‹ La chasse au lion Jules GerardChapitre 2 sur 20 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

fondées sur l’expérience, des anecdotes ét des faits racontés simplement et tels qu’ils se sont accomplis.

AÎin de mettre à même ceux de mes confrères qui, après avoir lu, voudraient à leur tour voir ou pratiquer, de profiter de ce que j’ai écrit pour eux, j’ai cité exactement les contrées qu'ils devront parcourir, les tribus et les hommes qu’ils pourront interroger en toute assurance.

Puisse la Chasse au Lion être utile à quelques-uns et agréable à tous! Si j’obtiens ce double résultat, mon but est rempli.

INTRODUCTION

Nous sommes l’un des amis dont parle l’auteur dans sa préface, et celui qui a le plus insisté, — nous nous en félicitons, — pour le décider à publier ce recueil.

S’il est des œuvres exceptionnelles dont on peut à l’avance garantir le succès, certes celle-ci est de plein droit du petit nombre de ces œuvres privilégiées. Effectivement rien ne manque ici pour captiver de prime abord l’intérêt du lecteur, ni le sujet du livre, ni le nom de l’éditeur responsable qui le signe. Nous dirons plus, la forme laissâtelle à désirer quelque chose, que le fond seul suffirait pour concilier toutes les sympathies, tant il doit plaire aux esprits généreux et flatter en même temps cet irrésistible sentiment de curiosité qu’éveille toujours en nous l’attrait de la nouveauté, à plus forte raison de l’inconnu.

Quand, cet hiver, Jules Gérard, ce frère d’adoption dont nous nous sommes fait en France et le parrain et l’hôte, en attendant le jour si ardemment souhaité de

LA CHASSE ATI LION

part et d'autre où le Tueur de Lions voudra bien, à son tour, accueillir le Journal des Chasseurs sous la tente du douar africain et lui servir de guide sur cette vieille terre numide que nous ne désespérons pas d’explorer tôt ou tard; quand, cet hiver, disons-nous, Jules Gérard, s’abandonnant aux charmes d’une causerie intime, nous exposait simplement, entre deux cigares et au coin du foyer domestique, l’un de ces grands drames cynégétiques dont il a été le héros; puis, quand, entrant en plein dans son sujet, avec une mise en scène toute locale, sans autre décoration que celle fournie par la nature, prenant ses accessoires et ses tracs sur le théâtre même de l’action, il nous en développait les sombres péripéties mieux que ne le ferait Fauteur le plus habile, — aux sourds rugissements du lion, son orchestre à lui, à la clarté fantastique de la lune, ce lustre mystérieux de ses nuits :

« — Que ne prenez-vous la plume? lui demandionsnous alors, encore tout impressionné de son récit : que n’initiez-vous le public à ces scènes palpitantes et nouvelles que nul n’a retracées avant vous, ni les naturalistes chasseurs qui ont voyagé et qui ont écrit, les Levaillant, les Audubon, les Cumming, les Delegorgue et autres, ni les poètes romanciers que la chasse a le mieux inspirés, pas même Fenimore Cooper, l’heureux créateqr de Bas-de- Cuir, cette Figure à part, ce type hors ligne, qui deviendra un jour une légende non moins populaire que l'immortel Freyschutz de Weber?

« Écrivez comme vous parlez, c'est-à-dire nettement, sans phrases, sans exagération, sans prétention de style visant à l’homme de lettres; racontez tout bonnement, n’amplifiez pas; surtout gardez-vous de toute révision

INTRODUCTION

étrangère, de toute association littéraire qui, sous prétexte de vous enseigner le métier, vienne mélanger sa couleur à la vôtre, substituer son faire maniéré à l’allure simple et originale de votre prose; en un mot, restez ce que vous êtes, contentez-vous de votre individualité, soyez vous-même, entrez en scène avec vos qualités et avec vos défauts; et, dans ées conditions-là, nous ne nous avançons point trop en prédisant dès aujourd’hui trois éditions consécutives à votre livre. La Chasse au Lion, publiée et signée par Jules Gérard, aura le même retentissement, n’en doutez pas, qu’a eu jadis, dans un autre genre, le Chasseur au Chien d'arrêt , publié et signé par notre confrère et collaborateur Elzéar Blaze. »

Telle était notre opinon sincère, et, fort heureusement pour le public et pour lui, l’auteur, tout modeste qu’il est, a bien voulu nous croire. 11 s’est mis à l’œuvre, et il a écrit, séance tenante, sans désemparer, le volume que l’on va lire, volume dont nous savions les épisodes par cœur, nous, son auditeur habituel, mais dont nous eussions d’autant plus regretté de rester, grâce au privilège d’une amitié égoïste, le dépositaire exclusif.

Dédié par un juste hommage de reconnaissance au général Uaudon, cet illustre soldat, l’une de nos gloires de l’armée d’Afrique, l’ouvrage de Jules Gérard se divise en dix chapitres.

Le premier — à tout seigneur tout honneur — est naturellement consacré au Lion, à l'étude de ses mœurs et de ses habitudes. C’est une entrée en matière très- large et très-nette, où l’auteur prouve que la plupart des naturalistes ne connaissent qu’imparfaitement le caractère de l'animal dont les traits les plus saillants, n’en déplaise aux

préjugés populaires qu’ont enracinés chez le vulgaire de vieilles histoires plus ou moins authentiques, sont la paresse, l’impassibilité et l’audace. L’aventure de ces deux frères, condamnés à mort, qui s’évadent une nuit des pnsous de Constantine, les fers aux pieds, et n’échappent aux chaouch d’Ahmet-Bey que pour tomber en chemin sous la dent du lion, est une anecdote à faire dresser les cheveux d’épouvante sur la tète du plus brave, et qui réfute victorieusement celte réputation usurpée de magnanimité qu’ont faite au roi du désert le lion d’Androclès et celui de Florence. A la fin de ce préambule est une statistique fort curieuse que nous recommandons au lecteur et qui fait regretter, en démontrant ce que coûte annuellement un lion à la contrée dans laquelle il a élu domicile, que des obstacles réels aient momentanément forcé le gouvernement d’ajourner la proposition faite par l'auteur d’établir en Algérie une vénerie spéciale destinée à diminuer le nombre de ces gargantuas affamés, qui sont, comme on peut s’en convaincre par ces chiffres, de rudes percepteurs d’impôts pour les populations indigènes.

Le deuxième chapitre traite de la Chasse au Lion chez les Arabes. Avant de parler de quelques tribus qui ont le courage d’attaquer l’ennemi en face, ou du moins à leur corps défendant, l’auteur cite les moyens de. destruction dont on fait quelquefois usage avec plus ou moins de succès. Ils consistent dans la fosse (zoubia) et l’affût (melbeda) tantôt sous terre, tantôt sur un arbre. La description de la fin héroïque du lion assez peu chanceux pour tomber dans le premier de ces pièges est une page bien écrite et bien sentie. On voit que Jules Gérard est un cœur noble, généreux, qui aime à combattre son adversaire à armes

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courtoises, et qui, meme au moment du triomphe, n’a jamais dit : Malheur aux vaincus!

La province de Constantine ne compte en tout que trois tribus qui chassent le lion au fusil, savoir : les Ouled- Meloul, les Ouled-Cessi et les Chegatma. Les deux premières de ces tribus ont, aux yeux de l’auteur, une grande supériorité sur la troisième; on verra pourquoi cl comment, en lisant la description du plan de campagne que chacune d’elles adopte quand il s’agit de se liguer contre l’ennemi commun. Il est impossible de faire un résumé plus intéressant et pins exact des diverses opérations stratégiques qui, chez les Ouled-Meloul et les Ouled-Cessi, précèdent l’engagement et n’amènent pourtant pas toujours une victoire chaudement disputée.

Le troisième chapitre est intitulé : Chasse à la Panthère. Suivant l’auteur, il y a deux espèces de panthères, pareilles quant au pelage, mais différentes quant à la taille. La plus grande, qui est d'un tiers plus grosse que l’autre, est fi peu près de la force d’une jeune lionne. Le parallèle que notre chasseur établit, dès les premières lignes de ce chapitre, entre les deux animaux les plus redoutés de l’Algérie, nous humilierait profondément pour notre compte, si jamais, la métempsycose aidant, nous devions nous voir revivre dans la peau d’une panthère. Vous pensiez comme nous que c’était un animal très-dangereux que ce quadupède moucheté à l’œil sournois, aux allures féroces, et vous frémissiez involontairement quand adis vous voyiez Carter ou Van Amburgh, s’enfermant dans la cage de ces dames, provoquer leur ressentiment en les caressant d'un coup de cravache. Eh bien, rassurez-vous, comme nous le sommes désormais nous-mème :

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la panthère, Jules Gérard le dit et le prouve, est un animal rusé, souple, patient, mais inoffensif et timide. Il fuit l’homme, n’accepte le combat cpie quand la nécessité l’y contraint, et sa rencontre n’est pas plus à craindre quand on ne l'attaque pas que son éducation n’offre de dangers aux Hercules forains qui font, aux dépens des gens d’esprit, le métier de dompteurs de bêtes.

Dans le quatrième chapitre, qui est très-court, comme si l’animal auquel il est consacré n’en méritait pas un plus long, l’auteur nous montre encore dans son véritable jour une physionomie que chasseurs et naturalistes ont presque toujours vue sous un faux aspect et avec des yeux plus ou moins prévenus. C’est celle de YHyène, ce quadrupède ignoble et lâche, au regard fourbe, à la mine repoussante, aux allures incertaines et rampantes, qui ne rôdc.que dans les ténèbres, qui, trop poltron pour attaquer en plein soleil une proie vivante, pénètre la nuit jusque dans les cimetières pour y violer les sépultures, et, à part quelques misérables chiens attardés qu’il surprend ou étrangle par ruse, ne se nourrit exclusivement que d’iuimondiccs trouvés aux environs des douars et des camps, ou de cadavres dérobés à la tombe. Le mot de cet Arabe à Jules Gélard qu’une rencontre fortuite a fait dégainer contre une hyène : « Ne te sers plus de ton sabre à la guerre, parce qu’il te trahirait, » est d'une énergie chevaleresque, et prouve tout le mépris que les indigènes professent pour l’hyène, cet animal à demi boiteux, que l’auteur classe avec raison parmi ceux qui se tuent, mais qui ne se chassent pas.

11 n’en est pas de même du Sanglier, ainsi qu’on le verra dans le cinquième chapitre. Le sanglier d’Afrique, qui abonde dans les trois provinces de l’Algérie, est le très-

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proche cousin de notre sanglier de France. Connue chez nous, il est plus ou moins méchant, et conséquemment plus ou moins dangereux, en raison des pays qu’il habile; la nourriture et la saison sont autant de conditions qui, en Algérie comme ici, ont sur lui une inilucncc directe. Ce chapitre du sanglier, qui est très-complet et très-bien lait, contient dès le début un épisode on ne peut plus dramatique que nous n’avons pas besoin de recommander à l'attention du lecteur. L’histoire de cette partie d’affût qui faillit coûter la vie à Jules Gérard et à l’un de ses camarades est racontée sans phrases, avec un naturel et un sang-froid qui ajoutent encore à l’intérêt du récit; mais Fou se demande comment, après une telle algarade, le futur Tueur de Lions, qui n’en était encore qu’à son coup d’essai, ne fut pas à tout jamais guéri de l'envie de retourner passer ses nuits à la belle étoile. Décidément il faut que la passion de la chasse soit bien forte. Du reste, l’aventure n’a pas été sans prolit pour l’auteur : elle lui a fourni un enseignement utile, et qu’il a eu tort de ne pas consigner dans son livre. « Jamais, depuis celte nuil-là, nous disait en particulier Jules Gérard en nous racontant la même escapade, je ne me suis mis à l’affût sur un arbre. C’est une mauvaise méthode qui paralyse tous vos moyens d’action, et qui, tout en offrant au tireur un peu plus de sécurité, le met complètement, connue vous voyez* à la merci de l’imprévu. Puis ce n’est pas l’acte d’un franc chasseur, c’est un guet-apens qui frise de près l’assassinat, et j’aurais été dans cette circonstance massacré par les maraudeurs arabes, que la leçon eût été dure* j’en conviens, mais cependant méritée. »

Le chapitre sixième traite du Cliücht et dti Renard. Le

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premier de ces animaux, qui esl un tiers plus fort et beaucoup plus haut sur pattes que notre renard d’Europe, offre pas mal d’analogie avec lui quant aux mœurs et au genre de vie. Les indigènes le chassent à cheval avec des lévriers qu’ils découplenl à vue lorsqu’ils l'aperçoivent fuyant dans une accourre ou en plaine. Comme c’est un animal qui se défend bien et qui n’est pas très-vite, railleur conseille aux veneurs européens qui auraient à leur disposition, en Afrique, une douzaine de chiens courants, de les mettre dans cette voie, qu’ils goûtent volontiers, probablement en raison du sentiment assez vif qu’imprime au sol l’odeur du fugitif. Une particularité trèsremarquable chez le chacal, c’est l'instinct qui le porte, dans un intérêt de convoitise, à suivre, la nuit, les maraudeurs .qui battent le pays et à escorter le lion qui sc met en quête, eu poussant un cri sec et rauque que l’on entend à d’assez grandes distances. Les Arabes désignent le chacal qui crie ainsi sous le nom de baouêgh. Plus d’une Ibis il devient pour eux un auxiliaire utile en les prévenant à temps du péril qui menace leur douar. L’auteur luimême confesse avoir obtenu de préebux renseignements du baouêgh, quand il lui est arrivé d’attendre à l’affût un lion qui ne rugissait pas, puisque, grâce aux cris du chacal, il pouvait, sans bouger de place, suivre les marches et contre-marches de l’ennemi. Quant au renard africain, qui est moitié plus petit que celui de France, notre chasseur n’en parle que pour mémoire. C’est un animal assez inoffensif et non un déprédateur redoutable comme le notre, dépeuplant à tour de rôle et garennes et bassescours. Sa nourriture la plus habituelle sc compose d’oiseaux, de mulots, fie rats et de petits reptiles. Nous sup-

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posons bien, quoique l’auteur n’en dise rien, qu'il ne doit pas être tout à l’ait indifférent, dans l’occasion, au fumet parfumé de la caille ou de la perdrix rouge; mais ce gibier est si commun en Afrique, que le renard n’y fait pas de vides sensibles, et que le chasseur n’a pas encore songé conséquemment à mettre sa tète à prix comme chez nous.

Trois animaux bien différents entre eux par la taille, la physionomie et les habitudes, figurent dans le septième chapitre. Ce sont le Cerf, V Antilope et la Gazelle.

Le cerf d’Àfrique, dont on peut voir, du reste, au Jardin des Plantes à Paris, plusieurs individus vivants, offerls par M. le général Randon à la collection de la Ménagerie, est un peu moins grand que le cerf de nos forêts; il se rapproche, comme taille, du cerf trapu de nos pays de montagnes. L’auteur dit que. son pelage est plus fauve et plus rude. C’est là une nuance qu’il est difficile de signaler comme un caractère distinct, les différences de climat, de pays, de gagnages, peut-être même les croisements de races, produisant aussi chez nous, dans le pelage de cas animaux, des variétés très-tranchées. Un fait plus digne de remarque, c’est que le cerf ne se rencontre en Algérie que dans la province de Conslanline et dans trois cercles à l’est de cette province, ceux de Roue, de Tebessa et de la Galle. Notre confrère pense que dans le cercle de Tebessa, où se trouve une vaste forêt de pins, autre forêt de Bçndy, appelée le Dois des Voleurs , et qui présente un bon courre,, on pourrait essayer, avec quelque chance de succès, d'établir un équipage de cerfs. Allons, messieurs les veneurs’ français, voilà une occasion digne de vous, une épreuve honorable à tenter. Ce n’est pas là un déplacement impossible. Recrutez quelques bons chiens, attachez-vous, connue

piqueur, nu homme d’expérience ayant déjà fait ses preuves : tous les disciples de d'Yauville et de Salnove vous suivront de leurs vœux dans cette nouvelle croisade cynégétique. Ils applaudiront à vos succès, et le Journal des Chasseurs, qui les enregistrera le premier, vous promet à l’avance une fanfare spéciale.

L’antilope est un animal qui vit par troupes nombreuses, et qui, occupant les trois quarts de l’année les hauts plateaux situés au nord du Sahara, descend, aux premiers froids, dans la région des sables. Sa chasse ii’est d’ordinaire qu’une espèce de fantasia exécutée par une troupe de cavaliers bien montés, qui tantôt enveloppent un troupeau à l’aide de manœuvres habiles et le fusillent, tantôt le poussent à travers plaine vers une embuscade occupée par des tireurs cachés qui ne démasquent qu'au moment où les animaux leur arrivent à portée.

La gazelle, celte gracieuse miniature de l’antilope, fournit à l’auteur l’occasion de constater un fait des plus curieux et qui mérite, à coup sur, d’être cité. Tandis que tous les animaux vivant à l'état sauvage, bêles noires, carnassières ou fauves, même ceux dont se compose la famille du petit gibier, font ce que l’on appelle communément leur nuit, mettant l’ombre «.profit pour chercher leur nourriture, et se reposant de préférence pendant le jour, la gazelle, par une exception bizarre à cette règle générale, se couche le soir avec le soleil et ne quitte sa reposée qu’à l'aube suivante pour aller au gagnage. Cette particularité est étrange, mais Jules Gérard l’a vérifiée. Il le dit, nous devons le croire sur parole.

Le huitième chapitre est intitulé le Pqrc-Epic et le menu Gibier. Les détails qu’il nous fournit sur les Hat-

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cheichia, ces clubs ou sociétés de chasseurs d'origine kabyle exclusivement adonnés à la chasse du porc-épic, sont d’un intérêt réel, parce qu’ils nous révèlent des mœurs et des habitudes tout à fait inconnues-. Peut-être désirerions-nous que la question du menu, gibier eût été moins sacrifiée par l’auteur. Il nous semble — et les chasseurs au fusil et au chien d’arrêt, qui ne forment pas la classe la moins nombreuse et la moins intéressante de nos joyeux confrères, seront de notre avis — qu'elle comportait de plus longs développements. Maintes fois Jules Gérard nous a fait à nous-même, dans la conversation, à propos surtout du gibier d’eau qui peuple les lacs et les étangs de l’Algérie, des descriptions très-poétiques et qui auraient mérité de trouver place ici. Mais cette lacune s’explique : les penchants favoris de l’écrivain, qui se trahissent nonseulement par^ce qu’il écrit, mais par ses actes, ne le portent pas vers la petite chasse. Ce passe-temps, si cher à d’autres moins ambitieux que lui, à ses yeux n’a que peu de charmes; il préfère la chasse aux chiens courants à la chasse au chien d’arrêt, et encore, dans la première, ce qui lui plaît, ce qui le séduit, c’est moins le but, c’està-dire l’hallali d’une pauvre bête aux abois, que la voix des chiens, le galop des chevaux, l’animation des veneurs, le langage enivrant de la trompe.

Comme il le dit lui-même avec une sincérité naïve : « Au paresseux, au sybarite, au chasseur efféminé, le soin de glaner autour des villes et des camps; au disciple de saint Hubert les riches moissons, loin, bien loin, dans la montagne et dans la plaine. » Si l’auteur complétait le fond de sa pensée, il ajouterait : «Là seulement l’attendent des exploits dignes d’un homme, car là seulement existe le lion. »

Dans le chapitre neuvième, la Fauconnerie en Afrique, l’auteur, on le sent à ses allures plus larges et plus franches, rentre dans un élément qui lui est plus sympathique et qu'il juge plus digne d’exercer sa plume. La figure d’Abdallah, l’oiseleur, est touchée de main de maître. C’est un Rembrandt, un portrait digne de l’auteur d'Ivanhoë, et l'épisode de chasse au faucon que cet homme raconte froidement sous la tente, épisode où il a joué un rôle si périlleux, est une élude très-remarquable des mœurs encore un peu sauvages de l’Arabe. Sans avoir la prétention de faire un traité de fauconnerie complet, ce qui serait une ambition grande après les ouvrages que nous ont légués sur cet intéressant sujet les maîtres de la science, les d’Arcussia, les Jean de Franchières, les Argote de Molina et autres, Jules Gérard entre dans des détails suffisants pour faire apprécier au lecteur quels sont les principaux éléments d’un vol bien organisé en Algérie. 11 serait à désirer qu’il se rencontrât en France quelque novateur hardi qui, s'aidant de ces renseignements, essayât de nous faire jouir un jour de ce spectacle, et de fonder aux environs de Paris un club de fauconnerie. Le succès de l’entreprise ne serait pas douteux, et égalerait bientôt, s’il ne le surpassait, celui de la société du Loo, en Hollande.

Le chapitre dixième et dernier est le résumé et en quelque sorte le complément du livre. L’auteur, dont nous savons désormais par cœur les vrais instincts en fait de chasse, revient, malgré lui, en terminant, au sujet qu’il a traité dès son début. Ce chapitre, qui fait le tiers du volume à peu près, et qui a pour titre : Un dernier conseil. — La chasse au Lion comme elle se doit faire en Algè-

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rie, est tout bonnement un chef-d’œuvre. C’est le traité tout entier, cette fois, et le traité ex professo, d’une chasse que personne n’a décrite avant l'auteur, et que nul autre que lui n’avait le droit d’écrire. Nous ne connaissons pas, pour notre compte, en fait d’ouvrages de vénerie, de ligues mieux inspirées que ces pages, où le Tueur de Lions, fatigué du métier avant l’âge, s’adresse aux chasseurs ses confrères, pour leur demander un successeur, et donne complaisamment à ce rival futur, quel qu’il soit, les conseils de sa longue expérience. Non-seulement c’est merveilleux de clarté, d’énergie, de concision, mais c’est admirable de simplicité et de style. Nous n'avons jamais rien lu de mieux fait dans les auteurs anciens, à plus forte raison dans la cynégétique moderne.

Que dire des épisodes dont ces pages remarquables sont semées, et surtout du récit de cette dernière chasse au lion, où lu victoire est si cruellement achetée par la mort de l’uu des compagnons de l’auteur, le brave mais imprudent Àmar-ben-Sigha ! . . . Ce sont là de ces émotions que nous n’avons jamais éprouvées, nous autres, pauvres chasseurs à l’eau de rose : l’ hallali le plus sanglant, avec un solitaire aux soies hérissées, au boutoir écumant, dominant dix chiens éventrés sous lui, ne peut nous en donner une idée, et nous comprenons qu’il est difficile, pour 11e pas dire impossible, d’y renoncer une fois qu’on les a goûtées.

Donc preuez-en gravement votre parti, ô Gérard! notre maître à tous, misérables pygmées que nous sommes ! ne cherchez pas de remplaçant; ne vous bercez pas d’un espoir chimérique. Le professeur aura beau dévoiler sa science, il ne trouvera pas un adepte. L’auditoire restera sourd à l’appel éloquent que vous lui faites, parce que nul, pour

LA CHASSE AU LION, vous remplacer, ne se senlira un cœur assez fort, n’aura un coup d’œil assez sûr, ne possédera enfin un bras assez ferme, ces trois conditions du succès. C’est un beau rôle ipie le vôtre. Triompher par le seul fait d'une volonté énergique du plus redoutable des animaux de la création, se mesurer sans crainte avec un adversaire en quelque sorte invincible, rassurer les tribus consternées, les affranchir de l'impôt quotidien de l’ennemi, leur dire : « Donnez en paix : si le lion vient, je suis là et je veille ; » imposer à ces hommes émerveillés et reconnaissants le respect de ce nom français qui, désormais, parle si haut à leurs yeux dans la personne d’un seul homme; vous faire, eu un mot, l’Hercule moderne, l’heureux rival du vainqueur du lion de Némée, le demi-dieu auquel jadis l’antiquité eût élevé des autels, et que l’Arabe aujourd'hui adore à sa manière en embrassant à chaque nouveau succès le pan de votre burnous, en baisant humblement la main qui le protège; nous ne sachons pas qu’il y ait au monde mission plus glorieuse et plus belle. Continuez donc à la remplir dignement. Reprenez votre démissiop,' que personne n’accepterait, pas même vous, et allez jusqu’au bout quand même, comme vous le dites si bien. Saint Hubert, qui vous a miraculeusement protégé jusqu’à ce jour, vous continuera ses faveurs; ayez foi en lui au moment du danger; il n'abandonnera jamais le plus fervent comme le plus illustre de ses disciples.

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