LA FONDATION HOCHON-LEFUEL
On tente là un essai dont il sera intéressant de surveiller les résultats. Le problème posé est fort simple : Prenant un enfant vicié dans les principes mêmes de P existence, par la source le plus souvent impure dont il provient, peut-on, à l’aide d’une hygiène habile, d’un régime imposé, d’un mode de vivre régulier dans un milieu choisi, peut-on détruire en lui les causes morbides qui le menacent d’une fin précoce ? En un mot, peut-on modifier son tempérament ? Je crois que l’expérience commencée à Villepinte répondra affirmativement.
Malgré l’alimentation qui est substantielle, malgré la pharmacie où foisonnent les médicaments, je crois que le meilleur agent de guérison pour les jeunes poitrinaires, comme pour les petites anémiques, est encore le parc. J1 est très beau et il est très grand. Onze hectares d’un seul lopin, c’est quelque chose à la porte de Paris. Cela permet d’avoir un potager plantureux, qui fournit des légumes, pendant toute l’année, aux maisons de la rue de Maubeuge et de Villepinte. Une pensionnaire, les yeux brillants et la lèvre humide, me disait : « Ah ! si vous connaissiez nos petits pois ! » Les pelouses sont immenses, coupées par des allées ombragées de vieux arbres. Au printemps, à l’heure du renouveau, ce doit être admirable. Çà et là, des bouquets d’épicéas forment des groupes sombres sur la pâleur de l’herbe fanée par le mois de décembre.
On multiplie, tant que l’on peut, la plantation des arbres verts, et l’on agit sagement. Les poitrinaires qui ont vécu sous la Forêt-Noire et dans les bois d’Arcachon connaissent l’effet précieux de la résine sur les bronches. Ce n’est pas tout cependant de se promener à l’ombre des pins sylvestres, des pins maritimes et de les « respirer » ; l’arbre vert peut donner ses branches pour la chambre où dort le malade. C’était une des
prescriptions favorites du docteur Flaubert, qui fut le père de Gustave et un grand chirurgien. Il recommandait de suspendre un rameau d’arbre vert, principalement de genévrier, au-dessus du lit des enfants et des jeunes gens faibles. Le parc de Villepinte peut, sans s’appauvrir, fournir une ample provision de résine en branches aux dortoirs des deux asiles et l’on s’en trouvera bien.
C’est dans le parc que l'on vit pendant la belle saison, à la joie et au bien-être des malades. On ne s’y promène qu’en sabots ; la terre est toujours un peu humide et les allées sont molles; elles sont si étendues, les allées, que l’on se contente d’en arracher les herbes, car le sable de rivière coûte cher, et il en faudrait bien des tombereaux. Dans une œuvre si utile, on ne peut se permettre les dépenses de luxe ; tout ce que l’on possède, tout ce que l’on recueille par des dons, par des quêtes, tout ce que l’on obtient de la charité privée suffit difficilement à l’entretien de la maison et au traitement des malades, auxquelles nul médicament, nul supplément alimentaire n’est jamais refusé.
J’ai voulu me rendre compte des dépenses forcées qui grèvent le budget de l’asile des poitrinaires et reconnaître en même temps si les boissons toniques ne leur étaient point ménagées. En 1885, la consommation des boissons s’est élevée à 9,348 litres de vin de Bordeaux, 684 litres de vin de Malaga, 500 litres d’eaude-vie et à 5,472 litres de bière ordonnée par le médecin. Voilà ce que les malades ont consommé; quant aux religieuses, elles boivent de l’eau ; mais elles ont beau ne boire que de l’eau et coucher sur des paillasses, leur budget n’en est pas moins restreint, et il faut de l’habileté pour n’en pas rompre l’équilibre. Aussi l’on n’achète pas de sable pour les allées ; on trouve plus économique d’avoir des sabots et d’en porter soi-mème.