A M. SIMON PORTIER
Voici, mon ami, un livre bien frivole pour des temps si sérieux. Vous qui me connaissez, vous ne m'accuserez pas d'égoïsme ou d'indifférence. Chacun de nous doit mesurer sa tâche à ses forces :
si vous avez souri en lisant ce futile récit, j'ai touché le but que je me proposais; si vous avez oublié un instant les épreuves que nous traversons, ma part est assez belle, et je m'en applaudis.
Jules SANDEAU.
Paris, 1 er septembre 1848.
LA
Vers 1838, vivait à Paris un jeune homme nommé Valentin. Il avait vingtquatre ans, suffisamment d'esprit, et, à défaut de patrimoine, un oncle qui l'adorait. C'était bien la perle des oncles que ce bon M. Fléchambault, un oncle de comédie : il est fâcheux que l'espèce n'en soit pas plus rare au théâtre et plus commune dans la vie. Uniquement en vue de son neveu, il avait déclaré, au chevet de sa sœur expirante, qu'il ne se marierait jamais, et il avait tenu parole, bien qu'ayant pour le mariage un pen-
chant assez prononcé. Grâce à la fortune et au célibat de ce digne homme, Valentin pouvait dormir, comme on dit, sur les deux oreilles. Sans mener grand train, il voyait le monde, où il passait généralement pour un cavalier accompli, surtout aux yeux des mères de famille, dûment renseignées sur le chiffre de ses espérances. Lorsqu'il s'était agi pour lui du choix d'une carrière, son oncle lui avait dit : Fais ce que tu voudras. Après réflexion, Valentin s'était décidé à ne rien faire. Exempt d'ambition, il se réjouissait de n'ôtre rien en observant autour de lui la plupart des gens qui croyaient être quelque chose. Riche et généreux, il avait beaucoup d'amis ; sans talent ni supériorité d'aucun genre, il n'avait pas un seul ennemi. Enfin, à tous ces avantages, il en joignait d'autres que la poésie dédaigne, mais qu'apprécie la réalité : il jouissait d'une santé florissante, dînait d'un grand appétit, et, mettant à profit les relations que son oncle,
ancien armateur de Nantes, avait conservées avec des capitaines au long cours, ne fumait que des cigares de la Havane.
Je le demande, fut-il jamais destinée plus digne d'envie ? Il s'en fallait pourtant que le jeune Valent in fût heureux.
De même qu'un ver suffit pour gâter le plus beau fruit, un travers d'imagination sufût pour troubler la vie la plus sereine, ppur corrompre le bonheur le plus parfait. On va voir comment ce jeune homme en était arrivé à méconnaître les faciles joies qu'il avait sous la main.
Amant du repos et des doux loisirs, M. Fléchambault s'était senti de tout temps attiré par la vie champêtre ; vieillir en paix à l'ombre des arbres qu'il aurait plantés, avait été le rêve de ses jeunes années. Aussitôt qu'il avait pu réaliser ce rêve, M. Fléchambault avait renoncé aux hasards du commerce et s'était retiré prudemment dans sa propriété des Cormiers, à quelques lieues
de Nantes, sur le bord de la Sèvre. Il estimait qu'une chaumière enterre ferme oflre au bonheur plus de garantie que six navires sur l'Océan. A défaut de chaumière, il possédait une belle habitation se donnant des airs de château, des bois, des fermes, des prairies à l'entour, tout un petit royaume silencieux et charmant. C'est là que Valentin avait achevé de grandir, objet de tant d'amour et de sollicitude, qu'il ne lui vint jamais à la pensée de se demander s'il était orphelin.
A dix-huit ans, c'était un bon et beau jeune homme, sachant très peu de grec et de latin, mais chasseur intrépide, montant à cheval comme un Lapithe, et faisant la joie de son oncle, qui ne prévoyait pas d'obstacle à l'accomplissement du plus cher de ses vœux. Or, le vœu le plus cher de M. Fléchambault était de marier Valentin avec la fille de son vieil ami Varembon.
M. Varembon et M. Fléchambault étaient deux amis de la vieille roche.
Leur amitié est restée proverbiale à Nantes, comme celle d'Euryale et de Nisus. Je n'en citerai qu'un trait qui en vaut mille. Ayant découvert à l'insu l'un de l'autre qu'ils aimaient tous deux la même femme, tous deux s'embarquèrent en secret sur deux navires différents, chacun croyant ainsi laisser à l'autre le champ libre. Les deux navires arrivèrent le même jour en vue de New- York, et les deux amis se reconnurent en mettant le pied sur la plage. De retour à Nantes, Fléchambault alla se jeter aux genoux de la femme aimée , c'était une jeune veuve, et la supplia d'épouser Varembon. Une heure auparavant, Varembon, les mains jointes, l'avait suppliée ' d'épouser Fléchambault. Ils ignoraient qu'en leur absence la jeune veuve avait épousé son cousin qu'elle aimait déjà du temps de son premier mari.
Varembon s'étant marié quelques années plus tard, il en résulta une petite fille toute blanche et toute rose qui reçut
le nom de Louis arme, et fut fiancée, une heure après sa naissance, à Valent in, qui comptait trois ans révolus. Je ne dirai qu'un mot de Varembon. Lorsqu'une femme est introduite, à quelque titre que ce soit, dans l'intimité de deux hommes jusque-là tendrement unis, et que sa présence, loin de troubler leur union, ne réussit qu'à la resserrer, à la maintenir, soyez sûr que cette femme est douée de qualités bien rares. Telle était madame Varembon; aussi mourut-elle à vingt ans. Les deux amis renouvelèrent, à son lit de mort, le serment de vivre ensemble et de ne se quitter jamais. Le destin jaloux devait en disposer autrement.
L'Océan est le tapis vert où se voient les plus grands coups du sort. Un jour, M. Varembon reçut la nouvelle que toute sa fortune venait d'être balayée par le vent. La ruine était complète, la banqueroute imminente. On put voir alors ce qu'est un véritable ami. M. Flécham-
bault combla le gouffre où menaçait de s'engloutir l'honneur de M. Varembon; puis, ayant fait deux parts égales du peu qui lui restait, il dit : « Voilà ma part, et voici la tienne. » Là-dessus, ils s'embrassèrent en pleurant, car ils allaient se séparer. M. Varembon, pour qui la place de Nantes n'était plus tenable, partait pour la Nouvelle-Orléans, où il pensait relever ses affaires et réédifier sa fortune. Il partit avec l'espoir d'un prompt retour. Vajentin avait huit ans alors, Louisanne en avait cinq; en se quittant, les jeunes fiancés se jurèrent fidélité à toute épreuve.
Il y a dans la séparation de deux êtres unis par l'affection la plus sainte, la plus fraternelle, quelque chose de plus triste que la séparation elle-même, c'est de voir combien il est aisé de vivre séparés l'un de l'autre; trop heureux si l'amitié ne dépérit pas au bout de quelques mois, trop heureux si, au bout de quelques années, on se hèle encore de loin en
loin ! C'est la commune loi ; nos deux amis étaient dans l'exception. S'ils s'habituèrent aux regrets de l'éloignement, du moins leur amitié n'eut point à souffrir de l'absence. Vainement les mois, les années s'écoulèrent, ils ne cessèrent pas de mêler, dans une correspondance active, leurs projets et leurs espérances.
M. Fléchambault avait reconquis assez rapidement la fortune qui suffisait à la modestie de ses ambitions. Retiré du commerce, il pressait M. Varembon de venir s'installer aux Cormiers pour y vieillir ensemble et marier leurs enfants, aussitôt que l'heure aurait sonné pour eux. C'était aussi le vœu de M. Varembon, ses lettres en faisaient foi; mais il avait à cœur de rentrer opulent dans le pays qui l'avait vu partir pauvre et déshérité; il voulait surtout, dans un sentiment facile à comprendre, que sa fille apportât au neveu de M. Fléchambault une dot digne de la fille d'un roi. En attendant, il n'était question dans ses
lettrés que de la beauté de Louisanne, de sa grâce toujours croissante, de même que les lettres de M. Fléchambault ne tarissaient pas sur les perfections du jeune homme. Les épttres de M. Varembon passaient sous les yeux de Valentin ; celles de M. Fléchambault étaient communiquées à Louisanne. Ainsi ces deux enfants, qui n'avaient l'un de l'autre qu'un vague souvenir, s'étaient pourtant habitués *de bonne heure à l'idée qu'ils devaient un jour être unis. Au dire de M. Varembon, Louisanne entrevoyait sans effroi la destinée qu'on lui réservait ; de son côté, Valentin, chez qui la jeunesse n'avait pas encore fait explosion» se prêtait avec bonne grâce aux projets de son oncle, et je le répète, M. Fléchambault ne prévoyait pas d'obstacles à l'accomplissement du plus cher de ses vœux, quand la fatalité conduisit Valentin chez le chevalier de Sainte- Amarante.
Le chevalier de Sainte-Amarante avait soixante-douze ans. Il avait vu la cour
ii LA CHASSE AU ROMAN.
de Versailles, où il s'était fait remarquer par sa façon de danser le menuet. Jaloux de donner à la monarchie une preuve plus authentique de son dévouement, il avait émigré des premiers ; on s'était fort occupé à Coblentz de ses amours et de ses duels. A l'en croire, partout où il s'était montré, il avait laissé la réputation d'un diable à quatre, buvant bien, se battant de même, et vert galant comme le roi Henri. Le fait est qu'à soixante ans il était encore très alerte, et que ceux de ses paysans qui avaient femme jeune ou fillettes, aimaient assez à porter eux-mêmes au château la crème et le lait de leurs vaches. A l'époque dont nous parlons, il vivait seul dans un petit castel, perché comme un pigeonnier sur le plateau d'une colline, dans les environs de Tiffauges. Depuis quelques années, la goutte lui avait signifié que c'était fini pour lui de la saison des aventures.
Cloué le plus souvent sur son fauteuil, n'ayant autour de lui personne qui
l'aimât, car il n'avait jamais aimé personne, réduit pour toute distraction au souvenir de ses équipées, le chevalier de Sainte-Amarante s'était jeté tête baissée dans la lecture des romans, seule lecture qui convînt à cet esprit frivole et dissipé. Les fictions le consolaient de la perte des réalités. Il lisait sans choix; pourtant il préférait les romans modernes où se peignaient les mœurs, les sentiments et les passions du jour. Il se plaisait à comparer la société nouvelle avec celle où il avait brillé d'un si vif éclat, et reconnaissait volontiers que depuis qu'il avait la goutte, il n'y avait plus personne en France qui entendît quelque chose à l'amour. Ce qui n'avait d'abord été qu'un passe-temps était devenu une vraie manie. On ne saurait calculer la quantité de romans qu'absorba le chevalier pendant les dernières années qu'il passa sur la terre.
La meilleure partie de ses revenus, qui n'étaient pas fort considérables, s'écou-
lait en achats d'in-octavo à couverture de papier beurre frais, jaune-serin ou gris de perle.
Tout volume nouveau était fêté comme un ami qui serait venu le visiter dans sa solitude. Sur les derniers temps il apportait dans ses lectures tant de sincérité, de passion, de fougue et d'ardeur, qu'on dut craindre plus d'une fois pour sa vie ou pour sa raison. Par exemple, si le héros d'un livre était jeune, amoureux, de bonne race et galamment tourné, le chevalier, ne manquait jamais de s'identifier avec lui. Il souriait complaisamment et relevait fièrement la tête à chaque trait de vaillance ou d'esprit; chaque page était un miroir qui lui renvoyait son image. Mais quand par malheur les choses n'allaient plus à son gré, quand le malencontreux héros se laissait choir dans un piège ou s'avisait de faire quelque sottise, alors le chevalier, rouge d'indignation et de colère, se tordait dans son fauteuil, éclatait bientôt
comme une bombe, et finissait par jeter le livre par la fenêtre en s'écriant que jamais un Sainte -Amarante ne s'était conduit de la sorte. On le voit, le vieux gentilhomme en usait un peu avec les romans modernes comme don Quichotte avec les romans de chevalerie.
Un jour, emporté par l'ardeur de la chasse, Valentin, précédé d'une meute complète, avait lancé son cheval dans un vaste champ où commençait à verdir la moisson nouvelle. Tout fut haché, broyé, saccagé. Honteux de son étourderie, Valentin résolut de la réparer aussitôt. Il venait d'apprendre que le champ dévasté appartenait au chevalier de Sainte-Amarante ; il n'hésita pas à se rendre chez le chevalier pour lui offrir, avec ses excuses, la réparation des dommages qu'il avait causés. Au bout d'une heure, son cheval s'arrêtait devant la porte du petit castel à demi ruiné, où la goutte, les ans et les romans ache-
vaient de consumer le dernier héritier d'une race de preux.
Une fois là, Valentin sentit sa résolution chanceler.il ne connaissait que par la voix publique le chevalier de Sainte- Amarante, qui jouissait dans le pays d'une belle réputation de vieillard quinleux, bizarre, atrabilaire, entiché de gentilhommerie. Quel accueil allait-il recevoir? à quels procédés devait-il s'attendre ? Cependant, comme sa démarche n'avait rien que d'honnête et qu'il la considérait d'ailleurs comme un devoir, il mit pied à terre et pénétra bravement dans une cour déserte, silencieuse, où vivaient en paix quelques familles de poules et de canards. Après avoir cherché vainement, jusque dans l'intérieur du château, un serviteur qui l'introduisît chez son maître, Valentin se disposait à se retirer, lorsqu'il crut entendre un bruit sourd qui partait du seul appartement dont la porte ne fût pas ouverte.
Il frappa trois coups, tourna la clef dans
la serrure, et se trouva face à face avec le chevalier de Sainte-Amarante, qu'il reconnut facilement, bien qu'il le vît pour la première fois.
Précisément en cet instant, le chevalier était en proie à un de ces accès d'indignation et de colère que je signalais tout à l'heure. Il venait de surprendre en faute grave un de ses héros de prédilection, et, malgré la goutte assassine, il se promenait comme un fou furieux dans sa chambre. La présence inopinée d'un visiteur irrita sa folie au lieu de l'apaiser.
— Oui, je le soutiendrai envers et contre tous, s'écria-t-il en apercevant Valentin, qui, debout sur le pas de la porte, le regardait d'un air effaré: c'est une honte ! une infamie ! Ce n'est pas ainsi qu'en agissaient les gentilshommes de mon temps.
En entendant ces mots, Valentin ne douta plus que le chevalier de Sainte-
Amarante ne fût déjà instruit des dégâts faits dans son champ.
— Monsieur le chevalier, répliqua-t-il avec douceur, permettez-moi d'abord de vous faire observer que je ne suis pas gentilhomme. Je me nomme Valentin et suis le neveu de M. Fléchambault.
— Cela ne me regarde pas.
— Pardonnez-moi, monsieur le chevalier, il est bon que vous me connaissiez.
Je ne suis pas gentilhomme, mais je crois être, dans les questions d'honneur et déloyauté» aussi bon juge que vousmême, et j'ose dire que vous allez trop loin. Il n'y a dans toute cette affaire ni honte, ni infamie que je sache.
— Ventre de biche ! monsieur, s'écria le chevalier hors des gonds, vous en parlez bien à votre aise. En fait d'honneur et de loyauté, la jeunesse aujourd'hui paraît être fort indulgente. Elle était de mon temps plus difficile, Dieu merci !
— En vérité, monsieur le chevalier, il
n'est pas besoin de beaucoup d'indulgence pour ne voir dans tout ceci qu'une étourderie déjeune homme.
— Une étourderie de jeune homme !
Ah! vous appelez cela une étourderie déjeune homme! Dans notre langue à nous, savez-vous, monsieur, comment cela s'appelait autrefois?
— De grâce, calmez-vous, monsieur le chevalier. Ce n'est pas la première fois que l'ardeur de la chasse...
— L'ardeur de la chasse n'excuse pas un acte de félonie devant lequel Nemrod lui-même eût reculé.
— Les dégâts ne sont pas aussi considérables que vous l'imaginez.
— Les dégâts ! Vertu-Dieu 1 le mot est bien choisi. Les dégâts! l'expression me plaît.
— Sans doute c'est un malheur, mais qui n'est pas irréparable.
— Irréparable, monsieur, irréparable !
Cette fois, vous avez dit le mot. Jeune encore, dans tout l'éclat de sa grâce et
de sa beauté, la marquise de Miraflo est morte , elle est morte écrasée...
— C'est une abominable calomnie !
s'écria vivement Valent in, interrompant le chevalier. J'ai ravagé votre champ, mais je n'ai jamais écrasé personne.
Si la marquise de Mirador est morte écrasée, je ne suis pour rien dans cette catastrophe. Quant aux dégâts que j'ai pu faire dans votre propriété, nommez vous-même des experts...
— Que parlez-vous d'experts? repartit M. de Sainte- Amarante , à son tour étonné. Je vous dis que la marquise de Miraflor est morte écrasée sous le poids de son infortune. Elle n'a pu survivre au lâche abandon de son amant, le vicomte de Glochebourde, à qui elle avait sacrifié le meilleur des époux ; elle est morte de désespoir, tandis que l'infâme vicomte, qui la savait mourante, courait un cerf dans la forêt de Chantilly. Et vous appelez cela une étourderie déjeune homme I
— Tâchons de nous entendre, répondit Valentin; je vous parle de votre champ, et vous me parlez du vicomte de Clochebourde.
— Que diable! monsieur, reprit le chevalier, je ne me donne pas pour un moraliste sévère, et ne vois pas grand mal à ce que Ton quitte une femme ; mais il y a façon de s'y prendre. Pour ma part, j'en quittai plusieurs. Je ne vous dirai pas que la chose leur fut agréable; mais ce que je puis affirmer, c'est que pas une d'elles n'en mourut de chagrin.
— Je vous crois, monsieur le chevalier.
Je suis loin d'approuver la conduite du vicomte de Clochebourde; la triste fin de madame de Miraflor m'inspire une pitié sincère. Permettez cependant que j'explique le sujet qui m'amène devant vous.
Et Valentin conta l'affaire en peu de mots. Sa façon de s'exprimer, sa jeunesse, sa bonne mine, son air de candeur
plurent singulièrement au vieux gentilhomme, dont la raison venait enfin de se dégager du gros nuage qui l'avait obscurcie. Dans la solitude où vivait le chevalier depuis plusieurs années, la présence d'un étranger était une trop rare aubaine, pour qu'il n'en sentit pas tout le prix. Il mit un entêtement chevaleresque à refuser toute espèce d'indemnité.
— Je vous en prie, ne parlons plus de cela, dit-il à Valentin, qui insistait encore. C'est un petit malheur que je ne saurais déplorer, puisqu'il me vaut le plaisir de vous voir et de vous connaître.
J'en serai quitte l'an prochain pour vendre mon grain plus cher. Quant à Clochebourde, je persiste dans mon opinion : c'est un malheureux.
Valentin, qui pensait que le chevalier avait connu particulièrement les personnages de cette lamentable histoire, crut devoir, par discrétion, se hâter de prendre congé.
— Madame de Miraflor était de vos amies, dit-il; votre douleur est trop respectable pour que je veuille la troubler plus longtemps.
— Du tout, du tout I s'écria le chevalier ; vous ne partirez pas ainsi. Vous êtes mon prisonnier. Asseyez-vous là et causons.
Et M. de Sainte-Amarante apprit à Yalentin que la marquise de Miraflor n'avait jamais existé, pas plus que le vicomte de Clochebourde, et qu'il s'agissait tout simplement d'un roman intime qu'il avait lu dans la matinée. Valentin ouvrait de grands yeux et se demandait s'il rêvait. Tout en l'écoutant, il examinait le chevalier avec un sentiment de curiosité mêlé d'inquiétude. C'était un petit vieillard à la fois sec et vert. Il avait encore l'œil vif et la main belle ; mais son visage ridé, ratatiné, ressemblait à un masque de parchemin jauni par le temps, racorni par le feu. Il portait sur la tête une coiffe de nuit, retenue sur le
front par un ruban jonquille ; son corps maigre et fluet, toujours en mouvement, frétillait comme une anguille dans les plis d'une vaste robe de chambre bleue, à rosaces jaunes qui flamboyaient comme autant de soleils sur un fond d'azur.
L'appartement qui servait de cadre à cette figure en complétait l'effet pittoresque. Qu'on se représente une salle immense, au parquet disloqué, aux lambris vermoulus, le long desquels pendaient quelques portraits d'ancêtres qui semblaient contempler avec mélancolie la ruine de leur maison. Au milieu de cette salle, un paravent de cuir de Hollande, dernier vestige d'une splendeur évanouie, formait une espèce de sanctuaire où se tenait le chevalier, entre des piles de romans qui s'élevaient autour de lui comme un second mur d'enceinte. En levant les yeux, Valentin voyait les araignées qui tendaient paisiblement leurs toiles aux angles du plafond : en prêtant l'oreille, il entendait
trotter derrière le paravent de longues processions de rats et de souris, alléchés par le parfum des in-octavo.
— Ainsi, monsieur le chevalier*, vous aimez passionnément la lecture ? dit enfin Valentin, qui n'était pas bien sûr que le dernier des Sainte- Amarante ne fût pas fou à lier.
— Que voulez-vous? répondit en souriant le hobereau. Je ressemble aux vieux capitaines hors de service, qui lisent des récits de batailles pour tromper eur oisiveté. Je me suis retiré du monde, et le monde s'est retiré de moi. Grâce aux amis que vous voyez rangés autou démon fauteuil, je suis encore des yeux la mêlée des passions à laquelle je ne peux plus prendre part -J'assiste encore, du fond de ma retraite, à la représentation de la vie. Je me console de n'avoir plus de rôle dans la pièce, en observant les acteurs qui m'ont remplacé.
— A ce compte, monsieur le chevalier, répliqua Valentin que ces paroles avaient
pleinement rassuré, les romans vous offrent une image fidèle du monde et de la vie?
— Certainement, s'écria le vieillard qui parut légèrement surpris de la réflexion du jeune homme.
— Vous êtes, en pareille matière, meilleur juge que moi, monsieur le chevalier. J'ai dix-neut ans, et ne sais rien de ce qui se passe loin de nos campagnes. J'ai grandi à l'ombre de nos bois, et n'ai lu jusqu'à présent que quelques livres de voyages, dont se compose la bibliothèque de M. Fléchambault. Cependant, je me suis laissé dire par mon oncle que les romans ne sont, pour la plupart, que des peintures extravagantes et n'ont rien de commun avec la réalité.
— Mon jeune ami, répliqua vertement le chevalier, j'en suis fâché pour M. votre oncle ; il n'a fait qu'exister et n'a jamais vécu. Tous les romans sont l'expression du cœur humain, de la vie humaine ; il n'en est pas un seul qui ne soit un
fragment de l'histoire de l'humanité.
Des peintures extravagantes ! D'où vient donc que la société s'y reconnaît comme dans une glace? D'où vient que la jeunesse y puise des enseignements ?
D'où vient que le vieillard qui vous parle y ravive ses souvenirs? Je vais plus loin : la vie réelle est plus romanesque, plus riche en incidents que les fictions les plus hardies. L'imagination ne se nourrit que des rognures de la réalité.
— Gomment, monsieur le chevalier, s'écria Valentin qui allait de surprise en surprise, on peut rencontrer dans le monde des marquises de Miraflor, des vicomtes de Glochebourde !
— Le monde est plein de Clochebourdes et de marquises de Miraflor, répondit gravement M. de Sainte-Amarante. Mais qu'est-ce que cela? ajoutât-il aussitôt avec un sourire de mépris, La marquise de Miraflor est un roman intime. Or, vous saurez que le roman intime est ce qu'il y a de plus plat et de
plus bourgeois. Êtes-vous allé à Nantes ?
— C'est là que je suis né.
— Avez-vous visité le musée?
— Une fois seulement, monsieur le chevalier.
— Sans doute vous avez remarqué des tableaux de l'école flamande ; ce sont pour la plupart des scènes de ménage ou des intérieurs de cuisine. Eh bien, mon jeune ami, vous connaissez le roman intime : c'est l'existence dans ce qu'elle a de plus terne et du plus vulgaire. Parlez-moi de ces beaux livres où l'"imprévu jaillit à chaque phrase, où les incidents se pressent, où toutes les grandes passions sont en jeu, plus riches en catastrophes de tout genre que Ylliade en funérailles, dont il est impossible de pressentir le dénoûment avant d'avoir tourné le dernier feuillet !
Voilà les romans qu'il faut lire lorsqu'on veut étudier le monde ; c'est là qu'on peut surprendre la vie dans ses combinaisons les plus ingénieuses, dans ses
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complications les plus bizarres, dans ses plus étranges fantaisies.
Valentin ne revenait pas de sa stupeur. Pour lui prouver que la vie réelle n'est qu'un enchaînement d'aventures plus ou moins singulières, que l'imprévu gouverne le monde et que l'imagination des romanciers n'a rien inventé, le chevalier se mit à raconter quelques histoires de sa jeunesse qui, à l'entendre, n'avait été qu'un long roman de cape et d'épée. Ragaillardi par ses souvenirs, il avait retrouvé ses vingt ans. A défaut de bon sens, il ne manquait pas d'esprit et savait donner un tour galant à tout ce qu'il disait. Valentin était tout oreilles.
Lorsqu'il se leva pour partir, le gentilhomme, qui tenait à son auditoire, lui coupa une seconde fois la retraite.
— Vous dînez avec moi, lui dit-il. Je prétends que nous vidions ensemble un vieux flacon ; la goutte et le docteur en penseront ce qu'ils voudront, je m'en soucie comme de cela. Vous vous en
irez à la nuit. Le temps est beau, les sentiers sont sûrs, et vous aurez la pleine lune. A votre âge, j'aimais à chevaucher ainsi à la clarté des étoiles.
Je me souviens qu'un soir, en revenant du château de la Bretêche, je rencontrai sur mon chemin la petite vicomtesse de Maflé, un vrai bijou : je la pris en croupe et je l'enlevai.
— Est-ce possible? s'écria Valentin.
— Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que le mari était à quelques pas de là, qui s'amusait à bayer aux corneilles.
Huit jours après, il me donna un bon coup d'épée. J'avais dix-huit ans ; ce fut mon premier duel et mon premier amour.
L'aventure est piquante ; je vous la conterai au dessert.
Le dîner fut gai. Au lieu d'un vieux flacon, on en but deux. Le Chevalier, qui ne se lassait pas de parler, par la raison toute simple qu'il ne parlait que de lui-même, fit tous les frais de l'entretien. De son côté, Valentin ne se
lassait pas de l'entendre. Au dessert, c'étaient déjà de vieux amis. Cependant la lune montrait sa face ronde derrière les créneaux du château de Tiffauges.
Pour le coup, Vajentin, qui craignait que son oncle ne fût inquiet, prit décidément congé de son hôte. Prêt à se retirer :
— Il me reste une grâce à vous demander, lui dit-il.
— Que puis-je pour vous? répliqua le chevalier. Avec ce que m'ont laissé les ans, la goutte et les révolutions, je croirais manquer de générosité en vous offrant ma fortune et ma vie.
Yalentin sollicita comme une faveur la permission d'emporter un des nombreux romans qui encombraient l'enceinte réservée.
— A votre choix ! s'écria M. de Sainte- Amarante en l'entraînant dans le sanctuaire. Romans d'intrigue, romans d'analyse, roman s passionnés, romans intimes, romans pastoraux, romans maritimes, romans de cape et d'épée, nous en avons
ici pour tous les goûts ; vous pouvez étudier la vie sous toutes ses faces et sous tous ses aspects.
Valentin prit au hasard un volume, qu'il mit dans sa poche, et partit, non sans promettre au chevalier de le visiter souvent dans son petit castel. Il revint lentement, au pas de sa monture. Il faisait une nuit radieuse. Les haies étaient en fleur; les insectes ailés bourdonnaient dans l'air, qu'embaumait l'aubépine. Pour la première fois, Valentin se sentait troublé, inquiet, agité, rêveur ; ne sachant que penser des discours qu'il venait d'entendre, se demandant si ce n'était pas la folie, i) éprouvait quelque chose de pareil à ce que dut éprouver Christophe Colomb à la première révélation d'un nouveau monde au-delà des mers.
En arrivant aux Cormiers, il trouva son oncle plongé dans la lecture de ses livres de compte. Le même jour, après le départ de son neveu pour la chasse ,
M. Fléchambault avait reçu une lettre de son vieil ami Varembon. Louisanne venait d'achever sa seizième année. Dans son langage poétique et fleuri, M. Varembon comparait sa fille à un lis virginal qui, transplanté bientôt de la Nouvelle- Orléans sur les bords enchantés de la Sèvre nantaise, achèverait de s'épanouir sous l'haleine embaumée de l'Hymen.
Entraîné par le tourbillon des affaires, il ne pouvait encore préciser l'époque de son retour ; mais son imagination s'exaltait à la pensée des joies que lui promettait l'avenir. Gomme le poète de Tibur, il s'écriait avec enthousiasme :
campagne, quand te reverrai-je?0 rus, quando te aspiciam? Sous sa plume, le bonheur domestique et le bonheur champêtre s'étaient parés des plus riantes couleurs. On eût dit un berger d'Arcadie, déporté à la ville, étouffant dans l'air des cités et soupirant après ses champs et ses génisses. Au milieu de ces images bucoliques se dressaient de loin en loin,
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comme des cyprès dans un verger, des obélisques et des pyramides de chiffres, destinés à tenir M. Fléchambault au courant des transactions commerciales de son ami.
M. Fléchambault n'eut rien de plus pressé que de communiquer cette lettre à son neveu. Après l'avoir parcourue d'un œil distrait avec un secret sentiment d'humeur, Valentin se retira dans sa chambre et passa le reste de la nuit à lire le roman que lui avait prêté le chevalier de Sainte-Amarante.
A compter de ce jour, Valentin retourna fréquemment chez le chevalier, et n'en revint jamais sans quelque roman dans sa poche. Comme il était aisé de le prévoir, ce jeune homme, qui ne savait rien de la vie, et qui n'avait lu jusquelà que quelques relations de voyages,
s'était laissé prendre au charme décevant de ces récits étranges, ardents et passionnés. En quelques mois, il eut épuisé les trésors de la bibliothèque du vieux gentilhomme. La nuit, enfermé dans sa chambre, il lisait souvent jusqu'aux premières lueurs de l'aube; le jour, il lisait jusqu'au soir, assis à l'ombre des haies ou couché dans les hautes herbes.
Son imagination, son cœur et ses sens s'éveillèrent sous l'influence de ces lectures, qu'aggravaient, loin de l'atténuer, ses entretiens avec M. de Sainte-Amarante. Il ne tarda pas à se sentir atteint d'un profond ennui. Un jour qu'il causait avec le chevalier, il en vint à parler de Louisanne, des projets de son oncle, de la destinée que lui préparaient M. Fléchambault et M. Varembon. Le chevalier se mit à rire.
— M. Fléchambault et M. Varembon se moquent de vous, dit-il à Valentin.
Depuis quand s'ensevelit-on avant d'avoir vécu? Depuis quand baisse-t-on le rideau
avant d'avoir commencé la pièce ? Depuis quand le dénoûment d'un livre se trouvet-ilau premier chapitre? Quoi! lorsque s'ouvrent devant vous tant de jolis sentiers où chantent la jeunesse et l'amour, vous iriez prendre la grande route poudreuse qui mène droit au temple d'Hyménée! J'ai connu trop de maris pour être partisan du mariage. Je reconnais pourtant qu'il est pour un galant homme deux façons honnêtes d'arriver à ce but qu'on appelle, je ne sais pourquoi, le but de l'humanité. J'admets qu'on se marie pour faire une fin. On a couru le monde en tous sens, on sait tous les secrets de la vie, on n'a plus le pied assez ferme, assez sûr pour gravir les coteaux de la verte Bohème : je ne nie pas qu'il ne soit doux alors de se réfugier dans le sein du bonheur domestique. On épouse une jeune fille qui ne sait rien et qui brûle de savoir ce qu'on ne peut plus lui apprendre : elle vous trompe et l'on est tout étonné de découvrir, après
réflexion, que ce n'est pas un aussi grand malheur qu'on se l'était figuré d'abord.
J'admets aussi qu'on se marie par surprise et par aventure ; je conçois qu'après s'être égaré dans les chemins de traverse on se laisse happer au détour d'une haie par messire Hymen qui vous guettait depuis longtemps, caché sous les traits de l'Amour, et vous attendait au passage, comme un malfaiteur embusqué derrière une porte. Je comprends que les choses puissent se passer de la sorte : mais se marier pour se marier, se marier à vingt ans pour faire plaisir à son oncle, se marier sans aventure et sans amour, se marier parce qu'à trois ans on fut fiancé aune petite fille au berceau, je déclare que c'est la plus triste de toutes les folies, la femme qu'on épouse fût-elle jeune et belle comme Vénus sortant du sein des eaux.
— Remarquez, monsieur le chevalier, que c'est ici le cas qui se présente, répliqua timidement Valentin. S'il faut en
croire M. Varembon, Louisanne n'est pas seulement belle comme Vénus : à la grâce, à la beauté, elle unit la bonté d'un ange.
— Connu, connu ! s'écria M. de Sainte- Amarante. Règle générale, entre quinze et seize ans, les jeunes filles subissent, au dire des parents, une transformation merveilleuse et deviennent tout à coup des anges. Je ne suis surpris que d'une chose : c'est que, dans les familles, on ne se soit pas avisé de coudre des ailes aux jeunes filles à marier. D'ailleurs, là n'est pas la question. Je veux croire que mademoiselle Louisanne est parfaite, et aussi charmante que l'affirme M. Varembon ; il suffit qu'on vous la destine depuis longtemps pour que vous ne l'épousiez pas. Je le Répète, le mariage est un but auquel il est permis d'arriver, mais qu'il faut se garder de voir de trop loin, sous .peine de supprimer tous les agréments du voyage.
— C'est que mon oncle et M. Varembon...
— M. votre oncle et M. Varembon me font l'effet de deux pèlerins qui veulent confisquer votre jeunesse au profit de leur égoïsme.
— Mon oncle prétend que le bonheur est là, sur le bord de la Sèvre, au fond de nos campagnes.
— M. votre oncle ne croit pas ou ne comprend pas un mot de ce qu'il dit.
Qu'est-ce que le bonheur, je vous prie?
Est-ce une chose qu'on puisse définir?
L'essence en est-elle connue? La forme en est-elle arrêtée ? M. votre oncle a-t-il vu le bonheur? s'est-il trouvé nez à nez avec lui? pourrait-il m'apprendre comment il est fait? Mon ami, le bonheur est aussi varié et aussi variable que l'espèce humaine; il se transforme et se modifie selon l'âge et le tempérament des hommes. Il y a, Dieu merci! plus d'une manière d'être heureux. Ne pas trop souffrir de la goutte, lire un roman au
coin du feu, interrompre de temps en temps ma lecture pour tremper une mouillette de biscuit dans un verre de vin d'Ali cante, volià pour moi le bonheur aujourd'hui. Pensez-vous que ce fût le bonheur pour moi quand j'avais vingt ans?
— Mais, monsieur le chevalier, c'est que mademoiselle Louisanne elle-même paraît tenir beaucoup à cette union.
— Qui vous Ta dit?
— M. Varembon, qui ne cesse de le répéter dans toutes ses lettres.
— M. Varembon écrit que sa fille vous aime?
— Pas précisément.
— Qu'elle sera charmée de vous épouser?
— C'est la vérité.
— Eh bien, M. Varembon vous trompe.
— Soyez sûr, monsieur le chevalier, qu'un ami de mon oncle ne peut être
qu'un honnête homme, incapable de tromper personne.
— En ce cas, mon jeune ami, M. Varembon est un sot.
— M. Varembon est un sot I s'écria Valentin frappé de stupeur.
— Entendons-nous, reprit le chevalier.
Il est possible qu'en affaires M. Varembon soit un esprit éminent; mais dans toutes les questions qui relèvent de la science du cœur humain, je le tiens pour un oison bridé. Voici pourquoi : c'est que mademoiselle Louisanne vous hait.
— Mademoiselle Louisanne me hait!
s'écria Valentin bondissant sur sa chaise comme s'il eût été piqué par une guêpe.
J'avoue, monsieur le chevalier, que vous m'étonnez singulièrement. Pourquoi voulez-vous que mademoiselle Louisanne me baisse? Quand nous nous sommes quittés, elle avait cinq ans et j'en avais huit. En admettant que j'aie eu des torts envers elle, il faut que vous lui
iJ LA CHASSE AU ROMAN.
supposiez une mémoire bien fidèle, bien implacable...
— Mademoiselle Louisanne vous hait parce qu'elle doit vous haïr, parce qu'il est impossible qu'elle ne vous haïsse point. A la Nouvelle-Orléans comme sur les bords de la Sèvre, le cœur humain est partout le même, capricieux, fantasque, ombrageux, amoureux des obstacles, épris de l'impossible, par-dessus tout ivre de liberté. Il veut choisir luimême et n'entend pas qu'on choisisse pour lui. Il fuit ce qu'on désigne à son amour, il aime ce qu'on signale à sa haine. Défendez à un enfant de toucher aux fleurs de vos plates-bandes, il les saccagera toutes; permettez-lui de les moissonner, il n'en cueillera pas une seule. Voilà le cœur humain, mon jeune ami : vieux comme le monde, il est encore enfant. Je jurerais qu'à cette heure mademoiselle Louisanne adore et veut épouser à tout prix un jeune homme qu'il lui est interdit d'aimer. Comment
ne vous haïrait-elle pas? Vous-même vous la haïssez.
— Pour le coup, c'est trop fort! s'écria Valentin en riant.
— C'est comme cela, reprit le chevalier avec un imperturbable sang-froid.
Descendez en vous-même, et vous verrez que vous la haïssez par la raison qui fait qu'elle vous hait. Vous êtes victimes, elle et vous, de l'ineptie de vos parents qui auraient dû savoir que l'amour ne va jamais où on lui dit d'aller. Quoique séparés par les mers, vous vous détestez comme deux forçats attachés à la même chaîne.
— Mais songez donc, monsieur le chevalier, que nos parents sont de vieux amis, frères par le cœur, sinon par le sang; songez que Louisanne et moi nous avons joué dans le même berceau.
— Eh! ventre de biche, c'est là qu'est le malheur ! riposta vivement M. de Sainte-Amarante. S'il existait entre vos parents une de ces bonnes haines hé-
réditaires qui se transmettent fidèlement de génération en génération ; s'il en était de leurs maisons comme de deux camps ennemis ; si leurs gens ne pouvaient se rencontrer sans échanger quelques gourmades; si le perfide Fiéchambault machinait sourdement la ruine de Varembon ; si le farouche Varembon complotait en secret la mort de Fléchambaul t ; enfin, si dès l'enfance on vous eût élevés, vous et mademoiselle Louisanne, comme deux louveteaux destinés à s'entre-déchirer : oh! alors, fussiez-vous séparés par le Caucase entassé sur les Cordillères ; eût-on mis entre vous tous les monts, tous les fleuves et tous les océans du globe, vous trouveriez encore le moyen de vous voir, de vous aimer, de vous le dire et de vous épouser à la barbe de Fiéchambault et de Varembon.
Mais Fiéchambault et Varembon sont de vieux amis; Louisanne et vous, vous avez joué dans le même berceau. Que s'ensuit-il? vous le savez déjà. Sup-
primez la haine des Gapulet et des Montaigu, tous supprimez du môme coup l'amour de Roméo et de Juliette. Adieu les doux entretiens à la clarté des nuits étoilées et sereines! adieu le balcon où les deux beaux enfants mêlent leur vie dans un dernier baiser ! adieu leur effroi si charmant, quand l'horizon blanchit, quand le feuillage ému frissonne et que l'alouette matinale monte en chantant dans le bleu du ciel ! Juliette et Roméo ne sont plus que deux fiancés vulgaires, dès le berceau condamnés au mariage, et qui doivent finir par s'exécrer mutuellement, pour peu qu'ils obéissent à la physiologie des passions.
— Encore une fois, monsieur le chevalier...
— Que voulez-vous? C'est la commune loi. Vous aurez beau vous révolter, il faudra bien que vous la subissiez. Vous ne changerez pas les conditions de la vie humaine. Le cœur est à gauche, vous ne le mettrez pas à droite. Quand
4ti LA CHASSE AU ROMAN.
donc deux amis ont-ils réussi à marier leurs enfants? Le fils d'Oreste a-t-il épousé la fille de Pylade? Le neveu de Damon, la nièce de Pythias? Vous n'épouserez pas davantage la fille de M. Varembon , et vous aurez raison , vertu-Dieu ! Gomme vous, je fus fiancé, dès Fâge de dix ans, à une petite fille au maillot, qui partait pour Pondichéry.
En grandissant, nous nous prîmes l'un l'autre en aversion si profonde, qu'à son retour nous refusions de nous voir. Je la savais belle pourtant, et c'était l'avis général que nous eussions fait un couple délicieux.
Ainsi, dans toutes les entrevues qu'il avait avec Valentin, le chevalier paraissait s'appliquer à jeter dans l'esprit de ce jeune homme des' germes funestes qui ne tardaient pas à se développer.
Dans tous leurs entretiens, il ne manquait jamais de lui traduire en aventures la grave histoire de la vie, de lui présenter le monde comme un vaste
atelier de romans en action. Valentin mordait à tous ces beaux discours avec l'avidité curieuse des jeunes imaginations. Grâce aux enseignements d'un pareil mentor, il en vint bientôt à se demander avec une sourde colère si sa jeunesse devait se consumer sous le toit de son oncle. En descendant au fond de son cœur, comme le chevalier lui avait conseillé de le faire, il découvrit un jour qu'en effet il haïssait Louisanne, que Louisanne devait le haïr, et il se révolta secrètement contre l'égoïsme et la tyrannie de M. Fléchambault. Il n'était plus le doux et bon jeune homme que nous avons connu. Impatient de se mêler à tous les drames, à toutes les passions dont ses lectures assidues lui avaient révélé l'existence, honteux de son inaction, surtout quand il songeait qu'à dixhuit ans le chevalier avait enlevé déjà la petite vicomtesse de Maflé, il était devenu tout à coup brusque, emporté, taciturne, irritable. Il n'avait plus goût
aux distractions qu'autrefois il aimait.
Pour lui, la chasse n'était plus qu'un prétexte pour partir le matin, lancer son cheval au galop, et gagner la profondeur des bois qu'il remplissait tout entiers de l'agitation de ses rêves. Ce n'était plus la blonde image de Louisanne qui lui souriait au bout des avenues; ce n'étaient plus les joies de la famille qu'appelait sa pensée inquiète ; ce n'était plus la fumée du toit domestique que cherchait son regard au prochain horizon.
Ces gracieuses peintures, ces fraîches perspectives ne suffisaient plus à son ambition. La soif de l'inconnu embrasait ses sens et dévorait son âme. Il évoquait toutes les pâles héroïnes sorties du cerveau des .romanciers et des poètes; il criait leurs noms à tous les échos. Parfois il mettait pied à terre, et se jetait sur le gazon qu'il mouillait de ses pleurs. S'il passait devant un château triste et recueilli au fond d'une cour silencieuse, il s'évertuait à deviner quel
drame ténébreux se tramait ou s'accomplissait entre ces murs sombres et désolés. Apercevait- il une blanche figure accoudée sur l'appui d'une fenêtre ouverte , c'était sans doute une tendre victime, épiant la venue d'un ange consolateur. Partout il ne rêvait que drames, romans, intrigues, aventures; sous la surface des lacs les plus clairs et les plus limpides, il entrevoyait des abtmes.
La nuit, errant par les sentiers déserts, il s'attendait à voir surgir à chaque tournant de haie quelque apparition fantastique. Il tombait en arrêt devant la robe satinée des bouleaux. S'il rencontrait dans son chemin un meunier attardé qui retournait chez lui au trot de son bidet, il se disait que sous cette enveloppe enfarinée il y avait peut-être une destinée brisée, un cœur flétri, une âme dévastée. Enfin, il n'était pas jusqu'au digne M. Fléchambault que Valentin n'observât avec défiance et curiosité :
Valentin soupçonnait violemment ce
brave homme d'un passé rempli de mystères.
Un soir qu'après souper ils devisaient ensemble, assis l'un près de l'autre :
— Mon oncle, dit Valentin, vous n'avez pas toujours vécu dans ces campagnes ?
Vous avez été jeune, votre jeunesse s'est écoulée au milieu des hommes. Vous avez dû voir des choses bien extraordinaires ; vous avez dû vous trouver mêlé à des événements bien étranges?
— Oui, répondit M. Fléchambault, je me suis trouvé mêlé à des catastrophes auxquelles j'étais loin de m'attendre. Entre autres, je te citerai la faillite de la maison Grappe et compagnie, faillite dans laquelle je perdis plus'de cent mille francs. Ce fut un coup de foudre sur la place de Nantes. Je n'oublierai jamais comment j'en reçus la nouvelle. J'étais occupé k me faire la barbe ; tout à coup entre Varembon, qui se jette dans un fauteuil, en s'écriant : « Grappe a manqué ! » Je montrai, en cette circonstance,
LA CHASSE AU ROMAN. 5t
une force d'âme digne des plus beaux temps de la république romaine.
— Que fîtes-vous, mon oncle ?
— Je ne soufflai mot et continuai de me raser.
— Mon oncle, reprit Valentin que des catastrophes de ce genre n'intéressaient point, vous avez dû assister à des drames plus émouvants, vous avez dû traverser des orages autrement terribles?
— Je ne saisis pas bien le fil de tes idées, répliqua M. Fléchambault. Quel rapport vois-tu entre la faillite de la maison Grappe, les drames auxquels j'ai assisté et les orages que j'ai pu traverser? J'ai vu jouer plusieurs drames qui m'ont beaucoup ému, mais pas un seul qui m'ait autant remué que la perte de mes cent mille francs. Quant aux orages qui m'ont assailli, je me souviens surtout d'un coup de vent...
— Vous ne m'entendez pas, mon cncle.
Je vous parle des orages du cœur, des drames de la passion.
ai LA CHASSE AU RUMAN.
— Ma foi, mon garçon, repartit M. Fléchambault, je t'avoue humblement que je n'ai jamais vu de drames qu'au théâtre, et que les orages du cœur m'ont toujours laissé fort tranquille. J'ai lutté, travaillé; trois fois au moins j'ai réédifié ma fortune. J'ai fait un peu de bien : je n'aurai pas été tout à fait inutile. Aussitôt que je l'ai pu, je me suis retiré aux Cormiers; tu connais la façon dont je vis. En deux mots, voilà mon histoire.
Qu'il me soit permis d'assurer ton bonheur; que je puisse vieillir auprès de Varembon, entre toi et ta jeune femme ; que je sois témoin de vos joies et de vos tendresses; que je vois, avant de m'éteindre, une nichée de petits enfants égayer ma table et mon foyer et je rendrai à Dieu une âme satisfaite de son passage sur la terre.
A ces mots, Valentin, attendri jusqu'au fond de l'âme, se jeta dans les bras de son oncle. Il venait d'entrevoir, par une intuition rapide, combien cette
existence simple et bornée, honnête et laborieuse, surpassait en grandeur, en dignité, en vraie poésie, toutes les folies, toutes les équipées du chevalier de Sainte- Amarante. Il compléta dans son cœur le récit trop modeste de M. Fléchambault.
Il se rappela tout ce que cet excellent homme avait été pour lui, et, au souvenir de tant de dévouement et de sollicitude, il se pressa avec amour contre le sein qui l'avait recueilli.
Il a raison, se disait-il ; il a raison, et c'est lui qu'il faut croire. Le bonheur est là, sur le bord de la Sèvre, au fond de ces campagnes. Que m'importent les agitations du monde, les complications de la vie? J'épouserai Louisanne, j'aurai de beaux enfants, et les yeux de mon oncle se fermeront doucement sur le tableau de nos félicités.
Hélas! ce retour aux idées sereines ne devait pas être de longue durée. A quelques jours de là, Valentin retourna chez le chevalier, qu'il trouva se promenant
dans son jardin. M. de Sainte-Amarante ne s'était pas depuis longtemps senti en si gaillarde humeur. Depuis près d'une semaine, la goutte, son ennemie intime, lui avait accordé une trêve qui n'était pas encore expirée. Du plus loin qu'il aperçut le jeune visiteur, il courut à lui comme il eût pu le faire à vingt ans. En moins d'une heure il eut battu en brèche et démoli pièce à pièce les bonnes résolutions du neveu de M. Fléchambault.
— Pardieu! s'écria le chevalier, si vous consultez les honnêtes bourgeois au milieu desquels vous avez végété jusqu'ici, ils vous diront que le bonheur est parmi eux, et ils seront de bonne foi.
L'huître est heureuse, elle aussi, sur son banc. Ne consultez que vous. Pour s'échapper de son nid, l'aiglon prend-il conseil de l'escargot? Le monde vous est ouvert; allez où votre instinct vous pousse, allez où la vie vous attend.
— Où voulez-vous que j'aille? demanda Valentin avec hésitation.
— Où vont, irrésistiblement attirés, l'amour, l'esprit, la beauté, la jeunesse !
Où affluent toutes les passions, où convergent toutes les intelligences , où se rendent en pèlerinage, comme à la Mecque ou au Saint-Sépulcre, toutes les âmes avides d'émotions, de fêtes et d'enchantements 1 A Paris, jeune homme, à Paris !
C'est là que les rêves de l'imagination pâlissent et s'effacent devant les trésors de la réalité ; c'est là que l'histoire humilie le roman ; enfin, c'est là qu'il faut goûter la vie, pour ne pas mourir avant d'avoir vécu.
— Ainsi, monsieur le chevalier , vous me conseillez de partir pour Paris ?
— Je vous le conseille , je vous en prie ; si vous étiez mon fils, je vous l'ordonnerais. Je souffrirai de ne plus vous voir. Votre présence me réjouissait. Vous aviez versé dans mes veines quelques gouttes de votre jeune sang. Mais je ne suis pas égoïste ; je ne ressemble pas à M. votre oncle... C'est un meurtre d'en-
fouir à vingt ans un joli jeune homme que le monde et les plaisirs réclament.
Révoltez-vous, brisez votre chaîne et partez. Un jour vous me direz vos aventures ; je jouirai de vos succès en vous les entendant raconter.
— Le chevalier a raison, se disait Valentin : il a raison, c'est lui que je dois croire. Mon oncle est un excellent homme, mais profondément égoïste ou qui n'entend rien aux choses d'ici-bas. Si je commence par le mariage, par où finiraije ? J'ai végété assez longtemps, je veux vivre ; je veux savoir, je veux connaître ; je ne veux pas mourir avant d'avoir vécu.
Gomme Valentin allait se retirer :
— Tenez, dit M. de Sainte-Amarante en lui tendant un volume nouveau qu'il avait reçu la veille, et qu'il s'était hâté de lire, jetez les yeux sur ce petit roman, vous aurez un aperçu des délices que vous préparent M. votre oncle et M. Varem bon.
Ce livre, où tous les ennuis, tous les
déboires, toutes les déceptions, toutes les tribulations xiu mariage et de la famille étaient accumulés à plaisir, analysés avec acharnement, acheva d'exaspérer Valentin. Sa résolution était prise : la crainte d'affliger son oncle pouvait seule le retenir. Quelque temps encore, sa bonne nature l'emporta ; mais que pouvait-il contre les provocations incessantes de la jeunesse qui s'agitait en lui, sous l'aiguillon des romans modernes? Que pouvait-il contre les suggestions du chevalier qui ne lui laissait ni paix ni trêve, comme si les vingt ans de ce jeune homme n'eussent pas suffi pour exciter son cœur et ses sens.
Un matin, il entra chez M. Fléchambault et lui déclara tout net qu'il voulait aller à Paris.
M. Fléchambault avait remarqué depuis longtemps le changement qui s'était opéré dans le caractère et l'humeur de son neveu. Il n'ignorait pas les visites fréquentes de Valentin chez le chevalier.
Plus d'une fois il l'avait surpris, abîmé dans ses lectures, et il ne s'était pas gêné pour lui dire son sentiment ; mais, dans, les conseils et les remontrances de son oncle, Valentin n'avait jamais tu qu'un parti pris, une manœuvre plus ou moins habile pour le confiner au logis, une façon de lui persuader que le monde ne s'étendait pas au-delà du cercle étroit qui l'enveloppait, qui l'emprisonnait de toutes parts. M. Fléchambault était loin de se douter du trouble que les romans et le chevalier avaient jeté dans l'imagination de ce jeune homme. Toutefois, bien qu'il ne fût pas la clairvoyance même, ni la perspicacité en personne, il n'eut pas de peine à démêler les motifs de sa résolution.
— À Paris I s'écria-t-il ; et que veux-tu aller faire à Paris ? Pour n'y être jamais allé, je ne m'en porte pas plus mal.
N'es-tu pas bien ici ? que te manque-t-il ?
J'ai reçu hier une lettre de Varembon, qui parle de son prochain retour. C'est
au moment où le bonheur va frapper à ta porte que l'idée te prend de partir?
— Je ne renonce pas au bonheur que vous me destinez, s'empressa de répondre Valentin, qui ne voulait pas ruiner du même coup toutes les espérances de son oncle ; mais vous savez aussi bien que moi qu'on ne se marie pas à mon âge.
— Pourquoi donc cela, mon neveu ?
Pour entrer en ménage, fin duvet au menton vaut mieux que barbe grise.
— Songez que j'ai vingt-et-un ans tout au plus.
— Aussi n'est-il pas question de te marier aujourd'hui ou demain. D'abord, il faut attendre le retour de Louisanne ; ensuite, il vous faudra plus d'un jour pour apprendre à vous connaître, à vous aimer.
— Eh bien, mon oncle, permettez-moi d'aller passer à Paris le temps qui doit s'écouler jusqu'à l'arrivée de Louisanne aux Cormiers. En vue môme de notre bonheur, vous céderez au désir que j'é-
prouve de voir la vie de près, de me mêler un peu au courant des choses et des hommes.
— Voir la vie de près ! s'écria M. Fléchambault ; et que fais-tu donc, depuis vingt ans que tu es au monde ? Te mêler au courant des hommes et des choses !
Tu me parlais, voilà quelques mois, des orages du cœur, des drames de la passion ; je jurerais que c'est ce vieux fou de Sainte-Amarante qui t'a tourné la tête avec ses bouquins ! Je n'ai lu qu'un roman ; ce roman s'appelle Don Quichotte.
Je me souviens surtout d'un passage de ce livre, auquel je ne songe jamais sans attendrissement : c'est le chapitre où le héros de la Manche revient chez lui après sa première excursion. Il revient roué de coups et s'arrête au milieu de la cour à regarder avec mélancolie ses platesbandes de fleurs et de légumes, ses canards qui barbottent dans la mare, sa nièce et sa gouvernante qui ravaudent leurs bas sur le seuil de la porte : d'un
côté, la poésie qui était allée courir les champs et qui rentre écloppée, n'en pouvant plus et traînant l'aile ; de l'autre, la prose qui est restée au logis les pieds dans la flanelle, et qui n'a pas enrhumé son bonheur.
— Mon oncle , dit Valentin qui avait compris l'apologue, mieux vaut la poésie qui rentre rouée de coups, écloppée et n'en pouvant plus, que la prose, grasse et bien nourrie qui ravaude ses bas sur le pas de sa porte.
— C'est possible, répliqua M. Fléchambault : seulement, entre la prose qui ravaude et la poésie qui se bat contre les moulins à vent, il y a peut-être quelque chose à trouver.
Après une discussion assez animée, M. Fléchambault, comme toujours, finit par céder ; car il est à remarquer que cet oncle terrible, secrètement soupçonné d'égoïsme et de tyrannie, n'avait depuis vingt ans d'autre occupation que de souscrire à toutes les fantaisies de Valentin,
Ûl LA CHASSE AU ROMAN.
de se prêter com plaisamment à tous ses caprices. Il se dit qu'en lin de compte Valentin pouvait avoir raison ; que l'existence qu'il menait aux Cormiers ne pouvait suffire à l'activité de ses vingt printemps, et qu'un an ou deux passés à Paris développeraient son esprit, rectifieraient ses idées, compléteraient son éducation. 11 alla jusqu'à s'accuser de n'avoir pas conseillé lui-môme à son neveu de prendre ce parti.
— Va donc à Paris, lui dit-il. Étudie le monde, apprends a le connaître ; tu apprécieras mieux, au retour, la paix de notre vallée et la fraîcheur de nos ombrages. Garde ton cœur pur et honnête ; garde-le bien, pour l'offrir à la jeune fille qui t'apportera la virginité de son âme.
Marche au grand jour dans le droit chemin.
Valentin coupa court à cette homélie en sautant au cou de son oncle.
La veille de son départ, il alla faire ses adieux au chevalier de Sainte-Ama-
rante, qui l'embrassa et lui donna sa bénédiction, avec l'aplomb et le sangfroid du patriarche de Ferney, bénissant le fils de Franklin.
Le voyage de Valentin fut un enchaînement de rêves enchantés. Pour nous en tenir aux images du chevalier de Sain te- Amarante, l'aiglon qui s'échappe de son nid et prend pour la première fois possession de l'espace n'est pas plus ivre de liberté et d'immensité que ne le fut le neveu de M. Fléchrfmbault, lorsqu'il se sentit emporté vers Paris, au galop des chevaux. On eût dit qu'il partait en coupé de diligence pour aller conquérir le monde. A la barrière de Pacy, il s'étonna bien un peu d'avoir pu faire plus de cent lieues sans rencontrer le long du chemin l'apparence
d'une aventure. Mais la voiture, après avoir côtoyé les Champs-Elysées, traversa la place Louis XV qu'inondait de lumière un soleil éclatant; quand Valentin, la tête à la portière, vit la foule qui se pressait dans les contre-allées, les équipages qui couraient au bois, les amazones au corsage élancé, qu'escortaient des cavaliers jeunes et beaux comme elles, il comprit que la vie était là, en effet, et que le chevalier ne l'avait pas trompé. Il s'installa sans luxe, mais avec élégance. Sa jeunesse, sa bonne mine, ses façons honnêtes jointes aux lettres de recommandation que s'était procurées son oncle, lui ouvrirent bientôt l'intérieur de quelques familles. Dès les premiers jours, pour se conformer aux instructions du chevalier, il avait fréquenté le tir de Lepage et pris des leçons de Grisie*. Sûr de sa main et de son coup d'œil, il se tenait prêt à tout événement. Ainsi le chasseur prend toutes ses mesures pour que la chasse
soit heureuse. Le vent est bon, la meute a le nez fin, la poudre est sèche, l'arme porte à coup sûr', pour que la chasse soit heureuse, il ne reste plus qu'à trouver du gibier.
Hélas! le séjour de Valentin à Paris ne devait être qu'une longue série d'amères déceptions.
Il y a des gens à qui tout arrive; ils sont les enfants gâtés de l'imprévu, les élus de l'impossible, les privilégiés du hasard. Le drame et le roman s'acharnent à leurs pas ; le fantastique et le pittoresque les poursuivent partout où ils vont. Les péripéties les plus bizarres, les événements les plus inattendus, composent le menu de leur existence ; chacun de leurs jours est un chant de l'Iliade ou de l'Odyssée. A côté de ces gens heureux, il en est d'autres qui semblent, dès le berceau, condamnés à se traîner, jusqu'à la tombe, dans l'ornière de la banalité. Tout ce qu'ils tentent pour en soitir ne sert qu'à les
y enfoncer plus avant. Ils sont au ban de l'imprévu ; le drame les repousse, le roman leur tourne le- dos. Où les premiers trouveraient le sujet d'un poème, ils passent sans rien voir, le nez en l'air et les mains dans leurs poches. Pour eux, la vie n'est qu'un grand chemin dont toutes les étapes sont signalées et connues d'avance. Pour eux chaque jour qui s'écoule est à la fois l'histoire de la veille et l'histoire du lendemain.
La fatalité voulut que Valentin, qui, par le développement de son intelligence, appartenait de droit à la classe des prédestinés à qui tout arrive, appartint par le fait à la catégorie de ceux à qui il n'arrive rien : elle voulut que ce jeune homme, que son imagination entraînait invinciblement vers les régions de l'inconnu, se sentit rivé sur le sol de la réalité la plus plate et la plus incolore, comme un oiseau retenu par un fil à la patte, et qui s'efforce vainement de gagner les plaines de l'air.
Sur la foi de ses lectures et de ses entretiens avec le chevalier, il s'était représenté la société comme un immense théâtre où les passions, combinées à l'infini, arrivent tous les jours, à toute heure, aux effets les plus dramatiques et les plus saisissants. Il s'était figuré surtout que l'amour est l'unique pivot sur lequel tourne le monde. C'était vers l'amour qu'il avait dirigé tous ses rêves, toutes ses ambitions : non pas vers l'amour heureux qui lui semblait la plus sotte chose qu'on pût imaginer, mais vers l'amour tourmenté, hérissé d'obstacles, plein de mystères et de terreurs, vivant dans la tourmente et se dénouant par un coup de foudre. L'histoire de la marquise de Miraflor avait fait sur lui une vive impression : quoique d'un naturel très doux et très honnête, il s'était surpris plus d'une fois à envier la scélératesse du vicomte de Clochebourde. Il croyait aux femmes incomprises, aux maris féroces, aux jeunes
filles sacrifiées par des parents barbares, et sacrifiant, à leur tour, fortune, rang, position, famille, pour suivre dans la montagne un amant malheureux et proscrit. Quant aux ayentures de cape et d'épée, pour nous servir des expressions favorites du chevalier, Valentin était convaincu qu'elles couraient les rues et les boulevards. Il avait calculé avec complaisance toutes les chances de duel auxquelles un galant homme est exposé entre le levé et le couché du soleil. Il rêvait des provocations héroïques, des rencontres chevaleresques.
Il se voyait blessé, couché sur le gazon, puis transporté dans une villa prochaine où les soins les plus touchants le rappelaient à la vie, où quelque blanche main étanchait en tremblant le sang de ses blessures. Il ne devait pas tarder à reconnaître la folie de ses illusions, le néant de ses espérances. Une société maussade et compassée, uniquement occupée de ses intérêts matériels, des
liaisons banales, des relations vulgaires ; l'argent au fond de tout; de l'amour sans passions, des passions sans amour; des mœurs effacées comme de vieux pastels; de la corruption sans grâce et des intrigues sans esprit ; des maris débonnaires, des femmes suffisamment libres; des jeunes filles très positives, plus avides que leurs parents de luxe et de bien-être; l'ennui, comme une orfraie, planant sur tout cela; puis de loin en loin, un intérieur modeste, un foyer chaste et paisible, une famille étroitement unie : voilà ce que trouva Valentin.
Pas le plus petit drame ni le plus pâle roman! Pas la trace d'une aventure! Rien qui tranchât sur le fond terne et monotone de la vie! Toujours le même vent tiède et mou ; toujours le même flot, morne et lourd ; toujours le même ciel gris et blafard! Vainement Valentin appelait la tempête : tout restait calme autour de lui. Vainement il
se débattait sous la trivialité de son destin : il s'y brisait le front sans pouvoir en soulever le poids.
Je n'en finirais pas, si je voulais raconter tous les désappointements qu'essuya Valentin pendant son séjour à Paris. Je me contenterai d'en citer un seul entre mille.
On sait que tous les villages des environs de Paris ont chaque année leur fête patronale. Le programme des divertissements est tous les ans et partout le même. Dès le matin , la garde nationale de l'endroit est sur pied; car en France il n'est pas de réjouissance publique , surtout à la campagne , si l'on n'y voit des pantalons à liseré rouge, des shakos et des baïonnettes. Le dieu Pan se coiffe du casque de Bellone, et les faunes et les sylvains, réveillés au bruit du tambour, s'empressent de revêtir l'uniforme du soldat citoyen. Au coup de midi, la fête rustique est dans tout son éclat. Sur un emplacement
planté de tilleuls ou de marronniers , la jeunesse de la commune s'exerce à courir dans des sacs , ou , les yeux bandés, à casser des œufs avec un bâton. M. le maire, ceint de son écharpe, préside à ces jeux naïfs qui rappellent sans prétention les jeux olympiques de l'antiquité grecque; il distribue aux vainqueurs le prix de leur adresse , et sait trouver pour les vaincus des paroles de consolation où respire presque toujours une douce philosophie. Cependant la foule se presse devant les tréteaux des saltimbanques; les enfants se groupent avec convoitise autour des roulettes de macarons ; sous les ramées, le vin rougit les verres ; de temps en temps un mousquet enrhumé tousse en l'honneur du patron du hameau.
Quand la chaleur du jour commence à tomber, châteaux, villas, cottages des alentours s'ouvrent comme des volières, et il s'en échappe une nuée de jolis oiseaux qui vont s'abattre sous les tilleuls
ou sous les marronniers de la fête. Les robes de gaze et de mousseline se mêlent aux robes d'indienne et d'organdi; les chapeaux de paille d'Italie se confondent fraternellement avec les bonnets de tulle.
Bientôt une vaste tente, jusque-là silencieuse et déserte, se remplit de bruit et de mouvement, les quinquets s'allument, l'orchestre détonne : c'est le bal champêtre, où l'on se rend de deux ou trois lieues à la ronde, et souvent même de Paris. En général, ces bals ont cela de charmant qu'ils montrent combien le plaisir vit de peu et se passe aisément de diamants et de salons dorés. Je les préfère de beaucoup aux grands bals de la finance et de la bourgeoisie. On s'y amuse sans façon, on y danse à la bonne franquette. Dans le même quadrille, le gant de peau de Suède donne la main au gant de fil écru; damoiselles et villageoises sont égales devant les violons.
On se retire au point du jour; on s'en va comme on est venu, le long des haies,
à travers champs. Les étoiles pâlissent ; l'orient s'égaye et se colore ; les oiseaux chantent à plein gosier dans la fraîcheur embaumée du matin.
Valentin avait déjà dépensé tout un automne et tout un hiver à la poursuite du roman, qui semblait fuir devant lui comme Ithaque devant Ulysse. Au retour de la belle saison, il s'était mis à battre les campagnes environnantes , avec l'espoir de faire lever quelque aventure, comme un lièvre dans les sillons. Un soir d'été, après avoir chevauché tout le jour dans les bois qui couronnent les hauteurs de Bougival, il tomba au milieu d'une de ces fêtes dont je viens de parler. C'était à la Celles-Saint-Cloud, un des plus jolis villages éparpillés autour de Paris.
Attiré par le bruit des instruments, Valentin entra dans la salle du bal. Au bout d'une heure de muette observation, il songeait à se retirer, quand tout à coup
il resta cloué sur place devant une apparition céleste.
Apparition céleste, en effet I Un ange, une sylphide, quelque chose, s'il est possible, de plus vaporeux et de plus éthéré, un nuage, un flocon de neige, un fil de la Vierge! Non, jamais les poètes n'ont rien imaginé de plus suave.
C'était une jeune fille qui pouvait avoir dix-huit ans au plus. Grande, mince, élancée, souple comme un roseau, à peine paraissait-elle toucher à la terre ; à chacun de ses mouvements, on eût dit qu'elle allait s'envoler. Des cheveux blonds comme l'or des épis tombaient à profusion le long de ses joues, plus blanches que les pétales d'un camélia.
Ses grands yeux, d'un bleu pâle, semblaient taillés dans l'azur d'un doux ciel d'automne. Sa bouche, épanouie dans un demi-sourire, laissait voir un double rang de perles fines. La mélancolie résidait sur son front d'albâtre. Ce qu'il faut renoncer à peindre, c'est je ne sais
quoi de triste et de rêveur répandu, comme une brume transparente, autour de l'enchanteresse. Le cavalier qui lui donnait le bras contrastait singulièrement, bien qu'il fût jeune et beau, avec la grâce un peu souffrante de cette frêle créature. Il portait haut la tête, marchait la poitrine en avant et relevait fièrement sa brune moustache, tout en promenant sur rassemblée un regard vainqueur.
Valentin comprit sur-le-champ qu'il avait devant lui la fée de ses rêves l'héroïne de sa destinée. En moins d'une heure il eut appris tout ce qu'il désirait savoir. Cet ange aux cheveux d'or, cette sylphide aux yeux d'azur, était mademoiselle Élodie de Longpré ; le cavalier qui l'accompagnait était M. Oscar de Longpré, son frère, ofûcier de dragons, pour le moment en garnison à Paris.
Depuis trois ans, mademoiselle Elodie passait la belle saison à la Celles-Saint- Gloud, avec son père et sa mère, M. et M^e de Longpré ; elle tenait depuis trois
ans le sceptre de là beauté dans ce petit pays où les jolis visages ne manquent pas. Ce nom d'Élodie acheva d'exalter l'imagination de Valentin. Élodie! ce nom seul eût suffi pour éveiller dans son cœur toute une couvée d'espérances.
Pendant que M. Oscar voltigeait de belle en belle, Valentin rôdait comme un jeune loup autour de mademoiselle de Longpré, la couvait des yeux et se sentait près de défaillir, toutes les fois qu'il rencontrait le regard de la blonde beauté. Enfin, après bien des marches et des contre-marches, il osa s'incliner devant elle et solliciter la faveur d'une contredanse. En cet instant, l'orchestre appelait les danseurs ; mademoiselle Élodie se leva nonchalamment et laissa tomber sa main dans celle de Valentin qui tressaillit des pieds à la tète et pensa qu'ils allaient tous deux prendre leur vol vers le ciel.
Mademoiselle Élodie ne dansait pas, elle se mouvait comme une ombre, Va-
lentin se creusait la cervelle pour entamer l'entretien d'une façon un peu relevée. Il avait à choisir entre une réflexion sur la physionomie du bal et une remarque sur la température de la journée. Par un trait d'audace et de génie, le neveu de M. Fléchambault sut éviter ces deux écueils qui sont le Gharybde et le Scylla de la contredanse. Il débuta vaillamment par une phrase sur la beauté du pays qu'il visitait pour la première fois; il poussa même la hardiesse jusqu'à se féliciter du hasard qui l'avait amené dans ses parages délicieux.
Mademoiselle de Longpré,sans se laisser troubler par les hauteurs où la conversation venait de s'engager, répondit que ce pays était charmant en effet. Tous deux s'accordèrent à reconnaître que ce coin de terre rappelait la Suisse, qu'ils n'avaient vue ni l'un ni l'autre. Une fois en si beau chemin, Valentin ne s'arrêta pas ; il ajouta que c'était là sans doute qu'il fallait chercher le bonheur. Made-
moiselle Élodie répliqua par quelques mots sur le bonheur, pleins d'à-propos et de mélancolie. Sa voix était douce comme les soupirs du vent dans les saules. Toutes ses paroles révélaient une âme tournée vers les grands sentiments. La contredanse durait encore, et déjà Valentin n'était plus maître de son cœur : il l'avait perdu entre la poule et la pastourelle.
Le bal champêtre touchait à sa fin.
Mademoiselle de Longpré venait de sortir, appuyée sur le bras de son frère Oscar; Valentin l'avait suivie des yeux, comme une blanche apparition qui va s'évanouir aux premières clartés du jour.
C'en était fait pour lui du charme de la fête. Son cheval l'attendait à la porte; il sauta en selle et partit au galop.
De retour à Paris, il s'empressa de dresser le plan de la campagne qu'il allait ouvrir.
S'introduire honnêtement dans la famille de Longpré, gagner le cœur de la
jeune fille et l'estime des parents, déclarer ses prétentions, se faire agréer, épouser Élodie, puis tâcher d'être heureux en ménage : voilà ce qu'eût imaginé un esprit simple et bourgeois, une intelligence étroite et bornée. Voici ce qu'imagina Valentin :
Avant tout, s'introduire chez les Longpré par quelque moyen-romanesque. Par exemple, Élodie est emportée dans les bois par l'ardeur de son cheval : elle va périr, la tête fracassée contre un arbre, quand tout à coup paraît Valentin. Il saisit par le mors le fougueux animal et reçoit dans ses bras l'amazone éperdue, qu'il ramène chez ses parents. Au bout d'une heure de marche, Valentin pâlit et chancelle; ses jambes se dérobent sous lui, il tombe sur le gazon. Élodie pousse un cri : elle vient de découvrir que le courageux étranger à qui elle doit la vie s'est grièvement blessé en la sauvant. En effet le gilet de Valentin est taché de sang. Élodie veut faire une
compresse de son mouchoir de batiste, enrichi de dentelles et brodé sur un coin aux armes de sa maison. « Ce n'est rien, dit Valentin pour la rassurer, une égratignure, moins que rien. » Et il se tratne jusqu'au château de M. de Longpré, où il perd tout à fait connaissance en entrant : l'égratignure est une plaie profonde. M. et M me de Longpré s'empressent autour du sauveur de leur fille, tandis qu'un serviteur part à franc étrier pour aller chercher à Paris M. Lisfranc ou M. Blandin.
Voilà donc Valentin installé au cœur de la place. Sa convalescence est longue; il voit Élodie tous les jours. 11 semble de prime abord que l'aventure ne se prête pas à de bien grandes complications, à de bien longs développements.
Valentin est jeune, galamment tourné, et peut se présenter partout avec avantage. Unique héritier d'un oncle qui l'adore, il aura cent mille écus de dot et quarante mille livres de rente à la
mort de M. Fléchambault. Il aime Éiodie, qui ne le hait pas; qu'ils se marient et qu'on n'en parle plus. Ainsi devraient se passer les choses, abandonnées à leur cours naturel; mais c'est ici qu'on va voir quel beau profit avait tiré Valentin de ses lectures et de ses entretiens avec le chevalier de Sainte-Amarante.
Valentin veut être aimé pour luimême. Il est las de voir les mères l'accueillir avec un sourire complaisant et le désigner à l'amour de leurs filles, uniquement parce qu'il est le neveu d'un ancien armateur, ayant fait fortune sur la place de Nantes. Depuis longtemps il envie en secret les destinées maudites; il voudrait être marqué du sceau de la fatalité, à la condition de s'entendre dire par une voix aimée :
Malheureux et proscrit, je t'aime et te suivrai partout. Il se donnera donc dans la famille de Longpré pour un infortuné dont la naissance est restée enveloppée d'un voile impénétrable, sans parents et
sans amis, sans passé et sans avenir, pauvre, déshérité, vivant au hasard, de secours mystérieux dont il ne connaît pas la source. Les choses ainsi posées, tout s'emmêle, tout s'embrouille, tout se complique. Les Longpré sont de bonne race, entichés de leurs titres, entêtés dans tous les préjugés de leur caste.
Aussitôt qu'ils s'aperçoivent de l'amour d'Élodie pour Valentin, ils se montrent impitoyables. Valentin enlève Élodie.
Oscar, qui prend mal la plaisanterie, monte à cheval avec son grand sabre et court après les fugitifs. Qu'arrive-t-il, que n'arrive-t-il pas, jusqu'au moment où la vérité se découvre? Que d'incidents ! que de traverses I que de péripéties ! Et quel moment que celui où Valentin, près d'être égorgé par l'implacable Oscar, renonce à son incognito, et déclare à la face du ciel qu'il est le neveu de M. Fléchambault I Oscar rengaine, la colère des Longpré s'apaise, et la tendre Élodie, qui croyait suivre sur
la terre étrangère un malheureux banni, tombe, folle de joie, dans les bras de son amant, qui regrette tout bas de n'être pas le fils d'un prince, pour compléter l'aventure et parfaire le dénoûment.
Ce plan une fois arrêté, Yalentin, sans plus tarder, entra en campagne.
Il avait établi son quartier général et le centre de ses opérations à Bougival, dans une maisonnette dont les fenêtres s'ouvraient sur le cours de la Seine.
Tous les matins, il partait de son pied léger, gravissait la côte de la Celles- Saint-Clou d, et gagnait les bois où il espérait rencontrer Élodie. Il rentrait tous les soirs au gtte sans avoir rencontré personne.
Un jour enfin, ô jour trois fois heureux ! comme il s'approchait d'un petit lac perdu au milieu de ces agrestes solitudes, il aperçut, à travers le feuillage des aunes et des trembles, deux femmes assises sur le bord de l'eau. Valentin
reconnut Élodie et devina M mc de Longpré. C'était en effet M me de Longpré et sa fille. Tout en devisant, la mère caressait sur ses genoux un de ces abominables roquets de race anglaise qui font les délices des douairières; Élodie essayait de détacher, avec le manche de son ombrelle, les fleurs de nénufar qui étoilaient le cristal de l'onde. Elle avait déposé près d'elle son chapeau de paille à larges bords; nu-tête, les cheveux au vent, on eût dit la naïade du petit lac sur le bord duquel elle était assise.
Debout, muet, immobile, caché par le rideau des aunes et des trembles Valentin attachait sur Élodie un regard fascinateur.
— Puissances célestes ! se disait-il dans un élan d'exaltation solitaire; fluides mystérieux, effluves de l'âme!
invisibles courants de la volonté ! faites que cette blanche et blonde créature, en se penchant pour détacher les fleurs de nénufar, tombe dans l'eau et coure le
risque de se noyer, comme l'Ophélia de Shakespeare ! Envoyez-lui le vertige !
permettez que son pied glisse ! souffrez que l'abîme l'attire ! Qu'il me soit donné de me jeter à la nage pour la sauver !
que je puisse disputer son beau corps aux tritons s'efforçant de l'entraîner au fond de leurs grottes humides ! qu'il me soit accordé de le déposer sur le rivage comme un lis brisé, mais qui doit se relever et refleurir au souffle des zéphirs caressants !
Il était écrit là-haut que Valentin, en ce jour fortuné, sauverait d'une mort certaine un être adoré, dont l'existence était presque indispensable au bonheur de M«e de Longpré. La Providence avait décrété que ce jeune homme s'introduirait dans la famille d'Élodie, grâce à un incident tellement romanesque, bizarre, inattendu, que Valentin lui-même n'eût pas osé le prévoir.
Il arriva que Zamore (c'était le nom du chien que caressait M me de Longpré),
agacé au delà de toute expression par les grenouilles qui gambadaient entre les joncs de l'étang, eut la fantaisie de leur donner la chasse. Au moment où M m « de Longpré s'y attendait le moins, le roquet malavisé prit son élan et alla tomber, comme un aérolithe, au milieu du peuple batracien. Le fluide magnétique s'était trompé d'adresse. Ce fut.un plongeon formidable : Zamore disparut tout entier dans la vase. A ce lamentable spectacle, M me de Longpré se leva comme une poupée à ressort, en jetant des cris désespérés. Élodie elle-même se démenait comme une âme en peine. Que faire ? quel parti prendre ? Aveuglé par ses longues soies et ses longues oreilles, le malheureux Zamore se débattait inutilement dans la fange. Vainement M m « de Longpré s'efforçait de lui tendre une main secourable : Zamore était trop loin, ou, ce qui revenait absolument au même, M m « de Longpré avait le bras trop court.
11 y eut un instant où Zamore allongea
son museau désolé au-dessus du gouffre prêt à le dévorer, et tourna vers M m « de Longpré un regard où se peignait toute sa détresse.
Madame de Longpré n'y tint plus.
— Zamore se noie, s'écria-t-elle d'une voix déchirante , Zamore se meurt !
N'est-il personne ici pour sauver la vie de Zamore ?
A ce cri, parti d'une âme aux abois, Valentin ne put se défendre d'une vive émotion. Ce n'était pas précisément l'occasion qu'il avait rêvée ; il sentit bien se révolter en lui l'instinct de l'héroïsme, la poésie des grands dévouements. Toutefois il n'hésita plus, en songeant qu'en fin de compte c'était un moyen comme un autre de gagner ses entrées sous le toit de la bien-aimée.
— C'est moi, s'écria- t-il en sortant comme un dieu de sa cachette, c'est moi qui sauverai Zamore !
— Qui que vous soyez, jeune inconnu, comptez sur ma reconnaissance, s'écria
madame de Longpré tendant vers lui deux bras suppliants.
— La mienne vous est à jamais aequise, dit à son tour Élodie qui rougit et baissa les yeux en reconnaissant son danseur.
— Je réponds de la vie de Zamore, ajouta Valentin avec une noble assurance.
Il avait mesuré d'un coup d'oeil le danger de la position. La position était critique, le danger imminent. Il n'y avait pas une minute à perdre. Comme un chirurgien qui se prépare à faire une opération, Valentin relève ses manchettes ; puis, offrant à l'amour le sacrifice de ses bottes vernies, il s'avance résolument à travers les joncs, tandis que, sur la levée, madame de Longpré et sa fille le suivent d'un regard éperdu où éclatent tour à tour l'espérance et le désespoir. Un instant, Valentin hésite ; la terre va manquer sous ses pas ; il hésite, il s'arrête, incertain et troublé.
Quelle situation ! D'un côté, deux femmes éplorées qui l'encouragent du geste et de la voix ; de l'autre, Zamore qui a compris qu'on s'occupe de son salut, et qui pousse de petits jappements en signe de gratitude. Non, Valentin ne trahira pas l'espoir qu'il a fait naître dans le sein de ces trois créatures ! Il a répondu de la vie de Zamore; il sauvera Zamore à tout prix ! Au risque de s'enfoncer dans la vase jusqu'à la ceinture, il va mener à bonne fin son entreprise, quand tout à coup, ô bienfait du sort !
secours inespéré de la Providence qui montre son doigt jusque dans les moindres choses ! il aperçoit à fleur d'eau un pavé sur lequel il peut poser le pied.
Il s'empare de ce point d'appui, penche son corps en avant ; étend un bras qui semble, par un miracle de la volonté, s'allonger outre mesure et prendre des proportions fantastiques. Enfin, par un suprême effort, il saisit l'oreille du carlin qu'il enlève, qu'il brandit en l'air,
et qu'il jette, comme un trophée, sur la rive» tout souillé de boue, tout dégoûtant de fange, mais vivant, mais sauvé.
Pendant que madame de Longpré lavait Zamore dans l'eau claire et limpide de l'étang, Elodie exprimait de son mieux sa reconnaissance à Valentin.
— J'accepte vos remercîments, répondit en souriant le jeune homme ; il y a des dévouements trop près du ridicule pour n'être pas voisins du sublime.
— Je ne pourrai plus voir Zamore sans me rappeler votre bonne action, ajouta Élodie en levant sur lui ses beaux yeux.
— Ce n'est pas Zamore que j'espérais disputer au trépas, répliqua Valentin ; Dieu m'est témoin que j'avais rêvé un dévouement plus doux et plus facile.
Cependant, mademoiselle, puisque ce joli petit animal vous est cher, je m'estime heureux d'avoir pu vous le conserver.
C'était maintenant à madame de Longpré à complimenter Valentin. Elle
leûtd'un e façon bruyante et passionnée.
Les vœux de Valentin eussent été exaucés, il eût sauvé les jours d'Élodie, que madame de Longpré ne se fût pas exprimée avec plus de chaleur et d'entraînement.
Elle partit de là pour raconter l'histoire de Zamore ; elle passa en revue tous les traits d'esprit et d'intelligence de ce carlin vraiment surprenant, digne de figurer dans les annales des chiens célèbres.
Il ne lui manquait que la parole, qui, Dieu merci, ne manquait pas à sa maîtresse. La bouche de madame de Longpré était une fontaine à jet continu, d'où les mots s'échappaient en flots abondants et pressés. Cependant la petite caravane avait rabattu du côté du village.
Madame de Longpré parlait ; Élodie cueillait les fleurs du bois ou courait après des papillons ; Valentin la contemplait dans une adoration silencieuse ; Zamore se roulait sur l'herbe pour sécher ses longues soies encore humides. De temps en temps Valentin regardait avec
un sentiment d'humiliation facile à comprendre cette affreuse bête qui allait servir de prologue au drame de sa destinée.
Arrivés sous la châtaigneraie :
— J'espère, monsieur, dit madame de Longpré, que vous voudrez bien venir vous reposer à la maison. En apprenant le service signalé que vous m'avez rendu, M. de Longpré ne me pardonnerait pas de vous avoir laissé partir. Peut-être aussi vous en voudrait-il à vous-même de vous être dérobé aux témoignages de sa gratitude. Enlin, Monsieur, vous ne refuserez pas de nous faire connaître le nom du sauveur de notre cher Zamore.
Aux sollicitations verbales de sa mère, Élodie ajouta les muettes sollicitations de son regard.
— Madame, répondit Valentin, le service que je vous ai rendu ne vaut pas un remercîment. C'est un bonheur pour moi d'avoir pu arracher à la mort un chien d'un esprit si fin, d'une intelli-
gence si rare. Je fuis le monde, et n'ai pas de raisons pour l'aimer. Mon nom est inconnu et ne vous apprendra rien.
Toutefois, madame, puisque vous le permettez, j'aurai l'honneur de présenter mes respects à M. de Longpré. Je ne partirai pas sans avoir profité d'une hospitalité offerte avec tant de grâce et de bienveillance.
Madame de Longpré venait de s'arrêter devant la porte d'un ermitage assez mondain, situé sur le plateau de la colline et dominant tout le pays. A vrai dire, ce n'était pas le château que Valentin avait rêvé ; cependant, avec son toit d'ardoise, sa façade grise et ses volets verts, la maison qu'habitaient les Longpré ne pouvait pas être, aux yeux de Valentin, une déception trop amère.
L'intérieur ne manquait pas d'élégance.
Le jardin, bien tenu, avait trois arpents et s'ouvrait sur la châtaigneraie. Des pampres et des chèvrefeuilles tapissaient les murs de la cour.
C'était un nid fort convenable pour Élodie, la blanche colombe. Des fenêtres d'un salon fraîchement décoré, le regard plongeait dans la plus belle vallée du monde, errait sur les coteaux de Luciennes, et s'arrêtait à l'horizon devant l'aqueduc de Marly, qui fait de ce paysage un tableau de Poussin, d'après la campagne de Rome.
M. de Longpré, en veste de planteur, était occupé à écheniller les arbustes de son jardin. Décidément Zamore était passé dans cette famille à l'état de fétiche, car, à peine instruit de ce qui venait d'arriver, M. de Longpré accourut tout essoufflé dans le salon, demandant à voir Zamore et son sauveur. Il couvrit son chien de caresses et remercia Valentin avec effusion. Les choses ne devaient pas en rester là. Bientôt un serviteur parut, apportant un plateau chargé de fruits et de rafraîchissements.
Valentin, assis sur un divan, contemplait avec émotion la scène patriarcale
qu'il avait sous les yeux ; il examinait tour à tour la face réjouie de M. de Longpré, le frais embonpoint de sa femme, la grâce d'Elodie penchée avec amour sur le dos du fauteuil où se tenait son père, la quiétude de Zamore, pelotonné en boule sur un coussin, et il se disait:
— Qu'il est donc vrai, mon Dieu, que la vie est une chose étrange ! quel abîme de mystères ! quel enchaînement de circonstances qui déjouent toutes les prévisions ? Voilà des gens heureux, un intérieur paisible, des parents chéris, une fille adorée. Voilà des cœurs simples, des âmes primitives où n'ont jamais grondé les orages de la passion. Eh bien ! avant que l'automne ait jauni la feuille des bois, la foudre, éclatant dans un ciel d'azur, aura dévasté toutes ces existences, aujourd'hui si tranquilles.
Avant que le raisin de ces treilles ait achevé de mûrir, cette belle ÉJodie, si calme, si sereine, se sera enfuie du foyer paternel, et ces deux époux, comme
90 LA CHASSE AU ROMAN. s
le roi de Thulé, boiront leurs larmes dans leur verre. Tout cela, parce qu'il a plu au hasard de me conduire à un bal champêtre où devait venir Élodie, et sur le bord d'un étang où Zamore allait se noyer !
Valentin vivait depuis deux mois dans l'intimité de la famille de Longpré. Ses plans stratégiques étaient en pleine voie d'exécution ; tout lui souriait, tout lui présageait le succès de son entreprise.
Sans doute, au début de la campagne, il avait éprouvé quelques désenchantements : la campagne s'était ouverte sous des auspices moins brillants qu'il ne l'avait d'abord espéré. Au lieu de sauver Élodie, il avait sauvé Zamore; au lieu de s'introduire poétiquement dans un château à tourelles et à clochetons , il
s'était introduit de la façon la plus vulgaire dans une maison bourgeoise, à façade grise et à volets verts. M. de Longpré n'était pas la plus fine fleur de l'aristocratie ; sa femme se rapprochait de la noblesse, moins par ses manières que par ses prétentions. Leurs aïeux se perdaient dans une nuit si profonde, qu'il était impossible d'en découvrir un seul. En revanche, Élodie avait réalisé tous les rêves, toutes les espérances de Valentin :
elle avait tenu magnifiquement toutes ses promesses,
Non, jamais créature plus idéale n'avait posé le pied sur la terre. Était-ce une fille des hommes? N'était-ce pas plutôt un ange descendu sur notre planètre pour lui montrer un échantillon du personnel des célestes régions ? Son cœur était tout sentiment, son âme toute affection. Ses grands yeux bleus , constamment tournés vers le ciel, semblaient chercher la patrie absente. Bien qu'il dtnat fréquemment chez M. de Longpré,
Valentin ne se souvenait pas d'avoir vu cette charmante fille manger autre chose qu'un peu de crème, et quelques biscuits qu'elle grignotait, quand elle était en appétit. Chez elle, les sentiments les plus calmes, les affections les plus paisibles prenaient aussitôt tous les caractères de la passion. Un jour, en présence de Valentin, madame de Longpré sétant avisée de dire que c'était la loi de la nature que les mères mourussent avant leurs enfants, Élodie fondit en pleurs, et Ton eut bien de la peine à l'apaiser.
Elle tenait à la fois du lis et de la sensitive. Elle avait des larmes pour tous les malheurs ; elle s'attendrissait sur la destinée des petits oiseaux tombés de leur nid. Une après-midi, en se promemenant avec sa mère et Valentin , elle trouva, près de la Fontaine-aux-Prêtres, un perdreau blessé par le plomb d'un chasseur ; elle le prit, le couvrit de baisers, et l'emporta vivant à la maison. Le soir, à dîner, on servit sur la table un
magnifique perdreau rouge. Par un de ces pressentiments dont les natures éthérées sont seules susceptibles, Élodie reconnut, sous sa cuirasse de lard rissolé»
le blessé qu'elle avait recueilli quelques heures auparavant. C'était lui! M. de Longpré avait jugé à propos de le faire mettre à la broche, et, par un raffinement de cruauté digne du comte de Vergy, il en offrit une aile à sa fille.
Élodie pâlit, se leva, et se retira dans sa chambre, après avoir échangé avec Valentin un regard où leurs âmes s'étaient comprises.
C'est ainsi que l'exquise sensibilité de cette aimable personne se révélait jusque dans les circonstances les plus insignifiantes. Lorsqu'elle parlait d'Oscar à Valentin, c'était avec tant d'exaltation que Valentin ne pouvait s'empêcher d'en ressentir autant de joie que de jalousie.
Quels sublimes concerts n'éveillerait pas l'amour dans une âme qui savait prêter de pareils accents à la tendresse frater-
nelle ! Que serait donc l'amante si telle était la sœur !
Élodie aimait avec la même exaltation les bois, les champs, les prés, les ruisselets coulant sous le velours des mousses, les nuages blancs et roses se jouant dans le ciel comme une troupe folâtre de cygnes et de flamants. Le chant du grillon la plongeait dans de ravissantes extases ; elle tombait en contemplation devant un brin de folle avoine. Son cœur, comme un vase trop plein, débordait sur la nature entière.
Cependant Valentin suivait strictement la ligne de conduite qu'il s'était tracée d'avance ; il préparait peu à peu la mine qui devait éclater plus tard. Dès les premiers jours, dans ses entretiens avec les Longpré, il avait laissé tomber quelques paroles pleines de mystères. Il s'étudiait à donner à sa physionomie je ne sais quoi de sombre et de funeste ; il eût voulu pouvoir imprimer sur son front le cachet de la fatalité. Parfois, au milieu
de la conversation, il s'interrompait tout à coup et tombait dans un morne silence.
Un jour que madame de Longpré l'interrogeait sur ses parents, pour toute réponse il se leva brusquement et alla faire un tour de jardin. De loin en loin, il attachait sur Élodie un regard satanique où se trahissaient en même temps la passion et le désespoir. En un mot, il essayait d'offrir à cette honnête famille le spectacle d'un homme comme il faut, se débattant sous le poids de la malédiction divine.
Les Longpré avaient bien commencé par se tenir sur la réserve et témoigner quelque défiance ; mais , soit que Valentin, au milieu de ces r étrangetés, laissât percer les bonnes qualités que lui avait octroyées le ciel, soit que Zamore, dont la santé n'avait jamais été si florissante, disposât le cœur de ses maîtres à l'indulgence, toujours est-il que ces braves gens n'avaient pas tardé à montrer à leur jeune ami autant d'empres-
sèment et d'aménité que le premier jour.
Oscar lui-même, qui poussait de temps en temps une pointe à la Gelles-Saint- Gloud, et venait, sous ces frais ombrages, oublier pendant quelques heures les fatigues du noble métier des armes. Oscar, après avoir débuté par observer Valentin d'assez mauvais œil, avait fini par le voir sans déplaisir et lui serrait volontiers la main. Faut-il le dire ? Zamore, l'ingrat Zamore était, de toute la famille, le seul qui ne fit pas un bon accueil à son sauveur. Du plus loin qu'il l'apercevait, il montrait les dents et se hérissait comme un porc-épic. On eût dit que Zamore, digne émule du chien de Montargis, avait le pressentiment des sinistres projets que nourrissait cet hôte ténébreux.
Tout était prêt pour une explosion ; il ne restait qu'à mettre le feu aux poudres. Quelques jours encore, et la famille de Longpré sautait comme la sainte-barbe d'un navire à trois-ponts.
Déjà, dans les trop rares entrevues que leur avait ménagées le hasard, Élodie et Valentin avaient échangé le chaste aveu de leur flamme mutuelle. Dans ces entretiens, que dis-je? dans ces divins cantiques où deux âmes célébraient à l'envi les premières amours, Valentin n'avait pas trouvé Élodie au-dessous de ses ambitions. Cependant il se demandait avec effroi si la passion de la jeune héroïne ne faiblirait pas dans la dernière épreuve à laquelle il allait la soumettre, épreuve terrible devant laquelle Valentin lui-même reculait.
Un soir qu'il errait à rentrée du village, sur le théâtre de la fête où il avait rencontré Élodie pour la première fois, Valentin aperçut, aux lueurs du crépuscule, M. et M m « de Longpré qui gravissaient le coteau de Luciennes, accompagnés seulement de Zamore : il en conclut naturellement qu'Élodie était au logis. Quelques instants après, il se glissait furtivement dans la maison.
Assise dans l'embrasure d'une fenêtre du salon, mademoiselle de Longpré se tenait accoudée sur l'appui de la croisée ouverte. Valentin s'arrêta sur le seuil pour la contempler, puis il alla s'asseoir auprès d'elle.
Ils restèrent longtemps silencieux, noyant leurs âmes dans un regard profond comme la mer. Deux larmes d'amour et de bonheur brillaient aux longs cils d'Élodie ; elles tracèrent sur ses joues deux sillons humides, et roulèrent sur son tablier de moire comme deux diamants.
— Élodie, vous m'aimez, dit enfin Valentin d'un air sombre ; vous m'aimez, je le crois. Je vous aime, vous le croyez aussi. Ah 1 le sort peut déchaîner sur nous toutes ses tempêtes et toutes ses colères, quel que soit son acharnement à nous poursuivre, il ne fera pas, ô mon Dieu! que nous en arrivions jamais à douter l'un de l'autre. Élodie, vous me suivrez partout, sans hésiter, sans de-
mander où je vous mène. Cependant, j'ai pensé qu'avant de vous associer à ma destinée, il était de mon devoir, de mon honneur, de ma loyauté, de vous en dérouler la trame. Malheureuse enfant, savez-vous qui je suis?
— Je sais que je vous aime, répondit Élodie.
— Ne vous êtes-vous jamais préoccupée de la tristesse de mon visage ?
Votre regard n'a-t-il jamais essayé de percer les nuages amoncelés sur mon front ? Malgré mes efforts pour déguiser le deuil de ma pensée, ne m'est-il jamais échappé devant vous un de ces mots sinistres qui brillent comme l'éclair et annoncent la foudre ?
— Parfois je croyais comprendre que vous n'êtes pas heureux, et je vous en aimais davantage.
— Pas heureux, Élodie ! Vous avez cru comprendre que je ne suis, pas heureux !
Je suis maudit. Vous voyez devant vous un de ces êtres qui traînent le désespoir
après eux. Comment sauriez-vous qui je suis, si je ne le sais pas moi-même? Mon malheur est aussi vieux que moi. La fatalité m'a reçu dans ses bras et m'a bercé tout enfant sur son sein. Vous souvient-il d'un jour où votre mère m'interrogeait sur ma famille ? Hélas ? que pouvais-je répondre ? Je pris le parti de m'enfuir k dans votre jardin, où j'arrosai le gazon de mes larmes. J'ai grandi dans l'abandon ; en grandissant, j'ai compris que j'étais au ban de la société. Vainement je me suis efforcé de conquérir une place au soleil ; des haines mystérieuses, inexplicables, s'agitant dans l'ombre, me ferment toutes les avenues.
J'ignore d'où je viens, je ne sais pas davantage où je vais. Maintenant, Élodie, c'est à vous de décider du parti qu'il vous reste à prendre ; quelle que soit votre décision, je l'accepte d'avance.
— Mon Dieu, soyez béni ! s'écria Élodie dans un transport de pieuse reconnaissance. Je n'avais pas quinze ans,
que déjà mon rêve était d'aimer un être misérable et proscrit; car, Valentin, nous autres, jeunes filles, nous sommes toutes ainsi : le malheur est le filet où se prennent nos âmes. Mon ambition était de m'attacher à un arbuste battu par les autans, ployé par Forage, découronné par le feu du ciel, et de le voir se relever et reverdir au souffle de mon amour.
Encore une fois, soyez béni, mon Dieu !
Vous vous relèverez, Valentin. Vous êtes pauvre, je suis riche ; vous n'avez pas de famille, je vous donnerai la mienne.
— Oh I la naïve enfant! s'écria Valentin avec un funèbre sourire ; oh I l'âme confiante et crédule, qui s'imagine que ses parents vont ouvrir leur maison et accorder la main de leur fille au premier malheureux qui passe!
— Mes parents sont bons, ils m'adorent et ne veulent que mon bonheur !
hésiteront-ils à vous donner ma main, quand ils sauront que vous avez ma foi?
— Et pourtant, s'ils me la refusaient !
s'écria Valentin avec égarement; si ces parents barbares ne voulaient pas d'un gendre maudit et funeste, traînant le malheur après lui ! si ces cœurs de bronze ne se laissaient amollir ni par vos pleurs ni par mes prières ! Enfin, si votre père, comme l'ange au glaive flamboyant, me chassait de l'Éden où j'ai goûté la vie, s'il me défendait d'en repasser le seuil, alors, que feriezvous?
— Ce que je ferais, Valentin? Vous demandez ce que je ferais? murmura Élodie d'une voix tremblante, éperdue.
Elle hésitait : certes , il y avait de quoi.
Le moment était solennel. Pâle, muet, immobile, Valentin attendait, dans une indicible anxiété, la réponse qui allait décider de son avenir, ruiner ou couronner ses espérances.
Comme l'oiseau fasciné par l'œil du
basilic, Élodie se laissa tomber entre les bras de son amant.
— Que feriez-vous? répéta Valentin qui voulait une réponse plus catégorique.
— Je vous suivrais, dit la jeune fille-
— Pour moi, pauvre déshérité, sans nom, sans amis, sans foyer , vous quitteriez le toit de vos pères, la société où vous régnez, toutes les joies que le monde envie! Dites-vous bien que je ne suis peut-être que le fils d'un pêcheur ou d'un contrebandier.
— Je quitterais avec joie le ciel pour vous suivre au fond des enlers.
Valentin tomba aux pieds d'Élodie, et attacha sur elle un de ces regards extatiques donnés par Raphaël et par le Pérugin aux saints agenouillés devant la Madone.
— Soyez bénie, jeune ange, dit-il en lui prenant la main. Brise du désert, fleur de la solitude, soyez bénie! Dans trois jours, au plus tard, je verrai vos
parents. S'ils repoussent mes vœux, comme c'est probable, eh bien! nous partirons ensemble. Votre jardin s'ouvre sur la châtaigneraie : ce soir, en vous quittant, je prendrai l'empreinte de la serrure...
— C'est inutile, répliqua Élodie, la clef est toujours sur la porte.
— Imprudence, folie dont nous profiterons! Par une nuit noire, sans lune et sans étoiles, une chaise de poste vous attendra à l'entrée dû bois. J'aurai des armes.
— Que le ciel nous protège! s'écria Élodie. Où irons-nous ?
— Où Dieu nous conduira.
Les jappements de Zamore interrompirent cet amoureux duo.
Valentin s'esquiva par le jardin, et gagna les hautes futaies du Butard, où il passa une partie de la nuit à se promener, fou de joie, ivre de bonheur.
Il avait donc enfin rencontré la passion vraie, la passion sincère, la passion
LA CHASSE AU ROMAN. «il
éloquente! Us existaient donc ailleurs que dans les livres, ces magnifiques entraînements de l'amour que rien ne saurait arrêter, ces irrésistibles dévouements qui ne reculent devant aucun obstacle ! Les romans avaient donc raison, le chevalier de Sainte-Amarante n'avait donc pas trompé son élève ! Valentin nageait en pleine intrigue, en plein drame, en pleine équiquée.
Sa bonne et loyale nature, que les travers de son esprit n'avaient pu complètement altérer, lui conseilla de ne pas pousser plus loin l'aventure.
— A quoi bon, se disait-il porter la honte et la désolation dans une famille honnête, qui m'a accueilli comme un fils ? De quel droit irais-je sacrifier à la soif de l'inconnu la paix et la sérénité de ces cœurs simples et bons? Malheureux, si tu veux apaiser la soif dévorante qui brûle tes entrailles, cherche des sources moins pures! Les choses n'iront pas plus loin, c'est vous que
j'atteste, astres d'argent, ombrages séculaires! Je voulais éprouver Élodie; l'amour de cette enfant est sorti vainqueur de l'épreuve. C'en est assez, je suis content. Demain, j'irai trouver M. de Longpré; je me ferai connaître ; je lui dirai que je suis le neveu de M. Fléchambault, et que je veux épouser sa fille. Quel coup de théâtre! Pour Élodie, quelle surprise et quelle fête ! Je jouirai de leur bonheur, de leur étonnement Quant à mon oncle, en voyant Élodie, il me pardonnera sans peine d'avoir pu oublier Louisanne.
Le lendemain, à la brune, Valentin partit de Bougival dans ces pieuses dispositions. Il monta la côte de la Celles- Saint-Gloud, traversa le village et pénétra dans l'enclos des Longpré. Bien que la soirée fût peu avancée, il faisait déjà nuit; le ciel était chargé de nuages.
Sous la fenêtre du salon, que n'éclairaient ni lampes ni bougies, Valentin s'assit dans l'ombre, sur un banc à demi
caché par des touffes de chèvrefeuilles et de clématite. Il avait le cœur ému, cela se conçoit : demander une fille en mariage n'est pas une petite affaire, et je comprends fort bien que l'ennui d'en passer par là ait décidé bon nombre de gens à vieillir dans le Célibat.
Précisément en cet instant, un entretien assez animé venait de s'engager dans le salon, où la famille entière se trouvait réunie, sans en excepter Oscar.
Les croisées étaient ouvertes ; Valentin pouvait entendre tout ce qu'on disait.
A peine assis, il allait se lever et s'éloigner par discrétion ; quelques paroles étranges éveillèrent sa curiosité : il resta. J'en eusse fait autant à sa place.
Or, voici ce qu'entendit le neveu de M. Fléchambault.
— J'y suis décidée, disait Élodie, la cérémonie aura lieu ici même, à la Celles-Saint-Cloud. Je ne tiens pas à me marier en grande pompe ; ce que je veux, c'est que toutes ces péronnelles du
village et des environs soient témoins de mon bonheur et en sèchent de dépit.
Ont-elles assez répété que je ne ferais jamais qu'un sot mariage? Une heure après la bénédiction nuptiale, elles me verront monter en calèche de voyage et partir pour mes terres. Es-tu sûr, Oscar, qu'il n'y a pas de château?
— L'habitation est belle, répondit Oscar; je sais plus d'un château qui ne la vaut pas.
— C'est égal, reprit Élodie, cela fait * bien de dire qu'on part pour son château.
— Pardieu! s'écria Oscar, qui t'empêchera de le dire?
— Je le dirai, répliqua la blanche colombe.
— Tête et sang ! se disait sur un banc Valentin, qui sentait une sueur froide couler le long de ses tempes; je suis joué ! je suis trahi ! Hier, elle consentait à s'enfuir avec moi, et quand, touché de tant d'amour, je venais mettre ma
fortune à ses pieds, je découvre qu'elle est parjure. Quelle complication imprévue! Queva-t-il se passer? quel drame se prépare? quel dénoûment assigner désormais à cette formidable aventure?
Ab! tu mourras, perfide amante; tu mourras, mais avant de mourir, tu verras mon rival percé de mille coups !
L'entretien se poursuivait dans le salon : Valentin prêta une oreille avide.
— Ainsi, mon enfant, dit M. de Longpré d'un ton de doux reproche, tu partiras une heure après la bénédiction nuptiale. Tu t'ennuies donc dans ta famille? Tu as donc hâte de nous quitter?
— Tenez, papa, répondit la blonde fille d'une voix brève que Valentin eut peine à reconnaître, pour ne rien dissimuler, j'ai de la campagne par-dessus ' la tête : ces bois, ces prés, ces châtaigniers m'obsèdent. J'ai hâte de partir, ne fût-ce que pour échapper aux regards de cet éternel aqueduc qui a toujours
ses yeux braqués sur moi. Si mon mari s'imagine que nous allons vivre dans nos terres comme deux bergers d'Arcadie, il se trompe ; îa vie des champs n'est pas mon fait.
— Vous voyagerez, dit Oscar; vous irez aux eaux : l'été à Bade, l'hiver à Paris !
— Aux eaux ! en Suisse ! en Italie !
s'écria madame de Longpré avec enthousiasme. Et dire que nous avons été sur le point de congédier un si riche parti !
Moi, du moins, ajouta-t-elle d'une voix où perçait l'orgueil d'un esprit satisfait de sa pénétration, je n'ai pas attendu les révélations d'Oscar pour rendre justice à ce mystérieux étranger. Rappelezvous que dès le premier jour, je l'ai défendu contre vous tous, surtout contre Élodie, qui voulait que, sans plus tarder, on lui signifiât son congé.
— Écoutez donc, maman, répondit avec aigreur le bel ange aux yeux bleus :
vous eût-il été agréable de voir votre
LA CHASSIS AU ROMAN. ii"
fille se compromettre pour un aventurier sans feu ni lieu? J'en conviens, c'est moi qui ai la première éveillé vos soupçons et votre défiance. Je n'ai fait en ceci que prendre votre rôle; vous aviez pris le mien.
— Avant d'aller aux renseignements, ajouta madame de Longpré, j'étais sûre, mon cœur me disait que ce jeune inconnu ne pouvait être qu'un homme comme il faut. Une seule chose m'étonne et m'afflige.
— Quoi donc, maman ?
— Il n'a pas d'aïeux.
— Nous l'anoblirons, répliqua Élodie.
Avez-vous pensé que je consentirais à nVentendre appeler madame Valentin?
Votre fille sera comtesse des Cormiers.
— Mais mon enfant, dit M. de Longpré d'un ton affectueux et grave, espèrestu trouver le bonheur dans une union formée sous de si étranges auspices?
Ce jeune Valentin m'inquiète. Il est le neveu de M. Fléchambault ; pour pou-
voir lui laisser tout son bien, son oncle ne s'est pas marié; la propriété des Cormiers, située sur le bord de la Sèvre nantaise, rapporte, bon an, mal an, quarante mille livres. Gomment se fait- il que ce jeune homme se soit avisé de jouer avec nous un si triste jeu ?
pourquoi s'enfuyait-il quand on lui parlait de son père? pourquoi ces grands airs sombres qui ne le quittaient pas et qui m'ennuyaient à périr? pourquoi ces longs regards désespérés qu'il jetait parfois sur nous tous et qui me glaçaient d'épouvante? Ce n'est pas ainsi que je m'y suis pris pour me faire aimer de ta mère.
— Mon Dieu, papa, répondit la belle enfant d'un ton impatient. Je vous ai déjà expliqué tout cela. C'est une petite comédie dont il est bien aisé de saisir, de démêler, de rassembler tous les détails. Ce M. Valentin est un original qui a dû lire beaucoup de romans, cela se devine à son langage. Il a voulu
m'éprouver et se sentir aimé pour luimême. Il n'a pas compris qu'en agissant ainsi, il allait précisément contre le but qu'il se proposait ; car, s'il eût réussi, ce n'est pas lui que j'aimerais, mais le personnage qu'il a joué. Pour mener jusqu'au bout l'aventure, demain, dans deux jours au plus tard, il viendra vous demander ma main ; n'allez pas la lui refuser. Il vous dira qu'il est maudit, que la fatalité le poursuit. Ayez l'air de croire tout ce qu'il vous dira, et lorsque enfin il vous aura tout dit, pressez-le dans vos bras et appelez-le votre fils. Respectez son incognito, ménagez-lui la joie de vous apprendre qu'il est le neveu de M. Fléchambault.
— Tout cela est bel et bon, répliqua M. de Longpré : je persiste à dire que le caractère de ce garçon ne m'offre pour mon Élodie aucune garantie de bonheur.
— Ventrebleu ! s'écria Oscar, Elodie a cent fois raison. À la mort de son
oncle, qui, Dieu merci, n est pas éternel, mon s Yalentin aura quarante mille livres de rente; c'est plus qu'il n'en faut pour excuser tous les trave rs. A qui le devrons-nous, ma charmante, ce merle blanc, ce cygne noir qui s'appelle un mari millionnaire? Qui l'aura mis dans notre cage, ce bel oiseau, devenu si rare que les jeunes filles en parlent comme du phénix et se demandent avec effroi si l'espèce n'en est pas tout à fait perdue? En butte aux soupçons les plus légitimes, Valentin allait être congédié comme un visiteur importun; moimême, je l'avoue, je me disposais à le pousser par les épaules et à l'envoyer soupirer plus loin, quand tout à coup je me ravise et suspends l'arrêt de proscription prêt à frapper le sauveur de Zamore. Mieux vaut recevoir quelques jours de plus un aventurier que de s'exposer à mettre le calif de Bagdad à la porte. Je vais, je viens, je m'informe.
Je sens se développer en moi l'odorat
du chien de chasse. Je suis mon beau ténébreux à la trace ; je découvre enfin qu'il est le neveu de M. Fléchambault.
Fléchambault! A ce nom, je dresse les oreilles. Je me souviens qu'étant à Nantes en garnison, j'ai visité la propriété d'un riche armateur de ce nom.
J'écris au capitaine Renard : je le lâche sur Fléchambault. Plus de doute, le seigneur des Cormiers est l'oncle de notre Valentin; nous allions chasser un prince!
Voilà ce qu'a fait Oscar pour sa sœur Elodie. Elodie ne sera pas ingrate ; que fera-t-elle pour son frère Oscar?
— Rien, répliqua sèchement Elodie.
— Rien, ma charmante? c'est peu, dit Oscar.
— C'est assez, reprit Elodie. Maître Oscar, ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que je t'observe et te vois venir.
Tu es un m ange-tout, un bourreau d'argent. Tu as dissipé dans les tripots et tabagies les économies de la famille ; tu as joué, bu et fumé ma dot.
— C'est une calomnie! s'écria le jeune dragon.
— C'est la vérité, repartit Elodie avec assurance. Depuis qu'il s'agit pour moi d'un riche mariage, tu te berces du doux espoir que je payerai tes dettes de garnison et te permettrai de marauder sur mes terres. N'y compte pas, mon bel officier ! •
— Va, dit Oscar, tu n'as pas de cœur.
Je plains ton mari.
— Et moi, ta femme, si toutefois tu peux en rencontrer une.
Valentin en savait assez.
Il se leva sans bruit, et s'éloigna à pas de loup.
Comme il allait franchir le seuil de l'enclos, il aperçut Zamore qui rôdait par là ; d'un coup de pied, il l'envoya sauter à vingt pas, et s'enfuit, comme s'il avait eu tous les démons de l'enfer à ses trousses.
Le lendemain, dans la matinée, Elodie reçut un billet ainsi conçu :
« Mademoiselle,
« Je m'exile, je pars pour ne plus revenir. Vous me suivriez sans hésitation, je le sais; vous vous attacheriez avec joie, comme une liane, à mon malheur.
Mais, pourrais-je sans un monstrueux égoisme, vous entraîner avec moi dans l'abîme? Beau lis, continuez de fleurir dans les régions sereines, loin de la foudre et des tempêtes que je vais affronter de nouveau. J'ai respiré le parfum de vos pétales embaumés, et je reprends en vous bénissant, le chemin désolé de la solitude éternelle.
« Valent ht.
« P. S. Conservez, pour l'amour de moi, ce brin de clématite; je l'ai cueilli hier soir, entre neuf et dix heures, sous la fenêtre de votre salon, en vous disant dans mon cœur un suprême adieu. »
La leçon était bonne ; Valentin n'en profita pas. Il continua de courir après les aventures : les aventures continuèrent de courir devant lui, d'un pied si prompt, comme Atalante, qu'il ne put en saisir la queue d'une. Tout se dérobait, tout s'amoindrissait, tout avortait sous sa main. Les avenues les plus sombres, les carrefours les plus ténébreux s'inondaient de lumière aussitôt qu'il y mettait le pied. Les événements qui se présentaient à lui sous le jour le plus romanesque aboutissaient infailliblement au dénoûment le plus vulgaire. Ce qu'il prenait de loin pour les choses les plus extravagantes n'était de près que bâtons flottants. Un essai d'adultère faillit le conduire en police correctionnelle; ce ne fut pas sans peine qu'on étouffa
l'affaire. Il avait compté sur des rencontres héroïques; il se battit et passa trois mois en prison. Une autre fois n'ayant pu réussir à rassembler deux témoins, à cause de la loi sur le duel, il offrit à son adversaire de jouer leur vie à pile ou face : le perdant devait se brûler la cervelle. Médiocrement flatté de la proposition, l'adversaire pensa qu'il en coûterait moins de jouer un déjeûner aux Frères Provençaux, Valentin perdit la partie, et, au lieu de deux témoins qu'il n'avait pu réunir, il en trouva trop aisément huit. Son partenaire n'en amena que six. Le repas fut joyeux et ne coûta guère que cent francs par tête ; ils s'embrassèrent tous au dessert. Valentin paya, et comprit que, s'il se battait souvent, c'en était fait, au bout de quelques mois, de la fortune de M. Fléchambault. Le reste à l'avenant.
Roman intime, roman passionné, roman d'intrigue, roman pastoral, tout lui échappait à la fois. Il ne poursuivait
que des ombres et n'embrassait que des fantômes.
Vous avez été jeune, si vous ne l'êtes plus; une fois au moins vous êtes allé au bal masqué de l'Opéra dans l'espoir d'y rencontrer une intrigue et une aventure. En général, on se figure volontiers, à vingt ans, que les marquises et les duchesses s'échappent la nuit de leurs hôtels pour aller au bal masqué intriguer les jeunes gens qui arrivent de leur province. Quelle ne fut pas votre émotion en vous mêlant pour la première fois à cette multitude bruyante et mystérieuse ! Comme votre cœur palpitait à chaque domino, noir ou rose, qui passait à côté de vous ! Cependant les heures s'écoulaient; vous vous promeniez comme un hameçon à travers les flots de la foule, et pas une aventure ne mordait. Vous arriviez ainsi jusqu'à l'aube, écrasé de fatigue, de chaleur et d'ennui, mais retenu invinciblement par l'attente de l'inconnu. Enfin, quand le
jour blafard faisait pâlir la clarté des bougies; quand le dernier masque avait disparu comme une apparition au premier chant du coq matinal, vous vous retiriez, Gros- Jean comme devant, et retourniez, triste et grelottant, à votre chambre solitaire. Eh bien ! tel vous étiez après cette nuit qui promettait de si charmants mystères, tel était Valentin après deux années de séjour à Paris.
On comprend maintenant pourquoi ce jeune homme n'était pas heureux. Vainement il jouissait de la santé la plus florissante ; vainement il pouvait se dire chaque jour, à toute heure, qu'il était le neveu de M. Fléchambault ; vainement il ne fumait que des cigares de la Havane et se sentait aimé de toutes les personnes qui le connaissaient; non, Valentin n'était pas heureux. 11 ne pouvait l'être qu'à la condition de mettre la main sur un grand malheur. Son existence était grise et terne comme un portrait au daguerréotype. Vers les derniers
temps, il promenait partout un visage morne et désenchanté. Quand ses amis le rencontraient, ils ne manquaient pas de lui dire : « Qu'avez-vous, Valentin, et que vous est-il arrivé? » Valentin ne répondait le plus souvent que par un pâle sourire. Hélas ! il ne lui était rien arrivé, et c'était là ce qui le chagrinait.
Il eût été assez disposé à reconnaître que décidément les romans et le chevalier s'étaient joués de sa crédulité ; il se préparait même à quitter Paris pour retourner aux Cormiers, auprès de son oncle, quand le malheur voulut qu'il se liât d'amitié avec un jeune homme qui devait achever de lui tourner la tête,
Rodolphe avait trente-deux ans, et n'en avouait que vingt-neuf. Il jouissait d'un joli patrimoine, et, bien qu'il eût des traits fort ordinaires, passait généralement pour beau, grâce à sa barbe noire et touffue, qui était en effet fort belle. La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée, et la barbe
pour déguiser son visage. Rodolphe appartenait à cette classe de gens à qui tout arrive, dont nous avons parlé plus haut. C'était, par-dessus tout, ce qu'on appelle communément un homme à bonnes fortunes. Il ignorait lui-même le nombre des femmes qu'il avait séduites et des maris qu'il avait trompés. 11 eût rendu des points à Don Juan ; M. de Richelieu ne lui allait pas au coude. Il n'était guère de ménage un peu huppé dans lequel il n'eût fait des siennes.
Dans la rue où il demeurait, on avait fini par remarquer qu'il n'y avait plus que des ménages de garçons, tant était grande la terreur qu'il répandait autour de lui. Les mères et les époux frissonnaient quand il se montrait à la promenade. Certes, à Paris et dans les départements, il avait incendié bien des cœurs, dévasté bien des existences. Partout où il était allé, il avait laissé derrière lui, comme Attila, des amas de ruines et des monceaux de cendres : mais c'était en
Espagne et en Italie qu'il avait exercé le plus de ravages. Il avait passé comme une trombe à Cadix, à Séville, à Florence et à Rome. Il parlait volontiers, sans en être prié, de toutes les intrigues qu'il avait nouées, des aventures merveilleuses qui avaient signalé ses voyages.
Valentin Fécoutait comme un oracle, et, tout en l'écoutant, il réfléchissait avec amertume sur l'inégalité des destinées humaines.
Un jour, Rodolphe l'entraîna dans sa chambre à coucher, et, lui montrant un cofïre de bois de cèdre :
— Voici, dit-il, le tabernacle de mes souvenirs; c'est là que sont enfermés tous les poèmes de ma jeunesse.
A ces mots, il souleva le couvercle, et Valentin, plongeant dans le coffre un regard avide, aperçut, entassées pêlemêle, comme dans une tombe commune, des lettres de toutes les écritures, depuis la ronde jusqu'à l'anglaise; des Coudes de cheveux de toutes les nuances, depuis
or jusqu'à l'ébène; puis des bouquets de fleurs desséchées, des chapelets, des gants, des pantoufles de velours, des brodequins de satin turc, des portraits montés en médaillons, un poignard, des rubans, des rosettes de satin, une échelle de soie, une fiole mystérieuse et un mouchoir taché de sang. Valentin observait d'un œil d'envie toutes ces reliques ; le mouchoir taché de sang attirait surtout son attention jalouse. Rodolphe souriait dans sa barbe. Il prit le mouchoir du bout des doigts et le porta négligemment à ses lèvres.
— C'est le mouchoir de la comtesse Orsini, dit-il ; après huit ans, il conserve encore le doux parfum de cette divine personne.
— Et ce sang, Rodolphe, et ce sang?
demanda Valentin d'une voix ardente.
— Pauvre Gina ! dit Rodolphe avec mélancolie. Elle était occupée àm'écrire ; son mari la surprit et lui plongea sa dague dans le sein. Avant d'expirer, elle
m'envoya ce mouchoir, imbibé de ses larmes et trempé de son sang.
— Il paraît , dit Valentin , que le comte Orsini ne plaisantait pas.
— C'était un Corse, répliqua Rodolphe.
Il a voulu me tuer, c'est moi qui l'ai tué.
— Vous l'avez tué ?
— Comme un lièvre. Il est enterré à Florence, dans le couvent de San-Marco.
— Et cette échelle de soie ? demanda Valentin ; vous en êtes-vous servi ?
— Quelquefois à Séviile, très souvent à Cadix. En Espagne, l'échelle de soie est encore aujourd'hui l'escalier dérobé des amants.
— Et cette fiole?
— C'est une fiole d'acide prussique.
Il suffirait d'une goutte de ce breuvage pour foudroyer un hippopotame. Un soir, à Rome, je l'arrachai des mains de la Guiliani, qui menaçait de s'empoisonner.
— Et pourquoi la Guiliani menaçaitelle de s'empoisonner ?
— Parce qu'elle avait trouvé dans ma poche un gant qui n'allait ni à sa main ni à la mienne. Tenez, voilà ce gant -, il n'est pas en France une femme qui puisse seulement y glisser deux doigts.
Pauvre Rosemonda ! qu'elle était belle !
Hélas ! elle est morte à vingt ans.
— De la poitrine ? demanda Valentin.
— Non, c'est la Guiliani qui Ta tuée dans un féroce accès de jalousie.
— C'était donc une tigresse cette Guiliani? ■
— C'était une Romaine. Ces petits accidents sont si communs à Rome, que c'est tout au plus si l'on en parle lorsqu'ils se présentent.
— Et ce poignard? demanda Valentin.
— Ça ? dit Rodolphe, c'est le poignard que la marquise de Grijalva portait à sa jarretière, où je l'ai pris.
— Et ces pantoufles de velours incarnat?
— Ces pantoufles, mon bon ami, ont servi de nids aux deux plus jolis petits pieds qui aient jamais trotté sur le pavé de Paris. C'est la baronne de Champrémy qui les oublia un matin dans ma chambre. Une heure après, je vis entrer chez moi le baron, qui revenait de ia campagne. Tout en causant, il aperçut sur le tapis les deux pantoufles qui se prélassaient sans défiance et d'un air si doux, si heureux, si câlin, que j'en avais le cœur navré. Par Dieu ! dit le baron, il me semble que je reconnais ces pantoufles. J'ai vu ces pantoufles quelque part. Où diable ai-je vu ces pantoufles ?
Mille millions de tonnerres ! ajouta-t-il en bondissant comme un jaguar, je les ai vues aux pieds de ma femme ! — Nous nous battîmes, et je tuai le baron.
— Têtebleu ! s'écria Valentin, comme vous y allez ! Le comte Orsini à Florence,
le baron de Champrémy à Paris ! Les deux font la paire, ce me semble.
— Oui, dit Rodolphe en caressant sa barbe, j'en ai tué ainsi quelques-uns.
— Et ces fleurs desséchées ?
— Chaque année, le jour de ma fêle, je reçois un bouquet qui m'arrive je ne sais d'où.
— Et ces chapelets ? demanda Valentin ; ces brodequins de satin turc ?
— Ces chapelets ? Vous permettrez que je vous en taise l'histoire : respectons l'honneur des couvents. Quanta ces brodequins, ils étaient aux pieds de la Brambilla lorsqu'elle vint, par une nuit sombre, à notre premier rendez-vous.
Au moment de les remettre : — Ils sont tout neufs, dit-elle, et n'ont marché que pour aller vers toi. Je ne veux pas qu'ils fassent un pas de plus, je te les donne.
— Je serais curieux de savoir comment la Brambilla retourna chez elle ?
— En bas de soie, mon cher. Heureu-
i3G LA CHASSE AU ROMAN.
sèment les chemins étaient secs et la nuit était noire.
—Toutes ces lettres sont sans doute des lettres d'amour ?
— Toutes, vous l'avez dit. Il y en a bien trois cents. Eh bien! mon cher, toutes se ressemblent. On ne saurait croire combien est pauvre et borné le clavier de la passion et des sentiments.
C'est toujours le même son, la même note ; toujours la même variation sur ce mot si court et si grand : « Je t'aime ! »
Je pourrais pourtant vous montrer quelques-unes de ces épîtres,qui laissent assez loin derrière elles les lettres de Julie à Saint-Preux.
— Montrez, Rodolphe, montrez ! s'écria Valentin, qui en était réduit à vivre en marge des passions d'autrui.
Rodolphe ne se fit pas prier. Il lut à haute voix quelques lettres qui furent comme autant de brûlots attachés au cœur du neveu de M. Fléchambault.
Quant Valentin se retira, il était retombé plus avant que jamais dans sa folie.
— Qu'il y a des gens heureux! se disait-il, et que la destinée se montre injuste dans la répartition de ses faveurs ! Voilà un homme dont la jeunesse a été saturée d'émotions. Il tue Orsini, il tue Champrémy. Les baronnes oublient chez lui leurs pantoufles ; les comtesses, avant d'expirer, lui envoient des mouchoirs arrosés de leur sang. Il prend des poignards à la jarretière des marquises. Les ab}>esses, Dieu me pardonne ! lui font présent de leurs chapelets ; et la Brambilla, pour lui laisser ses brodequins, consent à retourner chez elle en bas à jour. Et que de portraits ! que de bouquets ! que de rosettes de rubans? que de lettrés pareilles à la tunique de Nessus ! Il a tout, et moi je n'ai rien. 11 joue les premiers rôles dans le grand drame de la vie, et moi je ne suis qu'un misérable comparse, un personnage muet, un confident de tragédie.
Le chevalier avait raison, les romans ne sont pas des imposteurs comme j'étais tenté de le croire. Est-il un roman de cape et d'épée plus bizarre, plus riche en incidents, plus invraisemblable que la vie de Rodolphe? Le chevalier ne m'a pas trompé ; seulement, il y a des malheureux comme moi, condamnés à traîner, dans les sentiers battus, le boulet de l'impuissance, la carapace de la vulgarité.
Un jour qu'il exprimait à Rodolphe ses doléances, Rodolphe lui répondit :
— Vous auriez tort de vous décourager, mon cher Valentin. Vous êtes né pour les choses étranges, cela se devine à votre air. C'est ma conviction profonde, que vous êtes réservé aux aventures les plus surprenantes.
— C'était aussi la conviction du chevalier de Sainte-Amarante, dit Valentin en soupirant. C'est d'après ses conseils que je suis venu à Paris. A l'entendre, les aventures allaient partir sous mes
pieds comme des compagnies de perdreaux. Voilà deux ans que je suis en chasse; je n'ai fait encore que tirer ma poudre aux mésanges.
— Je n'en suis pas surpris, Valentin.
Le Paris, la France d'aujourd'hui ne sont plus le Paris et la France que le chevalier de Sainte-Amarante a connus.
Depuis quelques années surtout, le caractère de notre nation s'est singulièrement altéré; nous sommes devenus, comme nos voisins d'Outre-Manche, un peuple essentiellement positif. Harcelés, traqués de toutes parts, l'amour et la poésie n'ont d'asile que dans l'imagination de nos écrivains, qui sont eux-mêmes des calculateurs éminents. Paris n'est plus qu'une boutique; la France n'est plus qu'un comptoir. Les traficants en ont chassé toutes les folies chevaleresques, toutes les passions généreuses. Sans doute, en cherchant bien, on peut trouver par-ci par-là quelques fleurs à cueillir, quelques bons coups d'épée à donner ou
à recevoir; mais ces occasions deviennent de plus en plus rares. Moi qui vous parle, voilà trois mois que je vis dans une inaction à peu près complète; je finirai par émigrer. Et vous-même, qu'attendez-vous? Partez. L'Espagne et l'Italie vous appellent. C'est là qu'il est beau de vivre, c'est là seulement que les femmes n'ont point encore désappris à aimer.
Que faites-vous ici? Allez suspendre l'échelle de soie aux balcons de l'Andalousie ! Allez sous les oliviers de la Toscane justifier les soupçons de quelque Florentin jaloux, ou, sous les pins de la ville éternelle, mettre aux prises, comme deux panthères, deux pâles Romaines aux yeux noirs !
— Ainsi, Rodolphe, vous me conseillez de partir pour l'Espagne ou pour l'Italie?
— Ou pour la Corse : c'est encore un pays où il se passe des choses peu communes.
— Je voudrais savoir, dit Valentin, quelle est la ville où vous sont arrivées
LA CHASSE AU ROMAN. Hl
les aventures les plus extraordinaires?
— Vous m'embarrassez fort, dit Rodolphe.
— Consultez vos souvenirs.
— Attendez... C'est Cadix... ou Séville.
Non, c'est Rome, à moins que ce ne soit Florence. Je crois bien pourtant que c'est Rome.
— C'est à Rome que vous avez connu la Giuliani et la Brambilla ?
— C'est à Rome. Vous ai-je dit que je fus mis au fort Saint-Ange, où je passai deux mois,* pour avoir enlevé la mattresse du cardinal Bamboccini ?
— Le sort en est jeté ! s'écria Valentin ; dans huit jours je partirai pour Rome.
La veille de son départ, il alla faire ses adieux à Rodolphe.
— Serais-je indiscret, lui dit-il, en vous demandant quelques lettres de recommandation pour les belles dames, comtesses et marquises, que vous avez connues là-bas ?
— J'avoue, mon cher, que vous me
gênez, répliqua Rodolphe. La plupart des femmes que j'ai connues par là sont mortes de mort violente. La Giuliani est au couvent. Tout récemment la Brambilla, s'étant laissé dire que je voyageais en Orient, est allée à Civita-Vecchia s'embarquer pour Alexandrie. A l'heure où je vous parle, elle me cherche sur les bords du Nil. Vous plairait-il de me demander un service d'une nature moins délicate ?
— Je pars, dit Valentin ; nul ne saurait prévoir ce qui m'arrivera. Il est probable que je vais me trouver dans des positions difficiles. J'ai de bonnes armes; mais vous savez aussi bien que moi qu'on n'a pas toujours son poignard ou ses pistolets sous la main. 11 me plairait donc d'emporter dans le chaton de cette bague quelques gouttes de la liqueur que vous m'avez montrée l'autre jour.
— Vous voulez de l'acide prussique ?
— Précisément, répondit Valentin.
— C'est très grave. Savez-vous que les
Borgia n'ont rien inventé de plus prompt ni de plus terrible ?
— Je le sais.
— Savez-vous que vous allez porter la foudre à votre doigt? Savez-vous qu'il suffit d'une gouttelette de ce poison...
— Je le sais, je le sais, dit Valentin interrompant Rodolphe; c'est pour cela que je souhaita d'en avoir.
— Puisque vous y tenez, mon cher, emportez le flacon; je vous le donne, bien convaincu d'ailleurs que vous n'en ferez point usage.
— A ces mots, Rodolphe ouvrit l'arche de ses souvenirs et offrit à Valentin le flacon qu'il avait, quelques années auparavant, arraché des mains de la Giuliani. Valentin s'en saisit avec joie et le mit religieusement dans sa poche.
Il ne pouvait entrer dans sa pensée de quitter la France sans avoir embrassé son oncle. Avant de partir pour Rome, Valentin devait aller passer quelques jours aux Cormiers. C'était pour lui une
fête plutôt qu'un devoir, car, malgré ses travers, il avait conservé pour M. Fléchambault une tendre affection. Rodolphe voulut accompagner son ami jusqu'à la diligence, et le mettre, comme on dit, en voiture. Comme ils se promenaient tous deux dans la cour des messageries, en attendant l'heure du départ, ils virent monter dans le coupé, où Valentin avait retenu sa place, une femme seule.
Ils n'avaient pu distinguer ses traits, mais la jeunesse de sa taille, la fraîcheur de sa capote de voyage, l'élégante simplicité du reste de la toilette, la cambrure aristocratique d'un brodequin de coutil gris, la finesse d'une jambe entrevue sur le marchepied, avaient éveillé sur-le-champ l'imagination de Rodolphe et celle de Valentin.
— Si la troisième place n'est pas prise, je vous fais mon compliment, dit Rodolphe. C'est madame de Kergoulas, qui va rejoindre son mari dans ses terres. Je viens de lire son nom sur le livre des
voyageurs. Je ne la connais pas, mais je jurerais qu'elle est belle. Dieu sait maintenant où vous vous arrêterez .' Que de rencontres charmantes, que de jolis prologues, que de premiers chapitres se sont ainsi faits en voiture ! Voilà pourquoi j'aime tant les voyages. Ce fut dans la malle de Paris à Bordeaux que je vis pour la première fois madame de La Rochefrite : je descendis à son château, près de Poitiers, et j'y passai six semaines, que je n'oublierai de ma vie.
Les chevaux hennissaient : le postillon était sur son siège, et la troisième place, ô bonheur ! restait vide. Le cœur ému d'un vague espoir, Valentm, après avoir embrassé Rodolphe, escaladait gaiement le coupé, quand madame de Kergoulas tourna vers lui son visage encadré dans une capote rose. Dieux immortels ! une vieille Anglaise ! Ses faux cheveux, ses dents trop vraies attestaient son âge et son origine. Vulentin lit un bond en
arrière ; et grimpa sur l'impériale avec l'agilité d'un chsrt que poursuit un bouledogue irrité.
La diligence roulait depuis près d'une heure sur la route poudreuse. Au tournant du chemin, Valentin découvrit, à l'horizon, Paris qui s'abîmait peu à peu dans la brume du soir, comme un navire submergé dont on ne voit plus que les mâts. En songeant à toutes les espérances qu'il avait effeuillées dans ce gouffre, à toutes les illusions qu'il avait données à dévorer à ce minotaure, il ne put retenir un mouvement de haine et de colère.
— Adieu, et sois maudite, s'écria-t-il dans son âme ulcérée, ville infâme, qui n'as plus au cœur qu'une passion vivante, la fureur d'accumuler! Trois pièces d'argent sur un champ de boue, voilà tes armoiries. Sois maudite, société avachie et cupide, d'où se sont retirés la jeunesse, l'héroïsme et l'amour, et qui as érigé en tribunal d'honneur la police
correctionnelle I Des exploits, des huissiers, voilà tes cartels et tes hérauts d'armes. Sois trois fois maudit, repaire immonde où Ton ne sait plus aimer ni haïr, où les ingénues tiennent l'emploi des grandes coquettes, où les amis se déchirent, où les ennemis s'embrassent, où l'on peut voir, assis et dînant à la même table, les insulteurs et les insultés de la veille ! Je pars, je vais chercher sous d'autres cieux des rivages où l'on se sente vivre, une terre où l'on ne meure pas de tristesse, d'ennui et de dégoût.
Si ce fut une grande joie pour M. Fléchambault de serrer Valentin sur son cœur, ce n'en fut pas une moins vive pour Valentin de presser M. Fléchambault dans ses bras. Ils se tinrent long-
temps embrassés, tandis que les serviteurs s'empressaient à l'envi autour de leur jeune maître, qu'ils avaient vu grandir et que tous aimaient. Tous fêtèrent le retour de l'enfant prodigue aux Cormiers. M. Fléchambault ne se doutait pas des nouveaux projets de son neveu, il était convaincu que Valentin rentrait au nid pour ne plus le quitter, et le digne homme exprimait avec effusion lé bonheur qu'il en ressentait.
— Te voilà ! c'est donc toi ! Je vais donc te garder ! disait-il en le couvant des yeux; j'espère que tu en as fini avec les orages du cœur et les drames de la passion. Ce vieux fou de Sainte-Amarante ne te tournera plus la cervelle; il est mort la semaine dernière. Que la terre lui soit légère I II t'a légué huit cents volumes, qui m'ont été expédiés dans une voiture à bœufs. On les a portés au grenier : les rats en feront justice.
Sais-tu bien que ces trois années de navigation ne t'ont pas nui? Oui, tu as
l'air plus mâle et plus fier; je crois même que tu as grandi. Cher enfant, vivante image de ma bien-aimée sœur, viens là, que je t'embrasse encore! Tu as appris par mes lettres les nouvelles vicissitudes qu'a essuyées ce pauvre Varembon. Dieu merci, tout est réparé.
Varembon va partir, s'il n'est déjà parti. Tu liras ses dernières lettres.
Louisanne est plus charmante, plus belle que jamais. Vous n'aurez rien perdu pour attendre. Quelle douce existence nous allons mener tous ensemble dans le fond de cette vallée!
Valentin n'eut pas le courage d'égorger sur l'heure les illusions de M. Fléchambault; son cœur lui conseillait d'attendre, de ménager son oncle et de le préparer peu à peu au coup terrible qu'il devait lui porter. D'ailleurs, l'influence des lieux longtemps aimés avait réveillé en lui, sans qu'il s'en doutât, des idées plus saines, des sentiments plus conformes à sa nature pri-
mitive. Cette influence ne dura guère.
Un mois à peine s'était écoulé depuis son retour, que Valentin ressentait de nouveau les atteintes de ce violent besoin d'aventures et d'émotions qu'il n'avait pu satisfaire jusque-là. De même qu'il avait hésité quand il s'était agi de son premier départ, de même il hésitait devant la pensée d'affliger l'excellent homme qui lui avait servi de père ; mais de toutes les exigences, celles de l'imagination sont les plus impérieuses :
cette fois comme toujours, l'imagination l'emporta. Un soir, après bien des détours, Valentin finit par avouer à M. Fléchambault qu'il était décidé à partir pour Rome.
M. Fléchambault faillit tomber à la renverse. Valentin se fût avisé de vouloir partir pour le Congo, pour la Chine, pour la Laponie, pour les îles Marquises, que M. Fléchambault n'eût pas été frappé d'une plus profonde stupeur.
Il fut foudroyé, c'est le mot.
LA CHASSE AU ROMAN. l5i
— A Rome ! s'écria-t-il en prenant sa tête à deux mains ; à Rome ! Il veut aller à Rome ! Il n'y a pas un mois qu'il est de retour, et le voilà qui demande à partir pour Rome !
— Qu'y a-t-il là, mon oncle, qui puisse vous étonner? répondit Valentin. Les voyages ne sont-ils pas le complément de toute éducation un peu libérale ? Que sait-il, le jeune homme qui n'a pas voyagé ?
— Mon neveu, tel n'a jamais quitté son village, qui en sait plus long que bien des gens revenant des contrées lointaines; tel a fait seulement le tour de son cœur, qui a visité plus de pays que s'il eût fait deux fois le tour du globe.
— Voyons, mon oncle, écoutez-moi ; soyez juste, vous qui êtes si bon. Que trouvez-vous d'exorbitant à ce qu'un jeune homme, qui n'a rien de mieux à faire, ait la fantaisie d'explorer la patrie des arts ? J'aime les arts : le goût m'en
est venu à Paris. Si je parlais d'aller en Abyssinie, à la découverte des sources du Nil, je comprendrais, votre étonnement ; votre indignation serait légitime.
Mais en Italie, mais à Rome ! mon oncle, vous n'y songez pas.
— Mais, malheureux, songe toi-même que Varembon et sa fille sont sur le point de revenir en France! J'allais t'écrire pour te rappeler, lorsque tu es arrivé. Varembon doit être parti; tu as lu sa dernière lettre. A l'heure ou nous parlons, il débarque peut-être à Saint- Nazaire. Il est peut-être à Nantes. Peutêtre est-il avec Louisanne sur le chemin qui conduit aux Cormiers.
— Bah ! dit Valentin, M. Varembon se moque de nous.
— Apprenez, mon neveu, que Varembon ne s'est jamais moqué de personne, répliqua vertement M. Fléchambault, qui n'entendait pas raillerie là-dessus.
— Que diable ! mon oncle, il y a tantôt dix ans que M. Varembon parle de son
prochain retour. Depuis dix ans, il ne s'arrête pas de voiture à la grille, je n'entends pas les chiens aboyer dans la cour, que je ne m'écrie aussitôt : Voici M. Varembon ! Depuis dix ans, je ne m'endors pas sans me dire : Allons, demain peut-être verrai-je M. Varembon.
Quelle a été votre première objection à mon départ pour Paris ? — Varembon est sur le point de revenir. Il va partir, il part, il est parti ! N'est-ce pas lui qui frappe à la porte? — Trois années se sont écoulées, et M. Varembon n'est pas revenu.
— Il est certain que Varembon s'est fait attendre un peu, dit M. Fléchambault en hochant la tête; c'est qu'une fois dans les affaires, en sort qui peut, n'en sort pas qui veut.
— Vous voyez donc bien, mon cher oncle, qu'il n'y a pas de raison pour que M. Varembon et sa fille viennent jamais s'établir aux Cormiers. C'est vous que j'en fais juge, est-il équitable que ma
jeunesse se passe à les attendre ? Dois-je rester pareil à un sphinx de granit, accroupi dans le sable, jusqu'à ce qu'il plaise à M. Varembon de me rendre la vie, le mouvement et la liberté ? Dois-je fermer les yeux comme la Belle-au-boisdormant, jusqu'à ce qu'il convienne à M 11 * Louisanne de venir me réveiller ?
Mon bon oncle, laissez-vous convaincre.
Je suis bien décidé, d'ailleurs, à ne rien faire qui puisse vous affliger. Si je souhaite d'aller à Rome, c'est uniquement à cause de vous.
— A cause de moi ! s'écria M. Fléchambault. C'est à cause de moi que tu souhaites d'aller à Rome ?
— Sans doute. Est-il pour un oncle rien de plus flatteur que de pouvoir se dire : Mon neveu foule la cendre des héros; quand il lui platt, il monte au Gapitole; il s'assied sur les ruines du palais des Césars; il se baigne dans le Tibre ; il se promène au Forum ; il passe où les maîtres du monde ont passé ? Ne
serez-vous pas bien aise de recevoir des lettres au timbre de la ville éternelle, de les montrer à vos voisins en disant :
Voici ce que m'écrit de Rome Valentin ?
Quoi ! s'écrieront-ils, M. Valentin est à Rome ! A-t-il vu le pape ? A-t-il baisé la mule du Saint-Père? Et que de merveilles n'aurai-je pas à vous raconter au retour ! Quelle provision de souvenirs !
Que d'entretiens intarissables ! comme elles vous sembleront courtes, les longues soirées d'hiver! Je vous parlerai du Golisée, des fresques du Vatican, de l'Apollon du Belvédère. Vous penserez, en m'écoutant, que, si je suis le plus fortuné des neveux, il y a des oncles plus malheureux que vous.
— Laisse-moi donc tranquille ! s'écria M. Fléchambault secrètement touché.
Attends, pour voyager, que tu sois marié ; tu partiras avec ta femme.
— Voyage-t-on lorsqu'on est marié ?
L'hymen est casanier de sa nature, et ne quitte pas volontiers ses babouches.
D'ailleurs, quand me marierai-je? M. Varembon ne revient pas.
— J'avoue, répondit tristement M. Fléchambault, oui, j'avoue que Varembon aurait pu mettre plus d'empressement à venir retrouver son vieil ami. Écoute, Valentin, je te demande encore un mois.
Si, dans un mois, Varembon n'est pas revenu, eh bien ! tu partiras pour Rome.
Non seulement Valentin était résolu à ne pas épouser Louisanne, mais encore depuis longtemps il ne croyait plus à ce mariage et ne s'en préoccupait même pas. Pour ne point contrarier son oncle, il laissait aux années le soin de dénouer sans tiraillement un lien si peu gênant.
Les dernières lettres de M. Varembon n'étaient ni plus formelles ni plus explicites que toutes celles qu'il avait écrites déjà. En les relisant avec attention, Valentin avait cru même y remarquer certains tours ambigus qui achevaient de le rassurer. Il comprenait fort bien que Louisanne ne désirât pas plus que lui
cette union ; il ne cherchait pas d'autre explication aux atermoiements de son père. Il était clair pour lui que M. Fléchambault, grâce à son cœur d'or, jouait dans tout cela un rôle de dupe. Valentin ne pensa donc pas s'engager beaucoup en accordant le délai d'un mois que demandait son oncle. Il chassa, courut le pays, fit quelques pieux pèlerinages au castel désert d'où s'était envolée l'âme du chevalier de Sainte-Amarante; enfin, pour tuer le temps moins encore que pour ne pas perdre l'habitude et le goût de la belle littérature, il fureta dans les greniers des Cormiers, et découvrit quelques romans empruntés à l'Italie moderne, qui ajoutèrent leurs, promesses à celles du beau Rodolphe.
Les jours fuyaient à tire-d'ailes. Valentin était gai comme un pinson.
M. Fléchambault triste comme un hibou.
Une semaine encore, et le mois d'attente expirait. Valentin s'occupait déjà des préparatifs de son départ, tandis que
M. Fléchambault montait à sa tour pour voir si Varembon et sa fille n'arrivaient pas.
— Eh bien ! mon oncle, lui disait un soir Valentin, commencez-vous à désespérer du retour de M. Varembon ? Comprenez-vous enfui que M. Varembon se trouve bien à la Nouvelle-Orléans, et qu'il n'a nulle envie de revenir en France?
Avais-je tort, l'autre jour, quand je vous disais que M. Varembon se moquait de nous ? Je ne lui en veux pas, seulement, je m'étonne que vous ayez attendu jusqu'ici pour savoir à quoi vous en tenir sur la valeur de ses promesses. C'est qu'avec l'esprit d'un sage, vous avez, mon cher oncle, le cœur d'un enfant.
— Tais-toi, Valentin, tais-toi, répondit M. Fléchambault. Voilà trente ans et plus que j'aime Varembon. Je l'aime comme un frère, je crois en lui comme en Dieu. Si c'est une illusion, respectela ; si c'est un rêve, ne m'éveille pas.
— Je suis convaincu, reprit Valentin,
que, de son côté, M. Varembon vous aime beaucoup là-bas ; mais que voulez-vous, mon cher oncle ? On se quitte avec désespoir, on doit se retrouver avec bonheur ; les années s'écoulent, on finit par découvrir de part et d'autre qu'il est plus aisé de se passer d'ami que de chausses. Il y a quinze ans au moins que M. Varembon est établi à la Nouvelle Orléans. Il est tout simple qu'au bout de quinze ans, il ait des relations, des intérêts qui le retiennent, des liens, des habitudes qu'il ne veut pas, qu'il ne peut pas briser. Voulez-vous connaître ma pensée toute entière ? Je parierais que Louisanne est mariée, et que son père ne sait comment s'y prendre pour vous annoncer cette nouvelle.
— Louisanne mariée ! Louisanne parjure ! Louisanne infidèle ! s'écria le bon Fléchambault ; non, non, c'est impossible ; ce serait une indignité.
— Pourquoi donc, mon cher oncle, pourquoi serait-ce une indignité ? repli-
qua Valentin en souriant. Louisanne avait cinq ans, j'en avais huit, quand nous nous sommes séparés. Les serments échangés à cet âge ne sauraient engager bien sérieusement l'avenir. En général, les mariages projetés de si loin n'ont pas chance d'aller à l'église. Que Louisanne m'ait oublié, qu'elle se soit mariée selon son cœur, sans tenir compte de son premier fiancé, ce n'est pas moi qui voudrais la blâmer. Si l'occasion se fût présentée, il est probable que j'aurais fait comme elle, sans mériter pour cela les noms de parjure et de traître.
Obligé de reconnaître que son neveu pouvait avoir raison, M. 'Fléchambault se taisait et baissait la tête. Il voyait s'éloigner, décroître et disparaître la rive où fleurissait l'espoir de ses vieux ans. Valentin triomphait en secret.
— Cher oncle, ne vous attristez pas, dit-il en l'embrassant. Quinze années d'expérience vous ont démontré qu'on
peut vivre sans M. Varembon. Quant à sa fille, il faudra bien que nous nous passions d'elle, puisqu'elle s'est passée de nous. Dieu merci, il ne manque pas en France de jeunes filles à marier, et si belle, si charmante qu'elle soit, Louisanne n'est pas unique sous le ciel.
Vous voulez des petits enfants pour égayer votre vieillesse ; vous en aurez, mon oncle, et beaucoup. Je vous promets toute une colonie de petits Valentin. Vous me rendrez d'ailleurs cette justice, ajouta-t-il en bon apôtre, qu'il n'a pas dépendu de moi que vos vœux ne fussent exaucés. Ai-je assez longtemps attendu ? ai-je assez veillé sur mon cœur pour pouvoir l'offrir tout entier à la femme que vous m'aviez choisie ? Ce n'est pas ma faute si Louisanne n'en a pas voulu. Pour vous plaire, j'aurais épousé la reine de Tombouctou.
— Non, non, c'est impossible, s'écria M. Flédiambault se parlant à lui-même comme pour dissiper les fantômes d'un
mauvais rêve, Varembon ne s'est pas joué de notre vieille amitié ; Louisanne n'est pas infidèle. Je croirai que les petits pois mûrissent à la Saint-Sylvestre, avant de croire que Varembon ait trahi ses engagements. Valentin se trompe :
Valentin outrage Louisanne et son père. En quelle époque vivons-nous, juste Dieu ! Le doute s'est emparé des jeunes âmes, et la foi n'habite plus que le cœur des vieillards.
Ainsi, M. Fléchambauli essayait de se rassurer ; mais on voyait bien à son air que le. brave homme était moins tranquille qu'il n'aurait voulu le paraître.
Il allait, venait, prêtait l'oreille à tous les bruits,, montait à sa tour, braquait sa longue vue sur le chemin de Nantes aux Cormiers : Varembon n'arrivait pas.
Valentin se frottait les mains et achevait gaiement ses préparatifs de voyage. Il avait emporté de Paris une magnifique collection de dagues et de poignards.
Sa boîte de pistolets reposait au fond de
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sa malle. Son passe-port était en règle; son porté-feuille était garni de lettres de crédit, contre lesquelles il avait échangé les dernières libéralités de son oncle. Quelques jours encore, Valentin embrassait son oncle et partait.
Un matin, il était dans sa chambre, seul et rêvant à toutes les histoires que Rodolphe lui avait racontées. Il voyait passer devant lui les blanches ombres de la Rosemonda et de la comtesse Orsini, et se rappelant tour à tour les aventures de la Guiliani, de la Brambilla et de la maîtresse du cardinal Bamboccini, il craignait, comme Alexandre, que Rodolphe ne lui eût laissé rien à faire. Tout à coup la porte de la chambre s'ouvrit avec fracas, et M. Fléchambault se précipita dans l'appartement, dont il fit deux ou trois lois le tour, en se livrant à une foule d'excentricités que n'expliquaient suffisamment ni son âge, ni son caractère. Il dansait, pirouettait, gambadait, criait et chantait. Valentin, qui
n'avait jamais vu son oncle dans en tel délire, l'observait avec stupeur.
— Mon oncle, qu'avez-vous? disait-il en courant après lui. Mon oncle, que se passe-t-il ? Bien certainement vous êtes fou, mon cher oncle. Apprenez -moi du moins si c'est de joie ou de désespoir.
— C'est de joie ! s'écria enfin M. Fléchambault se jetant comme un lioh sur Valentin, qu'il faillit étouffer dans ses embrassements. Je disais bien que c'était impossible ! Ils arrivent, ils sont arrivés ! Défais ta malle ; tu ne partiras pas.
— Ils sont arrivés! où sont -ils?
demanda Valentin , pâle comme la mort. Les avez-vous vus? leur avez-vous parlé?
— Us sont à Nantes. Demain, dans deux jours au plus tard, ils seront ici.
Avant un an, nous aurons un baptême aux Cormiers.
— A Nantes ! Ils sont à Nantes ! En étes-vous bien sûr? s'écria Valentin, qui promenait sur son oncle un regard étrange.
— Cher enfant ! dit M. Fléchambault attendri jusqu'aux larmes... Il ne peut croire à son bonheur. Il pâlit, il ploie, il chancelle sous le poids de sa félicité.
Cette heure fortunée, si longtemps attendue, il refuse de croire qu'elle ait enfin sonné. Tiens, lis ! ajouta-t-il.
Et il tendit à Valentin une lettre qu'il venait de recevoir.
Cette lettre était ainsi conçue :
« Je ne suis plus séparé de toi que « par quelques lieues, cher ami. Si Loui- « sanne ne se ressentait pas des fatigues « de la traversée, qui a été longue et « pénible, je serais déjà dans tes bras.
« Fléchambault, je vais donc te revoir !
« je vais donc te presser sur ce cœur où c l'amitié n'a pas vieilli d'un jour ! Et
160 LV CHASSK Al' HUMAS.
« ce jeune Valentin, que je me plais de- « puis si longtemps à nommer mon fils, « je vais donc aussi l'embrasser ! Est-ce « vrai? n'est-ce pas un rêve? Nous « sommes descendus à l'hôtel de France; « je vois de ma fenêtre la place, les rues, « le théâtre où nous avons mêlé et con- « fondu les émotions de notre jeunesse.
« Je te cherche des yeux ; je crois te re- « connaître dans chaque indifférent qtu' « passe. Si Ton frappe à ma porte, je « me lève en disant : C'est lui ! Il me « semble que quelque chose a dû t'ap- « prendre que je suis ici. Dans deux « jours, je serai près de toi. Je veux te « présenter ma fille dans tout l'éclat de « sa beauté. Prépare-toi à tomber à ge- « noux devant elle. Je reviendrais pauvre « comme Job, tu trouverais encore, en « la voyant, que je reviens plus riche « que Crésus. Entre nous, Fléchambault, « ton neveu est un heureux drôle. Deux « jours, deux jours encore ! Pense que « dans deux jours nous serons réunis
« pour ne plus nous quitter, et que nous « ne formerons désormais qu'une seule « et même famille.
*c Varembon. »
Quelques lignes d'une écriture plus fine et plus déliée étaient tracées au bas de ce billet.
« Je ne veux pas laisser partir cette « lettre sans vous dire que je suis heu- « reuse de me sentir si près de vous, « ami de mon père. J'ai appris de bonne « heure à vous bénir et à vous s aimer.
« D'où vient donc qu'à présent j'hésite « et suis toute tremblante ? D'où vient « que je voudrais reculer le moment où « vos bras s'ouvriront pour me recevoir?
« Je sais que la tendresse de mon père « se plaît à me parer de perfections que « je n'ai pas. Je me rassure pourtant :
« je me dis que, puisque je vous aime « avec son cœur, vous me verrez peut- « être avec ses yeux.
« Louisanne. »
— Qu'en penses-tu? s'écria M. Fléchambault après que Valentin eut achevé de lire. Douteras-tu encore de ton bonheur? Avais-je tort quand j'affirmais que la fille de Varembon était restée fidèle à son serment ? Pendant que tu l'accusais dans un accès de folle jalousie, ingrat, elle accourait vers toi ! Et sais-tu rien de plus délicieux que les quelques lignes quelle a tracées au bas de cette lettre?
Que d'élégance dans l'expression! dans la pensée, que d'exquise délicatesse ! On croit lire madame de Sévigné.
— Je n'aime pas l'écriture de mademoiselle Louisanne, répondit sèchement Valentin.
— Tu es bien difficile, répliqua M. Fléchambault; c'est peint, c'est moulé par la main des grâces. D'ailleurs, qu'y a-t-il de commun entre l'écriture des gens et leur figure ou leur caractère?
— Entre l'écriture des gens et leur caractère, il y a, mon cher oncle, plus de rapports que vous ne paraissez le
croire, répartit gravement Valentin. Il y a des écritures naïves, des écritures cauteleuses, des écritures franches, des écritures dissimulées. Il faut dire de récriture ce que Buffon a dit du style : c'est l'homme.
— Eh bien ! quel diable d'homme estu, toi, dont l'écriture est illisible? ajouta M. Fléchambault.
— Toujours est-il, mon cher oncle, que l'écriture de mademoiselle Louisanne ne m'inspire aucune confiance. Il y a, dans sa façon de fermer les 0, quelque chose de mystérieux, qui ne me plaît pas.
Observez le crochet de ses S, vous y découvrirez l'indice d'une âme remplie de détours.
— C'est trop fort. Gomment! l'autre jour, pour me plaire, tu étais prêt à te marier avec la reine de Tombouctou, et voilà qu'à cette heure, tu t'arrêtes à de pareilles vétilles, quand il s'agit d'une créature jeune et belle comme le printemps ! Je soutiens, d'ailleurs, que *on
écriture est charmante : c'est de l'anglaise la plus pure, et je t'en souhaite une semblable.
— Puisque je vous aime avec son cœur, vous me verrez peut-être avec ses yeux. Je trouve cela horriblement prétentieux, dit Valentin. C'est d'une précieuse, ou je ne m'y connais pas.
— Moi, riposta M. Fléchambault, je trouve cela très joliment tourné.
— Ce n'est pas mon avis.
— C'est le mien.
— Les sentiments vrais s'expriment plus simplement.
— La simplicité ne s'effarouche pas d'un peu de grâce et de coquetterie.
— Si j'ai bonne mémoire, mademoiselle Varembon est blonde, et je hais les blondes, ajouta Valentin, qui se souvenait sans doute d'Élodie.
— Voilà tantôt seize ans que tu n'as vu Louisanne : ses cheveux ont eu tout le temps de brunir.
— Non, non. Je me souviens très bien
que ses cheveux étaient d'un blond fade qui ne brunit jamais. Je connais cette nuance ; elle est inexorable.
— Je te dis que ses cheveux sont devenus bruns.
— Soyez sûr qu'ils sont restés blonds.
— J'aime les blondes, moi! s'écria M. Fléchambault, c'est mon goût.
— Ce Vi'est pas le mien.
— Les anges sont blonds.
— Bon ! dit Valentin, vous en avez vu?
— - Oui, mon neveu, j'en ai vu un.
— Un ange blond?
— Gomme les blés à la moisson. Lève les veux, et vois toi-même.
Le regard du jeune homme obéit machinalement au doigt de M. Fléchambault, et s'arrêta sur un portrait de femme, blonde en effet comme une gerbe d'épis mûrs. Valentin se tut :
c'était le portrait de sa mère.
— Enfin, mon oncle, reprit-il après quelques instants de silence, qu'elle ait des cheveux d'or ou d'ébène, il ne m'est
pas démontré que mademoiselle Louisanne soit enchantée du mari que vous lui destinez. Avant de disposer de sa main, peut-être conviendrait-il d'attendre que son cœur eût parlé. Qui vous répond, qui vous assure que cette jeune personne m'aimera? Le chevalier de Sainte- Amarante, envers qui vous avez été trop sévère, exprimait un jour devant moi une pensée pleine de justesse et de profondeur. Le cœur humain, me disaitil, est jaloux de saliberté. Il veut choisir lui-même, et n'entend pas qu'on choisisse pour lui. Il hait ce qu'on offre à son amour; il aime ce qu'on désigne à sa haine.
— - Il te débitait là de jolies maximes, ton chevalier de Sainte-Amarante ! Il paraît que vous aviez ensemble des entretiens d'une haute philosophie. Ne me parle jamais de ce vieil insensé.
— Sous la frivolité d'Alcibiade, il cachait la raison et la sagesse de Socrate, répliqua Valentin d'un ton doctoral. Re-
marquez déjà, mon cher oncle, qu'il n'est pas question de moi dans les quelques lignes que mademoiselle Louisanne vous à écrites ; mon nom ne s'y trouve pas une fois; pas une phrase à mon adresse, pas un mot, pas même une allusion. C'est clair, elle me hait : je le savais déjà.
A ces mots, un éclair illumina le front de M. Fléchambault.
— Bien! bien! s'écria-t-il gaiement, de la jalousie, ,du dépit... Et moi qui ne devinais pas! Ah! Valentin, tu l'aimes, cette belle Louisanne; ta passion s'est trahie. Le divin Racine a toujours raison:
les feux mal couverts n'en éclatent que mieux. Enfant, comment n'as-tu pas vu que ces lignes, tracées parjla main de Louisanne, ne s'adressent qu'à toi ? Gomment n'as-tu pas compris que, tandis que sa main écrivait au vieil oncle, c'est au neveu que son cœur parlait tout bas? Ton nom n'est pas dans ce billet, et tu en conclus que ta fiancée te hait. Moi, j'en con-
dus qu'elle t'adore. Ce qu'il y a de charmant dans ce bout de lettre, c'est précisément que ton nom ne s'y trouve pas.
Louisanne, Valentin, chers enfants, vous vous adorez. Béni soit le jour où mes vœux sont comblés ! Béni soit Dieu qui me rend Varembon ! Dans mes bras, mon neveu! Va, va, rassure-toi : Louisanne ne te hait pas.
Le bonhomme nageait dans un océan de délices. On sait aussi que Valentin aimait son oncle d'une affection toute filiale. On sait aussi que les écarts de son imagination n'avaient pas complètement altéré le fond de sa bonne et honnête nature. Il sentit que l'heure était venue pour lui de s'acquitter. 11 prit vaillamment son parti et s'offrit en holocauste au bonheur de M. Fléchambault.
— Que mon oncle soit heureux, se dit-il, j'épouserai la fille de M. Varembon.
Et, par un suprême effort, il imposa silence aux rêves de son âme.
On pense bien que M. Fléchambault n'était pas homme à rester aux Cormiers quand il- savait Varembon à Nantes. Impatient et joyeux, comme un amant qui court à son premier rendez-vous, il partit dans la matinée, après avoir confié à Valentin le soin de tout préparer pour l'installation de leurs hôtes.
Une heure après le départ de son oncle, Valentin se promenait triste et pensif, sur le bord de la Sèvre. Que se passait-il dans son cœur ? 11 n'est pas besoin de le dire.
Racontons maintenant ce qui se passait à Nantes le 15 juillet 1839, dans l'appartement n° 5 de l'hôtel de France, entre quatre et cinq heures de l'aprèsmidi.
Une jeune fille, belle comme le jour,
est à demi couchée sur un divan : c'est Louisanne. Un nuage de mousseline des Indes enveloppe tout entier son corps souple et charmant. Une de ses mains sert d'appui à sa tête penchée, tandis que l'autre joue négligemment avec un éventail découpé dans une feuille de bananier.
La grâce réside sur son front ; au fond de son regard, on voit la sérénité de son âme. La gaieté, cette santé des jeunes cœurs, anime ses traits où respirent la bonté et la bienveillance.
Assis dans l'embrasure d'une fenêtre, M. Varembon fume, en vrai nabab, une longue pipe à bouquin d'ambre, et se plaît à suivre des yeux la fumée blanche et odorante qui flotte comme une auréole au-dessus des cheveux de sa fille.
Il n'est pas beau et n'a jamais dû l'être; mais son visage exprime, en même temps que la franchise et la loyauté, la béatitude d'un homme dont la iortune est faite, et qui trouve que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes pos-
sibles. De loin en loin, le père et la fille échangent quelques paroles affectueuses.
Tout à fait remise des fatigues de la traversée, Louisanne est prête à partir.
M. Varembon prétend qu'elle est encore un peu languissante. Il veut que la ileur qu'il rapporte des rives du Mississipi ne soit vue aux Cormiers que dans tout son éclat. Mais, quoi donc ? Le nabab a pâli; le tuyau de jasmin échappe de ses doigts. Un pas précipité vient d'ébranler le corridor. Après seize ans d'absence, le nabab a reconnu ce pas.
Il se lève, la porte s'ouvre. Fléchambault ! Varembon ! Mon frère ! mon ami !... Laissons ces vieux compagnons mêler leur joie et leurs embrassements.
Heureux les amis qui peuvent, au déclin de l'âge, après une longue séparation, se retrouver ainsi ! Ils sont l'un pour l'autre le poème vivant de leurs belles années, un écho du passé, un gai reflet du printemps qui n'est plus; en
s'embrassant, c'est leur jeunesse qu'ils embrassent.
Louisanne s'était levée et les contemplait avec attendrissement. Quand M. Fléchambault, après s'être arraché des bras qui l'étreignaient, vit cette jeune et belle créature, il fut sur le point de prendre au mot la lettre de M. Varembon et de s'agenouiller devant elle. Louisanne s'avança vers lui, la main tendue et la bouche souriante; M. Fléchambault la pressa sur son sein.
Par un privilège assez rare, M. Varembon avait pu chanter sur tous les tons les perfections de sa fille sans encourir les reproches qu'on est trop souvent en droit d'adresser à l'aveuglement de l'amour paternel. Louisanne en disait plus par sa seule présence que toutes les lettres de son père. Le portrait pâlissait devant le modèle.
À la grâce, à la beauté, elle unissait les dons les plus précieux du cœur et de l'intelligence. L'âme ne démentait pas
son enveloppe; la liqueur était digne du vase qui la contenait.
Gomme la plupart des jeunes filles qui ont eu le malheur de perdre leur mère avant l'âge, Louisanne avait grandi en pleine réalité. Elle avait compris et pratiqué de bonne heure le culte du devoir.
A seize ans elle gouvernait déjà la maison de son père. Ces soins d'administration domestique, trop souvent funestes à la grâce et à l'élégance, n'avaient terni chez elle aucun des charmes de la jeunesse ; seulement elle en avait retiré une raison précoce, et ce chaste aplomb, cette virginale assurance qui sied à l'autorité d'une jeune reine.
J'ai parlé de la gaieté qui animait ses traits : c'était la gaieté naturelle qui naît d'un esprit bien fait et d'un cœur honnête. Elle avait tout à la fois beaucoup de finesse et beaucoup de droiture, le caractère ferme, l'humeur enjouée et l'âme tendre.
Elle aimait son père d'une affection
passionnée. Elle l'avait vu plus d'une fois aux prises avec la mauvaise fortune; elle avait assisté à ces luttes acharnées, silencieuses, à ces angoisses dévorantes dont les commerçants ont seuls le secret; elle savait tout ce qu'il y avait en lui d'énergie, de courage et d'inflexible probité.
On n'a pas oublié que M. Fléchambault avait sauvé M. Varembon de la honte et du désespoir; Louisanne, en grandissant, s'était habituée à les confondre tous deux dans un même sentiment de tendresse et de gratitude. Après avoir commencé par se prêter à leurs projets, elle avait fini par s'associer à leurs espérances. Pour l'amener là sans efforts, il eût suffi de lui laisser entrevoir que son mariage avec Valentin assurait le bonheur des deux amis ; mais, par un de ces contrastes où se complaît la nature humaine, pendant que Valentin se détachait de Louisanne et la prenait en secrète aversion, Louisanne s'était
sentie doucement attirée vers ce jeune homme. En s'éveillant, son imagination avait saisi cet aliment tout prêt; ses rêves s'étaient abattus, comme une volée de colombes, sur le rameau qui leur était offert. Ainsi, après avoir germé silencieusement dans son cœur, la pensée du devoir s'était épanouie peu à peu en une fleur charmante, et cette fleur, c'était l'amour. Les lettres de M. Fléchambault, toutes à la louange de son neveu, n'avaient pas peu contribué à développer dans l'âme de la jeune fille ce sentiment, vague d'abord, mystérieux, à peine dé H ni. Il est si doux, si facile d'ailleurs d'aimer ce qu'on ne connaît pas !
L'entretien, on peut le croire, se prolongea fort avant dans la nuit. Que de questions échangées coup sur coup, et n'attendant pas la réponse ! Que de phrases tombant dru comme grêle, et commençant toutes par ces trois mots :
« Te souviens-tu ? * Que de discours
interrompus par une brusque pression de main, par un sourire, par une larme !
Que d'heureux jours évoqués avec mélancolie ! Que de déboires, de vicissitudes, passés en revue avec une folle gaieté ! Puis on allait des souvenirs aux espérances. Que de beaux rêves tout près de se réaliser ! Que de joies, de félicités sur lesquelles on n'avait plus qu'à étendre la main ! Louisanne se taisait; mais une aimable rougeur colorait son visage. Les deux amis l'observaient en souriant.
M. Fléchambault, qui ne voulait pas, aux yeux de M. Varembon, avoir l'air d'un pauvre devant un riche qui compte son or, faisait blanc de son neveu, racontait de lui des merveilles, et ne se gênait pas pour donner à entendre que, si Valentin était un fortuné garçon, Louisanne n'était pas une fille par trop à plaindre. A l'en croire, Valentin eût été l'enfant du miracle. Trois années de séjour à Paris avaient complété son édu-
cation et mis le comble à tous ses mérites. Et comme il aimait sa fiancée, le neveu de M. Fléchambault ! Gomme il soupirait après le jour sept fois béni qui devait couronner sa flamme ! Louisanne se taisait; mais son sein ému soulevait la gaze qui l'emprisonnait, et M. Varembon ne se sentait pas d'aise d'avoir en perspective un gendre si accompli, le modèle, la perle des gendres.
Le lendemain, dans la matinée, ils partirent tous trois pour les Cormiers.
Pendant que Louisanne, la tête à la portière de la voiture, admirait le paysage qui se déroulait sous ses yeux, les méandres de la Sèvre, Clisson, ses tours, ses crénaux, ses ombrages, M. Fléchambault et M. Varembon continuaient l'entretien
de la veille. . .
— Ainsi, mon vieil ami, disait M. varembon, tu m'assures que Valentin aime ma chère Louisanne ? Ton neveu se fait une fête d'épouser ma fille? Cette union lui promet le bonheur ? J'ai craint plus
d'une fois, je l'avoue, que son cœur, fatigué d'attendre, ne se décourageât.
— Valentin n'aime pas Louisanne, il l'adore, répliqua M. Fléchambault. Ce n'est pas de l'amour, c'est de la passion qu'il éprouve pour elle. Le croirais-tu ?
Il est jaloux, oui, jaloux comme un tigre. Dans son impatience, il accusait ta fille, il la croyait mariée, il voulait s'expatrier. Et si tu avais vu son trouble, sa pâleur, en apprenant que vous étiez à Nantes ! J'ai craint un instant qu'il ne succombât à l'excès de sa joie. J'aurais voulu aussi que tu le visses, lisant le billet de Louisanne et cherchanl dans ces quelques lignes son nom qui ne s'y trouve pas. — Louisanne me hait, j'en étais sûr ! Elle me hait, je le savais déjà 1 — Si je ne l'eusse retenu, il se jetait par la fenêtre.
— C'est de l'amour, c'est de la passion, ajouta M. Varembon avec le ton d'un fin connaisseur. Que sera-ce donc quand il aura revu Louisanne ?
— Ne m'en parle pas; j'en frissonne.
Ce sera un volcan en pleine éruption.
— Tant mieux, Fléchambault, tant mieux ! Le mariage jettera de l'eau sur tout cela, s'écria M. Varembon. Il faut reconnaître, mon vieil ami, que nous avons joué de bonheur; nous sommes servis à souhait. Ces deux enfants pouvaient, sans nous consulter et sans être coupables, disposer de leur cœur, réduire nos projets à néant. Remercions Dieu qui nous a aidés à les attirer l'un vers l'autre.
— J'aurais bien voulu voir, dit M. Fléchambault, que mon neveu s'avisât de ne pas aimer ta fille !
— L'amour ne se commande pas.
— La fille de mon vieil ami ! La fille de Varembon !
— Il pouvait faire un autre choix.
— Impossible, impossible ! Tu ne connais pas Valentin ; tu ne sais pas dans quels principes il a été élevé. J'avais répondu, je m'étais engagé pour lui ; il
serait mort plutôt que de laisser protester la signature de son oncle.
— Je ne voudrais pas qu'il épousât Louisanne uniquement par devoir et par probité, pour faire honneur à ta signature.
— Je te répète qu'il l'adore. Te peindrai-je son désespoir quand tu partis pour la Nouvelle-Orléans ? 11 n'avait que huit ans alors, et déjà l'amour lui tenait au cœur. Depuis, j'ai vu cet amour grandir comme les jeunes peupliers de mes prairies.
— Je dois dire que je ne reçus pas sans effroi la nouvelle* de son départ pour Paris. Te l'avouerai-je, Fléchambault ? Je te blâmai tout bas d'y. avoir consenti. Je tremblais que Valentin, entraîné par les séductions de la moderne Babylone, ne se détachât de ma fille, et ne perdît, avec son innocence, le goût des joies honnêtes que nous lui promettions.
— Ah ! bien oui ! Veux-tu connaître
la manière dont il vivait dans Babylone?
Sa correspondance est là pour attester l'emploi de son temps. La saine littérature, les arts, les fortes études, les séances publiques de l'Académie, les cours de la Sorbonne, du collège de France, remplissaient toutes ses journées. Le soir, il voyait un monde choisi ; assis, le plus souvent, dans une stalle du Théâtre-Français, il se pâmait en écoutant les vers inimitables du grand Corneille ou du divin Racine. Je veux que tu lises ses lettres ; tu en seras surpris, édifié et charmé.
— Décidément, mon vieil ami, ton neveu est un puits de perfections.
— Valentin n'est pas seulement mon neveu, répliqua M. Fléchambault avec un sentiment d'orgueil bien légitime :
il est aussi mon élève. C'est moi qui ai dirigé son éducation.
Tout en admirant le paysage, Louisanne saisissait au vol quelques mots de cet entretien, qui la plongaient dans
une douce ivresse. La voiture suivait, au galop des chevaux, un des verts sentiers qui longent le cours de la Sèvre.
Le ciel était pur, l'eau limpide. L'imagination de Louisanne s'égarait en rêves enchantés. Les bouvreuils et les fauvettes chantaient sur son passage, pour lui souhaiter la bienvenue ; les liserons se penchaient sur les haies pour la regarder ; les menthes embaumaient l'air qu'elle respirait. Tout 'était fête autour d'elle comme dans son cœur ; tout lui parlait de bonheur et d'amour.
Cependant les chevaux venaient de s'arrêter devant le perron des Cormiers.
M. Fléchambault introduisit Louisanne et son père dans le salon, puis il alla chercher Valentin qui faisait sans doute un peu de toilette pour se présenter avec avantage.
LA CHASSE AU ROMAN. Wî»
Le principal ornement de la pièce où M. Fléchambault venait de laisser ses hôtes était un beau portrait en pied, peint à l'huile, et représentant un joli jeune homme en costume de chasse.
M. Varembon se frottait les mains en le regardant, et Louisanne, de son côté, l'examinait avec émotion, car tous deux supposaient, avec raison, que c'était le portrait du jeune Valentin.
— Eh bien ! comment le trouves-tu ?
— Il a l'air doux et bon, mon père.
— C'est, 'par ma foi, un charmant cavalier. Le regard lin et caressant, la taille
élancée, la main belle Je le reconnais,
c'est bien lui. A huit ans, il avait déjà cette physionomie franche et ouverte.
Comme c'est peint 1 On jurerait que ces yeux vous observent, que cette bouche va s'ouvrir et parler. Bonjour, mon gen-
dre ! Je crois qu'il a souri. Conviens, ma chère, que tu auras un gentil mari.
— C'est vous, mon père, ajouta Louisanne, c'est vous qui m'aurez appris à l'aimer.
Ils en étaient là de leurs réflexions, quand tout à coup une trombe, un tourbillon, un ouragan se précipita dans le salon sous les traits de M. Fléchambault. Était-ce lui, grand Dieu ? Était-ce bien notre Fléchambault, le Nestor des armateurs, l'ami de V are m bon, le patriarche des Cormiers, le Fléchambault que nous avons connu? Blême, défait, les yeux hagards, les cheveux hérissés comme la barbe de Calchas, les lèvres pâles et tremblantes, il alla tomber dans un fauteuil où il s'affaissa sur luimême. Louisanne et son père, tous les deux aux abois, l'accablaient de questions et ne pouvaient lui arracher un mot. Il n'eût pas été le meilleur des hommes qu'il eût encore fait peine à voir.
Enfin, l'œil égaré, la voix éteinte, la poitrine gonflée de soupirs :
— Louisanne, Varembon, dit-il, partez, retournez à la Nouvelle-Orléans, ne restez pas un instant de plus sous un toit déshonoré; hâtez- vous de quitter une maison maudite. Allez-vous-en , fuyez, prenez la poste. Je vous ai attirés dans un guet-apens, vous êtes dans un coupe-gorge. Je suis tué, je suis mort, je suis assassiné : mon traître de neveu m'a plongé un poignard [dans le sein !
— Ah ! mon Dieu ! s'écrièrent à la fois Varembon et Louisanne éperdus.
Et, sous le jabot immaculé de M. Fléchambault, ils s'évertuaient à chercher une goutte de sang, la trace d'une égratignure.
— Ah ! ça, mon vieil ami, perds-tu la tête? demanda M. Varembon tu n ? es pas plus assassiné que moi.
— Nous sommes tous assassinés ! s'écria M. Fléchambault éclatant en san-
glots. C'est ce vieux scélérat de Sainte- Amarante qui a fait tout le mal ; c'est lui qui nous égorge tous !
— Mais, sac à papier! jusqu'à présent nous nous portons tous bien,* s'écria M. Varembon, qui se palpait de la tête aux pieds. Je ne suis pas assassiné ; si je l'étais, je le sentirais. On n'égorge pas les gens sans qu'ils éprouvent quelque chose d'inusité. Où est-il, ce Sainte- Amarante? Où perche-t-il? Je vais le trouver. Je n'ai pas peur de lui. Je le verrai, je lui parlerai.
— Voilà deux mois qu'il est mort de la goutte.
— Mais Valentin? demanda Louisanne.
— Oui, Valentin? répéta M. Varembon.
— Valentin est à Rome ! s'écria M. Fiéchambault.
Le père et la fille échangèrent un regard consterné, qui pouvait se traduire
ainsi : Décidément nous sommes descendus dans une maison de fous.
— Voyons, mon vieil ami, reviens à toi, et tâchons de parler raison, dit M. Varembon d'un ton affectueux. Tu cries comme un blaireau qu'on écorche; ton neveu t'a plongé un poignard dans le sein. Or, Valentin est à Rome ; il est vrai qu'hier il était aux Cormiers. Puis, c'est Sainte-Amarante qui nous égorge tous; or, depuis deux mois, Sainte- Amarante ne peut plus égorger personne.Tu vois bien, Flécbambault, que tu n'as pas le sens commun. Tu divagues.
Calme-toi, reprends tes esprits, mets de l'ordre dans tes idées, et raconte-nous ce qui se passe ici. Si j'en juge par tes impressions, il se passe d'étranges choses.
Par un geste désespéré, M. Fléchambault tira de la poche de son habit une lettre qu'il tendit d'un air tragique à son ami.
— Voici, dit-il, le trait mortel que mon
neveu, à la façon des Par thés, m'a décoché en s'enfuyant.
Puis il reprit l'attitude d'un homme surpris par l'explosion d'une mine et qui s'attend à recevoir un quartier de roc sur la nuque.
— Il a une jolie écriture, ton neveu! s'écria, au bout de quelques instants, M. Varembon écarquillant les yeux ; je regrette qu'il ne soit pas ici pour recevoir mon compliment. L'écriture se perd, Fléchambault ; c'est un art qui s'en va; la jeunesse de nos jours, qui ne respecte rien, en fait fi. Que deviendra la tenue des livres? Vois* si tu peux déchiffrer ce grimoire, ajouta-t-il en tendant à Louisanne la lettre de Valentin.
En donnant à la femme l'instinct de la curiosité, Dieu a pensé qu'il était de sa justice et de sa bonté de lui donner en même temps les moyens de le satisfaire. Entre autres dons, il lui a octroyé celui de pouvoir lire à première vue les
écritures les plus indéchiffrables. Quand l'amour s'en mêle, cette aptitude prend chez les filles d'Eve des proportions miraculeuses ; il n'est pas de vierge, n'ayant lu jusque-là que son missel, qui n'épelle tout couramment les hiérogliphes de l'homme qu'elle aime. Louisanne, sans hésiter, lut ce qui suit à haute et intelligible voix :
« Pardonnez-moi, mon cher oncle, le « chagrin que je vais vous donner. Mon « cœur se brise en y songeant: mais j'ai « beau me dire que je fais une action « infâme, que vous êtes le meilleur des « oncles, que je suis le plus ingrat des « neveux j'ai beau m'appliquer les noms « les plus odieux, me révolter, m'indi- « gner, m'exaspérer contre moi-même, « c'est plus fort que moi, il faut que je « parte. Voilà six ans passés que je hais « mademoiselle Louisanne. Le chevalier « de Sainte-Amarante, qui connaissait à « fond tous les mystères du genre hu- « main, vous eût expliqué cela beaucoup
« mieux que je ne pourrais le faire. Toua jours est-il que je la hais et que j'ai- « merais mieux me noyer dans la Sèvre « que de consentir à l'épouser jamais. »
« Et pourtant le ciel m'est témoin que, « ce matin encore, pour vous être agréa- « ble, j'étais prêt à me sacrifier. Le sort « en est jeté, je l'épouserai, me disais- « je. En vue de votre bonheur, je me « sentais capable de tout. Hélas ! vous « n'étiez pas à Nantes, que déjà ma ré- « solution faiblissait; j'avais trop préce sumé de mes forces et de mon cou- « rage. Nul de nous n'échappe à sa « destinée; bien fou est celui qui pré- « tend résister à la fatalité qui l'en- « traîne. Le mariage n'est pas mon fait.
« Mon âme, avide d'émotions, a besoin « de liberté. Je vais demander à l'Italie « ce que la France me refuse. Je pars ; c adieu, mon oncle, mon père, mon « ami. Si je ne me retenais, je trempece rais ce papier de mes larmes. Je veux « ménager votre sensibilité. Présentez
« mes respects à M. Varembon, mes « excuses à M Ue Louisanne, qui, en arri- « vaut aux Cormiers, sera, soyez-en sûr, « secrètement charmée que j'en suis « parti. Le chevalier de Sainte-Amarante « vous eût débité là-dessus une foule « de maximes pleines d'esprit, de grâce « et de sens. La voiture de Poitiers « m'attend au relais de Mortagne. Je « n'ai que le temps de vous embrasser « à la hâte, de vous dire que partout et « toujours je serai, comme par le passé,
« Votre affectionné neveu,
« Valentin. »
« P. S. Ne soyez pas en peine de moi.
« Grâce à votre générosité, je puis aller « jusqu'au bout du monde. Quand mes « ressources seront épuisées, je tirerai « sur vous des lettres de change qui « vous seront présentées fidèlement au « jour de l'échéance. »
Après avoir achevé avec un impertur-
bable sang-froid la lecture de cette épître, Louisanne partit d'un éclat de rire si bruyant, si frais, si perlé qu'on eût dit un concert de canaris chantant à plein gosier dans une volièie. Debout au milieu du salon, les bras croisés sur sa poitrine, dans l'attitude silencieuse d'un tyran de mélodrame, M. Varembon tenait sous son regard l'infortuné Fléchambault palpitant comme un perdreau sous l'œil magnétique d'un vautour.
Louisanne riait toujours, de ce rire effréné qui touche à la souffrance et qui va jusqu'aux pleurs.
Voyant que sa fille prenait ainsi la chose, M. Varembon fit comme elle et se mit à rire à gorge déployée. Il courait dans la chambre en se tordant les côtes, tandis que Louisanne, qui avait fini par se jeter sur un divan, se roulait sur les coussins comme une jeune chatte en gaieté. M. Fléchambault, relevant timidement la tête, les observait tous deux d'un air effaré. Il ne riait pas ; son
visage abattu, son maintien piteux, exprimaient suffisamment le martyre qu'il endurait.
Louisanne comprit la première tout ce qui devait se passer dans le cœur du pauvre oncle. Elle courut à lui, s'agenouilla sur le tapis, devant le fauteuil où il était assis, et lui prenant les mains :
— Ne vous désolez pas, mon ami, dit-elle d'une voix caressante. Votre neveu me hait, il ne veut pas de moi pour sa femme ; sans doute, c'est un malheur; mais il faudra bien que je m'en console.
J'ai la conviction qu'en apprenant à me connaître, M. Valentin comprendra qu'il s'est trompé, et que, sans être digne de son amour, je ne méritais pas sa haine.
De grâce, ne vous affligez pas. Qu'y a-til de changé à nos projets d'existence en commun ? Mon père a-t-il cessé d'être votre ami , votre frère ? Aujourd'hui comme hier, ne suis-je plus votre fille chérie, votre enfant bien aimée ?
— Mieux que cela, soyez ma femme,
soyez madame Fléchambault ! s'écria le vieil oncle dans un transport d'enthousiasme. Je suis encore vert et mon cœur a vingt ans. Marions-nous, vengeonsnous ! Qu'à son tour mon coquin de neveu trouve aux Cormiers une nuée de petits cousins ; qu'il enrage en vous voyant si belle, et que mon héritage lui passe sous le nez !
M. Varembon se tenait les flancs; Louisanne se mordait les lèvres.
— Non, mon ami, non, dit-elle en souriant. Je reconnais tout ce qu'il y a de délicatesse, d'abnégation et de désintéressement dans l'offre que vous me faites ; mais je ne saurais accepter votre sacrifice.
— Ne faites pas de cérémonies, répliqua M. Fléchambault ; j'ai toujours eu du goût pour le mariage.
— Moi, reprit Louisanne, je ne suis pas pressée de me marier. Vivons ensemble dans cette fraîche vallée. A tout prendre, le bonheur et l'hymen peuvent
se passer l'un de l'autre. M. Valentin ne sera pas toujours absent, et peutêtre finira-t-il par vouloir de moi pour sa sœur.
M. Fléchambault l'attira sur son cœur, et tendit la main à M. Varembon, qui la serra chaleureusement.
— Sans rancune, mon vieil ami ! Permets-moi seulement de te dire que tu me la donnais belle avec l'amour de ton neveu, sa passion et sa jalousie. Il n'y a pas deux heures que tu me le représentais comme un tigre, comme un volcan en pleine éruption. Si tu ne l'eusses retenu, il se jetait parla croisée. C'était sans doute pour se sauver plus vite.
— C'est Sainte-Amarante qui a tout perdu, dit en soupirant M. Fléchambault.
— Parlons donc de Sainte-Amarante !
dit en riant M. Varembon.
— Oui, répéta gaiement Louisanne, parlons de Sainte-Amarante ; car, jusqu'à présentée ne comprends rien à cette
aventure, si ce n'est que M. Valentin me hait et qu'il est parti pour aller le dire à Rome.
M. Fléchambault parla de Sainte Amarante. Il raconta de quelle façon Valentin avait fait connaissance avec le damné chevalier. Puis il dit le changement qui, dès lors, s'était opéré dans l'humeur et le caractère de son neveu, son départ pour Paris, son retour aux Cormiers, sa résolution de partir de nouveau, toute l'histoire de ce jeune égaré, dans laquelle il voyait clair enfin, grâce au dernier incident qui venait lui ouvrir les yeux.
M. Varembon, qui n'avait jamais lu de romans, écoutait, bouche béante, tombait de son haut à chaque phrase, se frottait les yeux et pensait rêver.
Louisanne, de son côté, n'était pas médiocrement surprise. Tout en prêtant l'oreille aux confidences de M. Fléchambault, elle tournait de temps en temps un regard furtif vers le portrait de Va-
lentin, et ce regard disait : Vraiment, c'est grand dommage!
M. Varembon devait rester avec sa fille chez M. Fléchambault en attendant qu'il eût trouvé, dans le voisinage des Cormiers, une propriété à vendre et qui leur convînt. Marier leurs enfants, vieillir l'un près de l'autre, au sein du luxe de l'abondance, n'était pas le seul espoir que les deux amis se fussent promis de réaliser. Ce n'était pas uniquement en vue d'une satisfaction égoïste qu'ils avaient cherché et conquis l'opulence. L'amitié qui ne repose que sur une communauté d'intérêts est fragile et périssable; la vertu seule est le ciment des âmes. La richesse n'était à leurs yeux qu'un levier, un instrument pour faire le bien. Ils pensaient avec raison
lOi LA CHASSE AU ROMAN.
que fortune oblige, et que posséder, c'est devoir. Grouper autour d'eux des hommes de bonne volonté, encourager l'agriculture, honorer, relever ce grand art, le premier de tous, fonder au centre de leurs domaines une petite colonie dont ils seraient les bienfaiteurs, tel était le but vers lequel ils allaient diriger leurs communs efforts. Toutefois, il faut bien reconnaître que la fuite de Valentin venait de jeter une teinte sombre sur cette riante perspective. Sans doute, ainsi que l'avait dit Louisanne, rien n'était changé à leurs projets d'existence en commun : cependant ils convenaient tous trois, sans oser se faire part de leurs réflexions, que ce n'était plus la même chose, et que leur rêve mutilé ne battait désormais que d'une aile.
On peut se faire aisément une idée de la honte et de la confusion de M. Fléchambault. Pour me servir d'une expression vulgaire, le pauvre homme ne savait trop sur quel pied danser. Il avait beau
se mettre en quatre pour rendre le séjour des Cormiers agréable à ses hôtes ; il avait beau leur montrer le pays, raconter à Louisanne les chroniques de Tïffauges et de Clisson, il ressemblait assez à cette maîtresse de maison qui remplaçait par une anecdote le rôti qui manquait sur la table. M. Yarembon continuait de faire bonne contenance, mais il ne riait plus comme le premier jour.
Il souffrait dans ses espérances trahies ; il souffrait, dans son orgueil, de l'outrage fait a sa fille, et, bien qu'il se fit une loi d'épargner M. Fléchambault, il ne pouvait s'empêcher de lui lancer de temps en temps quelque brocard à l'adresse de son neveu. Le malheureux oncle se taisait, de grosses larmes roulaient dans ses yeux. C'était alors que Louisanne redoublait autour de lui d'empressement, de grâce et de tendresse, pour guérir la blessure que son père avait faite, souvent sans le vouloir.
Louisanne souffrait, elle aussi ; sous
l'égalité, sous la gaieté de son humeur, il y avait quelque chose qui se plaignait en elle, peut-être à son insu. Valentin lui manquait comme une habitude. Louisanne se sentait inquiète comme un oiseau qui cherche et ne trouve plus son nid. Certes, en arrivant aux Cormiers, ce n'était pas de la passion qu'elle éprouvait pour ce jeune homme ; mais elle avait, dès l'âge le plus tendre, accoutumé son cœur à l'aimer ; elle avait fait de lui le confident de ses pensées secrètes ; c'avait été le côté poétique et charmant de ses jeunes années. On lui avait dit que Yalentin l'aimait, elle avait cru sans peine tout ce qu'on lui disait. Comment donc n'eûtelle pas souffert en découvrant qu'elle s'était trompée, en reconnaissant qu'elle avait bâti sur le sable, en voyant s'envoler la chimère qu'elle avait si longtemps caressée? Toute illusion brisée laisse à sa place une blessure. Elle avait commencé par rire franchement de la
fuite de son' fiancé, parfois encore elle en riait volontiers quand l'occasion se présentait ; mais, sans se le dire, sans se l'avouer peut-être, elle -s'en affligeait tout bas.
Chose étrange, et pourtant facile à prévoir pour tous ceux qui ont observé les caprices du cœur humain, la haine de Valentin, loin d'éteindre l'amour de Louisanne, n'avait été pour lui qu'un aliment de plus. Cet amour, qui n'était, en arrivant aux Cormiers, qu'un sentiment calme et serein, devint, au bout de quelques jours, une obsession de tous les instants. Il me hait; pourquoi me hait-il? Telle était la question que Louisanne ne se lassait pas de s'adresser sans pouvoir jamais y répondre.
Ajoutez qu'autour d'elle tout l'entretenait de l'absent. Fermiers et serviteurs lui chantaient à l'envi les louanges de leur jeune maître. Dans la maison qu'elle habitait, Valentin avait laissé partout l'empreinte de ses pas, la trace de ses
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habitudes ; il n'était pas un coin de ce domaine qui n'eût gardé comme un écho de son enfance ou de sa jeunesse.
Tout en le maudissant, M. Fléchambault n'avait pas cessé d'exalter les mérites de son neveu. Il s'attendrissait en parlant de lui, et, bien qu'il racontât toujours la même histoire, Louisanne ne s'ennuyait pas de l'écouter. Le soir, pendant que M. Varembon fumait sur le perron sa longue pipe à bouquin cfambre, elle l'entraînait sur le bord de la Sevré, et là, tous deux causaient de Valentin. Une fois sur ce chapitre, le bon oncle ne tarissait pas. Lorsque enfin il était au bout de ses litanies : C'est Sainte -Amarante qui a tout perdu !
ajoutait-il en soupirant; et, demi-rêveuse, demi- souriante, Louisanne soupirait, elle aussi, mais si doucement,* qu'on eût dit la plainte du vent flans les aunes.
Malgré les explications et les commentaires de M. Fléchambault, Louisanne,
il faut le dire, n'avait d'abord compris que peu de chose à la maladie du jeune Yalentio. Comment cet esprit simple et droit, qui n'avait jamais dévié, aurait-il pu, de prime abord, s'initier à de pareils égarements ? M. Varembon, qui n'y allait pas par quatre chemins, tenait pour fou à lier le neveu de son vieil ami ; bon gré, mal gré, M. Fléchambault ne paraissait pas éloigné de partager ce sentiment, et Louisanne aurait fini peutêtre par se ranger à leur avis, si le hasard n'eût prit soin, en l'éclairant, de la disposer à l'indulgence.
Louisanne se plaisait à visiter l'appartement qu'avait occupé Valentin.
Elle éprouvait un plaisir d'enfant à voir, à toucher les objets au milieu desquels il avait vécu, à deviner son caractère dans l'arrangement et jusque dans le désordre de ses meubles et de ses livres : car nous laissons quelque chose de nous-mêmes dans les lieux que nous avons habités ; pour un esprit délicat et
pénétrant, l'absent n'est jamais parti tout entier.
Un jour, il lui tomba sous la main un volume à fermoirs, relié en cuir de Russie, et qu'avait sans doute oublié Yalentin dans la précipitation du départ.
Elle l'ouvrit, autant par distraction que par curiosité ; chaque page était couverte d'une écriture qu'elle reconnut aussitôt.
Prenez une liste de cent mille noms ; si le vôtre s'y trouve, il vous saute aux yeux le premier. C'est ce qui arriva pour Louisanne. A peine eut-elle tourné les feuillets, que son nom s'en détacha en caractères lumineux et la frappa subitement au visage comme un éclair.
Elle se hâta de fermer le livre et de le remettre à sa place. Puis, sous prétexte de respirer le parfum qui s'exhalait de la reliure, elle le reprit, l'ouvrit, le referma de nouveau ; bref, elle l'emporta dans les bois. Connaissez-vous beaucoup
de jeunes filles qui n'en eussent point fait autant ?
Ce volume, écrit tout entier de la main de notre héros, n'était ni plus ni moins que le journal de sa vie, depuis sa rencontre avec le chevalier de Sainte- Amarante jusqu'à son départ de Paris.
En le commençant, Yalentin comptait écrire une Odyssée. C'était tout à la fois l'histoire de ses rêves et de ses déceptions, le procès-verbal de ses sentiments, un recueil de maximes dansée goût des beaux esprits du dix-septième et du dixhuitième siècle. L'analyse y tenait la place des incidents. Voici quelques fragments qui pourront donner une idée de l'ensemble :
« D'où vient le trouble qui m'agite ?
J'ai passé la journée dans les bois, triste, rêveur, inquiet, et pourtant enivré d'un bonheur sans nom, d'un bonheur sans objet. Je rentre, je suis seul et je pleure.
Qu'ai-je donc? 11 a suffi d'un livre, d'un roman, du premier que j'ai lu, pour
éveiller la vie qui dormait dans mon sein. Hier encore, mes rêves se trouvaient à Taise dans cette vallée ; aujourd'hui, je crains que le monde ne soit trop étroit pour les contenir.
— Je suis descendu au fond de mon cœur. Le chevalier de Sainte-Amarante a dit vrai : je hais Louisanne. Louisanne doit me haïr par la raison qui fait que je la hais. Ce sont les Capulet et les Montaigu qui font les Juliette et les Roméo. L'amour naît de l'obstacle et grandit dans la lutte. Il ressemble aux plantes sauvages qui croissent dans le roc, fleurissent sous les assauts du vent, et qui, transplantées dans un vallon, exposées à l'haleine des tièdes brises, languissent, se fanent et meurent.
— Les choses n'ont de prix que par les difficultés qui nous en séparent.
Je ne prendrais pas une rose dans un jardin ; mais j'irai chercher une fleur sur la cime des Alpes, dût cette fleur être sans grâce et sans parfum.
— Si je savais ce qui se passe dans les étoiles, je ne penserais pas à les regarder.
— Il est un livre sans lequel les touristes anglais ne sauraient faire un pas :
c'est le Guide du voyageur. Si quelque chose pouvait m'inspirer le dégoût des voyages, ce serait à coup sûr ce pâle itinéraire où rien n'est omis, où tout est noté, indiqué, tarifé, avec une impitoyable exactitude. Le touriste anglais en fait ses délices ; il le consulte, il l'étudié, il le médite. Chaque matin, avant de partir, il lui demande avec respect le programme de la journée. Son admiration est prête pour telle heure et son appétit pour telle autre. 11 va où son guide lui dit d'aller, il s'arrête où son guide lui dit de s'arrêter, il descend à l'auberge où son guide lui dit de descendre. Il serait désolé de rencontrer sur sa route une surprise que son guide aurait négligé de lui signaler. Je sais bon nombre de mes compatriotes qui
vivent à la façon dont les Anglais voyagent. Est-ce vivre ? est-ce voyager ?
— Le seul but que l'homme doive se proposer ici-bas, c'est de n'en point avoir.
Où vais-je? Gardez-vous bien de me l'apprendre ; je m'assiérais sur le bord du chemin et refuserais de faire un pas de plus.
— La passion est l'âme du monde.
Supprimez-la, vous supprimez la vie, de même que vous arrêtez une pendule, quand vous en brisez le ressort. Je ne crois pas être plus immoral que beaucoup de moralistes de profession; seulement je dis que lorsqu'il n'y aura plus de maris trompés, déjeunes iilles séduites, déjeunes gens faisant ce qu'on est convenu d'appeler des sottises, on pourra jeter un linceul sur le cadavre de l'humanité.
— De toutes les institutions, le mariage est la plus contraire aux instincts de l'homme. Il ne peut pas y avoir de ménages heureux; si, par hasard, il en
existait un, ce serait une monstruosité, une infraction aux lois de la nature, qui a voulu que le cœur humain fût ondoyant, mobile et divers.
— Où vous cachez-vous, où faut-il vous chercher, poétiques figures, âmes de feu, brûlantes héroïnes? N'est-il plus sur la terre une de vos compagnes pourm'emporter ou pour me suivre dans la région des tempêtes? Je me demande si les romans et le chevalier ne seraient pas des fourbes et des imposteurs. Qu'ai-je rencontré jusqu'ici pour satisfaire le besoin d'émotions qu'ils ont allumé dans mon cœur? Un chien qui se noyait et que j'ai sauvé de la mort : une ingénue qui se disait éprise de ma pauvreté, et consentait à s'enfuir avec moi, parfaitement renseignée d'ailleurs sur la fortune de mon oncle. Massacre et sang! suis-je marqué du sceau de la vulgarité? Doisje assister au spectacle de la vie sans me mêler au jeu des acteurs, comme ces divinités de l'Egypte à demi enfouies
dans le sable, et qui, depuis des siècles, voient passer devant elles les caravanes du désert?
— Je viens de lire Don. Quichotte. Je suis de l'avis de Saint-Évremond, c'est le livre que j'aimerais le mieux avoir fait.
Les bourgeois ont, en général, une prédilection décidée pour cette œuvre, parce qu'ils y voient une satire ingénieuse des sentiments poétiques et chevaleresques.
En ceci, comme en bien des choses, les bourgeois se trompent grossièrement.
C'est, au contraire, la satire la plus sanglante qu'on ait pu faire de la société lâche et stupide dont ils sont les représentants. Don Quichotte est le plus noble, le plus généreux, les plus charmant, le plus adorable des héros. Extravagant?
tant pis pour la sagesse, Fou? sa folie humilie la raison. Repose en paix, dernier des preux ! Pour servir une dame digne de ton amour, tu fus obligé de la tirer de ton propre cœur. Pour te mesurer avec des champions dignes de ta vail-
lance, tu te vis réduit à combattre les fantômes sortis de ton cerveau. Ton malheur fut de vivre dans un temps où déjà, comme dans le nôtre, il n'y avait plus de Dulcinée, de chevaliers, ni de géants.
— Il y a deux choses dont tout le monde parle à son aise comme de biens vulgaires, à la portée de tous. Il semble que, pour les saisir, il suffise d'étendre la main, et que rien ne soit plus aisé que d'en jouir. Je ne pense pas cependant qu'il y ait en France cent personnes qui puissent se flatter de les avoir conquises et de les posséder. Le reste ne les connaît que par ouï-dire, on n'en étreint qu'une imparfaite , image. Les pommes d'or des Uespérides étaient d'un accès moins ardu, et pourtant il fallut un demi-dieu pour les cueillir. Ces deux choses, dont tout le monde parle sans les comprendre, est-il besoin de les nommer? C'est l'amour, c'est la liberté.
— Toi, qui prétends aimer, commence
par t'oublier toi-même : tu aimeras alors, fuases-tu le dernier des hommes. Toi, qui veux être libre, commence par affranchir ta pensée et ton cœur : tu seras libre alors, fusses-tu dans les fers.
— Comme Achille, demandons aux dieux des jours remplis plutôt que de longs jours. On peut mourir vieux à vingt ans ; on peut mourir centenaire et n'avoir pas vécu.
— Il en est de la vie comme du bal masqué : personne n'y voudrait rester sans un vague espoir de je ne sais quoi.
— Que Rodolphe est heureux! sa jeunesse est un livre écrit à toutes les pages ; la mienne est un cahier de papier blanc où la destinée refuse obstinément de tracer quelques lignes. Tout est pour lui, drames, romans, aventures, mystères; pour moi, le silence, l'immobilité du tombeau ! Si je me tuais? C'est le plus sûr moyen ne faire quelque chose qu'on n'a pas fait la veille et qu'on ne fera pas le lendemain.
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— Rodolphe a raison : la France n'est plus qu'un pays de marchands. La patrie de l'honneur et des grandes passions s'est transformée en un vaste comptoir.
Aujourd'hui, Bayard et Ouguesclin seraient banquiers ou garçons de caisse.
Les traficants se sont vengés; ils ont repris possession du temple d'où le Christ les avait chassés. Qui me retient sur cette terre déshéritée? Partons; allons chercher de fortunés rivages où respirent encore la poésie, la jeunesse et l'amour. »
Malgré la modestie de ses désirs,, malgré le calme de ses pensées, Louisanne n'appartenait pas cependant à cette famille d'intelligences pour qui le monde finit à l'horizon, et qui n'aperçoivent ou ne rêvent rien hors de la sphère où elles ont vécu jusque-là. Elle avait, au contraire, cette raison ailée qui s'élève sans efforts aux plus hautes régions. Elle unissait au jugement le plus droit toutes les grâces de l'imagina-
tion, au sentiment le plus net de la réalité le sentiment le plus exquis de la poésie.
Loin de se sentir révoltée par l'étrangeté de ces confidences, elle y trouva un attrait singulier. Dans ce fouillis d'erreurs, de paradoxes et d'extravagances, elle sut démêler ce qu'il y avait de vrai, déjeune, de charmant. En descendant au fond de l'âme de Valentin, elle y découvrait des trésors dont M. Fléchambault lui-même ne se doutait pas. Tout en reconnaissant la folie de ce jeune homme, elle en saisissait le côté généreux, poétique et chevalresque. Il y avait dans tout cela quelque chose qui l'attristait, et qui pourtant, ne lui déplaisait pas. Parfois, elle s'irritait de voir cette aimable et douce nature détournée de sa voie, tant de précieuses qualités gaspillées et jetées au vent ; parfois aussi elle se surprenait à sourire , ' comme sourit une jeune mère aux étourderies de son fils. Tantôt elle fermait le livre
avec un geste de dépit, tantôt elle appliquait ses lèvres sur une page qui pariait à son cœur. Il y avait des instants où elle repoussait Yalentin avec colère ; il y en avait d'autres où elle le rappelait avec bonté. Ainsi, au lieu d'affaiblir sa tendresse, ces révélations ne réussirent qu'à l'entretenir, à la fortifier. Quand elle était seule dans le grand salon des Cormiers, pendant que son père et M. Fléchambault couraient les environs et visitaient les domaines à vendre, elle passait de longues heures à regarder le portrait de l'absent.
— Pourquoi donc êtes-vous parti ?
disait-elle. Pourquoi donc avez-vous refusé de me voir? Savez -vous que vous êtes méchant ? Avec votre air si bon, si doux, si caressant, comment vous êtesvous décidé à désoler les êtres qui vous aiment? Vous me haïssez; peut-être en me voyant eussiez-vous senti diminuer votre haine. Le bonheur que vous allez chercher au loin, peut-être l'eussiez-vou s
trouvé près de moi. Vous voulez des romans, des drames, des aventures; le calme vous fatigue et vous appelez la tempête. Puissent vos vœux n'être pas exaucés ! Puissiez - vous ne regretter jamais les biens que vous avez quittés !
Mais, s'il en arrive autrement, si vous les rencontrez enfin, ces orages au-devant desquels vous courez follement, un jour si vous êtes brisé par la foudre que vous provoquez, revenez alors, mon ami, venez vous reposer sur nos cœurs qui n'auront pas cessé de vous chérir.
Pourtant il ne faudrait pas croire que le caractère de Louisanne tournât à la mélancolie. Ses accès de tristesse étaient rares ; sa bonne et franche gaieté reprenait bientôt le dessus. Louisanne était la joie du logis. Votre neveu me hait; eh bien! tant pis pour lui! disait-elle en riant à M. Fléchambault, qui finissait par rire avec elle.Elle avait pour l'égayer, pour le consoler, mille coquetteries. M. Fléchambault pensait à renouveler l'offre
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de sa main. Dans cette affaire, il voyait surtout une chose : il avait répondu pour Valentin, et Valentin ayant manqué à ses engagements, il était de son honneur, à lui, de les tenir. Un jour, il s'en ouvrit sérieusement à M. Varembon, qui lui dit : Tu es fou. Gomment ne vois-tu pas que si tu épousais ma fille, tu deviendrais mon gendre, et qu'à partir du moment où tu serais mon gendre, je serais ton beau-père? Gela se peut-il?
M. Fléchambault resta cloué par cet argument.
Pour compléter ses études sur Valentin, Louisanne voulut connaître quelquesunes des poétiques héroïnes qui lui avaient enlevé son fiancé qu'elle appelait à bon droit ses rivales, et que M. Fléchambault avait logées peu galamment dans son grenier. La plupart de ces dames ne laissèrent pas de l'intéresser. Louisanne se demandait ce que deviennent, après la saison des aventures, toutes ces brûlantes créatures qui
n'ont su être ni épouses ni mères. L'histoire de la belle marquise de Miraflor, si lâchement abandonnée par l'infâme Clochebourde, lui parut des plus plaisante.
Deux ou trois romans- la charmèrent par la vérité des sentiments, la finesse d'observation, la sobriété des incidents. En somme, elle ne goûta que médiocrement ces lectures. Les peintures du monde qu'elle y trouva lui rendirent plus chère la retraite embaumée où elle avait résolu de vivre; tout au rebours de Valentin, elle acheva de puiser dans ces récits violents la conviction que le bonheur habite les régions paisibles.
La promenade, les entretiens familiers, les pèlerinages aux châteaux en ruines, remplissaient les journées oisives. Ce coin de terre que la Sèvre arrose est véritablement enchanté. C'est le plus frais asile qu'aient jamais pu rêver le bonheur et l'amour. M. Fléchambault en faisait les honneurs à Louisanne avec
une courtoisie digne des plus beaux temps de la galanterie française.
Un jour qu'ils erraient dans les environs de Tiffauges, ils eurent la fantaisie de visiter le petit castel où s'était endormi de son dernier sommeil le chevalier de Sainte-Amarante. Tout y respirait l'abandon. Assise sur le pas de la porte, comme l'image de la Solitude, une vieille femme filait sa quenouille de chanvre, en chantant d'une voix dolente un air du pays. Les poules, les oisons, les canards qui égayaient autrefois la cour, semblaient plongés dans une morne tristesse, comme s'ils eussent compris qu'ils n'auraient jamais le suprême honneur de paraître sur la table du chevalier. En revanche, les ronces, les orties , les bardanes affichaient avec insolence le luxe de leur végétation. Sur le perron, et le long des murs, les lézards se chauffaient au soleil. Dans le jardin, quelques scabieuses fleurissaient en signe de deuil. Le manoir avait conservé sa phy-
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sionomie rêveuse. Des touffes de giroflées jaunes calfeutraient les crevasses de la façade. A l'intérieur, rien n'était changé. Le paravent de cuir de Hollande se tenait debout à la même place ; seulement, l'enceinte était vide. Quelques volumes oubliés s'élevaient çà et là sur le parquet et formaient des monticules de poussière. Quant aux araignées, elles filaient leurs toiles absolument comme si le chevalier eût encore été vivant.
M. Varembon et M. Fléchambault firent l'oraison funèbre du défunt, dans le goût des imprécations de Camille. L'un lui demandait compte du bonheur de sa fille; l'autre lui redemandait son neveu, comme Anguste ses légions à Varus.
Louisanne observait avec mélancolie cette demeure où Valentin avait désappris à l'aimer.
Cependant tout espoir n'était pas encore perdu. On savait, par un ancien armateur de Marseille, que Valentin n'avait pas quitté la France. Il voyageait
dans le Midi. M. Fléchambault encombrait de ses lettres le bureau poste-restante de toutes les villes où son neveu était présumé devoir s'arrêter. Tous les genres d'éloquence enseignés par la rhétorique se trouvaient réunis dans ces épîtres, les plus belles, les plus touchantes qu'ait jamais écrites un oncle aux abois. M. Fléchambault s'y montrait tour à tour suppliant comme la mère de Coriolan, foudroyant comme Démosthènes. Dans toutes, il portait jusqu'aux nues la grâce, la beauté de Louisanne. Tantôt il appelait Valentin à mains jointes; tantôt il le sommait d'accourir, sous peine d'être maudit, et, qui pis est, déshérité. Il paraissait difficile que ce jeune homme résistât aux prières de cet oncle éloquent et désespéré. M. Fléchambault ne doutait pas qu'il ne s'empressât de rentrer au bercail ; il en donnait l'assurance à ses hôtes. La tête est folle, mais le cœur est bon, disait-il. Déjà les deux amis
discutaient la façon dont ils recevraient Valentin. M. Fléchambault inclinait naturellement à la miséricorde; M. Varembon insistait pour qu'on l'accueillît avec une réserve pleine de dignité. Louisanne était d'avis que tout le monde l'embrassât.
Non, vous ne présumiez pas trop du cœur de votre neveu, ô le plus estimable, ô le meilleur des oncles que la terre ait porté ! Valentin, malgré ses folies, était un digne et bonnête garçon, incapable, j'aime à le croire, de résister aux supplications de son vieil ami. Malheureusement, dans toutes les villes où il s'arrêta la pensée ne lui vint pas d'entrer à la poste aux lettres. Il ne comptait recevoir de nouvelles qu'en Italie.
Un beau matin, le facteur rural remit à M. Fléchambault un pli au timbre d'Arles. Valentin rassurait tendrement son bon oncle ; il continuait de jouir d'une santé parfaite ; il bravait impunément les tlèches du soleil et les brusques
attaques de ce coupe-jarret qu'on nomme le mistral ; il s'était fait, sans trop de peine, à la cuisine du Midi. Après une dissertation sur les antiquités d'Arles, et quelques phrases obligées sur la beauté des Artésiennes, il présentait ses respects à M. Varembon, ses hommages à M 1Ie Louisanne, et terminait en annonçant qu'il n'écrirait plus que de Rome, où il devait passer l'hiver.
Ce fut le coup de grâce. M. Fléchambault ne s'en releva pas. L'abattement, le désespoir de cet excellent homme que rien ne pouvait plus égayer ni distraire, fut pour Louisanne un chagrin réel, le premier qu'elle eût ressenti. A tout ce qu'elle essayait encore de lui dire pour le réconforter, il ne répondait le plus souvent qu'en secouant tristement la tête. Ce n'étaient pas seulement ses espérances déçues, ses projets renversés, que pleuraient M. Fléchambault. Il s'inquiétait avec raison de la destinée de son neveu. Il se disait qu'à force de cher-
cher des aventures, Yalentin finirait par en rencontrer. Il avait toujours présent à la mémoire Don Quichotte rentrant chez lui roué de coups, meurtri, moulu, brisé, broyé, n'en pouvant plus; il se demandait avec effroi si Valentin reviendrait au logis en meilleur état que le chevalier de la Manche.
M. Varembon se consola par l'acquisition d'une magnifique propriété qui commençait à la limite des Cormiers et s'étendait jusqu'aux alentours de Tiffauges, sur les deux rives de la Sevré.
Un château seigneurial en était le centre, et, pour ainsi dire, le point de ralliement.
— Tu seras là comme une reine, disait M. Varembon à Louisanne, en lui montrant son petit royaume.
— Oui, mon père, comme une reine, répliqua Louisanne qui s'ennuyait déjà.
La lettre d'adieu de Valentin, cette lettre que M. Fléchambault comparait si ingénieusement à la flèche des Parthes, nous dispense de raconter les luttes, les combats qui s'étaient engagés dans le cœur de ce jeune homme après le départ de son oncle pour Nantes.
Pendant qu'il se promenait sur le bord de la Sèvre, Valentin avait cru entendre, dans le bruit du vent, des voix jeunes et fraîches qui se raillaient de sa résolution; il avait cru voir, à travers le feuillage bleuâtre des saules, les ombres de la Giuliani et de la Brambilla, qui l'attiraient en souriant. Moins résigné que le fils d'Abraham, il s'était enfui pour échapper au sacrifice. Sa fuite n'avait pas été sans remords; toutefois, au bout de vinglrquatre heures,
il s'était senti léger comme un jeune Mohican qui a réussi à briser ses liens au moment où un gros d'Iroquois se préparaient à le mettre à la broche.
La saison était brûlante. Une fois à Avignon, Valentin reconnut que ce qu'il avait pris jusque-là pour le soleil n'en était qu'une froide et pâle imitation. Il s'était laissé dire qu'à cette époque de l'année Rome n'est, à proprement parler, qu'une solitude embrasée, pareille au désert de Sahara : il résolut de ne s'embarquer pour Givita-Vecchia que dans les premiers jours de septembre, et de parcourir, en attendant, une partie du midi de la France. Pour ne rien cacher, un mystérieux attrait le retenait sur cette terre qui fut le berceau des troubadours, que les poètes ont chantée, où croissent les oliviers.
Il songeait avec ivresse à toutes les passions qui devaient s'allumer à ce soleil de flamme, bouillonner et s'épan-
dre comme la lave d'un volcan. Peutêtre espérait-il trouver sous l'azur foncé de ce beau ciel ce qu'il avait cherché vainement sous le plafond de papier brouillard qui s'appelle le ciel à Paris.
Il croyait naïvement que, sur les bords du Rhône, il en est de l'amour comme de la vendange, il se figurait volontiers que les cœurs ne sont pas moins chauds que les vins. Et puis, ainsi que l'avait dit Rodolphe, les voyages ont de si délicieux hasards !
Voilà donc Valentin battant la Provence en tous sens. S'il ne rencontra pas d'aventures, il trouva force poussière sur son chemin. A Yaucluse, il faillit être dévoré par les moustiques.
Ce petit accident acheva de l'exaspérer contre Pétrarque et contre Laure, qu'il n'avait jamais aimés. On comprendra sans peine que ce couple d'amoureux transis, l'un confit en sonnets et l'autre en dévotion, ne dût sourire que médiocrement à l'imagination de notre héros.
Valentin se sauva en les chargeant de malédictions.
A Nîmes, les Arènes lui donnèrent un avant-goût du Golisée : s'étant avisé de monter à la Tour-Magne, il prit une courbature qui le mit pour huit jours au lit.
A Arles, il s'était vanté, en écrivant à son oncle, de braver impunément les flèches de Phœbus et la cuisine du Midi.
La vengeance ne se fit pas attendre. Le lendemain, Phœbus le traita comme un fils de Niobé. Gomme il suivait à la dérobée une jeune Arlésienne qu'il se flattait d'avoir fascinée d'un regard, et qui ne l'avait pas seulement remarqué, Valentin reçut en plein visage un coup de soleil qui l'obligea de garder la chambre.
Dès qu'il fut guéri, il s'empressa de gagner Marseille, ou il pensa mourir d'une bouillabaisse.
Ce fut le onze septembre, à quatre heures du soir, qu'il mit le pied sur le pont du Sésostris, un des paquebots de
l'État, faisant le service de la Méditerranée. La machine chauffait : déjà les matelots levaient l'ancre; les embarcations se pressaient autour du navire.
Arrivé un des premiers, Valentin observait tour à tour les passagers Qui montaient à bord. C'étaient des prêtres arméniens, des artistes barbus et chevelus, des diplomates se rendant à leur poste, de jeunes époux allant en Italie savourer les douceurs de la lune de miel, puis une foule d'Anglais et de vieilles Anglaises ressemblant toutes à madame de Kergoulas, qui s'abattaient sur le bâtiment comme un nuée de mouettes et de pingouins.
Le vent soufflait de terre ; la mer était paisible. Le Sésostris offrait toutes les recherches du luxe, permettait toutes les jouissances du bien-être. Le capitaine avait les manières d'un gentilhomme, ses lieutenants la courtoisie qui est de tradition chez les officiers de notre marine. A part les Anglais et les vieilles
Anglaises, tout promettait à Valen tin une agréable traversée; mais, grâce à son idée fixe, ce malheureux jeune homme ne savait profiter d'aucun des biens qu'il avait sous la main.
Parmi les figures qui l'entouraient, il n'en avait pas découvert une seule où son cœur pût se prendre, son imagination s'accrocher., Pas une probabilité d'aventure! pas une chance d'incident!
pas même une tempête en perspective !
Le vent, la mer, l'équipage et les passagers, tout était au calme plat. Valentin se rongeait les poings : le roman maritime lui échappait comme lès autres.
Le soleil avait disparu depuis longtemps de l'horizon. La lune, pleine et radieuse, suspendue au zénith, inondait de clarté l'immensité des flots. La Méditerranée était unie comme un miroir; seulement, çà et là, la crête argentée d'une vague invisible scintillait sur la nappe d'azur comme un bouquet d'étoiles tombé du firmament. Le Sésostris filait
six nœuds à l'heure : ses roues formidables lançaient des étincelles, et semblaient tourner dans la braise liquide. Le pont était désert; on n'entendait que le pas mesuré de l'officier de quart. De tous les passagers, Valentin veillait seul. Appuyé sur le bastingage, il songeait avec amertume à l'acharnement de sa destinée.
— A coup sûr, se disait-il, en m'embarquant à Marseille pour Civita-Vecchia, je n'espérais pas rencontrer des pirates à combattre, monter à l'abordage et tuer de ma main une demi-douzaine de mécréants. Je ne comptais pas davantage éveiller, pendant la traversée, une de ces passions terribles qu'un regard suffit à allumer, et que la vie tout entière ne suffit pas à éteindre. Je sais trop bien que de pareils bonheurs ne sont pas faits pour moi. Cependant, sort jaloux, ne pouvais-tu me ménager un de ces poétiques prologues dont Rodolphe me parlait un jour, ou tout au moins un
ouragan qui brisât les deux roues du navire et jetât mon corps inanimé sur une plage hospitalière! Là, peut-être, une sœur d'Haïdée eût disputé mes lèvres aux baisers glacés de la mort. Sort cruel, je pensais que ta rage, assouvie sur le continent, ne me poursuivrait pas jusque dans l'empire de Neptune ! Je me trompais. Ce n'était pas assez pour toi de m'avoir promené, comme un commis voyageur, d'un bout de la France à l'autre ; il faut maintenant que j'aille de Marseille à Rome comme un bourgeois de la rue Chariot va, le dimanche, de Paris àSaint-Gloud. Entrailles du Christ ! Si je jetais une de ces vieilles Anglaises à la mer? Cela me distrairait un peu.
Il en était là de son monologue, quand tout à coup une voix jeune et triste murmura doucement :
— Mon Dieu, la belle nuit !
Ce fut comme un soupir, comme une
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note mélodieuse qui s'éteignit dans l'harmonie des flots.
Yalentin tressaillit et tourna la tête :• à quelques pas de lui, une femme se tenait accoudée sur le bastingage, dans une attitude pensive et recueillie. Son profil, d'une pureté irréprochable, se détachait sur le bleu du ciel. La main qui soutenait son front se perdait à demi sous les boucles de son épaisse et brune chevelure. Son regard plongeait tour à tour dans les profondeurs de la mer et dans les profondeurs des plaines étoilées.
Malgré la tristesse empreinte sur sa physionomie, elle paraissait être dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté.
Tout révélait en elle une fleur du Midi.
Il y avait jusque dans sa mélancolie quelque chose d'ardent, de passionné qui ne se trouve pas chez les filles du Nord.
Un filet de soie rouge était négligemment jeté sur ses cheveux. Des bracelets de toutes formes s'enroulaient autour de son bras. Une robe d'un goût sévère des-
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sinait toule l'élégance de sa taille. Valentin se demandait avec émotion d'où venait cette mystérieuse créature qu'il n'avait pas encore aperçue. Rien qu'à la façon dont elle avait prononcé ces simples paroles : Mon Dieu, la belle nuit!
Val en tin avait pressenti des abîmes de poésie.
La situation n'était pas vulgaire et pouvait devenir romanesque. De semblables occasions étaient trop rares dans la vie de notre héros pour qu'il ne s'empressât pas de les saisir. Il avait déjà préparé, pour engager l'entretien, une phrase des plus éloquente, où respirait la fleur du sentiment, et dont l'effet lui paraissait certain. Seulement, comment s'y prendre pour attirer l'attention de la jeune femme qui s'enfonçait de plus en plus dans sa contemplation solitaire? par quel détour ingénieux, par quelle ruse délicate lui montrer qu'il y avait près d'elle un témoin de sa rêverie ?
Valentin se recueillit un instant ; quand
il leva les yeux, l'apparition s'était évanouie.
Dans la pénurie d'émotions où vivait le neveu de M. Fléchambault, les incidents les plus insignifiants prenaient aussitôt des proportions épiques. Il faut avouer, d'ailleurs, que cette apparition sur le pont d'un navire, au milieu de la nuit, eût pu donner l'éveil à une imagination moins prompte à s'émouvoir que celle de notre ami. La jeune femme avait, en s'éloignant, laissé tomber son mouchoir sur le pont; Valentin le ramassa, l'examina au clair de la lune, et fut d'avis que la garniture de valenciennes n'ôtait rien au prestige du gracieux fantôme, non plus que la couronne de comtesse qui surmontait le chiffre brodé sur un des coins. Il finit par le porter à ses lèvres, et s'enivra du parfum qui s'en exhalait : parfum sans nom qu'une femme jeune et belle attache à tous les objets de sa toilette.
Le lendemain, au point du jour, Va-
lent in, qui avait dormi, roulé dans son manteau, à la belle étoile, se promenait sur le tillac. Il attendait avec impatience, non pas le lever du soleil, mais le lever des passagères qui sommeillaient encore dans les cabines. 11 vit paraître successivement toutes les figures qu'il avait remarquées la veille ; son regard chercha vainement la seule qu'il eût voulu trouver. Il espérait qu'elle se montrerait au déjeuner ; ce dernier espoir fut déçu.
De guerre lasse, il prit le parti de s'adresser à la femme de chambre attachée au service des passagères. C'était une fille de la Provence, à la hanche forte, à la jambe vigoureuse, au minois éveillé et mutin.
— Mon enfant, dit Valentin en lui glissant dans la main une pièce d'or, qu'elle mit sans façon dans sa poche, il se passe ici d'étranges choses.
— Quoi donc, monsieur ?
— Parmi les dames que vous servez, n'y en a-t-il pas une, jeune, belle, élé-
gante, qui se cache à tous les regards ?
Ne vous troublez pas, ma chère. Ditesmoi tout; je suis incapable d'abuser d'une confidence.
— Eh ! pourquoi voulez-vous que je me trouble? répliqua hardiment la Provençale avec le plus pur accent de son pays.. Il y a, au n° 3 des premières places, une jeune dame qui voyage avec son mari, le comte de Pietranera. Ce sont des Corses.
— Des Corses ! s'écria Valentin. Il y a des Corses à bord ? Dites-moi, mon enfant, elle a l'air bien souffrante, la comtesse de Pietranera ?
— C'est que probablement elle ne se porte pas très bien.
— Elle paraît profondément triste.
— C'est que sans doute elle n'a pas de bonnes raisons pour être gaie.
— Et le comte ? Est-il jeune ? est-il beau? Ont-ils l'air de s'aimer? N'avezvous pas surpris dans leurs regards, dans leurs gestes, dans leur attitude... ?
— Ah ! mon joli monsieur, vous m'en demandez trop long. On m'appelle de tous côtés, et je n'ai pas le temps de bavarder.
— Un mot, encore un mot ! s'écria Valentin en la retenant ; où vont-ils ? où débarquent-ils ?
— Peut-être à Livourne, peut-être à Civita-Vecchia : peut-être iront-ils jusqu'à Naples. Ça dépendra de la santé de la comtesse. Voilà du moins ce que m'ont dit leurs gens.
A ces mots, la brave fille planta là Valentin, qui ne regrettait pas ses vingt francs.
— Des Corses ! se disait-il ; un ménage corse, ici, près de moi, à deux pas !
Valenlin savait par Rodolphe et par ses lectures que la Corse est un coin de
terre privilégié où rien ne se passe comme dans les autres pays;, il retrouvait dans sa mémoire toutes les histoires de vengeance et de meurtre, d'amour et de jalousie auxquelles cette tle farouche a servi de théâtre. Le comte Orsini, ce mari sanguinaire qui avait tué sa femme et que Rodolphe avait tué, était Corse.
Quelle étrange coïncidence! l'aventure de Rodolphe avait fini par un mouchoir ; c'était par un mouchoir que commençait l'aventure deValentin : car, soit folie, soit pressentiment, Valentin ne doutait pas qu'il ne fût enfin sur la trace d'une aventure. Il avait à peine entrevu la comtesse, mais l'attitude brisée de cette belle créature, la pâleur de son front, l'ardente mélancolie de son regard, le soupir qui s'était exhalé de son sein dans le silence de la nuit, tout avait révélé au muet témoin de sa rêverie un cœur dévasté, une âme incomprise, une destinée sillonnée par la foudre. Jeune ou vieux, beau ou laid, le comte de Pietranera était
évidemment un tyran jaloux, qui tenait sa femme en charte privée et savourait la joie de la sentir mourir à petit feu.
A coup sûr, il y avait là les éléments d'un drame, d'un roman ; comment les mettre en jeu ? telle était la question.
Valentin s'agitait dans son impuissance, quand le sort, qu'il avait outragé la veille, vint généreusement à son aide.
Parmi les passagers qui occupaient modestement l'avant du Sésostris, il y avait des artistes napolitains, bohémiens de l'art, artistes en plein vent, qui retournaient dans leur patrie après avoir exploité les rues et les places publiques des principales villes de France. Ils sollicitèrent et obtinrent sans peine l'autorisation de donner un petit concert sur l'arrière. Les instruments furent tirés des étuis de serge, et la troupe nomade passa triomphalement de la proue à la poupe.
Sans doute, ce n'étaient pas des virtuoses de premier ordre, et pourtant je ne pense pas que jamais concert ait été si
LA CHASSE AU ROMAN. i!47
charmant. Accourus aux premiers accords les passagers formaient çà et là des groupes pittoresques. Assis sur le pont, deux ou trois jeunes peintres traçaient sur leur album le portrait d'un prêtre arménien ou le croquis d'une vieille Anglaise; des figures curieuses applaudissaient par un sourire à la fidélité du crayon. Cependant le chant des harpes se mariait au bruit de la mer, qui faisait l'accompagnement. Les flots étincelaient ; l'air était embaumé du parfum des côtes prochaines. Les dauphins, les marsouins cabriolaient autour du navire, qui s'avançait comme une citadelle flottante, d'où s'échappaient les mélodies des Puritains et de la Norma.
Valentin contemplait ce tableau. En tournant la tête, il reconnut à quelques pas de lui la comtesse de Pietranera.
C'était elle ! Triste, rêveuse, languissante, mais d'une incomparable beauté, elle s'appuyait sur les bras du comte, qui expliquait par sa seule présence la mélan-
colie de sa femme. C'était certainement le plus vilain Corse qui fût jamais sorti de son tle. Il en avait fini depuis longtemps avec les grâces de la jeunesse.
Une barbe touffue, panachée, d'une incroyable variété de nuances, ne laissait voir de son visage qu'un nez qui rappelait confusément le nez des races royales, et des yeux qui brillaient comme deux tisons dans un buisson d'épines.
Gros et court, il était vêtu d'une redingote noire à brandebourgs, et portait des bottes molles sur un pantalon collant.
Valentin l'examinait avec complaisance :
c'était le mari qu'il lui fallait, c'était le monstre qu'il avait rêvé. Quant à la femme, il ne pouvait la souhaiter plus belle.
Il s'agissait d'entamer l'aventure. Tout autre que Valentin eût longtemps cherché un expédient; mais lui, passé maître en roueries de tout genre, il le trouva sans hésiter.
— Madame, dit-il, s'approchant furti-
vement de la comtesse de Pietranera, vous venez de laisser tomber votre mouchoir.
Et il présentait avec respect le mouchoir bordé de dentelle, qu'il avait ramassé la nuit sur le pont.
— Antonia, dit le comte, vous aviez donc deux mouchoirs, car j'en vois un à votre main ?
Valentin comprit qu'il avait fait une sottise.
— Peut-être n'est-ce pas le mouchoir de madame, ajouta-t-il en balbutiant; je me serai trompé.
— C'est, pardieu bien un mouchoir de ma femme, s'écria le Corse en prenant vivement le mouchoir des mains de Valentin. Tenez, voilà son chiffre. Vous aviez donc deux mouchoirs, Antonia?
— C'est possible, je le crois, je ne sais, repartit d'un air distrait la comtesse, qui paraissait indifférente à tout ce qui se disait autour d'elle.
Valentin était sur des charbons ar-
dents. Il venait d'allumer la jalousie du mari avant d'avoir éveillé l'amour de la femme. Cependant, l'affaire, quoique mal engagée, tourna mieux qu'il ne pouvait raisonnablement l'espérer. Humilié de ï'échec qu'il avait essuyé, il allait s'éloigner : le comte le retint par une de ces questions banales qui sont, entre voyageurs, le prélude obligé de tous les entretiens. On peut croire que Valentin ne se fit pas prier pour répondre. Peu à peu la conversation s'anima; au bout d'une heure le comte de Pietranera et le neveu de M. Fléchambault causaient comme de vieux amis.
L'intimité va vite en voyage. Le comte avait d'ailleurs dans l'esprit et dans les manières une franchise, une rondeur à laquelle Valentin était loin de s'attendre.
Il appartenait à cette classe de touristes expansifs qui croiraient manquer de politesse envers les gens s'ils ne les prenaient aussitôt pour confidents de leur vie tout entière. On eût dit, à l'entendre.
le plus honnête homme du monde. Il raconta qu'il était immensément riche.
Une succession à recueillir l'avait appelé de Corse en Provence. Il s'était embarqué à Marseille avec l'intention d'aller jusqu'à Naples, mais la santé de sa chère Antonia l'obligeait de changer son itinéraire : ils débarqueraient à Livourne, passeraient la fin de l'automne à Florence, puis de là ils iraient à Rome prendre leurs quartiers d'hiver. Il s'interrompait de temps en temps pour adresser à la comtesse quelques paroles affectueuses.
— Gomment vous trouvez-vous, Antonia? Ce grand air ne vous fatigue pas ?
Soyez-sûre, ma chère, qu'un peu de distraction vous fera du bien. Déjà vous êtes mieux, Antonia. Pourquoi vous obstiner à vivre dans la solitude ? Savezvous qu'à la longue je passerais pour un mari jaloux ? Vous ne le voudriez pas.
— Ah ! ça, se disait Valentin, est-ce
que le comte de Pietranera ne serait qu'un mari comme les autres? Ce serait bien la peine d'être Corse et d'avoir une pareille barbe !
Toutefois, en observant le comte, plus d'une fois il avait cru voir ses petits yeux lancer de sinistres éclairs qui ne promettaient rien de bon. D'ailleurs, la comtesse était assez belle pour valoir à elle seule toute une aventure. Val en tin ne manquait pas d'esprit ; le désir de plaire développa en lui des facultés qu'il ne se connaissait pas. Il parla tour à tour avec grâce, avec feu, avec gaieté, avec entraînement. Il jeta dans la conversation quelques-uns des paradoxes qui composaient le fond de son sac, et qu'il prenait sincèrement pour des vérités incontestables. Il soutint, par exemple, que, depuis la conquête d'Alger, la Méditerranée avait perdu toute sa poésie.
— Belle prouesse, s'écria-t-il, et bien digne d'être célébrée par les cent voix de la renommée ! Autrefois, en allant de
Marseille à Naples, on avait la chance de rencontrer quelques corsaires, de se battre, d'être fait prisonnier, de délivrer une belle captive. Grâce à cette maudite conquête, la Méditerranée n'est guère plus poétique aujourd'hui que la mare d'Auteuil ou l'étang de Ville-d'Avray.
Tout cela était dit d'une façon si plaisante, que le comte en riait aux éclats ; la comtesse elle-même ne pouvait parfois s'empêcher de sourire. Tout en parlant, Yalentin attachait sur elle un regard sous lequel la jeune femme palpitait comme une colombe.
Ils passèrent ensemble le reste de la journée. Quelques heures encore, et le Sésastris arrivait en vue de Livourne.
Avant de savoir où le comte et sa femme devaient débarquer, Yalentin avait eu * l'imprudence de déclarer qu'il allait à Rome. Comment revenir sur cette déclaration ? Ce fut encore le comte de Pietranera qui le tira de ce mauvais pas.
— Pardieu ! Monsieur, s'écria-t-il, vous
êtes un aimable compagnon, et c'est vraiment dommage que la santé de ma chère Antonia ne nous permette pas de pousser jusqu'à Rome. Il m'eût été doux de prolonger, de resserrer une intimité qui aura été bien courte, bien passagère, et à laquelle pourtant je ne penserai jamais sans regret.
— Vous êtes trop bon, monsieur le comte, répliqua Valentin en s'inclinant.
Soyez persuadé que, de mon côté, je n'oublierai de ma vie une rencontre si charmante. Les hommes comme vous sont rares : ils laissent des souvenirs ineffaçables dans le cœur de tous ceux qui ont eu le bonheur de les approcher une fois.
— - Je ne crois pas que personne en France ait plus d'imagination, plus d'esprit que vous n'en avez.
— Je ne pensais pas que la Corse vît fleurir des intelligences aussi élevées que la vôtre.
LA CHASSE AU ROMAN. 25o
— Votre parole est étincelante comme les vagues au soleil.
— La vôtre, monsieur le comte, est profonde comme la mer.
— Antonia, s'écria le comte en se tour»
nantverssa femme, consultez vos forces, ma chère : vous sentez-vous le courage d'aller jusqu'à Civita-Vecchia ?
A ces mots, la comtesse frissonna et jeta sur son mari un regard suppliant.
-— Si vous l'exigez, dit-elle, j'irai jusque-là ; mais vous savez combien je suis souffrante et déjà fatiguée de la traversée.
— N'insistez pas, monsieur le comte, n'insistez pas, je vous en supplie, s'écria Valentin avec chaleur. Sans doute il m'en coûtera de vous quitter si tôt ; mon cœur s'attriste en y songeant ; mais je ne me pardonnerais pas d'avoir été pour madame la comtesse une occasion de fatigue et d'ennui. Voici le mauvais côté des voyages : on se rencontre, on se convient, on se prend d'afiection l'un
pour l'autre, et c'est alors qu'il faut se séparer.
— Eh bien ! répliqua le comte de Pietranera, pourquoi ne viendriez-vous pas à Florence?
— Mon ami, vous êtes indiscret ! s'écria vivement la jeune femme avec un mouvement d'effroi; monsieur a sans doute des intérêts qui l'appellent à Rome.
— Moi, madame, des intérêts? repartit gaiement Valentin. On voit bien que je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous.
Si des intérêts m'appelaient à Rome, Rome serait la dernière ville du monde où je voulusse aller. Yous me demanderez ce que je vais y faire : je n'en sais rien, voilà pourquoi j'y vais. L'imprévu est mon maître; ma règle est de n'en point avoir ; je'ne relève que de ma fantaisie. Je me suis embarqué pour Civita- Vecchia; c'est une raison pour moi de débarquer à Smyrne ou à Constantinople.
Comme le nuage qui court dans le ciel, j'obéis au vent qui me pousse.
— Bravo! voilà qui est parler! s'écria le comte en tendant une main large et courte, dans laquelle il serra comme dans un étau la main fluette de Valentin.
C'est entendu, vous venez à Florence.
Nous y passerons d'heureux jours. Nous visiterons ensemble les musées. Je suis sûr que vous avez sur la peinture des idées originales qui me plairont. Antonia adore les arts, vous en causerez avec elle. N'est-ce pas, Antonia, que vous aimez les arts? Voyons ma chère, égayezvous un peu ; dites quelque chose à monsieur pour le décider à nous accompagner.
Antonia promena ses regards sur la mer, et ne répondit que par un sourire étrange.
— Allons, se dit en soupirant Valentin, je ne me suis pas trompé. Ce Corse était digne de nattre à Brives-la-Gaillarde; c'est la meilleure pâte de mari
qui se soit jamais vue sous le ciel. Je reconnais là mon étoile. Toutes les fois que j'allonge le bras pour saisir la poésie, je mets la main sur la prose. Je crois courir après Othello, et j'attrape Sganarelle. Que la fantaisie me prenne un jour d'aller chasser dans les déserts de l'Afrique ou dans les jungles de l'Inde, si par hasard je rencontre un tigre, il viendra me lécher les pieds. Heureusement la femme est jeune et belle; elle est triste, je la consolerai.
En cet instant, le comte de Pietranera, qui n'avait pas cessé de fumer depuis le matin, descendit dans sa cabine pour prendre des cigares. Valentin se trouva seul avec la comtesse. Il se préparait à lui raconter de quelle façon il l'avait entrevue pour la première fois, à la lueur des étoiles, quand tout à coup la jeune - femme se tourna brusquement vers lui, et d'une voix brève, ardente, saccadée :
— - Monsieur, lui dit-elle, au nom de
votre mère, au nom de votre sœur, au nom de tout ce que vous avez de plus cher au monde et de plus sacré, ne venez pas à Florence. Allez à Rome, à Naples, à Smyrne, allez partout où je ne serai pas. Partez lorsque j'arriverai. Fuyez-moi comme la mort. Croyez-moi et faites ce que je vous dis; il y va de vos jours. Si vous me suivez, vous êtes perdu; si vous aimez la vie, vous ne me reverrez jamais. Obéissez aveuglément, sans hésiter, sans demander pourquoi. Pas un mot, voici mon mari I
— Eh bien! Antonia, demanda le Corse, avez-vous décidé notre jeune ami ?
— Oui, monsieur le comte, répliqua Yalentin ; et puisque madame la comtesse veut bien le permettre, j'aurai l'honneur de passer avec vous la un de l'automne à Florence.
A ces mots, le visage du comte s'épanouit, tandis que celui de la comtesse exprimait l'épouvante.
Pour le coup, Valentin tenait une aventure. De tous les romans qu'il avait lus, en était-il un seul qui débutât d'une façon plus terrible, plus mystérieuse ? Il n'aurait pas été décidé à s'attacher aux pas du comte de Pietranera, que les dernières paroles de la comtesse eussent suffi pour mettre un terme à son indécision. Qu'on se représente la joie d'un malheureux qui, apçès avoir poursuivi un quine pendant dix années de sa vie, voit un beau matin ses cinq numéros sortir de l'urne fatale, et l'on n'aura qu'une faible idée de l'ivresse dans laquelle nageait le cœur de notre héros.
Fuyez-moi comme la mort! C'était plus qu'il n'en fallait pour suivre la comtesse de Pietranera jusqu'au bout du monde quand bien môme elle n'eût pas été éblouissante de grâce, de beauté, de jeunesse.
En entrant dans Florence, Valentin comprit que Rodolphe ne l'avait pas trompé. C'était le soir. 11 se promena une partie de la nuit dans la ville, observant avec émotion les palais noirs et silencieux, semblables à des forteresses, les tours dont les créneaux se découpaient sur l'azur du ciel, les madones au coin des rues, les statues qui se dessinaient, à la clarté de la lune, comme de blanches ombres, sous les arceaux gothiques. 11 se sentait en plein moyen âge.
A chaque instant, il croyait voir des figures sinistres se glisser le long des murailles. Une fenêtre venait-elle à s'ouvrir, il attachait sur le balcon un regard avide et curieux. S'il entendait derrière lui le pas d'un bourgeois attardé, il serrait d'une main convulsive le manche du poignard qu'il avait dans sa poche.
De loin en loin, il s'arrêtait pour écouter les cloches des couvents qui s'appelaient et se répondaient dans le silence de la nuit. Sur la place de Sainte-Marie-Nou-
velle, il rencontra une compagnie de pénitents noirs qui escortaient, à la lueur des torches, le corps d'une jeune fille.
Le visage était découvert ; le corps, vêtu de blanc, était entouré de guirlandes de fleurs. Valentin frissonna des pieds à la tête, et se demanda quel était ce mystère. C'étaient tout simplement des frères de la Miséricorde, qui conduisaient à la salle des morts une jeune fille moissonnée à seize ans. Oui, se disait Valentin s'abîmant dans ses réflexions, voilà bien la patrie des Guelfes et des Gibelins, la cité aux passions violentes. C'est le théâtre qui convient au drame où je vais me trouver mêlé.
Valentin était descendu dans un des premiers hôtels de la ville. Le comte de Pietranera avait loué un appartement sur le quai. Ils se voyaient tous les jours; chaque jour resserrait le lien de leur intimité. Le comte de Pietranera ne pouvait plus faire un pas sans Valentin; il ne dînait pas de bon appétit s'il n'avait
près de lui Valentin assis à sa table. Il l'accablait d'amitiés et de prévenances, et trouvait charmant tout ce qui sortait de la bouche de ce jeune homme. Il ne voyait que par les yeux du neveu de M. Fléchambault. Ils visitaient ensemble les musées, les églises. Ils allaient aux caschines dans la même voiture ; le fuir, la Pergola les voyait dans la même loge.
Valentin, à qui les paroles de la comtesse avaient donné l'éveil, s'était d'abord tenu sur ses gardes, observant lj comte avec défiance et se demandant où ce diable d'homme voulait en venir; mais, si parfois il avait cru surprendre, sous son apparente bonhomie, les instincts carnassiers du tigre et du chacal, plus souvent, frappé de la franchise de ses manières, il avait fini par s'affermir dans la pensée que ce Corse était la perle des maris. Que signifiaient alors les paroles de la comtesse ? D'où viendrait le danger?
D'où partirait le coup qui menaçait sa vie?
De temps en temps le comte lui disait :
— Vous voyez, mon jeune ami, combien ma chère Antonia est triste. C'est une âme souffrante, une nature mélancolique. Enfant, elle avait déjà ces dispositions à la rêverie. La solitude ne lui vaut rien ; elle a besoin de distractions.
Valentin n'eût pas mieux aimé que d'arracher Antonia à sa mélancolie. Malheureusement, plus le comte se montrait affectueux et prévenant, plus Antonia se montrait sévère, réservée, et se tenait sur le aui-vive. Vainement Valentin déployait devant elle toutes les ressources de son esprit; à peine amenait-il quelquefois sur ses lèvres un demi-sourire.
Toutes les ruses qu'il imaginait pour se ménager un tête-à-tête échouaient contre une vigilance qui ne s'endormait jamais.
Les regards de flamme sous les lesquels il l'avait vue, à bord du Sésostris, pâlir et palpiter, ne trouvaient plus en elle qu'un marbre inanimé.
Il y avait pourtant des instants où
LÀ CHASSE AU ROUAN. i65
cette jeune femme semblait oublier la réserve obstinée dans laquelle elle se renfermait. Ainsi que l'avait dit le comte, Antonia aimait les arts avec passion.
Non pas qu'elle en eût fait l'étude de sa vie : en parlant des œuvres qu'elle préférait, elle montrait une grande inexpérience; mais elle avait ce goût sûr, cet instinct rapide, ce sentiment exquis de la beauté, que ne donnent pas toujours le savoir et la réflexion. La vue d'un beau tableau la plongeait en de naïfs enchantements, où se dévoilaient toutes les grâces de son esprit, tous les trésors de son imagination. On eût dit alors un papillon s'échappant de sa chrysalide.
Elle savait trouver, pour exprimer son admiration, une richesse,|un luxe d'images qui frappaient vivement Yalentin.
Il faut le dire à la honte de notre jeune ami : il était en toutes choses d'une ignorance à peu près absolue. Il n'y avait de parfaitement développé en lui que le génie des aventures. Antonia
lui ouvrit un monde nouveau. Elle l'entraîna dans son enthousiasme ; elle l'initia au culte des chefs-d'œuvre. Le soir, quand l'entretien s'engageait sur les merveilles qu'ils avaient vues dans la journée, elle faisait trêve à ses habitudes de silence, et laissait sa pensée s'épanouir librement sur ses lèvres. Valentin s'enivrait du charme de sa voix et du charme de sa parole ; en l'écoutant, il oubliait lui-môme les préoccupations qui l'assiégeaient. Antonia, de son côté, paraissait se plaire à l'entendre. La discussion s'animait. Le comte, radieux, applaudissait à tout ce qu'ils disaient. Parfois, alors, Antonia avait des éclairs de gaieté ; parfois même elle allait jusqu'à se montrer prévenante, affable, presque familière"; mais tout à coup un nuage passait sur son front, ses beaux yeux se voilaient, son visage reprenait une expression froide et sévère.
Elle se levait gravement, se mettait au piano, et ses doigts, courant sur le cl a-
vier, en tiraient des accents pleins d'une tristesse ineffable.
A coup sûr, il y avait un mystère au fond de cette destinée. Valentin cherchait vainement à le pénétrer.
Un jour qu'ils visitaient la galerie des Offices, le comte de Pietranera s'étant assis dans un fauteuil pour contempler à son aise la Vénus de Médicis, la comtesse, par un mouvement irréfléchi, prit le bras de Valentin, et tous deux continuèrent leur poétique excursion à travers les chefs-d'œuvre. Depuis leur arrivée à Florence, c'était la première fois qu'ils se trouvaient seuls ensemble. Valentin n'était pas homme à négliger une occasion si belle ; mais]toutesles fois qu'il essayait d'amener l'entretien sur le terrain brûlant de la passion, Antonia l'arrêtait devant une toile d'André del Sarte, de Titien, ou de Raphaël, et l'obligeait impitoyablement à partager son admiration. Elle parlait avec tant de grâce que Valentin , pour l'écouter ,
s'était résigné au silence ; seulement, lorsqu'il penchait sa tête près de la tête d'Antonia, étaient-ce les figures de Titien et de Raphaël qui troublaient son regard et mettaient son cœur en émoi ?
Ils étaient tous^deux en extase devant un couronnement de la Vierge, peint sur un fond d'or par Beato Angelico, le peintre des visions célestes. Antonia, qui n'entendait rien aux écoles, s'était sentie tout d'abord attirée par ces maîtres naïfs, chez qui le sentiment religieux dissimule l'imperfection de l'art.
— Voyez, disait-elle à Valentin en s'appuyant avec abandon sur son bras, que d'amour, de respect et d'humilité dans cette Vierge qui s'incline devant son fils ! Elle est mère, mais son fils est Dieu. Que de majesté, et en même temps que de vénération dans l'attitude du Christ qui pose la couronne sur le front de la Vierge ! Il est Dieu, mais il fut homme et la Vierge est sa mère. Et que de foi, que de béatitude sur toutes
ces figures qui entourent le groupe divin ! N'entendez-vous pas le chant des séraphins? N'avez-vous senti le frémissement de leurs ailes ? Nous ne sommes plus sur la terre ; nous sommes véritablement dans le ciel.
C'était aussi l'avis de Valentin. Il sentait à son bras le poids souple et léger d'un corps jeune et charmant. Son visage était si près de celui d'Àntonia, que sa joue frissonnait sous l'haleine de la comtesse. Antonia ne se lassait pas d'admirer, quand tout à coup, en tournant la tête, elle aperçut le comte de Pietranera qui se tenait debout derrière eux. Elle tressaillit, quitta brusquement le bras de Valentin; sa physionomie se glaça, et le reste de la journée Valentin ne put obtenir d'elle un mot, un regard, un sourire.
Bien que le comte se fût conduit en cette occasion avec une courtoisie parfaite, bien qu'il n'eût témoigné ni surprise, ni mauvaise humeur, ni mécon-
tentement d'aucun genre, ce petit épisode rejeta cependant Valentin dans toutes ses incertitudes. Pourquoi donc la comtesse paraissait-elle se défier du comte?
Le comte était donc jaloux? S'il était jaloux, comment se faisait-il qu'il eût attiré, qu'il attirât encore Valentin dans son intimité? A toutes ces questions notre jeune ami ne savait que répondre.
Il se répétait sans cesse les paroles de la comtesse : « Fuyez-moi comme la mort. Allez partout où je ne serai pas.
Si vous me suivez, vous êtes perdu. Si vous aimez la vie, vous ne me reverrez jamais. » Et sa raison s'égarait dans les ténèbres.
Ils devaient passer la fin de l'automne à Florence, et ne partir pour Rome que dans les derniers jours de novembre.
Un incident, sur lequel ils n'avaient pas compté, avança de quelques semaines l'époque de leur départ.
Valentin profitait des rares loisirs que lui laissait l'amitié du comte de Pietra-
nera, pour étudier les mœurs et se mêler à la vie florentine. Il aimait surtout à errer la nuit par les rues désertes, seul, enveloppé de son manteau, prêtant l'oreille à tous les bruits, jetant çà et là des regards remplis de défiance. Plus d'une fois, la patrouille l'avait rencontré debout, immobile devant un vieux palais, dans une attitude sombre et méditative.
Dans tous les cercles où il s'était trouvé, l'étrangeté de ses discours avait obtenu un succès rapide. Ses paroles étaient citées et volaient de bouche en bouche. 11 s'informait des duels et des meurtres de la saison, absolument comme s'il eût demandé le cours de la Bourse.
Quel mari avait tué sa femme ? Quelle femme avait égorgé son amant ? Il parlait à tout propos de son bon poignard, qu'il avait toujours dans sa poche, et qu'il montrait volontiers aux gens. On avait cru d'abord qu'il voulait rire; on s'était demandé bientôt s'il jouissait de toute sa raison.
Le jour même de son arrivée, il avait mis toute la douane en révolution. On se souvient qu'il avait emporté de Paris une magnifique collection de dagues et de pistolets. Les douaniers qui fouillaient sa malle lui ayant demandé ce qu'il comptait faire de toutes les armes qu'elle renfermait, Valentin avait répondu fièrement qu'il comptait s'en servir au besoin.
Peu de temps après/il avait jeté l'épouvante parmi les religieux du couvent de San-Marco. Il cherchait depuis une heure sur les pierres tumulaires du clottre le nom du comte Orsini, lorsqu'un groupe de moines vint à passer dans le préau.
— Mon père, dit-il à l'un d'eux en assez mauvais italien, pourriez-vous m'indiquer la tombe ou repose le comte Orsini ?
— Le comte Orsini ? répliqua le religieux en se grattant l'oreille. Depuis combien de temps est-il mort? Êtesvous sûr qu'il soit enterré au couvent ?
— Je puis vous affirmer, mon père, que le comte Orsini est enterré au couvent de San-Marco. Je ne saurais préciser l'époque de sa mort. Voilà bien quelques années qu'il a rendu son âme à Dieu.
— Le comte Orsini ? répétèrent à la fois tous les moines en se grattant l'oreille.
— Pardieu! s'écria Valentin, son histoire a dû faire assez de bruit dans Florence pour que tous ayez entendu parler de lui. Il s'agit de ce fameux comte Orsini qui, ayant acquis la preuve de Tinfidélité de sa femme, lui plongea un poignard dans le sein; le lendemain, il se battit en due) avec mon ami Rodolphe, qui le tua.
A ces mots, les moines se signèrent, rabattirent précipitamment leur capuchon jusque sur leur nez, et tout le troupeau prit la fuite comme s'ils eussent aperçu le diable.
Il n'y avait pas un mois que Valentin
était à Florence, quand il reçut de la police un avis qui lui enjoignait de quitter la ville dans les vingt-quatre heures, et lui accordait trois jours pour sortir des États toscans. Ce fut un coup de massue.
Il n'en coûtait guère à son cœur de quitter Florence et la Toscane; mais quitter Àntonia, il ne pouvait y songer.
Fort de sa conscience, il alla, sans plus tarder, chez le ministre de la police.
Il s'attendait à voir, dans une espèce d'antre, un personnage farouche, entouré de hideux sbires : il trouva, dans un salon doré, un homme d'une exquise urbanité, et qui l'accueillit avec toutes sortes d'égards.
— Monsieur, dit Valentin d'une voix émue, en montrant la lettre qu'il venait de recevoir, qu'avez-vous à me reprocher? Depuis près d'un mois que je suis à Florence, qu'ai-je fait pour mériter d'en être chassé comme un malfaiteur?
— Calmez-vous, monsieur, et veuillez vous asseoir, répliqua le ministre avec
une politesse affectueuse. Je regrette d'être forcé d'user de rigueur envers vous. Notre police est éminemment paternelle et hospitalière. Elle est digne du nom qu'on lui donne; vous savez qu'on l'appelle le bon gouvernement.
— Expliquez-moi, monsieur, daignez m'apprendre pourquoi le bon gouvernement a cru devoir, en ma faveur, se départir de ses habitudes paternelles et hospitalières.
— Notre police, monsieur, est bien connue par son aménité. C'est la police qui convient à un peuple heureux et tranquille. Quoique vigilante, jamais on ne l'a vue tracassière, ombrageuse comme celle de nos voisins; aussi dit on avec raison que si la Toscane est le jardin de l'Italie, Florence est le salon de l'Europe. Tous les étrangers qui ont séjourné dans nos murs vous certifieront que le bon gouvernement...
— Je suis persuadé, monsieur, que le bon gouvernement a toutes les vertus,
repartit Valentin avec un léger mouvement d'impatience. S'il me congédie, s'il me chasse, s'il me ferme du même coup le jardin de l'Italie et le salon de l'Europe, je ne doute pas que le bon gouvernement n'ait d'excellents motifs pour en agir ainsi. Seulement, je voudrais connaître ces motifs. Lorsqu'on a le malheur d'encourir la disgrâce d'un gouvernement si bon, si paternel, si hospitalier, si plein d'aménité, si parfait en un mot, vous conviendrez, monsieur, qu'il est permis de demander pourquoi.
Encore une fois, qu'ai-je fait? Que me reprochez-vous ?
— Croyez, monsieur que lorsque le bon gouvernement en arrive à ces extrémités, il est bien malheureux; son cœur saigne.
— Je le crois, monsieur, j'en suis sûr.
Dans vingt-quatre heures j'aurai quitté Florence ; dans trois jours je serai sorti du grand-duché; mais, pour Dieu, que je sache, en partant, quels sont les méfaits que j'expie !
— Rassurez-vous, monsieur, le gouvernement vous tient pour un galant homme, et se plaît à reconnaître qu'il n'a rien à vous reprocher. Que vous dirai-je ? Il y a dans la vie des nécessités douloureuses auxquelles nous devons nous soumettre. Vous voyagez seul : je m'étonne que votre famille n'ait point placé auprès de vous un parent, un ami, quelque personne de confiance.
— Il me semble, dit en riant Valentin, que je suis assez grand pour me passer d'un gouverneur.
— Sans doute ; mais votre santé exigeait peut-être...
— Ma santé! s'écria Valentin. Je n'ai jamais été malade, et je souhaite, monsieur le ministre, que vous vous portiez aussi bien que moi.
— En vérité vous n'avez jamais été malade? Vous n'avez jamais senti là quelque chose d'étrange?
— A la tête? Quelquefois, après avoir entendu une tragédie, il m'est arrivé
d'avoir une forte migraine ; je ne trouvais rien d'étrange à cela. Mais nous voilà bien loin de la question ; souffrez, monsieur, que je vous y ramène.
— Ainsi, monsieur, pendant votre séjour à Florence, vous n'avez pas eu occasion de consulter les médecins en renom de notre université? J'en suis fâché pour vous.
— Vous me permettrez, répliqua Valentin, de n'être pas de votre sentiment.
— Je me suis mal expliqué, ou vous ne m'avez pas compris. Les grands médecins, monsieur, sont toujours bons à consulter, alors même qu'on se porte bien. Il est plus aisé de prévenir le mal que de le guérir. Ne vous y trompez pas, notre université compte des hommes éminents. Je regrette sincèrement que vous n'ayez pas vu le docteur Punta, ou le docteur Buffalini. Buffalini est un grand docteur, mais qui doit tout à la science. Punta est né médecin comme on naît poète : au savoir de Buffalini il joint
l'instinct, le génie qui devine. Il est en médecine ce que fut en chirurgie votre Dupuytren. Dans un cas ordinaire, je pourrais hésiter entre Punta et Buttalini ; dans un cas embarrassant, je n'hésiterais point, j'appellerais Punta. Vous avez encore vingt-quatre heures à rester parmi nous. Croyez-moi, voyez Punta, à moins pourtant que vous ne préfériez vous adresser à Buffalini.
— De grâce, monsieur, laissons là Punta et Buffalini, s'écria Valentin qui ouvrait de grands yeux. Prenez moins d'intérêt à ma santé, l'usage n'est pas de montrer tant de sollicitude aux gens que l'on met à la porte ; il est vrai que vous êtes le bon gouvernement. M'apprendrez-vous enfin pourquoi l'eau et le feu me sont interdits dans les États toscans ?
Gomme Valentin achevait ces mots, un grand diable de laquais vint annoncer que le dîner était servi. Le ministre se leva ; Valentin, pâle de colère, tour-
mentait entre ses doigts les bords de son chapeau de feutre.
— Je suis désolé de vous quitter si tôt, dit le ministre en le reconduisant pas à pas vers la porte ; voici l'heure où j'appartiens à ma famille, c'est le seul moment de la journée que me laisse le soin des affaires.
— Encore un coup, monsieur, veuillez m'apprendre
*— Je vous en prie, ne parlons plus de cela. Je vous répète que le gouvernement ne vous reproche rien, et vous tient pour un parfait gentilhomme.
— Je ne suis pas gentilhomme, mais il m'importe de savoir pourquoi vous me chassez comme un aventurier, répliqua Valentin se contenant à peine.
Répondez, monsieur, qu'ai-je fait? At-on parlé de mes duels et de mes amours ?
Ai-je ensanglantées dalles de vos places?
porté le trouble et le désordre dans une de vos maisons? enlevé une de vos femmes? allumé la colère de quelque
Florentin jaloux? Mon séjour à Florence a-t-il été signalé par un meurtre, une catastrophe? Nous savons, Dieu merci!
que de pareils drames ne sont pas rares dans cette ville. Est-ce pour m'être conduit en citoyen paisible que votre gouvernement me refuse le droit de séjour.
— La, la, ne nous emportons pas, ménageons cette jeune tête, dit le ministre de la police, en posant familièrement sa main sur le front de Valentin. Soyez bien convaincu, monsieur, que c'est un bonheur pour vous d'être obligé de quitter Florence. C'est un service que vous rend le gouvernement. La fin de l'automne est quelquefois brûlante en nos climats. Je suis surpris que votre famille ne vous ait pas envoyé de préférence dans le nord de l'Europe. Peutêtre feriez-vous bien cependant d'aller à Lucques achever la saison. Les eaux sont excellentes. Parlez-en à Punta ou à Buffalini.
— A coup sûr, cet homme est fou ! se disait Valentin, en descendant l'escalier quatre à quatre.
— Il est fou, ce pauvre garçon ! disait le ministre à sa femme en mangeant tranquillement son risotto à la milanaise.
XTIÏ
Gomme il sortait de la police, Valentin aperçut le comte de Pietranera qui traversait la place du Grand-Duc.
— Savez-vous ce qui m'arrive? dit-il en l'abordant. Jetez les yeux sur ce papier : vous verrez comme on entend ici les devoirs de l'hospitalité.
— Voilà qui est étrange I s'écria le comte après avoir pris connaissance du billet reçu par Valentin. C'est un congé en bonne forme. A quoi attribuez-vous cette mesure de rigueur? Auriez- vous trempé dans quelque conspiration?
— Moi? répliqua Valentin. Je n'ai jamais conspiré et ne conspirerai de ma vie ; il y a déjà bien assez de gens qui s'en mêlent.
— Mais pourquoi vous renvoie-t-on ?
— Si vous pouviez me l'apprendre, monsieur le comte, vous m'obligeriez.
Je sors de chez le ministre de la police.
Il m'a parlé pendant une heure de Punta et de Buffalini; quant à l'explication du congé qu'il me signifie, il m'a été absolument impossible d'en avoir le premier mot. Il y a là-dessous un mystère infernal qui finira par se découvrir. En attendant, il faut que je parte, sous peine d'être logé au Bargello. J'aurai l'honneur d'aller ce soir vous faire mes adieux ainsi qu'à madame la comtesse.
— Du tout, du tout, je ne l'entends pas ainsi, s'écria le comte avec chaleur.
Vous êtes venu à Florence à ma sollicitation, et je vous laisserais partir seul!
C'est moi qui vous ai attiré dans cette ville inhospitalière, et j'y resterais après
284 LA CHASSK Al' ROMAN.
qu'on vous en a chassé ! Moi, votre ami, je respirerais l'air qu'on vous refuse !
Par mes aïeux, ce serait une indignité.
Si vous m'en avez cru capable, c'est que vous ne connaissez pas le sang des Pietranera. Où comptez-vous aller? à Rome. Demain , nous partirons ensemble.
Ces paroles avaient été dites avec tant d'entraînement que Valentin en fut sincèrement touché.
— Je vous remercie, monsieur le comte. Vous ne doutez pas du plaisir que j'aurais à faire avec vous ce voyage.
Cependant je ne voudrais pas qu'il vous en coûtât un regret. Vous vous étiez promis de passer la fin de l'automne à Florence, et je serais désolé que pour moi...
— Votre conscience peut être bien tranquille, répliqua le comte en l'interrompant. Non seulement vous ne me devez aucune reconnaissance, mais encore c'est moi qui suis votre obligé.
Tenez, mon jeune ami, dussiez-vous me prendre pour un barbare, j'ai de Florence par-dessus les yeux. C'est, à mon avis, la plus sotte ville qu'on puisse imaginer.
Ses palais tant vantés ressemblent à des prisons, son baptistère à un jeu de domino, sa cathédrale à une vieille tabatière d'ivoire jauni par le temps. Ne me parlez pas de ses musées : des tableaux, toujours des tableaux 1 A la longue, c'est fastidieux, surtout pour ceux qui, comme moi, n'entendent rien à la peinture. Je suis franc, j'ai le courage de mes opinions. Je hais ces touristes, vrais moutons de Panurge, qui admirent tout sur parole et se pâment où On leur dit de se pâmer. Eh bien !
Raphaël et Titien m'ennuient. J'avais compté, pour m'égayer, sur la Vénus de Médicis; c'est froid, c'est étriqué, cela ne dit rien. Regardez un peu cette place. S'il fallait en croire les Florentins, ce serait la huitième merveille du monde. Qu'y trouvez -vous de beau?
Est-ce, par hasard, ce grand coquin de bronze, foulant aux pieds le cadavre d'une femme décapitée, et tenant à sa main la tête qu'il vient de couper?
Gracieux ornement pour une place publique ! Et savez-vous rien de plus inconvenant que ce groupe de marbre représentant l'enlèvement d'une Sabine?
Est-ce là des choses qu'on doive exposer en plein vent? Ce n'est pas à Ajaccio que de semblables spectacles offensent le regard des étrangers. Voilà une ville, Ajaccio! On y vivrait cent ans sans songer à compter les heures. J'espère bien vous y voir un jour.
— Vous êtes trop bon. Je n'aurais pas eu le désir de visiter la Corse, que vous me l'eussiez donné. Ainsi, monsieur le comte, vous quitterez Florence sans regret ?
— Avec joie, avec bonheur. Croyez d'ailleurs qu'il m'eût été doux d'avoir un sacrifice à vous faire ; tout mon regret, en quittant Florence, est de n'en éprouver aucun.
LA CHASSE AU ROMAN. i87
Ils venaient de se séparer pour aller, chacun de son côté, s'occuper des préparatifs du départ, quand tout à coup le comte de Pietranera revint sur ses pas et courut après Valentin.
— Encore un mot, dit-il en prenant avec familiarité le bras du jeune homme.
Toute amitié sincère a ses privilèges.
Dans quelques-uns de vos discours, j'ai cru entrevoir que vous étiez parti contre la volonté de M. votre oncle. Les oncles n'ont pas toujours pour leurs neveux les égards qu'ils devraient avoir. Si le vôtre vous suscitait quelques difficultés, permettez-moi de croire, mon cher Valentin, que c'est moi qui les lèverais.
— En vérité, monsieur le comte, je suis confus de toutes vos bontés. Mon oncle est le meilleur des hommes. C'est un père pour moi, un ami. Parfois je me demande où j'ai pris le courage d'affliger ce coeur excellent. Je le connais, bien loin de vouloir entraver mon voyage, mon oncle se jetterait au feu pour
m'épargner un chagrin, un ennui, une contrariété. Je n'en suis pas moins reconnaissant de l'intérêt que vous me témoignez.
— Quoi qu'il arrive, comptez sur moi ; c'est tout ce «que j'avais à vous dire.
Et là-dessus, le comte s'éloigna.
Valentin retourna, la tête basse, à son hôtel. Au milieu de ses égarements, il était resté bon, pur, loyal et honnête.
C'était un de ces roués innocents, un de ces fanfarons de vice qui poussent aussi loin que possible la théorie de la corruption, et qui montrent, dans la pratique, toute la candeur, toute la naïveté d'un enfant. A l'entendre, on eût dit don Juan ; à Je voir agir, Grandi son. 11 avait commencé par se féliciter, par se railler tout bas de la confiance et de l'affection que lui témoignait le comte; maintenant, il en était plus gêné, plus embarrassé qu'il n'aurait osé l'exprimer. Il se sentait écrasé par tant de franchise, de
délicatesse, de générosité ; il était obligé de reconnaître qu'en tout ceci ce n'était pas lui qui jouait le beau râle. À peine entré dans cette voie d'aventures qu'il avait si longtemps cherchée, Valentin hésitait ; il se demandait déjà avec une vague inquiétude si le grand chemin de la vie, quelque battu, quelque poudreux qu'il soit, n'est pas préférable à tous les sentiers de traverse. Toutefois ses remords ne tinrent pas longtemps contre la joie qu'il se promettait, et sa conscience s'apaisa devant l'image d'Antonia.
Ce lut un voyage enchanté. Il avaient pris, pour se rendre à Rome, la route de Pérouse, une des plus belles de l'Italie et du monde entier. Ils allaient en poste, dans une bonne calèche anglaise, dont le comte de Pietranera avait fait l'acquisition pendant son séjour à Florence.
Ils voyageaient à petites journées, n'obéissaient qu'à leur fantaisie , s'arrêtaient toutes les fois qu'un beau site ou un monument sollicitait leur admiration.
Ils descendaient le soir dans quelque hôtellerie, et repartaient le lendemain aux premières clartés de l'aube.
La saison était délicieuse. L'automne avait amorti les ardeurs du soleil, sans rien enlever au luxe du paysage. Les pampres encore verts s'enlaçaient aux ormeaux ; les oiseaux chantaient, comme au printemps, dans les haies de myrtes, de lauriers et de grenadiers sauvages ; les pâles oliviers mêlaient un doux reflet aux tons chauds et bleus des collines. En présence des beautés de la nature qui se déroulaient devant elle, Antonia avait oublié, comme par enchantement, la contrainte qui pesait sur sa vie. Ce n'était plus la 'figure triste et sombre que nous avons connue, et qui ne s'éclairait qu'à de rares intervalles.
La jeunesse rayonnait sur son iront et dans son regard. La grâce respirait dans tous ses discours. Le comte paraissait jouir, du bonheur de sa femme ; de temps en temps il serrait, avec effusion la main
de Valentin, comme pour lui dire :
Voyez, elle est heureuse !
Valentin était heureux , lui aussi ; il goûtait une félicité à laquelle il n'avait jamais songé jusque-là, et qui se révélait à lui pour la première fois. Dans cette chasse aux aventures qui venait d'absorber les plus riantes années de sa jeunesse, il n'avait éprouvé que des passions factices. La contemplation de la nature, la présence d'une femme jeune, belle et charmante, ouvraient insensiblement son âme à un sentiment qu'il ne connaissait pas. L'amour vrai, l'amour sincère se glissait peu à peu dans son cœur.
Un travail mystérieux s'accomplissait en lui. Son imagination s'apaisait ; la soif de l'inconnu s'éteignait dans son sein ; ses rêves, autrefois égarés dans l'espace, repliaient doucement leurs ailes et s'ébattaient autour d'Antonia. La voir chaque jour, à toute heure, l'entendre, lui parler, vivre de sa vie, admirer ce
qu'elle admirait, sentir le frôlement de sa robe, marcher près d'elle quand ils montaient une côte à pied, telles étaient les joies qui suffisaient à son ambition.
Sa pensée n'allait pas plus loin que le regard de la femme aimée.
Cependant son bonheur n'était pas sans mélange. Les paroles qu'avait prononcées la comtesse à bord du Sésostris bourdonnaient sourdement à ses oreilles, non plus comme une espérance, mais comme une menace qui le remplissait d'une vague épouvante. Le mystère qui l'avait d'abord attiré, l'oppressait maintenant comme une atmosphère orageuse.
Son imagination était ramenée par son cœur vers les régions sereines et paisibles, pour lesquelles Dieu l'avait créé.
Il contemplait avec ivresse cette femme jeune et belle, assise devant lui, et se disait : « Que je serais heureux pourtant si j'étais seul avec elle, si elle était à moi, si aucun obstacle ne nous séparait ni dans le présent ni dans l'avenir ! »
Bien qu'Antonia, distraite, ou plutôt absorbée par la contemplation du paysage, témoignât parfois moins de réserve et de froideur, cependant elle tenait toujours Yalentin à distance ; vainement Valentin s'était efforcé de mettre à profit les hazards du voyage et de lui parler à la dérobée, elle avait toujours trouvé moyen de réconduire.
Ils arrivaient à quelques lieues de Rome; la nuit était venue; le comte de Pietranera sommeillait. Les étoiles étincelaient dans l'azur sombre du ciel. La comtesse se livrait tout entière à l'émotion solennelle qui s'empare des jeunes imaginations aux approches de la ville éternelle. Son esprit errait à l'aventure parmi les ruines semées dans la campagne, sur le sommet des collines qui se perdaient dans la brume lointaine.
Sa main rencontra celle de Valentin.
Valentin, comme s'il eût craint d'interrompre la rêverie d'Antonia et de la ramener au sentiment de la réalité, tenait,
sans oser la presser, cette main qui s'abandonnait à la sienne. Ils restèrent ainsi pendant quelques instants. Antonia regardait la plaine. Une étreinte ardente la réveilla comme en sursaut. Elle retira sa main en tremblant et se rejeta brusquement dans le fond de la voiture : ils arrivèrent à Rome, sans échanger un mot, un regard.
Les promenades au Colisée, au Vatican, au Capitole, remplirent la première semaine de leur séjour. Antonia se montrait de plus en plus sévère, de plus en plus défiante. Valentin ne se trouvait jamais seul avec elle, son inquiétude redoublait. Il se sentait aimé, et ne savait comment s'expliquer l'attitude de cette étrange créature. Il avait beau retourner en tous sens l'avertissement sinistre qu'elle lui avait adressé, s'épuiser en conjectures, interroger ses souvenirs :
tous ses efforts venaient échouer contre cette énigme impénétrable.
Il était aimé, il n'en pouvait douter.
Quoique Antonia n'eût jamais laissé tomber de ses lèvres une^parole de tendresse, il ne pouvait se méprendre sur la nature du sentiment qu'il lui inspirait :
quand le bras d'Antonia se posait sur le sien, un tremblement involontaire lui disait clairement ce que sa bouche n'osait avouer. Une explication était devenue nécessaire à tout prix. Le mystère qui l'avait enivré à Florence, qui avait doublé pour lui la grâce et la beauté de la comtesse, l'obsédait maintenant : sa curiosité, de plus en plus excitée, était montée jusqu'à la colère; quelque danger qui le menaçât, il fallait amener Antonia à rompre le silence.
Quant au comte de Pietranera, c'était toujours la môme confiance, le même aveuglement, la même sérénité. Décidément, Valentin avait mis la main sur le modèle des maris.
Depuis quelques jours, le comte, parlait d'une partie de chasse qui devait se faire aux environs d'Ostie, et à la-
quelle il était invité. Un soir, comme il se promenait, avec sa femme et Valentin, sur le Pincio,il annonça son départ pour le lendemain.
— Je compte sur vous, ajouta-t-il se tournant vers son jeune ami ; vous viendrez avec moi , n'est-ce pas?
Valentin s'excusa. Il était souffrant et avait besoin de repos. Le comte insista, Antonia se taisait ; son visage exprimait une vive anxiété.
— Eh bien, dit gaiement le comte de Pietranera, puisque vous ne rougisses pas de préférer la vie oisive et nonchalante de Rome à la partie que je vous propose, puisque la chasse, cette noble image de la guerre, est sans attrait pour vous, restez donc ; nous nous reverrons dans trois jours.
Le comte de Pietranera était logé place d'Espagne. Valentin donnait le bras à Antonia. Ils descendaient l'escalier de la Trinité-du-Mont ; le comte les précédait de quelques pas.
LA CHASSE AU ROMAN. 2i>7
— Madame, dit Valentin à voix basse, il faut absolument que je vous parle.
Demain vous serez seule, demain je vous verrai.
— Malheureux ! répondit Antonia d'une voix tremblante, c'est impossible; vous vous perdez.
— Il le faut, poursuivit Valentin. J'ai besoin de vous parler, vous ne refuserez pas de m'entendre.
— Insensé, y pensez-vous? Avez-vous déjà oublié mes paroles ? Ah I pourquoi m'avez-vous suivie? Ne venez pas, je vous en conjure! Partez, je vous en supplie...
— Je n'ai rien oublié ; à demain ! reprit le jeune homme.
Et, sans laisser à Antonia le temps d'ajouter un mot, il rejoignit le comte de Pietranera.
Le lendemain, à la tombée de la nuit, Valentin se préparait à sortir pour se rendre chez la comtesse. Il était plein de sécurité. Dans l'après-midi, il avait
vu le comte partir en calèche, au galop des chevaux.
La chasse devait durer trois jours. Il s'enveloppait de son manteau, quand tout à coup la porte de son appartement s'ouvrit sans bruit, et Zanetta, la femme de chambre de la comtesse, entra furtivement et d'un air mystérieux. C'était une jeune et jolie fille, vive, discrète, intelligente, et qu'Antonia paraissait aimer d'une affection toute particulière. Elle donna un pli à Valentin, mit un doigt sur sa bouche, et disparut sans avoir dit une parole.
Valentin brisa le cachet aux armes des Pietranera, lut d'un œil ardent la lettre que renfermait l'enveloppe à son adresse ; puis, lorsqu'il eut achevé de lire, s'accouda sur une table, appuya son front sur sa main et s'abtma dans une rêverie profonde.
Voici ce qu'écrivait Antonia :
« Malheureux, qu'allez-vous faire ?Étesvous las de vivre? Au nom du ciel, ne venez pas. Quittez Rome, fuyez. Il en est temps encore;, de main, peut-être, il serait trop tard. Ne cherchez pas à me voir, ne me revoyez jamais. Je vous dois toute la vérité. Je vais vous la dire.
Pourquoi ai-je tardé si longtemps à vous la révéler? J'étais folle. Ne venez pas, ne venez pas! Écoutez-moi, et que chacune de mes paroles demeure à jamais gravée dans votre mémoire. Je serais coupable envers vous, coupable envers Dieu, qui nous voit et nous juge, si j'hésitais un instant de plus à vous expliquer le mystère de ma vie. Écoutez-moi, et réglez votre conduite sur le récit que je vous envoie. Vous ne savez pas qui vous aimez, vous ne savez pas qui je suis.
Quand vous le saurez, quand vous me
connaîtrez tout entière, alors, alors seule ment vous comprendrez toute la portée de mes avertissements, et vous partirez, Valentin. Vous partirez, je le sens bien, vous devez partir. Que ma destinée s'accomplisse! Je dois parler, je parlerai :
je n'ai que trop attendu.
« Je suis le dernier rejeton d'une famille autrefois puissante, de la famille Mammiani, engagée depuis deux siècles dans une guerre d'extermination contre les Piglia-Spada. Un meurtre qui remonte à l'année 1625, et dont les causes n'ont jamais été bien éclaircies, avait divisé nos deux familles et allumé une haine qui ne devait finir que par la ruine des Mammiani ou des Piglia-Spada. Je n'ai jamais bien su, et je ne puis vous dire si ce meurtre fatal, source de tant de maux, fut l'œuvre de la jalousie ou de l'ivresse, si Francesco Mammiani, en frappant d'un coup mortel Giuseppc Piglia-Spada, vengeait son honneur outragé, ou lavait dans le sang une de ces
paroles imprudentes que le vin excuse sans les justifier.
« Mon père, que j'ai souvent interrogé là-dessus, m'a toujours imposé silence et n'a jamais daigné iqe répondre. Il est tombé lui-même dans un maquis, victime de la haine des Piglia-Spada, sans qu'on ait jamais pu savoir quelle main l'avait frappé. Depuis 1625 jusqu'à l'heure où je vous parle, notre famille a perdu douze de ses membres par le fer ou par le plomb. Celle des Piglia-Spada n'a pas été moins cruellement décimée : quatorze de ses membres ont payé de leur sang les meurtres qui avaient fait tant de veuves et d'orphelins.
« Cette guerre sans trêve et sans merci paraissait enfin terminée. Il ne restait plus un seul Piglia-Spada. Je vivais en paix avec ma mère dans un village obscur de la côte. Les procès avaient dévoré les derniers débris de nos domaines, et ne nous avaient laissé qu'une pauvreté voisine de la misère. Pour sub-
venir aux besoins les plus pressants, nous avions vendu en pleurant les bijoux qui depuis tant de générations étaient dans notre famille et avaient toujours été respectés comme un héritage sacré.
Bientôt, ces ressources épuisées, il fallut recourir au rouet, à l'aiguille, pour soutenir notre vie. Nous nous levions avec le jour, et toutes nos journées étaient remplies par le travail.
<c Pourtant nous acceptions sans murmure ce rude labeur, car nous vivions en paix. La mort nous avait délivrés de tous nos ennemis. Le nom de Piglia- Spada n'était plus prononcé que par les vieillards. Nous étions pauvres, mais sans inquiétude. Dans mes rêves de jeune fille, je ne concevais pas d'autre bonheur, d'autre espérance, que de prolonger, par mes soins, par mon dévouement assidu, les jours de ma vieille mère.
« Sa bénédiction devait être mon unique héritage. Je ne pouvais donc songer
à me marier. Ma mère était loin de partager ma résignation. Elle s'affligeait de notre pauvreté, en songeant qu'elle me laisserait seule, sans soutien, sans amis, sans protecteur. Elle appelait de ses vœux impuissants les prétendants, qui s'obstinaient à ne pas se présenter. La solitude qui s'était faite autour de nous, et qui se fait partout autour de la pauvreté, ne la décourageait pas. Pleine de confiance en Dieu, ma mère espérait toujours que ma jeunesse et ma beauté seraient acceptées comme une dot suffisante par un cœur généreux et dévoué.
Vainement la réalité démentait d'année en année ces ambitieuses espérances.
Ma mère ne renonçait pas à ses rêves.
Pour moi, je me serais trouvée heureuse, si elle eût consenti à se contenter, comme moi, de la destinée qui nous était échue.
« Un jour, on vit arriver dans le village un homme que personne ne connaissait, dont personne n'avait entendu parler :
c'était le comte de Pietranera. Il était
riche; il se montra généreux et se fit aimer. Tous les pauvres bénissaient son nom, tant il mettait de bonne grâce et d'à-propos dans chacun de ses bienfaits.
Introduit auprès de ma mère par un des anciens du pays, il ne tarda pas à devenir notre hôte familier. Chaque jour il venait s'entretenir avec nous, et, sans jamais témoigner une curiosité indiscrète, au bout de quelques semaines il savait notre vie tout entière. Il connais sait tous nos malheurs, tous nos regrets* Peu à peu il s'empara du cœur de ma mère et réussit à lui inspirer une confiance absolue. Il m'avait d'abord montré une affection toute paternelle; je n'éprouvais pour lui ni entraînement ni aversion. Dans le fond de mon cœur, je le remerciais de son amitié pour ma mère; je lui savais bon gré des bienfaits qu'il semait autour de lui, et pourtant je ne le voyais jamais arriver avec joie.
« Au bout de quelques mois, son affection pour moi parut changer de na-
tare et devint plus tendre. Malgré son âge, qui semblait devoir éloigner de son esprit toute pensée de mariage, il n'hésita pas à demander ma main, et ma mère s'empressa d'accepter une offre qui comblait tous ses vœux. Je ne l'aimais pas; mais je n'aimais personne.
Mon cœur était libre, aucune affection passionnée ne me protégeait contre le désir de ma mère. Pouvais-je résister, seule et sans défense, aux prières qu'elle m'adressait chaque jour ? Pouvais-je refuser d'assurer par mon consentement la paix de sa. vieillesse ? Sa fille, une fois mariée, elle mourrait sans inquiétude; elle retournerait à Dieu sans trouble, sans angoisse. Pour prix des soins qu'elle m'avait prodigués, de la sollicitude constante dont elle avait entouré ma jeunesse, elle ne me demandait que mon obéissance : pouvais-jé balancer? Malgré le trouble secret, malgré l'inquiétude confuse, malgré le vague instinct de défiance qui ne m'avait pas abandonnée
depuis le jour de cette fatale demande, je cédai aux instances de ma mère et devins comtesse de Pietranera.
« Mon mari fut pour ma mère un fils dévoué. Il semblait deviner chacun de ses désirs, et trouvait le moyen de les satisfaire sans lui laisser le temps de les exprimer. Il était excellent pour elle et pour moi. Son affection empressée, sa bienveillance prévenante, triomphaient peu à peu de ma défiance ; la reconnaissance allait lui gagner mon cœur tout entier, quand ma mère mourut. Debout à son chevet, il lui ferma les yeux et mêla ses larmes aux miennes.
« Le lendemain des funérailles, qu'il entoura de pompe et de magnificence, il m'emmenait auprès de la comtesse douairière de Pietranera, et, trois jours après notre départ, nous entrions dans un splendide château, à quelques lieues d'Ajaccio. Ma belle-mère me reçut avec une politesse froide et hautaine. Chacune de ses paroles, chacun de ses re-
gards semblait me dire : Je pardonne à mon fils son étrange mésalliance, mais n'espérez pas que je vous traite comme ma fille. Je lui pardonne, mais ne croyez pas que j'oublie jamais la distance qui vous sépare de notre famille. Il est descendu jusqu'à vous, il n'a pu vous élever jusqu'à lui.
« Le comte redoublait de soins, de prévenances, d'empressement, de générosité, comme s'il eût voulu demander grâce pour l'orgueil de sa mère. Chaque fois qu'il me conduisait à la ville ou dans un des châteaux du voisinage, il voulait me voir parée d'une robe nouvelle. Aucune étoffe ne lui paraissait assez riche ; il me couvrait de perles et de diamants, et ne croyait jamais avoir assez fait pour sa femme. Heureux et fier de me voir admirée, il me couvait du regard et me remerciait du triomphe qu'il m'avait ménagé. Sa plus grande, son unique joie était de me mener partout avec lui, d'écouter le murmure
d'étonnement qui. accueillait notre arrivée*. Malgré son âge, car il aurait pu être mon père, il ne témoignait jamais aucune jalousie, aucune inquiétude. 11 voyait les jeunes gens s'empresser autour de moi ; loin de s'en alarmer, il les attirait chez lui, leur faisait fête, et me grondait doucement quand je les recevais avec trop de froideur. II s'étonnait de ma réserve et me demandait d'un ton de reproche pourquoi ses amis n'étaient pas les miens. Il y avait dans ses paroles un tel accent de conviction, de sincérité, que j'aurais cru lui faire injure en persévérant dans la contrainte que je m'étais d'abord imposée. Hélas! je fus cruellement punie de ma confiance.
« Parmi les jeunes gens qui fréquentaient le château de Pietranera, se trouvait un Doria, d'origine génoise. Jeune, beau, élégant, Giacomo réunissait tous les dons extérieurs qui peuvent séduire les yeux d'une femme. Son air, son maintien, sa démarche me plaisaient. Pour-
tant je ne l'aimais pas ; car il avait dans sa conversation un ton de frivolité qui me blessait. Il était beau, mais il le savait trop. Mon mari paraissait avoir pour Giacomo une préférence décidée. Il ne se contentait pas de l'inviter à toutes ses fêtes : il n'acceptait pour lui-même aucune invitation, s'il n'était sûr de le rencontrer. Il me vantait à tout propos son adresse, sa bonne grâce, son goût exquis, le discernement qu'il apportait dans le choix de ses amitiés ; il ne pouvait rien dire sans citer Giacomo.
u Un soir, nous étions au bal, Giacomo vint me demander une valse. J'hésitais à consentir ; je craignais d'attirer l'attention en valsant avec lui. On le voyait partout près de moi ; il me suivait comme mon ombre. J'allais refuser, quand le comte me lit signe d'accepter.
Je donnai la main à Giacomo, et bientôt la valse nous emporta. Chaque fois que nous passions devant mon mari, je me sentais effrayée de l'expression sin-
gulière de son regard. Ses yeux ne nous quittaient pas ; il épiait chacun ne nos mouvements ; il interrogeait mon visage et semblait vouloir compter les battements de mon cœur. Le bal finit et Giacomo prit congé de nous.
c Nous avions deux lieues à faire pour arriver à Pietranera. A peine étais-je assise au fond de la voiture, que le comte se mit à me parler de la fête que nous quittions. Sans savoir pourquoi, je me sentais triste et rêveuse. Le comte passa en revue tous ceux qui avaient dansé avec moi. Quand vint le tour de Giacomo, il entama son éloge, et, une fois sur ce chapitre, le comte ne s'arrêtait pas. Tout entière à ma rêverie, j'écoutais d'un air distrait et répondais à peine. Gomme nous arrivions au château, le comte s'aperçut que je n'avais plus mon bouquet ; il me demanda ce que j'en avais fait. Je l'avais oublié en quittant le bal.
Cette question et surtout le ton dont elle était prononcée m'étonnèrent dans
LA CHÂSSE AU ROMAN. 3lt
la bouche du comte. Cependant cet incident s'était effacé de ma mémoire, je n'y pensais plus, quand j'appris, deux jours après, que mon mari avait tué en duel Giacomo.
« Pourquoi s'étaient-ils battus? Ma pensée se reporta d'abord sur le bal où j'avais vu Giacomo pour la dernière fois; sur le bouquet que j'avais oublié, que Giacomo avait pris peut-être à mon insu, que mon mari avait reconnu dans ses mains. Mais comment concilier la jalousie du comte avec la manière dont il avait attiré, accueilli Giacomo? Je m'informai : on me dit que mon mari s'était pris de querelle au jeu et qu'il l'avait provoqué sous le prétexte le plus futile. J'étais sûre de n'avoir rien à me reprocher; j'étais sûre de n'avoir jamais aimé Giacomo , je ne savais pas même s'il m'aimait. Pourtant la mort de ce jeune homme laissa dans mon cœur un regret mêlé d'épouvante.
« Je ne me sentais pas coupable, et
je le plaignais comme s'il fût mort par ma faute. Cette querelle de jeu, qui avait amené leur rencontre, n'étaitelle pas un pur mensonge ? J'avais toujours vu le comte de Pietranera perdre gaiement son enjeu. Je ne l'avais jamais connu ni querelleur ni intéressé. Et cependant, si le comte avait tué Giacomo par jalousie, comment expliquer sa conduite? Rien d'ailleurs dans les paroles du comte ne révélait l'orgueil de la vengeance satisfaite. Le sang qu'il avait répandu n'avait pas altéré son humeur* Il se montrait, comme par le passé, bon, affectueux, prévenant. Ce souvenir douloureux commençait à s'effacer, quand une catastrophe inattendue vint le raviver cruellement.
« Le comte m'avait présenté un jeune Anglais, arrivé depuis quelques jours à Ajaccio. Edmund Grenville, malgré la sévérité de son maintien, m'intéressait par l'élévation de son esprit, la franchise de sa parole. Je le connaissais depuis un
mois à peine, et déjà je me sentais attirée vers lui par une sympathie véritable. Ses pensées venaient au-devant des miennes ; nos sentiments se rencontraient. Cette sympathie était -elle destinée à devenir plus vive de jour en jour ?
Notre amitié devait-elle se changer en amour? Je n'en savais rien; je n'essayais pas de le savoir. Je le voyais partir sans regret; mais je ne manquais jamais de me réjouir à son arrivée. Le comte paraissait heureux de nous voir ensemble.
Il n'avait jamais témoigné à personne l'affection qu'il témoignait à Edmund. Il le mettait de moitié dans tous ses plaisirs, et, malgré la différence de leur âge, leur intimité avait quelque chose de fraternel. Je ne songeais pas à cacher l'intérêt que m'inspirait le prince Grenville, et mon mari, pour lire dans mon cœur, n'avait besoin ni de vigilance ni de pénétration.
« Un jour, il était parti pour la chasse avec Edmund et quelques gentilshommes
des environs. Le soir, comme je les attendais à souper, je vis arriver le corps sanglant d'Edmund : il avait été frappé d'une balle à la tête. Par qui ?
D'où était parti le coup? Sir Grenville était-il tombé victime de l'imprudence ou de la vengeance ? Personne ne pouvait ou n'osait le dire. Tous les visages étaient consternés. Je me tenais debout, immobile près du corps d'Edmund, et je pleurais à chaudes larmes, quand tout à coup je rencontrai le regard de mon mari. Une joie sauvage étincelait dans ses yeux. Je tressaillis ; une pensée terrible traversa mon cœur, mais je l'étouffai en frémissant.
« Le comte, frappé de ma tristesse, essaya vainement de la combattre. Tous ses efforts vinrent se briser contre ma douleur. Je refusais obstinément toutes les distractions qu'il m'offrait. Les fêtes»
la parure avaient perdu tout leur charme à mes yeux. Inquiète, oppressée comme aux approches de l'orage, je sentais au-
tour de moi quelque chose de terrible et de menaçant. Enfermée dans ma chambre, seule avec mes pensées, je voyais sans cesse les images sanglantes de Giacomo et d'Edmund. Je n'osais pas accuser mon mari de lâcheté, et je me demandais avec effroi si tous ceux qui m'aimaient étaient condamnés à mourir.
« Ma belle-mère tomba malade. Quoiqu'elle eût toujours été pour moi froide et hautaine, je la soignai comme j'avais soigné ma mère. Elle fut attendrie par mon dévouement. Parfois elle me regardait avec bonté; je voyais des larmes rouler sous ses paupières ; elle pressait ma main dans les siennes. A l'inquiétude qui se peignait sur son visage, je croyais deviner qu'elle avait un secret à me révéler.
« Un soir, nous étions seules. Le comte était allé à la ville. La comtesse qui, pendant tout le jour, avait gardé le silence, fit un effort sur elle-même
comme pour triompher de l'affaissement de ses forces, et d'une voix qui empruntait à la mort prochaine une étrange solennité :
« — Ma fille, me dit-elle, j'ai été dure pour vous, pardonnez-moi. Je vais mourir, je le sens, mes forces s'épuisent; avant de partir, je veux réparer, autant qu'il est en moi, le mal que je vous ai fait. Je ne puis rien sur le passé ; mais Dieu permet du moins que je vous éclaire sur les dangers qui vous menacent. S'il me défend de vous rendre le bonheur, et cette défense est une part de mon châtiment, je peux, du moins, à cette heure suprême, vous révéler un secret horrible. Quand vous m'aurez entendue, vous ne serez pas sauvée, mais vous n'irez plus au devant du malheur. Savez-vous, ma fille, dans quelle famille vous êtes entrée ? Savez-vous le vrai nom du comte de Pietranera ?
« Saisie d'épouvante, je r tremblais, je respirais à peine. J'attendais avec
anxiété la révélation qui allait décider de mon avenir. La comtesse, par un effort surnaturel, se dressa sur sa couche et poursuivit d'une voix fiévreuse :
« — Pardonnez-moi, ma fille, pardonnez-moi. J'aurais dû vous parler plus tôt:
j'aurais prévenu de grands malheurs. Pardonnez-moi ; et surtout, Antonia, que le secretqui va s'échapper de mes lèvres reste à jamais enseveli dans votre sein ! Épargnez à ma mémoire les malédictions de mon fils.
« Tout à coup sa voix s'éteignit. Je me levai pour soutenir sa tête. Elle m'attira dans ses bras, et, comme si le remords eût doublé ses forces :
a — Ma fille, s'écria-t-elle d'une voix retentissante, le comte de Pietranera est le dernier des Piglia-Spada. C'est lui qui a tué Giacomo Doria, c'est lui qui a tué Edmund Grenville. Il tuera tous ceux que tu aimeras. S'il ne m'a pas tuée, c'est que, chez nous, on ne tue pas les femmes; mais il te tuera dans ton cœur. Délie-toi
de ta jeunesse, déûe-toi de ta beauté.
Tous ceux qu'il attire près de toi sont des victimes dévouées à sa vengeance.
Ton amour donne la mort.
« A peine avait-elle achevé ce terrible aveu, que je vis, à la lueur de la lampe qui brûlait au chevet, ses lèvres trembler et ses mains s'agiter au hasard, comme pour saisir les spectres que l'agonie promenait autour d'elle. Quand le comte rentra, je priais au pied du lit ou sa mère venait de s'endormir pour ne se réveiller jamais.
« Maintenant, Valentin, comprenezvous toute ma conduite? Est-il nécessaire de vous expliquer mon attitude vis-à-vis de vous? Rappelez- vous les premières paroles que je vous ai adressées.
J'avais deviné le danger qui vous menaçait; j'avais pressenti votre amour. Je vous ai supplié de ne pas me suivre, et vous m'avez suivie. Plus tard, j'ai voulu vous éloigner à force de froideur, et vous ôtes resté. Tout en vous répons-
sant, je m'abandonnais lâchement à la joie de me sentir aimée. Mon cœur était partagé entre le bonheur de vous voir et le besoin de vous sauver, en vous éclairant. Et puis, vous l'avouerai-je?
J'espérais qu'il me serait facile de me défendre contre vous; j'espérais ne pas vous aimer. Dieu me punit cruellement; il châtie d'une main sévère mon imprudence et ma témérité. Partez donc, puisque je vous aime. Le comte, s'il ne le sait déjà, ne peut l'ignorer longtemps.
Il lira dans mes yeux le trouble qui m'agite, et le dernier des Piglia-Spada sera sans pitié pour la dernière des Mammiani. Vous savez maintenant pourquoi mon mari vous attire. Il vous tuera, Valentin, comme il a tué Edmund et Giacomo. Il vous tuera ; car, sa mère me l'a dit, mon amour donne la mort. »
— Parbleu l s'écria Valentin après avoir épuisé toutes les réflexions que lui suggérait ce formidable récit, Rodolphe avait raison. La Corse est un pays où il
se passe des choses bien étranges. Je suis servi a souhait, je n'ai pas perdu mon voyage. A coup sûr, ce n'est pas à Paris, au milieu de la vie prosaïque et plate qu'on a l'habitude de vanter, que j'aurais jamais rencontré cette admirable aventure. Ce n'est pas à Paris que je me serais trouvé face à face avec un comte de Pietrenera. 11 faut reconnaître que ces Corses ont des idées qui n'appartiennent qu'à eux. Et moi qui avais la bonhomie, la niaiserie de m'alarmer sur la moralité de mon entreprise! Moi qui me reprochais d'abuser, de tromper, de trahir lâchement cet homme si bon, si dévoué!
Moi qui allais jusqu'à me mettre sur la même ligne que les voleurs de grand chemin, moi qui rougissais de lui voler sa femme ! Tête et sang ! ma conscience me la baillait belle , mes scrupules étaient bien placés! Si j'avais accepté l'invitation du comte, à cette heure je serais étendu sur le gazon et j'aurais du plomb dans la tête. J'aurais été rejoindre
Edmund Grenville. Ah! mon maître, vous espériez m'attirer dans le piège ?
Vous aviez compté sans votre hôte. Ah !
nous vouliez, monsieur le comte, ajouter mon nom à votre liste sanglante ? Non pas, s'il vous plaît ; ou, si vous me tuez, vous ne me tuerez pas du moins comme une alouette sans défense. Allons, ajouta, t-il en étreignant d'une main fiévreuse le manche d'un poignard malais, mon devoir est tracé : il s'agit d'arracher Antonia aux mains de son bourreau. Je ne l'aimerais pas, que j'accepterais encore avec orgueil une si noble tâche. Je l'aime ; et si la route qui s'ouvre devant moi est une route périlleuse , elle est pleine de gloire, et le bonheur est au bout.
A ces mots Valentin s'enveloppa dans les plis de son manteau, mit dans sa ceinture le poignard malais après en avoir caressé la lame, et sortit d'un pas assuré.
Il était logé sur la place de la Minerve.
Avant d'arriver au Corso 3 il traversa
rapidement plusieurs rues étroites, tortueuses et obscures. Quand il arriva sur la place Colona, son parti était pris : il enlèverait Antonia. Antonia l'aimait et ne pouvait refuser de le suivre. Où iraient-ils ensemble? Le monde entier s'ouvrait devant eux ; la jeune Amérique leur tendait les bras. Exalté par ses espérances, il franchit l'espace compris entre la place Colona et la Via de Condotti. Quelques minutes encore, et il allait se trouver en présence de la femme qu'il aimait, qu'il voulait sauver à tout prix. Son imagination, un instant assoupie, avait retrouvé toutes ses poétiques ardeurs. Son cœur battait à coups redoublés : on eût dit que sa poitrine allait éclater.
Enfin il arriva sur la place d'Espagne.
La lune resplendissait au-dessus du Pincio. Onze heures sonnaient à Saint- André délie Frasche. Valentin s'arrêta.
Le moment solennel était enfin venu :
sa destinée allait se décider.
— Ombre de sainte Amarante , dit-il à voix basse, contemplez du haut des cieux le digne fruit de vos leçons. Ombre invisible et chère, assistez-moi de vos conseils dans cette épreuve difficile ; inspirez-moi au dénoûment de ce drame rempli de mystère. Donnez-moi Fépée d'Alexandre pour trancher ce nœud gordien. Si Dieu ne vous eût pas jeté sur ma route, où serais-je pourtant à cette heure ? J'aurais cédé, comme un enfant, aux sollicitations de mon oncle, j'aurais épousé Louisanne, et je discuterais avec mes fermiers le prix d'un bail à cheptel.
Je m'applaudirais stupidement de la vente de mes seigles et de mes avoines.
Vous êtes venu à propos pour me dérober à cette sotte vie. Oui, je le sens, oui, je le reconnais, j'étais né pour les grandes aventures. Dans tous les récits que nous avons dévorés ensemble, rien de pareil ne s'est offert à ma curiosité. Mon bonheur passe mes espérances. La mort est là peut-être... Je serai digne de vous.
La fenêtre d'Antonia était doucement éclairée par la lueur d'une lampe. Une ombre svelte et gracieuse se dessinait à travers le rideau. Plus de doute, Antonia l'attendait. Valentin monta d'un pas léger les marches de l'escalier. A peine tut-il frappé d'une main discrète, que la porte s'ouvrit, et Zanetta l'introduisit en silence auprès de la comtesse de Pietranera.
A la vue de Valentin, Antonia, touchée de tant d'amour, ne put retenir un cri de joie ; mais bientôt, reprenant possession d'elle-même, et réprimant, par un effort énergique, le sentiment qu'elle n'avait pu contenir :
— Vous ici ! s'écria-t-elle, vous Ici, à cette heure ! C'est donc là le cas que vous faites de mes prières ! Après ce que je vous ai écrit, ne connaissez-vous pas le comte? Ne le connaissez-vous pas tout entier? Ne craignez-vous pas que son départ ne soit une ruse d'enfer? Ah!
partez, je vous en conjure. Ne restez pas un instant de plus. A l'heure où je vous
parle, mon mari est peut-être déjà dans les murs de Rome. Il vous tuera, s'il vous trouve seul avec moi.
Et elle attachait sur lui un regard suppliant, plein d'angoisse et d'effroi.
— Dites-moi que vous m'aimez, répliqua Valentin ; que j'entende de votre bouche ce mot qu'a écrit votre main.
— Je vous aime, Valentin, je vous aime. Et maintenant, partez.
— Oui, je partirai, s'écria le jeune homme d'une voix ardente, et son œil resplendissait de joie et de fierté, oui, je partirai, mais nous partirons ensemble. Avez-vous donc pensé que je vous laisserais à la merci d'un monstre sanguinaire ? Votre amour m'a créé des devoirs et des droits. Puisque vous m'aimez, Antonia, c'est moi désormais qui réponds de vous devant Dieu. Dès à présent, vous êtes sous ma protection.
C'est à moi qu'il appartient de vous délivrer et de vous défendre. Malheur !
ah ! trois lois malheur à l'insensé qui oserait me disputer mon bien !
Antonia contemplait en silence le visage pâle et frémissant de Valentin.
— Vous êtes vaillant, vous êtes généreux, dit-elle enfin avec un accent passionné. Vous êtes bien le cœur que j'ai deviné, quand je vous ai vu pour la première fois.
— Je vous aime, répliqua simplement le jeune homme, je vous aime pour tout ce que Dieu a mis en vous de grâce et de beauté; je crois que je vous aime surtout parce que vous êtes malheureuse. Avant de vous rencontrer, je ne connaissais pas l'amour; c'est vous qui me l'avez appris. Dieu m'est témoin que je ne crains pas le comte. Je suis venu m'offrir à ses coups pour vous sauver au péril de ma vie. Mais puisqu'il s'est trompé dans ses lâches calculs, puisque nous sommes seuls, puisque nous sommes libres, qu'attendons-nous ? Partons, fuyons ensemble. Vous m'avez révélé
l'amour, je vous apprendrai le bonheur.
— Fuir avec vous ! s'écria la jeune femme avec un mouvement d'épouvante.
Où fuir? où nous cacher? En quelque lieu que nous allions, la vengeance de mon mari ne saura-t-elle pas nous atteindre ?
— Le dernier des Piglia-Spada est-il invulnérable? demanda Valentin relevant fièrement la tête ?
— Non, il n'est pas invulnérable; mais, malgré son âge, il est sûr de ses coups.
Un jour, sur la côte, je l'ai vu tuer une hirondelle de mer avec la balle d'un pistolet. Giacomo Doria passait pour habile à l'épée, et pourtant le comte l'a tué. Non, il n'est pas invulnérable ; mais vous, cruel, l'êtes-vous donc, et ne sentezvous pas que si vous mourez, je mourrai?
— On ne meurt pas lorsqu'on est aimé.
— Mon amour donne la mort, ajouta Antonia d'un air sombre.
— Votre amour donne la vie, reprit
Valentin avec une tendresse ineffable.
Que craignez-vous, d'ailleurs? Le monde est assez grand pour nous cacher. Je sais qu'il y a dans les Abruzzes des asiles enchantés, des retraites impénétrables. Lorsque le comte aura perdu la trace de nos pas, nous irons chercher une terre lointaine, hospitalière, où deux amants puissent s'aimer en paix. Nous irons partout où vous voudrez aller, dussé-je vous porter dans mes bras. Vous avez souffert, je vous consolerai. Quelle femme aura jamais été plus adorée que vous sous le ciel ! Vous avez subi un dur martyre; mais vous êtes jeune, à votre âge il n'est rien d'irréparable. Vous n'aimiez pas Giacomo Doria. Edmund Grenville, vous l'aimiez peut-être?...
— Non, Valentin, je sens bien, à cette heure, que je ne l'aimais pas.
— Partons ! vous pouvez briser sans scrupule les liens odieux qui vous enchaînent. Dieu ne veut pas que les gazelles vivent avec les tigres, les
colombes avec les vautours. Vous résigner plus longtemps serait une impiété.
Venez, une vie nouvelle va commencer pour vous. Ah ! si, pour vous rendre heureuse, il suffit d'un amour sans bornes, vous serez heureuse, Antonia.
Je n'aurai d'autre tache que le soin de votre destinée, d'autre ambition que de vous plaire, d'autre félicité que de vous sentir près de moi. Un jour, en songeant par hasard aux douleurs du passé, vous croirez avoir fait un rêve.
— Je le crois déjà, mon ami. Oui, déjà, en vous écoutant, il me semble que tout ce passé n'est qu'un songe. Je dormais, et je viens de m'éveiller sur votre cœur. Dieu juste ! s'il était vrai que ce ne fût qu'un rêve ! S'il nous était permis de vivre l'un pour l'autre, sans trouble, sans remords, à la face du ciel!
Pourquoi ne vous ai-je pas rencontré quand ma main était libre, quand mon âme, avide d'amour et de bonheur, pouvait se donner tout entière? J'étais belle
alors, on le disait du moins, et vous m'auriez aimée peut-être.
— Oui, dit Valentin avec mélancolie, et nous serions à cette heure au fond d'une vallée charmante, sous le toit de mon oncle qui vous appellerait sa fille.
— Dieu ne l'a pas voulu ! Fuyez , partez sans moi, Valentin. Je ne dois pas vous entraîner dans mon malheur :
je ne veux pas vous attacher à une destinée maudite.
— Écoutez, Antonia, reprit Valentin d'un ton résolu, si vous refusez de me suivre, je vous sauverai malgré vous.
Je n'attendrai pas que Piglia-Spada me provoque, c'est moi qui le provoquerai.
— Vous le provoquerez, malheureux !
Et de quel droit ? à quel titre ?
— Du droit que me donnent l'amour et la justice. Je ne l'attendrai pas. J'irai au-devant de lui. Je lui dirai : Vous m'avez attiré près de votre femme. Vous avez compté sur sa jeunesse et sa beauté pour m'enchaîner à ses pieds. Vous
LA CHASSK AL' nOMAN. 331
avez espéré que je l'aimerais, qu'elle m'aimerait elle-même, et vous attendiez cette heure pour me tuer. Eh bien, vous vous êtes trompé, nous nous aimons, et vous ne me tuerez pas : c'est moi qui vous tuerai.
Antonia, effrayée de l'exaltation de Val en tin, essayait de le calmer :
— Eh bien, oui, nous fuirons, nous partirons ensemble. Nous partirons, je vous suivrai. Mais nous avons deux jours devant nous. Avant de partir, sachons où nous allons. Choisissons une retraite sûre et qui nous dérobe à toutes ses poursuites.
Valentin s'était jeté aux genoux d'Antonia. Il couvrait ses mains de baisers et la contemplait dans une pieuse extase. Il se trouvait si heureux à ses pieds, qu'au lieu de délibérer avec elle sur le but de leur voyage il ne songeait qu'à jouir de l'heure présente, comme si son bonheur eût été dès lors assuré.
Antonia, dominée par le charme entrai-
nant de cette passion qui ne reculait devant aucun obstacle, partageait ellemême la confiance de Valentin. Ils s'entretenaient doucement de leurs espérances enivrées et revenaient avec joie sur leur première rencontre. Ils se rappelaient avec délices les. moindres incidents de leurs promenades à Florence et à Rome. Us se racontaient, comme une histoire ignorée, la naissance et le progrès de la passion qui les avait attirés l'un vers l'autre, qui maintenant les embrassait d'une flamme commune. Ils se révélaient l'un à l'autre ce que chacun d'eux savait, et ils s'écoutaient avec curiosité. Antonia couvrait d'un œil attendri son amant agenouillé, et, à voir les regards qu'ils échangeaient, personne n'eût deviné le danger suspendu sur leur tête.
Tout à coup un pas rapide retentit dans l'escalier. Antonia tressaillit et prêta l'oreille.
— C'est le pas du comte, je le recon-
nais! s'écria-t-elle d'une voix éperdue. Vous avais-je trompé ? Il revient altéré de sang et de vengeance. 11 est trop tard maintenant pour vous dérober à ses coups. Oh ! mon Dieu ! comment vous sauver ?
— Qu'il vienne donc! s'écria Valen-' tin. Je défendrai ma vie ; je mourrai, s'il le faut, et je mourrai sans regrets, puisque vous m'aimez.
La porte s'ouvrit brusquement, le comte de Pietranera parut sur le seuil.
Il s'arrêta, les bras croisés sur la poitrine. Sa lèvre, à demi enfouie sous sa moustache grise, frémissait d'une façon convulsive. Sa barbe touffue suivait tous les mouvements de sa bouche. Ses yeux, éclairés d'une lueur sinistre, exprimaient une joie farouche. On eût dit un chacal prêt à s'élancer sur sa proie. Valentin, en le regardant, se demandait avec étonnement comment il avait pu un seul instant croire à la franchise, à la bonhomie d'un pareil monstre. Il fris-
sonna, malgré son courage, et porta la main à sa ceinture.
— A merveille, mon jeune ami! s'écria le comte avec ironie. Votre santé languissante vous défendait de me suivre à Ostie, et vous profitiez de mon absence pour séduire ma femme : vous chassiez sur mes terres!
— Je n'ai rien à répondre, répliqua Valentin. Vos armes, monsieur le comte?
— L'épée , c'est la seule arme des gentilshommes.
— L'heure, le lieu du rendez- vous?
— Demain, à la Storta, au soleil levant.
— Vous ne m'attendrez pas, ajouta Valentin.
Et il sortit en jetant sur Antonia un regard d'amour et de compassion.
Minuit sonnait quand Valentin se trouva seul sur la place d'Espagne. Malgré l'heure avancée, il se rendit à la villa Médicis,et pria deux pensionnaires de l'Académie de vouloir bien lui servir de témoins. Rentré chez lui, en attendant le jour, il écrivit à son oncle. A peine assis devant sa table, il ne put s'empêcher de s'attendrir sur l'issue probable du combat qui allait s'engager. Quelque chose lui disait qu'il ne reviendrait pas de la Storta. 11 ne craignait pas la mort; il ne croyait pas payer trop cher le bonheur d'être aimé d'Antonia; mais sa pensée se reportait avec tiistesse vers son oncle si cruellement déçu dans ses espérances.
Il avait quitté avec joie le calme du foyer domestique ; il s'était lancé avec ivresse
à la poursuite des aventures ; tous ses vœux avaient été comblés; toutes les promesses de Rodolphe étaient pleinement réalisées ; l'Italie était bien ce qu'il avait rêvé, une terre féconde en émotions; toutes les rues de Rome étaient remplies de tragédies ; comme pour combler du premier coup son ambition, la Corse était venue à son aide, la Corse où l'ardeur du sang perpétue depuis tant de générations les haines impérissables qui ont illustré dans l'antiquité la famille des Atrides. Certes, il n'avait pas le droit de se plaindre; et pourtant, à cette heure suprême, il jetait un regard navré sur cette vallée paisible où il avait grandi, où il aurait pu vieillir.
Il avait repoussé loin de lui le mariage que lui offrait son oncle, il l'avait repoussé comme un dénoûment vulgaire dont son cœur s indignait; et maintenant qu'il nageait en pleine poésie, maintenant que, docile aux conseils de Ro-
dolphe et de Sainte-Amarante, il respirait l'air vif des montagnes et vivait dans la région des aigles, il contemplait d'un œil attristé la plaine qu'il avait dédaignée.
Quelques instants avant que l'aube commençât à poindre, il ouvrit la fenêtre et respira l'air frais du matin. Ce n'était pas les palais, les monuments, les églises de Rome que son regard attendri cherchait dans la pénombre. Il voyait les Cormiers. Il entendait le fracas de la Sèvre qui se brisait contre ses barrages ; il prêtait l'oreille au chant triste et grave des pâtres et des laboureurs. C'était l'heure où il. partait pour la chasse. Ses chiens gambadaient autour de lui; son cheval hennissait et piaffait au perron.
Il partait escorté de la meute joyeuse. La vallée fumaitaux premiers feux du jour; de blanches vapeurs se détachaient du flanc des collines ; les bois se remplissaient de confuses rumeurs, pareilles au bruit lointain de la marée montante.
Cependant, soutenu, exalté par l'amour sincère et passionné que lui avait inspiré Antonia, Valentin imposait silence à ses regrets et se préparait vaillamment à mourir.
L'aube blanchissait à peine la cime du Monte-Mario, quand les deux témoins se présentèrent chez Valentin, qui venait d'achever sa lettre à son oncle. S'il succombait, cette lettre devait partir ; s'il survivait, elle lui serait rendue. Une voiture attendait à la porte. Valentin prit son épée. Deux heures après, la calèche les déposait à la Storta, à quelques milles de Rome.
Il eût été difficile de choisir un cadre mieux assorti au drame qui allait se jouer. Rien ne saurait donner une idée de la tristesse de ces plaines incultes où l'on peut marcher tout un jour sans rencontrer d'autres êtres vivants que quelques pâtres armés de lances ou de fusils, et des buffles qui vous regardent
d'un œil stupide, sauvage et étonné.
C'est une des parties les plus âpres, les les plus admirablement désolées de la campagne romaine. Pour toute végétation, quelques arbres rabougris et poudreux, jetés à de rares intervalles sur le bord du chemin ; des ruines éparses dans les champs de ronces ; çà et là une tombe antique à demi cachée sous les herbages brûlés par le soleil ; un bloc de marbre ou de granit sur lequel dorment de longs lézards verts ; des cyprès s'élevant à l'immense horizon.
Pas un bruit; tout est morne, silencieux, immobile : on dirait une mer pétrifiée, un océan d'airain.
Depuis une heure, Valentin et ses témoins se promenaient silencieusement, le comte de Pietranera ne paraissait pas.
Valentin ne savait comment expliquer l'absence du comte. Il est brave, pourtant, disait-il à ses deux compagnons; je ne puis croire qu'il recule devant le «langer. Il a bonne envie de me tuer, et
ne laissera pas échapper l'occasion qui lui est offerte.
Cependant le temps s'écoulait , le comte n'arrivait pas. Après deux heures d'une attente inutile, les deux témoins déclarèrent à Valentin qu'il avait fait son devoir et le ramenèrent à Rome. Valentin était triste, sombre, préoccupé.
Il pressentait une catastrophe non moins irréparable et plus terrible que la mort à laquelle il venait d'échapper.
En rentrant chez lui, il trouva, sur sa table, une lettre.
Il pâlit en l'apercevant, et brisa le cachet d'une main tremblante.
C'était une lettre de la comtesse de Pietranera.
« Je pars , et l'adieu que je vous « adresse est un éternel adieu, Valen- « tin. Le comte, fidèle à la haine héré- « ditaire de sa famille contre la mienne, « vous avait choisi pour troisième vie- « time ; n'en doutez pas, il vous aurait
« tué. J'ai voulu vous sauver, et je vous « ai sauvé. J'ai désarmé votre bourreau « en lui montrant que je suis maîtresse « de son secret. Je lui ai jeté à la face « les dernières paroles de sa mère expi- « rante ; je lui ai dit qu'il avait tué Gia- « como Doria parce qu'en le frappant il « croyait me frapper, je lui ai dit qu'il « avait tué Edmund Grenville d'une « façon déloyale, qu'il l'avait tué lâche- « ment, sans défense, que c'était un « assassinat, et que, s'il me poussait à « bout, il en répondrait devant les « hommes avant d'en répondre devant « Dieu.
« A ces accusations terribles, je l'ai « vu frémissant, pâle de honte et de co- « 1ère, mais réduit au silence, confondu, « foudroyé. Il a renoncé à sa rencontre « avec vous. Vous vivrez: cette pensée, « du moins, adoucira l'amertume de « notre séparation. Vous vivrez : tout « est bien. Je ne songe plus à me plainte dre. Me sera-t-il donné de vous revoir
«c un jour? La justice divine premlra-t- « elle soin de me délivrer et de nous « réunir? Je n'ose l'espérer. Quoi qu'il « arrive, au i*om de l'amour qui nous « lie, promettez-moi de ne pas me suivre, « promettez-moi de ne rien faire pour « me retrouver. Courbez la tête avec ré- « signation sous les décrets de la Provi- « dence. Vous ne pouvez rien 'pour ma « délivrance. En essayant de vous rap- « procher de moi, vous signeriez mon « arrêt de mort. Oubliez-moi, cher, trop a cher Valentin ! Vous êtes libre, vous « êtes jeune, la vie s'ouvre devant vous.
« Ne vous acharnez pas plus longtemps ♦< à la poursuite d'un bonheur impos- « sible. Retournez vers votre oncle.
« Le bonheur, croyez-le bien, n'est pas « dans les émotions tumultueuses. Ne « vous montrez pas ingrat envers la des- « tinée qui, a mis sous votre main les « biens les plus dignes d'envie. Pour « moi, je n'oublierai jamais que vous « m'avez aimée ; ce souvenir me sou-
« tiendra jusqu'à la fin de mes rudes « épreuves. Dans la nuit sombre et me- « naçante qui m'enveloppe de toutes « parts, il y aura désormais un coin « d'azur où je verrai briller une étoile « mystérieuse. Adieu donc, jeune ami, « encore une fois adieu ! Je me suis re- « posée un instant sur votre cœur, et je « reprends sans murmurer le fardeau de « mon existence.
« Antonia. »
Après avoir achevé la lecture de cette lettre, Valentin cacha sa tête entre ses mains, et le pauvre enfant éclata en sanglots.
— Ah ! malheureux ! s'écria-t-rl, tu voulais un amour tourmenté, un amour hérissé d'obstacles et se dénouant par un coup de foudre. Tes souhaits sont comblés ; tu l'as rencontré, cet amour !
D'où vient donc que tu pleures ? d'où vient que tu maudis le jour où tu es né ?
Valentin sentait sa raison s'égarer. Il
se leva, se jeta sur ses armes, et courut à la place d'Espagne, décidé à tuer le comte s'il n'était pas encore parti.
Le comte de Pietranera était parti dans la matinée ; Valentin ne put savoir s'il avait pris la route de Civita-Vecchia, do Naplesou de Florence.
Que faire désormais sur cette terre où il ne devait plus la revoir ? Où se réfugier, après cet éternel adieu ? Il saisit avec un tressaillement de joie le poison que Rodolphe lui avait donné. La mort était devant lui ; un instant suffisait pour sa délivrance. Cependant, en relisant la lettre d'Antonia, son regard s'arrêta sur ces deux lignes, dont le sens lui avait d'abord échappé : « Me sera-til donné de vous revoir un jour? La justice divine prendra-t-elle soin de me délivrer et de nous réunir ? » Devait-il, par le suicide, protester d'avance contre la justice de Dieu ? Devait-il désespérer sans retour de cette réunion qu'Antonia n'osait lui promettre, et dont la pensée
avait pourtant traversé le deuil de son âme ? Ces deux lignes qu'il retournait en tous sens, dans lesquelles il crut lire une confuse promesse, suffirent pour le rattacher à la vie.
Entraîné par un instinct qui sera compris de tous les cœurs vraiment amoureux, Valentin voulut parcourir à pas lents tous les lieux où le bras d'Antonia s'était appuyé sur le sien, toutes les ruines au milieu desquelles il avait entendu sa voix bénie, tous les monuments qui avaient arrêté leurs regards. Il cherchait , il retrouvait partout son image. Il se rappelait sa démarche, ses gestes, ses moindres paroles, jusqu'aux plis de sa robe, jusqu'aux inflexions de sa voix ; et chacun de ces charmants souvenirs, tout en redoublant la douleur de leur séparation, ravivait en lui l'espérance de la revoir.
Là, sous les pins de la villa Borghèse, elle s'était arrêtée pour regarder les Transtéverines dansant la saltarelle au
son du tambour de basque. Ici, près de Tare de Constantin, elle s'était assise pour contempler la lune qui brillait entre les arcades du Golisée. Sous les ombrages de la villa Pamphili, dans le cloître de Saint-Jean de Latran, sur la route d'Albano ou de Tripoli, elle avait laissé partout le doux parfum de son passage.
11 y avait surtout un endroit solitaire où Valentin aimait à s'oublier de longues heures. Non loin du fort Saint-Ange, sur la rive droite du Tibre, se trouve une villa modeste que personne ne songe à visiter, et qui jouit, parmi les Romains eux-mêmes, d'une complète obscurité.
Ce n'est, à proprement parler, qu'un jardin assez négligé , avec une cassine qui ressemble à un petit castel de Normandie. Antonia, que le hasard avait conduite un jour à la villa Salvage, s'était prise d'affection pour ce coin de terre silencieux et désert, où Ton ne voit que des fleurs, où aucune mine, où
aucun monument n'atteste la folie ou le malheur des hommes.
Plus d'une fois elle était venue s'y reposer des magnificences de l'ancienne reine du monde. Plus d'une fois, en marchant près d'elle, dans les allées de cvtises et de lauriers-roses, Valentin lui avait entendu dire qu'elle aimerait mieux vivre dans cette agreste solitude que dans le palais des Borghèse ou des Corsini. Depuis le. départ delà comtesse, il allait tous les jours à la villa Salvage chercher la trace de ses pas. Ce pieux pèlerinage calmait, à son insu, la fièvre de son désespoir. Seul avec ses souvenirs, il se sentait pourtant si près d'elle, les lieux qu'il visitait étaient si pleins de sa grâce et de sa beauté, qu'il ne* pouvait la croire perdue sans retour, et qu'à chaque instant il s'attendait à la voir paraître au détour d'une allée.
Au milieu de ces préoccupations, toutes les histoires de Rodolphe lui revenaient parfois en mémoire. De loin en loin sa
curiosité reprenait le dessus. Le hasard avait voulu qu'il descendit dans l'hôtel où Rodolphe était descendu quelques années auparavant. Un jour, il eut la fantaisie d'interroger son hôte sur le compte de son ami.
— Il menait joyeuse vie, n'est-ce pas?
Les billets parfumés devaient pleuvoir dans cette hôtellerie.
— Je n'ai jamais connu de garçon plus rangé, répondit l'hôte avec bonhomie.
— Avez-vous oublié, reprit Valent in, toutes ses brillantes équipées, la Brambilla, la Giuliani, la Bosemonda ?
— Voici trente ans bientôt que je tiens l'hôtellerie où vous êtes, et j'entends aujourd'hui pour la première fois les noms que vous prononcez.
— Comment! s'écria Val en tin de plus en plus surpris, vous ne connaissez ni la Giuliani, nilaRosemonda? Vous ignorez la fin tragique de la Rosemonda, poignardée par la Giuliani ? Vous vous
souvenez au moins des trois mois que Rodolphe a passés au fort Saint-Ange pour avoir enlevé la maîtresse du cardinal Bamboccini ? Cela dut faire quelque bruit dans la ville.
— Bamboccini ! Nous n'avons dans le sacré collège aucun cardinal de ce nom.
M. Rodolphe n'a jamais dormi en prison, que je sache. Ses plus longues absences n'ont jamais dépassé trois ou quatre jours. 11 a fait, hors de Rome, quelques petits voyages, à Frascati, à Genzano; si j'en excepte le temps du carnaval, il est toujours rentré avant minuit. Je vous le répète, mon cher monsieur , je n'ai jamais connu de garçon plus rangé, plus paisible. Il sortait le matin, dès dix heures, avec son Guide sous le bras,, courait toute la journée comme un lièvre, revenait au gite, dormait grassement, et ne manquait jamais, en s'éveillant, de prendre le café dans son lit.
— Consultez votre mémoire, repartit
Valentin. 11 est impossible que Rodolphe ne vous ait jamais parlé de la Giuliani.
Il est brave comme un lion, mais discret comme un trompette. Quand il est heureux, il met tout le monde dans la confidence de son bonheur. La Giuliani est une de ses plus glorieuses aventures. 11 a dû vous parler d'elle, et plus d'une fois. Tenez, regardez ce flacon : il y a là dedans de quoi foudroyer tous les buffles des marais Pontins. C'est le poison avec lequel la Giuliani voulait se tuer, quand Rodolphe l'arracha de ses mains.
— S'il a fait cette action charitable, et c'était le devoir d'un chrétien, il ne s'en est jamais vanté, répliqua l'hôte en branlant la tête. J'ajouterai que, si M. Rodolphe ne se fût pas conduit chez moi en bon et tranquille jeune homme, je me serais empressé de lui signifier son congé.
A ces mots, Valentin jeta sur son hôte un regard de mépris, et sortit dans Tes.
pérance de rencontrer quelques Romains mieux informés; mais il eut beau questionner les oisifs de sa connaissance, dont toute la vie se passait à recueillir les anecdotes de la ville, personne ne put lui fournir le moindre renseignement sur la Giuliani et la Rosemonda.
Quant au cardinal Bamboccini, toutes les fois qu'il lui arrivait de prononcer ce nom, il recevait pour unique réponse un joyeux éclat de rire.
— C'est étrange, se disait-il. J'ai vainement cherché à Florence la tombe du comte Orsini; personne ne connaît à Rome les merveilleuses histoires de la Brambilla, de la Giuliani, de la Rosemonda, et l'on me rit au nez quand je parle de la maîtresse du cardinal Bamboccini. Il y a là-dessous un mystère que je pénétrerai.
Malgré la promesse qu'il avait cru entrevoir dans la lettre d'Antonia, il n'abandonnait pas ses projets de suicide. Rome n'était plus pour lui qu'un
désert. Il pensait sérieusement à quitter la vie. Seulement, il n'eût pas été fâché d'éprouver, avant de s'en servir, le poison que Rodolphe lui avait confié. La mort s'offrait à lui comme un refuge ; mais l'agonie l'épouvantait ; il ne voulait pas mourir lentement. Où trouver un sujet pour l'expérience qu'il désirait faire ? C'était là la difficulté.
Parmi les vieilles Anglaises qu'il avait vues aux premières places, sur l'arrière du Sésostris, une surtout l'avait frappé par l'originalité toute britannique de sa figure et de ses manières. Elle se nommait lady Penock. Valentin l'avait retrouvée partout, comme une Euménide attachée à ses pas, àLivourne, à Pise, à Florence. Le lendemain de son arrivée à Rome, en sortant de sa chambre, il s'était rencontré face à face avec lady Penock, qui sortait de son appartement.
Us logeaient tous les deux dans le même hôtel, au même étage, sur le même palier.
LA CHASSE AU ROMAN. :Ki3
Lady Penock était au grand complet.
Rien ne lui manquait : elle avait un chien. Par une singulière coïncidence, Fox ressemblait à Zamore, que nos lecteurs n'ont pas oublié peut-être. Cette ressemblance, en rappelant à Valentin une des plus amères déceptions de sa vie, avait tout l'air d'une raillerie. Ajoutez que Fox, du matin au soir, remplissait l'hôtel de ses jappements; c'était le chien le plus hargneux qui se pût voir, le plus indiscret et le plus incommode. Aussi lady Penock n'aimait pas Fox ; elle l'adorait.
Un matin, comme Valentin tenait entre ses mains le flacon de la Giuliani, il vit entrer un visiteur sur lequel il ne comptait pas. C'était Fox qui venait de s'introduire étourdiment par la porte entrouverte. L'occasion était belle. Valentin décida sùr-le-champ qu'il ferait l'épreuve du poison sur le Sosie de Zamore. Il prit un morceau de sucre, l'imbiba du fatal breuvage, et le présenta traîtreuse-
ment au favori de lady Penock. Le poison, d'après le témoignage de Rodolphe, devait foudroyer comme la liqueur contenue dans le chaton de Mithridate. Valentin épiait la mort ; la mort ne vint pas; Fox, après avoir croqué le morceau de sucre, passa la langue sur ses moustaches d'un air satisfait, fit dans la chambre quelques gambades joyeuses, et vint s'accroupir aux pieds de Valentin, comme un convive qui prend goût au régal et attend le second service.
Enhardi par cette expérience, le neveu de M. Fléchambault porta le flacon à son nez : l'odeur ne lui était pas inconnue, bien qu'il n'eût de sa vie respiré d'acide prussique. La sénérité, le contentement éclataient dans les yeux de Fox ; sa queue frétillait en signe de joie et de gourmandise. Valentin n'hésita plus, il porta le flacon à ses lèvres et le vida d'un trait : c'était du marasquin de Zara.
— Par les cornes du diable! s'écria
Valentin, si la Giuliani ne s'est pas moquée de Rodolphe, Rodolphe s'est moqué de moi.
Et, dans un mouvement de colère, il jeta le flacon de la Giuliani à la tête de Fox, qui s'enfuit en poussant des cris de détresse.
Le même jour Valentin reçut une lettre au 'timbre de Nantes. Il reconnut aussitôt l'écriture , bien qu'il ne l'eût vue qu'une fois.
Cette lettre était ainsi conçue :
« Mon cher monsieur Valentin,
« Je vous écris à l'insu de votre oncle, << retenu dans son lit depuis quelques « semaines. Vous donnez si rarement « de vos nouvelles, qu'il se croit oublié ; a sans doute aussi il craint de vous ef- « frayer en vous parlant de son état, et « il est plus malade qu'il ne le pense « lui-même. Depuis votre départ, il est « plongé dans une mélancolie dont rien « ne peut le distraire. Votre présence
i'Mi LA CHASSK AT ROMAN.
« seule pourrait lui rendre la joie et la « santé. Mon père essaye en vain de <i l'égayer et de le rajeunir en lui rap- « pelant les souvenirs de leurs pre- « mières années : rien n'y fait.
« C'est à peine si nous osons lui parler « de vous. Que faites-vous donc là-bas, « mon Dieu ? A quoi donc vous occu- « pez-vous, pour oublier si complète- « ment les Cormiers ? Vous voyez donc « de bien belles choses ! Je ne puis « croire, malgré toutes les merveilles « qu'on raconte de l'Italie, que l'image « de votre oncle soit effacée de votre « cœur. Il a toujours été si bon pour « vous ! Vous savez si bien , et depuis « si longtemps, que vous êtes toute sa « vie , son unique espoir ; qu'il a tract vaille, qu'il s'est enrichi pour vous « seul, que vous seriez l'ingratitude « même si vous songiez sérieusement « à vivre loin de lui.
« Il ne vous rappelle pas, il n'osera « jamais vous rappeler. 11 craint, je le
« sens bien, que vous ne preniez sa « prière pour un reproche. 11 a peur, « en se plaignant de votre absence, de « réclamer comme un droit ce qu'il at- « tend de votre affection. J'ai beau veil- « 1er sur moi-même, votre nom arrive « quelquefois sur mes lèvres, et alors, « monsieur Valentin, je vois de grosses « larmes rouler dans ses yeux. Il ne me '< dit rien, mais je devine ce qui se passe « en lui.
« Allez, monsieur Valentin, au prix de « toutes les belles choses que vous avez « vues, je ne voudrais pas avoir à me « reprocher un pareil chagrin. C'est si « bon de se sentir aimé, de pouvoir se « dire à toute heure de la journée : Il y « a là, près de moi, un cœur que je « remplis tout entier ! Revenez donc, « revenez bien vite, et votre vue le gué- « rira. Ne craignez pas qu'il vous parle « de sa douleur. Oh ! non, monsieur Va- « lentin. Il vous aime trop pour vous « affliger. Quand il vous tiendra dans
« ses bras , il oubliera tout ce qu'il a « souffert, et ne répandra que des « larmes de joie.
« Voici l'hiver qui arrive. Dans les « longues soirées, vous nous raconterez « toutes vos aventures, et vous userez « librement du privilège des voyageurs « qui reviennent de loin. Soyez tran- « quille, nous vous écouterons bien, « et nous croirons tout ce que vous « direz.
« Adieu, mon cher monsieur Valentin.
« Recevez l'assurance de ma bonne et « franche amitié.
« Louisanne. »
Le lendemain, Valentin quittait Rome et partait pour la France.
Bien qu'on fût aux premiers jours de novembre, la saison était belle encore.
Yalentin avait quitté la voiture à Clisson, et suivait à pied les traînes à demi dépouillées qui coûtent sur le bord de la Sèvre. Quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis son départ, et dans ce court espace de temps il avait bien vieilli.
Son front avait pâli, son regard brillait d'un fiévreux éclat; la douleur avait déjà flétri son doux visage, où, trois mois auparavant, brillait la fleur de la jeunesse. Il allait à pas lents et la tête baissée, indifférent aux beautés des campagnes qu'il avait tant aimées.
Cependant, à mesure qu'il approchait de la vallée tranquille où s'étaient écoulées ses premières années, il éprouvait un attendrissement involontaire; lors-
300 LA CHÂSSE ÀÛ ÏIÔXIAN.
qu'il aperçut le toit des Cormiers à travers le feuillage éclairci, il sentit son cœur se fondre et ses yeux s'humecter.
Il s'accusait d'ingratitude ; il comprenait combien il était coupable envers son vieil oncle, qui l'avait toujours traité comme un fils; il revenait désolé, mais plein d'amour et de repentir.
Justement alarmé par la lettre de Louisanne, il s'attendait à trouver son oncle dans son lit. Quelle ne fut pas sa joyeuse surprise en l'apercevant dans une avenue du verger ! La tête patriarcale de M. Fléchambault, doucement éclairée pai le soleil d'automne, respirait la santé. Valentin courut à lui, et ils se tinrent longtemps embrassés.
— Mon oncle ! mon ami ! mon père !
disait le jeune homme en le pressant contre son cœur. M. Fléchambault se taisait, mais des larmes coulaient le long de ses joues, tandis qu'il attachait sur son neveu un égard curieux et attendri.
— Cher enfant, que te voilà changé !
dit-il enlin avec un étonnement douloureux. Tu as {donc souffert, tu as donc pleuré mon ami ? L'air de nos champs ramènera sur ton visage les couleurs que tu as perdues.
— Oui mon cher oncle, j'ai pleuré, j'ai souffert. Je souffre encore d'une cruelle blessure ; j'en souffrirai longtemps peutêtre ; mais vous me guérirez, mon bon oncle.
Pas un reproche, pas une question indiscrète ne sortit des lèvres de M. Fléchambault. Son cœur était un abîme de tendresse et de miséricorde ; aucune réflexion amère ne troubla la joie du retour. Les serviteurs se pressaient autour de leur jeune maître, et tous lui disaient : Ne nous quittez plus, vivez au milieu de nous.
Dans la soirée, M. Fléchambault voulut entraîner Valentin chez son vieil ami Varembon.
— Viens, lui dit-il, Varembon ne t'a
pas gardé rancune, et sa fille ne t'en veut pas. Ils seront joyeux de te voir.
— Rien ne presse, mon onde, répliqua Valentin ; donnez-moi quelques jours de répit, laissez-moi tout entier au bonheur de me retrouver près de vous.
Après la façon très peu polie dont Valentin s'était conduit envers M. Varembon et sa fille, on comprend sans peine qu'il ne fût pas pressé d'affronter leurs regards. Il craignait que son oncle ne ramenât sur le tapis le mariage, qui lui souriait moins que jamais. Et puis, il soupçonnait Louisanne d'avoir usé de supercherie. L'air gaillard et dispos de M. Fléchambault s'accordait si peu avec les termes du message qu'il avait reçu à Rome, que son étonnement avait bientôt fait place au dépit. Et pour tout dire enfin, dans la disposition d'esprit où il se trouvait, il était bien aise de ne voir personne.
Quelques jours plus tard, comme M. Fléchambault revenait à la charge :
— Tenez, mon oncle, lui dit Valentin, je vous en prie, n'insistez pas davantage. M. Varembon est votre ami ; je n'ai d'éloignement ni pour lui ni pour mademoiselle Louisanne ; mais je suis triste, je suis chagrin, j'ai besoin de solitude.
Sûr désormais de n'être pas troublé, Valentin se livrait tout entier au souvenir d'Antonia. Que faisait-elle à cette heure? Vers quelles plages lointaines son mari, son bourreau, l'entraînait-il ?
Lui serait-il donné de la revoir un jour ?
Dieu prendrait-il soin de les réunir, comme elle semblait l'espérer en lui adressant ses adieux ? Ce trésor de grâce et de beauté était-il à jamais perdu?
Les portes de l'Éden s'étaient-elles fermées sans retour ?
Cette préoccupation était devenue toute sa vie. Il n'avait plus goût à rien ; la chasse même, qu'il avait aimée avec passion, avait perdu pour lui tous ses plaisirs. Toute distraction lui était im-
3Gi LA CHASSK AU ROUAN.
portune. Antonia était le commencemeni et la fin de toutes ses pensées. Il la voyait partout, il la mettait de moitié dans toutes ses impressions, il entendait sa voix dans les soupirs de la brise, il la mêlait à toute la nature. <
Un soir, il était seul dans le salon des Cormiers. Le jour baissait ; la senteur qui s'exhale des bois à la fin de l'automne, moins pénétrante, mais plus douce peut-être que celle du printemps, arrivait à pleines bouffées par la fenêtre ouverte. Étendu sur un divan, Valentin passait en revue tous les épisodes de son séjour à Florence et à Rome. Son esprit se reportait vers les caschines, vers l'église déserte de San-Miniato, d'où la vue se promène sur la vallée de l'Arno. Il revovait avec elle les ruines du Golisée, les aqueducs semés dans la campagne romaine, le temple des Muses et la grotte de la nymphe Égérie. II s'asseyait avec elle au bord du lac Némi, sur le gazon émaillé de cyclamens.
Après avoir épuisé toutes les richesses du passé, il interrogeait l'avenir d'une àme inquiète, quand la porte du salon s'ouvrit brusquement. Valentin leva la tête et demeura frappé de stupeur. 11 voulut s'élancer, ses jambes fléchirent; il voulut parler, la parole expira sur ses lèvres ; il ne put que tendre les bras :
c'était Antonia, Antonia elle-même !
— Est-ce vous, Antonia? s'écria-t-il enfin. Est-ce bien vous qui m'êtes rendue ? Mes yeux ne m'abusent-ils pas ?
La foudre ou la tempête vous a-t-elle délivrée de votre mari ? Êtes-vous libre, enfin ? Êtes-vous à moi tout entière ?
— Je suis libre, Valentin, et c'est à moi seule que je dois ma liberté. Le comte de Pietranera m'a ramenée en France. Après la scène terrible qui s'est passée entre nous, la vie commune était devenue impossible. J'ai brisé ma chaîne, je me suis enfuie. Dieu, qui a vu mes tortures, Dieu me pardonnera. Je viens à vous, mon ami ; je viens à vous, calme
et confiante. Je compte sur votre amour, sur votre dévouement. Vous me protégerez, vous me défendrez : me suis-je trompée ?
— Vous êtes ici chez vous. Mon oncle est bon, il m'aime. Je lui dirai tout. Vous vivrez ici à l'abri de tout danger. Piglia- Spada n'est pas éternel, Dieu aura pitié de nous et nous délivrera de ce monstre.
Un jour, bientôt, vous serez ma femme ; ma femme, Antonia, ma femme bien-aimée ! Nous vivrons heureux et tranquilles, vous achèverez près de moi, dans la paix et la sérénité, une vie commencée sous des auspices si orageux.
Oh ! combien je vous aimerai !
Tout à coup Antonia poussa un cri d'effroi, et demeura immobile, comme si elle eût été fascinée par la tête de Méduse.
— Là, là, ne le voyez-vous pas? ditelle à Valentin d'une voix tremblante, en lui montrant de la main le comte de Pietranera, accoudé sur le bord de la fe-
nôtre, et qui plongeait dans le salon un regard menaçant.
Valentin bondit de colère, et saisissant dans un coin du salon un fusil de chasse :
— C'est toi, s'écria-t-il, affreux Piglia- Spada I Cette fois, tigre altéré de sang, tu n'échapperas pas à mes coups.
Et il allait coucher en joue le comte de Pietranera, lorsque Antonia arrêta son bras.
— Malheureux ! qu'allez-vous faire ?
— Vous venger, répliqua Valentin.
Le comte de Pietranera avait escaladé
la fenêtre, se jetant au-devant de lui :
— Tout beau, mon gendre 1 s'écria-til ; voulez-vous donc tuer votre beaupère?
En ce moment, M. Fléchambault parut sur le seuil de la porte et s'arrêta en souriant.
Pâle, tremblant, Valentin promenait autour de lui un regard éperdu. Ses yeux se dessillaient, son esprit s'éclai-
rait comme par enchantement. Un coup de vent avait balayé la nuée, le ciel s'inondait de lumière.
— Oh ! mon Dieu, dil-il enfin, que se passe-t-il donc?
Louisanne s'avança, et lui tendant la main :
— Pardonnez-moi, dit-elle. Je vous aimais sans vous connaître ; j'ai compris votre mal, et j'ai voulu vous guérir. Je ne pouvais arriver à votre cœur qu'en abusant votre imagination. Vous ne vouliez pas de Louisanne, vous la dédaigniez sans l'avoir vue ; Antonia s'est chargée de notre union. A-t-elle réussi ?
Mon ami, dites-le-moi.
Valentin saisit la main de Louisanne, et la couvrant de baisers : .
— Vous pardonner ! N'est-ce pas à moi plutôt d'implorer mon pardon ? N'est-ce pas vous qui m'enseignez la sagesse et le bonheur?
— Ne regrettez pas , ajouta Louisanne, l'épreuve à laquelle je vous ai
soumis. Je vous ai trouvé, en toute occasion, brave, généreux, chevaleresque :
je vous en aime davantage.
Valentin se jeta au cou de M. Varambon, et le contemplant avec étonnement »
— Comment, c'était vous, vous, Piglia- Spada ?
— Oui, mon gendre, moi-môme ; n'ai-je pas bien joué mon rôle ?
— Eh bien ! dit M. Fléchambault en montrant Louisanne, n'avais-je pas raison? Ses cheveux n'ont-ils pas bruni ?
Voici Zanetta, dit Louisanne en désignant sa femme de chambre qui les regardait d'un œil curieux par la porte entr'ouverte. Elle aussi a joué son rôle et nous a secondés. C'est elle qui m'a servi de secrétaire. Pardonnez-lui de s'appeler tout simplement Jeannette.
Le vœu des deux amis était enfin comblé. Le mariage se fit aux Cormiers, et la fête dura trois jours. M. Varembon et M. Fléchambault avaient réuni les paysans des environs : les noces de
Louisanne et de Valent in rappel lurent les noces de Gamache.
Six semaines après son mariage, Valentin reçut la lettre suivante :
« Je viens, mon cher ami, de couronder dignement une vie remplie jusqu'ici par de poétiques aventures. Le mariage, vous ne l'ignorez pas, a toujours été pour moi une des choses les plus triviales, les plus prosaïques de ce monde.
Eh bien, par un rare privilège, j'ai trouvé moyen de donner au mariage tout l'intérêt du roman le plus passionné, du drame le plus mystérieux. Une jeune fille dont le nom même ne semble pas appartenir à la terre, dont la voix est douce comme celle d'un séraphin, s'est éprise pour moi d'une passion irrésistible. Elle me croit pauvre, et pourtant elle me préfère aux plus riches partis.
Vainement sa famille, dont la noblesse remonte aux premières croisades, s'est opposée de toutes ses forces à notre
union; l'amour a triomphé de tous les obstacles. Elle n'a pas craint de s'exposer à la malédiction paternelle pour devenir ma femme. Prières, menaces, elle n'a voulu rien entendre. Il me reste à vous dire le nom de cet ange : j'épouse dans huit jours M lle Elodie de Longpré.
« Votre ami,
<v Rodolphe. »
i — Grand bien lui fasse ! dit Valentin }■ en pressant Loui6anne dans ses bras.
Deux années avaient passé sur leur bonheur.
Un jour, Louisanne et Valentin feuilletaient ensemble le volume dont nous avons transcrit quelques pages au milieu de ce récit.
Valentin relisait en souriant toutes les pensées qu'il avait autrefois tracées avec orgueil; il raillait sans pitié tous les rêves ambitieux , toutes les plaintes
amères, qu'il n'eût pas donnés alors pour une page de Rousseau ou de Byron.
Louisanne le défendait doucement contre lui-même.
— Mon ami, lui dit-elle, ne jugeons pas trop sévèrement les folies de la jeunesse; tâchons même, en vieillissant, d'en garder quelque chose.
Valentin écrivit sur la dernière page :
« L'amour est la grande aventure de la vie. Une affection sincère est pour le cœur une source d'émotions plus vives, plus variées que tous les rêves de l'imagination la plus féconde ; un monde mystérieux, infini, qui sollicite sans cesse notre curiosité, dont l'attrait se renouvelle chaque jour et que personne ne connaît jamais tout entier. »
Évreux, imprimerie tic Ch. IIiiRt.ssKY