La chasse et les chasseurs Léon Bertrand
Celui-là, je vous l'annonce et je vous le donne en toute sécurité, comme un maître ès arts cynégétiques.
— Qu'en savez-vous? dira le lecteur; de quel droit vous faire, ici, le répondant de ces fêtes de la vie au grand air, de la liberté en pleine campagne, et des batailles qui se livrent sous le couvert des grands bois?
Vous n'en savez rien; jamais, au grand jamais, vous n'avez vu la meute à la poursuite du cerf, le daim arrêté dans sa course, tout au plus, Jeannot lapin au beau milieu de la rosée. On vous connaît, mon bon-
homme; on vous sait goutteux, pansu et titubant dans les sentiers les mieux sablés. Vous préférez la rêverie à la perdrix grise, et le bruit des paroles élégantes au rappel de la caille verte au mois de mai. Donc, ne nous parlez
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point de la chasse et des chasseurs. On ne vous écouterait guère, on ne vous écouterait pas.
- — C est très-bien dit, ami lecteur, je suis tout à fait de votre avis. J'ai même une histoire à l'appui de votre dire. Un jour que je traversais le hara; de Viroflay, l'heureux propriétaire de ces prairies me faisait admirer un jeune poulain, fds de tonne mère et de père illustre, qui venait d'apparaître à la douce clarté du jour; même il cherchait un nom pour ce héros des victoires futures; un nom qui retentit des pelouses de Chantilly, aux arènes du Champ de Mars. H le voulait appeler Bonne-Aventure ou Taglioni.
— Faites mieux, lui dis-je, et donnez-lui mon nom : J. J. Voici vingt ans que je travaille à le tirer de la foule et des bruits de chaque jour. — Soit fait ainsi que vous le voulez, reprit cet éleveur imprudent. .. et le nouveauné fut appelé : J. J. *
Mais quoi I le nom du bonhomme et du goutteux porta malheur à ce frôle enfant qui semblait réservé à de si légères destinées. Il engraissa de bonne heure... il était poussif à trois ans; bref, il tourna plus mal que le cheval de Goldsmith : Calamité, ou le cheval de Sterne, qui s'appelait Dos-de-Violon.
C'était à la même heure où mademoiselle Déjazet se fâchait tout rouge v et menaçait d'un procès un malavisé gentleman qui avait donné le nom de Miss Déjazet à une jument victorieuse dans toutes les courses.
D'où il suit, au premier abord, que je n'ai pas le droit de me mêler à ces grandes disputes pour la couronne, au milieu de la poussière ardente des jeux Olym-
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piques, et pourtant je maintiens ma proposition première : écoutez et lisez ce Léon Bertrand, le chasseur, aussitôt qu'il parle ou qu'il écrit des bonheurs de la chasse. Il est vrai que je ne connais rien à ce grand art, et que c'est à peine si l'on m'a vu, dans toute ma vie, une ou deux fois :
. . . Armé d'un fusil inhumain.
Qui jamais, par bonheur, n'a fait feu dans ma main.
Mais je connais l'homme, en revanche, et depuis longtemps, et j'ai le droit d'affirmer que, si celui-là ne sait pas son métier aussi bien que M. Thiers, que M. Guizot et M. Ingres savent le leur, ce serait à désespérer de ces grands mots : Volonté, Talent, Passion, Expérience.
Il n'avait pas douze ans qu'il savait déjà reconnaître, on ne sait à quels indices, le cerf, le sanglier et le daim; ses oreilles intelligentes où retentissaient encore les premiers bruits de la langue athénienne, percevaient sûrement le chant du faisan dans les taillis, le cri de la bartavelle dans les coteaux, l'appel amoureux de la caille dans les luzernes incendiées. C'étaient là ses églogues. Virgile et Théocrite firent place au premier chevreuil qui eut le guignon de succomber sous cette main encore inhabile. Beaucoup mieux qu'il ne dis-, tinguait Cicéron de Tacite, et de Virgile^ Horace, il distinguait (j'en enrageais) le croùlement de la bécasse do la plainte du courlis; il se reconnaissait comme un vrai faune à travers les mystères, les silences, les repaires de la futaie; il dormait volontiers s'il fallait écrire un
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thème oii déchiffrer une version; mais, sitôt qu'il était étendu sur le lit de camp de quelque garde, il ne dormait que d'un œil, et, devançant le jour, ce paresseux que toutes les cloches du collège avaient grand'peinc à réveiller, était le premier vêtu, le premier debout, le premier en chasse. Il savait beaucoup mieux le nom des traqueurs : Pierre, Antoine et Malicorne, que le nom des combattants de Y Iliade. Il eût donné Achille, Patrocle et les deux Ajax, pour un sourire des deux valets de chiens : la Trace ou la Ramée. Ah 1 c'était un triste écolier, mais un rude chasseur ! Il avait déjà deux fusils, deux paires de guêtres, une poire à poudre ornée sur ses deux faces d'une tèle de Diane et d'une tète d'Actéon qu'il avait échangés contre sa grammaire de Burnouf, son dictionnaire de Planche, et ses deux dictionnaires de Noël. Il eût hésité à vous dire s'il préférait Ésope à Phèdre, et Plaute à Térence. . . Mais il distinguait parfaitement la cendrée , du n° 4, la balle mariée, de la balle franche, et la poudre fine d'Esquerdes, de la poudre suisse à gros grains. Même il se plaisait, Dieu me pardonne, et sauf votre respect! à étudier les fumées et les laissées, les empreintes et les vol-celets. Nous l'appelions déjà « Bas-de-Cuir! » par allusion au roman de Cooper qui venait de paraître. Il était très-gentil en ce temps-là. Les filles des gardes champêtres l'arrêtaient au passage, et MM. leurs pères, en le regardant de leur petit œil fauve, se disaient entre eux, que ce jeune bandit serait avant peu un « braconnier fini. »
Horresco refei'ensl... Je le rapporte avec horreur; effectivement, à quinze ans, il était déjà la terreur des
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gardes. On eût dit, à le voir franchissant la haie et le fossé, traversant la muraille, passant la rivière à la nage, et se glissant dans le parc le mieux fermé, que ce gredin-là n'avait aucune idée, aucun respect de la propriété <T autrui; ajoutez aucune déférence pour l'ordre et le rang, la décoration, le nom propre et voire la Majesté du propriétaire.
Il a tué sous son nez les faisans d'un maréchal de France; il a roulé sous ses fenêtres, les lièvres d'un membre du conseil général; il se moquait de M. le maire, et venait jusqu'en son enclos, fusiller ses perdrix innocentes. Que dis-je? Il a rapporté „ du gibier des Menus-Plaisirs du roi Louis-Philippe, et ce n'est pas le roi qui le lui avait donnél Le conservateur des forêts se signait à ce nom funeste, et le bruit courut, dans les Guêpes d'Alphonse Karr, que, surpris en pleine maraude, il avait été pendu, haut et court, entre deux renards. Malheureusement ce juste bruit ne s'est pas confirmé.
Une fois, avec son ami Théodose Burette, sur les bords des étangs de Saclay, où ces deux scélérats allaient tirer des canards sauvages, disaient-ils, ils ont frappé, au beau milieu de son corps, une innocente bichaille ; elle allait trottant menu, devant soi, pour amuser les beaux messieurs de Bois-Doré; sur son cou de cygne, elle portait un collier rose, une faveur que mademoiselle Armande avait promis d'échanger contre un baiser, à qui lui ramènerait, saine et sauve, sa biche favorite. Ah ! les coquins I ils ont tué la pauvrette; ils se sont partagé la faveur rose qu'ils ont portée à quelque Amaryllis
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de la Tête-Noire ou du Grand Cerf, dédaigneux du chaste baiser de la comtesse Armande. . . On n'a jamais vu pareil brigandage aux pays conquis : jamais les bouviers normands de Guillaume le Bâtard n'ont plus maltraité le gibier et les blondes filles des propriétaires saxons. .
Moi, qui vous parle, en maudissant le destin qui m'attachait à ce sacripant précoce, un jour que je l'avais mis aux arrêts, pour avoir assassiné des pigeons voyageurs qui étaient venus se poser sur le toit inhospitalier de la ferme, je l'ai surpris qui tirait dans les fossés du château de malheureux brochets, confiants dans l'élément liquide, et très-étonnés d'être frappés au défaut de la cuirasse, à l'instant même où ils flânaient au soleil !
Donc, vous voyez que j'en puis répondre, et que c'est mon droit d'attester au frontispice illustre de ce livre à plume et à poil, que ce Phœbus, ce Dufouilloux et ce Salnove des temps modernes est un être accompli en toutes sortes de ruses, rubriques, expériences, fascinations chasseresses. 11 sort de la chasse, il en a le fumet. Ses discours ne sont que perdreaux, perdrix, cailles, faisans, cul-blancs, râles de genêt. Ses rêves ne sont que bécasses, outardes, canards sauvages, canes-petières.
Ses grandes journées appartiennent au cerf dix-cors, au sanglier solitaire, à la bête puante, au loup, au renard, à la fouine, au biographe, à tout ce qu'on accroche et pend en guise d'exemple à la porte des châteaux vermoulus; ses plaisantes journées, son rieii-à-faire et ses délassements, les voici : lièvre en plaine au déboulé, et lapin sous bois au juger. Ses vrais amis, des gaillards de sa trempe et de son espèce, à la jambe