FRÉDÉRIC, HENRIETTE
HENRIETTE , jetant un cri.
Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce que c'est que ça ? FRÉDÉRIC , sortant de la cheminée.
Ma bonne sœur... rassure-toi...
HENRIETTE
Frédéric î... mon frère !... [éclatant de rire. ) Ah ! ali ! ah ! la drôle de figure!... A-t-on jamais vu rendre des vi:?iles ainsi...
FRÉDÉRIC
Oui, d'ordinaire on entre par la porte, ou au moins par la fenêtre; mais puisque ton mari te défend de me recevoir... HENRIETTE, examinant la cheminée.
Quelle singulière invention ! Oui, cela communique d'une pièce à l'autre... et c'est toi qui as faiC construire...
FRÉDÉRIC
Du tout ! c'est une vieille histoire qui a amusé tout Paris dans le temps. La maison que tu habites appartenait autrefois à un fermier-général, un M. de la Popeiinière, homme d'esprit, quoique homme d'argent, et dont la femme était fort jolie. Ce mauvais sujet de duc de Richelieu était l'ami intime de monsieur : tu conçois alors qu'il venait souvent voir madame... Mais pour échapper aux soupçons, il imagina d'acheter l'hôtel voisin, et de faire construire dans la pièce qui touche à celle - ci une cheminée tournante dont le secret n'était connu que de lui seul.
HENRIETTE
C'est fort drôle... Mais si quelque maladroit avait fait grand feu . . .
FRÉDÉRIC, riant.
La fermière-générale n'était pas frileuse.
HENBIETTI.
Et comment as-tu découvert?...
FRÉDÉBIG.
Par hasard. Je venais de louer celte petite chambre; en voulant mettre une bûche dans ma cheminée, j'attrape sans doute le ressort ; mon feu disparaît ! c'est désagréable en hiver. .. Je crie ; le portier monte , m'explique l'affaire. Ce fut alors que j'eus l'idée de te faire prendre cet appartement, puisque je ne puis mettre le nez dehors sans être arrêté.
HENRIETTE
Tu es donc encore poursuivi ?
FRÉDÉRIC
Toujours!...
HENRIETTE, fiaussant les épaules.
Mauvaise tête... au moment où mon mari va disposer de sa nièce...
Ï"RÉDÉRIC.
Cette jolie petite Aspasie... que j'adore!... je ne le souffrirai pas !
HENRIETTE
Et comment feras-tu?... Tu avais bien besoin de te mêler encore de politique !
FRÉDÉRIC
Je te jure, petite sœur, qu'il n*y a pas de ma faute ! Un pamphlet qui a paru à Marseille sous mon nom , quoique j'y fusse complètement étranger; qui attaquait les autorités: alors, procès d'offenses à la personne du roi, c'est tout simple; réquisitoires, gendarmes, toutes les gentillesses d'usage. Comme on pouvait fort bien me tenir sept à huit mois en prison, et me dire après qu'il n'y avait pas lieu à suivre, j'ai trouvé plus prudent de m'absenter.
HENRIETTE
Tu as eu tort.
FRÉDÉRIC
Du tout...
Air : Plus qu'un millionnaire.
La justice est si drôle, .
Qu'il est sage, je crois, De fuir d'abord la geôle Et s.es terribles droits.
Oui, dans un pareil antre, Qu'on ait raison ou tort,.
^ On sait bien quand on entre, Mais jamais quand on sort.
Je suis venu à Paris... mais le télégraphe m'y avait déjà annoncé ; et le premier jouu j'ai failli être arrêté à la requête du procureur du roi ; et maintenant je n'ose plus sortir; je ne sais où donner de la tête.
HENRIETTE
Et pendant ce temps-là, Aspasie sera mariée à un autre.
FRÉDÉRIC
Comment faire? j'ai bien là des papiers qui pourraient éclairer ce magistrat; mais il faudrait que quelqu'un lui parlât avec chaleur: tu crois que ton mari ne voudrait pas...
HENRIETTE
Ah! bien, oui; s'il te savait ici, il serait furieux; mais, si j'y allais ?
FRÉDÉRIC
Toi, ma bonne Henriette !
HENRIETTE
Je n'ai jamais sollicité, mais on dit que les femmes qui ne sont pas mal s'en tirent assez bien.
FRÉDÉRIC, riant.
Surtout auprès de la justice, quoiqu'elle ait la vue basse; mais il n'y a pas un moment à perdre.
HENRIETTE
Mon mari est absent... je vais prendre un voile, un fiacre.,. toi, ne reparais que lorsque lu entendras le signal.
FRÉDÉRIC
Ah! tu es mon ange gardien.
ENSEMBLE
Air : Nocturne de la Marquise de Brinvilliers. En toi j'ai confiance, Je vais quitter ces lieux.
Conservons l'espérance De moraens plus heureux.
HENRIETTE
Adieu, prends patience ; Il faut quitter ces lieux.
Conservons l'espérance De momens plus heureux.