouilles, Les toits dégouttent dans la rue.

Leur larme salissante et drue Sur le nez vous tombe tout droit Comme une roupie incongrue ; Mais les pauvres n'ont plus si froid.

Les gens les mieux mis sont souillés Par la crotte, et la malotrue Donne un allure de rouliers Même à l'opulence ventrue.

Jusqu'à la femme qu'on a crue Sans tache, et qui dans maint endroit Se met de la boue en verrue ! . . .

Mais les pauvres n'ont plus si froid.

. envoi

Prince, grâce à la fange accrue, Malgré votre pied très étroit Vous avez l'air coquçcigrue ; Mais les pauvres n'ont plus si froid.

BALLADE DÇ NOËL

Tant crie Ton Noël, qu'il vient.

(François Villon.)

C'est vrai qu'il vient, et qu'on le crie ! Mais non sur un clair olifant , Quand on a la gorge meurtrie Par l'hiver à l'ongle griffant.

Las ! avec un râle étouffant Il est salué chaque année Chez ceux qu'il glace en arrivant, Ceux qui n'ont pas de cheminée.

Il paraît, la mine fleurie, Plus joyeux qu'un soleil levant, Apportant fête et gâterie, Bonbons, joujoux, cadeaux, devant Le bébé riche et triomphant.

Mais quelle âpre et triste journée Pour les pauvres repus de vent, Ceux qui n'ont pas de cheminée!

Heureux le cher enfant qui prie Pour son soulier au nœud bouffant, Afin que Jésus lui sourie !

Aux gueux, le sort le leur défend.

Leur soulier dur, crevé souvent, Dans quelle cendre satinée Le mettraient-ils, en y rêvant, Ceux qui n'ont pas de cheminée ?

ENVOI

Prince, ayez pitié de l'enfant Dont la face est parcheminée.

Faites Noël en réchauffant Ceux qui n'ont pas de cheminée.

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