‹ La chanson des heuresChapitre 24 sur 58 · HELENE · texte numérisé non relu

HELENE

Des cœurs jaloux, par toi, j'ai connu la détresse, Hélène, et garde encore aux lèvres le poison Qu'en un baiser mortel y mit ta trahison, Ame d'argile et d'or, douce et fausse maîtresse !

Je n'ai, depuis ce jour, pu ravir mon esprit Au souvenir cruel dont ma foi s'effarouche. Et je maudis celui qui laissa sur ta bouche Cette saveur amère et que ma bouche y prit.

Ton œil fourbe a planté, comme une flèche sûre', Le soupçon dans mes flancs : sans pouvoir l'arracher, L'aile du vent qui passe et la fait trébucher Secoue encor ma chair et rouvre ma blessure.

INTKllMÈDKS 1»AÏKNS liil

GLYGÈRE

0 blanche courtisane, amoureuse éperdue De quicoi^que passait sur ton joyeux chemin, Un refrain sur la lèvre ou de l'or dans la main, Quel trésor eût payé tant de beauté vendue !

Quel avare eût compté devant l'enchantement De ta chair éclatante aux baisers résignée. De ta crinière fauve et d'odeurs imprégnée. De ta bouche menteuse où mourait le serment !

Prétresse tour à tour à l'autel et victime, Du temple de Vénus, toi qui gardais le seuil, 0 Glycère, ton nom vit dans mon âme en deuil. Vendeuse d'infmi, courtisane sublime !

LYDÊ

Ma première maîtresse et ma dernière gloire, Mon bonheur déchiré, mon orgueil et ma foi, J'ai trop vécu, Lydé, d'avoir vécu sans toi. Par les siècles amers promenant ta mémoire.

Tu m'apparais, malgré la longueur du chemin, Comme un dernier asile où tend ma destinée, De roses s'effeuillant la tête couronnée. Avec des lis brisés qui pendent de ta main î

Toi qui portes au front mes ivresses perdues, Mon bonheur déchiré, mon orgueil et ma foi. Par un anneau mystique et fort, je sens, en toi. Aux heures d'autrefois mes heures suspendues !

INTIUIM KDKS P A ï K N S 1 i'.^l

A L'INNOMMEE

Ouvre tes bras nus que j'y tombe Pour y dormir, pour y mourir :

Las de vivre et las de souffrir, J'y veux mon lit, j'y veux ma tombe.

Prends mon souffle dans un baiser ; Brise mon cœur dans une étreinte, Et, sous ta lèvre, vois sans crainte Mon sang tarir et s'épuiser ;

Car, si les dieux me fonl renaître, Je rapporterai de la Mort Le désir plus jeune et plus fort De ra'anéantir dans ton être !

INTKItMKDKiS T A ï K N S \M)

Ce fut un rêve bien étrange :

Lorsque ta bouche h moi venait, Dans tout mon être frissonnait L'effroi de la bete qu'on mange.

C'était horrible et ravissant De te servir ainsi de proie ; Ma douleur égalait ma joie A te repaître de mon sang.

Et lorsque ta lèvre brûlante S'ouvrait, ta langue entre tes dents Semblait à mes regards ardents Un peu de ma chair pantelante.

Comme un râle désespéré De bête fauve qu'on égorge, Entre tes bras divins serré, Des baisers montent à ma gorge.

Mes lèvres ne suffisent plus

A te les jeter sur les lèvres :

Ils m'étouffent ! — C'est comme un flux

De sanglots, de cris et de fièvres

Qui monte de mon cœur blessé Et vient se briser sur ma bouche, Quand, par tes bras nus enlacé.

Chair à chair ton beau corps me touche.

I NTI'; KM l'I I) KS l'AÏKNS \M

Sur les l'oins caressants mes yeux, Comme sur la mer sans rivage, S'embarquent pour le cher voyage De ton corps superbe et joyeux.

Gomme une vague qui s'élève.

Blanche, dans Tcther azuré.

Ta croupe au long reflet nacré Jusqu'aux cieux emporte mon rêve.

Et, par le flot poussé toujours Jusqu'à tes pieds divins, j'y pose Mes lèvres sur le corail rose

De leurs ongles aux Ans contours.

Ton ventre est un lac que Décembre Dans un frisson glacé surprit, Et ton nombril aux lèvres d'ambre Gomme un nénufar y fleurit.

De l'étang gelé que protège Un coin de bois aux noirs rameaux Descendent tes cuisses de neige, Ainsi que deux fleuves jumeaux.

Et, faits d'antiques avalanches, Sous des cieux fermés désormais, Tes seins sont deux collines blanches Dont l'aube rougit les sommets.

Sein de la femme où Ton aspire, — Enfant la vie — homme la mort, 0 toi le meilleur et le pire Des biens dont le désir nous mord ;

Colline où mûrit la vendange De nos désirs jeunes et vieux, Forme auguste que rien ne change, Coupe immortelle des aïeux,

Je t'adore, ô sein de la femme.

Et je te baise avec ferveur.

Sentant monter jusqu'à mon âme Ta fauve et mortelle saveur I

140 LA CHANSON I)K s HEURES

Ta bouche a des saveurs de mûre, L'âpre goût des fruits du chemin Vers qui le passant tend la main Avant que la vigne soit mûre.

Qui se saoule de ce butin Tremblera bientôt sous les fièvres :

Sa pourpre amère laisse aux lèvres Une soif que plus rien n'éteint.

La soif qui me brûle est pareille, Et, l'ayant prise à ton baiser, Fou ! je cherche pour l'apaiser

Ta bouche sauvage et vermeille 1

I N'IKICM i;i) lis rAIIwNS l'il

C'est Todeiir cliaudc de U)?> seins Qui me pénètre, qiu» j'emporte, Qui, d'un vol de rêves malsains, Me poursuit par delà la porte.

Je respire et je te revois

Dans mon souffle à moi revenue

Mon oreille guette ta voix

Et mes mains cherchent ta chair nue.

Parfum de la femme, ô poison Subtil qui nous vient de son âme.

Et sur notre vaine raison Prolonge son pouvoir infâme 1

Ii2 LA CHANSON DES HEURES

Cependant que la nuit arrive, Calme, parmi l'immensité Et, comme un prisonnier, me rive A ton corps cher et détesté.

Durant que des astres sans nombre Viennent consoler l'horizon, Pour moi tout s'éteint dans ton ombre Et s'efface dans ma raison.

Tes noirs cheveux, comme des toiles Qu'un fantôme tendrait sans bruit.

Arrêtent au vol les étoiles Et font plus épaisse ma nuit !

INTKRMKDMS l'yVÏKNS 143

La lampe agonise et je veille Penché sur ton corps endormi, Sur ton cœur qui m'est ennemi, Sur ta beauté qui m'émerveille.

Le sommeil n'a pas désarmé Le pouvoir mortel de tes charmes Ton œil qui ne sait pas les larmes Sur un rêve d'or s'est fermé.

Et je souffre cette torture De me sentir lâche à ce point Qu'au cœur je ne te frappe point, Vile et sereine créature !

1 i i h A CHANSON I) K S HEURES

La lourdeur des rideaux me pèse Derrière eux, lassé du sommeil, Je sens monter le jour vermeil Sur le flot profond qu'il apaise.

Lumière immortelle ! ô clarté Rouge et sereine de l'aurore, Viens ! mais sans réveiller encore Celle qui dort à mon côté.

Laisse à l'ombre cette inconnue, Cet hôte perfide et vainqueur...

Cependant verse dans mon cœur L'apaisement de ta venue !

1 N 'l'l«:iiM l';i) Ks l'Ai KN s 1 i.)

J'ai laissé riioiiiiciii' à ta poi'lii

Et j'y retrouvo le mépris :

Fille cruelle, lu ui'as pris

Le meilleur de moi, mais qu'importe !

Ce que lu m'as douué vaut bien Que pour l'avoir on reste infâme.

Hormis tes caresses, ô femme 1 L'univers entier ne m'est rien.

Rien, hors ton amour, ne me touche,

Et la honte même, à mon cœur,

Est une adorable liqueur,

Puisque je la bois sur ta bouche !

LA CHANSON DKS HKURÇS

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