POÈME RUSTIQUE
Le jour, enfin, se lève. Au loin, les champs brumeux
Se dessinent plus clairs. Debout, sous le portique,
Je contemple, pensif, les bois silencieux ;
Les oiseaux dans l'azur murmurent leur cantique.
4 La ferme ouvre son âme aux travaux journaliers.
Des bruits confus, des voix déchirent le silence
Et montent vers le ciel comme un vol de ramiers :
La campagne au matin semble une ruche immense,
Suis tes bœufs noirs et roux, suis le large sillon Que creuse lentement le soc de la charrue Dans la prairie en friche où chantait le grillon,
Où les troupeaux paissaient une herbe courte et drue.
Suis tes bœufs accouplés sous le joug avec art,
Et, jette à pleine main la riche moisson blonde Qui bientôt germera, pour fournir une part
De grandeur, aux rayons du soleil sur le monde.
Va, paysan, bénis ton rustique labeur !...
Au moins, ton cœur est gai le suir quand ta chaumière
Avec son toit qui fume, annonce le bonheur,
Et des femmes, la douce attente coutumière.
Des cote:
iux verdoyants descendent pas à pas
Le pâtre et ses brebis, lorsque la nuit douteuse,
Au bord du firmament, émerge sans fracas,
Des doigts crispés de l'ombre attentive et rêveuse.
Près du foyer éteint où le viellard assis,
Dans son ber fait d'érable endort l'enfant qui pleure,
Pour enchanter mes yeux de larmes attendris,
Veille, maître puissant, le chien de la demeure.
Et toi, pauvre poète, obstiné défricheur.
Suis le sillon du rêve où mène la démence !
Oui, sème à l'aventure, ouvre à chacun ton cœur,
Et tu pourras demain récolter la souffrance !
Le long du clair ruisseuu qui fuit vers la savane,
Cheminant l'autre
jour, je m'assieds tout rêveur.
Sur les monts alignés co
mme une carava ne,
Le soleil au midi répandait sa chaleur,
Dans les jones de la grève agités par la lame,
Un ouaouaron grognant se
couait sa torpeur :
Des canards apeurés par le bruit de la rame
D'un nautonnier, fuyaient vers un cours d'eau meilleur.
Sur une vieille souche, un merle de passage,
Egrenait près de moi son perceptible
chant,
Que, triste, j'écoutais à travers le feuillage,
Se perdre dans l'azur lointain du firmament.
Un semeur dans la plaine, autour des roches noires, Jetait comme une aumône en passant le bon grain : Sur le bord de la route aux chênes séculaires,
Un pâtre sommeillait couché près de son chien.
Un rossignol filait sa grêle vocalise :
Pour charmer l'horizon d'un rêve caressé, L'airain dit sa prière au clocher d'une église ,
Et l'eau coule en jasant du bon vieux temps passé
Puis vint le crépuscule endeuillant les masures : Au cimetière ancien danse le feu-follet
Dont la flamme vacille en longeant les clôtures,
Au gré du vent qui passe au fond de la forêt.
Et je révais toujours, inlassable poète, Devant ce grand tableau peint de la main de Dieu, Quand, soudain, en mon âme une voix inquiète,
Appela ma raison égarée en ce lieu.
Un pleur à peine né humecta ma paupière !
Alors, je compris mieux dans la vie où je vais, Le rôle décevant de la nature austère,
Qui, voyant tout mourir ne succombe jamais !