‹ La chevauchée des WalkyriesChapitre 3 sur 3 · IV · texte numérisé non relu

IV

— Pas du toi|t ! Vous n'y êtes pas ! Elle a une perruque charmante...

— Avec des frisures ?

— Oui, et qui s'ajustent parfaitement à son front. Et c'est une femme intelligente, cultivée et bonne musicienne.

— Vous m'en direz tant! Mais, comment l'appeler ? Ma sœur ? Non ! Madame, sans doute, puisqu'elle fut l'épouse de Jésus-Christ?

— Comme je l'ai connue portant le voile, il m'arrive parfois de l'appeler encore ma sœur. Elle sourit alors, car elle est bonne fille. On l'appelle simplement mademoiselle de Grandchamp.

— Mais pourquoi quitta-t-elle le cloître, sinon par amour ?

— Par patriotisme.

— Je ne comprends pas.

— Vous comprendrez ! Je préfère qu'elle vous dise elle-même dans quelles circonstances elle fut relevée de ses vœux, car elle conte bien, étant Française.

— Une Française se déliant de ses vœux, par patriotisme, en Hollande, pendant la guerre... Vrai ! vous m'intriguez.

— Vous voyez bien, mauvais sujet, que j'avais raison de vous inviter. Mais, je vous en prie, soyez convenable !

— Pour qui me prenez- vous ?

— Pour un ami fidèle, dont l'exil n'altéra point la bonne humeur. Seulement...

— Seulement?

— Seulement, vous avez parfois des libertés de langage, des plaisanteries décolletées et une démangeaison de vous railler des choses les plus respectables, dont je suis la première à m'amuser, mais qui pourraient offusquer une ancienne religieuse, restée profondément croyante.

— Soyez sans crainte : je ferai le jésuite.

— Je ne vous en demande pas tant. Et puis, ce ne serait guère dans vos habitudes.

— Qu'en savez- vous? En m'obligeant 'à interviewer des gens de tous les partis, de toutes les confessions et de toutes les couleurs, mon métier de journaliste ne m'a-t-il pas appris à dissimuler ma pensée ? Évidemment, je n'irai pas jusqu'à tirer un chapelet de ma poche pour disposer cette brave femme en ma faveur, mais soyez sûre qu'avant d'attaquer le pots^e je me recueillerai pendant une minute, en baissant les yeux, pour lui faire croire que je récite le bénédicité.

— Vous oseriez?

— Je m'y engage.

— Quelle plaisanterie !

— Si vous insistez,j'iraijusqu'au signe de la croix.

— Non, mon ami, vous me feriez rire.

— Mais c'est quand vous riez que vous êtes le plus jolie.

— Flatteur !

— Et vous croyez qu'elle racontera des choses intéressantes ?

— J'en réponds. D'ailleurs, si elle hésitait à vous dire comment elle fut amenée à quitter le couvent, miss Chester s'empresserait de satisfaire votre curiosité.

— Aussi une ancienne béguine?

— Non, elle donnait des cours d'anglais, comme séculière, dans le pensionnat où son amie enseignait le français.

— Et c'est une vraie Anglaise?

— Pur sang.

— Avec de longues dents ?

— Oui, et un teint de beef steak cru.

— Je commence à deviner. On mangera de l'Allemand à ce dîner ?

— Vous y êtes.

— Alors comptez sur moi.

— A la bonne heure !

Il fut somptueux, ce repas, et arrosé de vieux bourgognes« tels qu'on en trouvait rarement en Hollande pendant la guerre, même dans la colonie belge.

Jean Duprieux s'y était rendu dans des dispositions spéciales, qui lui étaient d'ailleurs familières. L'espoir

de faire le tour d'une figure nouvelle lui communiquait toujours une fièvre de curiosité, la même à peu près qu'éprouvent le voyageur, partant pour une contrée lointaine, ou le ccdlectionneur à qui l'on a promis l'aubaine d'une pièce rare. Mais le plus beau des paysages ou la plus émouvante des œuvres d'art l'avaient toujours moins sollicité qu'im visage chargé de douleurs ou de joies. Rien pour lui n'égalait le plaisir d'épingler un de ces traits expressifs, où l'on voit la nature humaine retourner d'un bond à ses instincts primitifs, un caractère donner toute sa mesure ou la passion s'épuiser soudain dans un grand déchirement.

Il était assis en face de M^^® de Grandchamp. Tout de suite, il se mit à l'observer. Elle avait dû être jolie, avec ses traits délicats, ses yeux clairs, un peu allongés vers les tempes, et auxquels vingt-cinq ans de vie conventuelle n'avaient pas enlevé un certain air de franchise enjouée.

Elle causait avec abandon et par moments avec une vivacité piquante. On la sentait seulement inquiète des boutades de son amie, miss Chester, une forte personne, large d'encolure, avec la poitrine rebondie, un teint de sang et de longues dents blanches, qu'elle découvrait jusqu'aux gencives en riant de ses propres plaisanteries, toujours très naïves, encore que rudes parfois dans leur expression.

Mais, en attendant, pas d'histoires 1 On était au dessert, et l'entretien, animé et gai certes, n'était pas sorti des sujets les plus rebattus. Le journaliste avait bien à deux reprises tenté une diversion, propre à amener les deux femmes à parler de Içur passé. En vain ! Peut-être un doigt de vin leur délierait-il la langue ? Il porta donc un toast à la France, son hôte à l'Angleterre; puis, on but à la victoire prochaine des Alliés et enfin à l'hospitalité hollandaise, pour complaire à un des invités qui était d'Amsterdam. Et, chaque fois, on invita les amies à vider leur verre,

L'Anglaise le vidait bravement, avec un sourire satisfait, la Française à petits coups, avec un sourire amusé. Aussi devinrent •elles peu à peu plus loquaces.

Et voici, telle à peu près que l'ancienne religieuse la raconta, la suite des événements qui l'amenèrent à quitter le couvent :

c II est inutile que je vous dise conunent j'arrivai dans cette petite ville du Limbourg, pour y enseigner le français. J'acceptai cet emploi, dès qu'on me l'eut oflFert, trop heureuse de pouvoir propager le goût de la langue et de la culture françaises dans un pays ouvert aux influences germaniques, et dans un couvent dont presque toutes les sœurs étaient allemandes»

« Je m'y acclimatai très vite, et je ne tardai pas à entretenir les meilleurs rapports avec toutes mes

compagnes, qui, pour la plupart, me semblaient charmantes. Ayant le goût de l'enseignement, je m'attachai à mes élèves, dont les progrès encouragèrent mon effort. Le gouvernement hollandais m'en récompensa de son côté, en me nommant, chaque année, membre des jurys d'examen. Des pensionnaires qui s'y étaient distinguées me remercièrent en me faisant de menus cadeaux, livres, bibelots ou reproductions d'œuvres d'art, qui transformèrent peu à peu ma chambre en une sorte de petit musée. Si je rappelle ces détails, ce n'est point pour en tirer vanité, mais pour vous montrer que les services que je rendais dans cette maison auraient dû m'épargner le traitement dont j'eus ensuite à me plaindre.

« Pas une seule fois, pendant les vingt années qui précédèrent la déclaration de guerre, je ne constatai que ma nationalité eût inspiré la moindre antipathie à mes camarades, quoique certaines d'entre elles fussent Prussiennes jusqu'aux moelles. Elles l'étaient même avec jactance; mais, chaque fois que nos discussions risquaient de devenir irritantes, je m'ingéniais à mêler tant de miel à mon vinaigre qu'elles avalaient le breuvage sans grimace* Je connais d'ailleurs l'allemand, et si, quand je m'en escrime, je ne parviens pas à donner l'illusion de me gargariser avec des cailloux, c'est que mon gosier a été façonné par des générations d'aïeux, qui tous ont parlé la

langue la plus pure et la plus douce de la terre. » Ici, miss Chester ouvrit la bouche pour protester contre cette primauté que son amie accordait au français. Un moment, elle s'agita sur sa chaise, et Ton vit sa poitrine se soulever avec tumulte, ce qui fît craindre à Duprieux que les agrafes de son corsage ne se missent à craquer et à voler à l'autre bout de la pièce, comme il arrivait à Peggotty, la bonne de David Copperfield, chaque fois qu'elle se livrait à un exercice un peu violent. Mais M^^® de Grandchamp ayant poursuivi scm récit, sans s'inquiéter de cette menace d'explosion, l'Anglaise parut se calmer et ne s'en prit qu'à un bonbon sec, qu'elle expédia en deux coups de mâchoire.

(( Ces discussions ne portaient d'habitude que sur nos cultures respectives. Nous ne nous occupions pas de politique; nous étions d'ailleurs toutes d'une égale ignorance sur ce chapitre ; jamais ces entretiens n'altérèrent les bons sentiments qui régnaient entre nous. La supérieure me témoignait même une amitié particulière. C'était une femme plus instruite qu'intelligente, qui ne manquait pourtant ni de jugement ni de finesse, et qui administrait la maison avec fermeté. Elle n'eût pas été Allemande, si elle n'avait eu parfois de la rudesse dans le commandement et une pointe d'obséquiosité dans la politesse. Mais j'aurais mauvaise grâce à insister sur ces petits défauts,

qui n'étaient en somme que la rançon de certaines qualités.

« Je vivais donc en parfait accord avec mes compagneS) en paix avec moi-même, et j'avais en miss Chester, devenue ma voisine de palier, une amie joviale et sûre, dont l'affection ne se ressentit jamais de nos démêlés mémorables au sujet de Jeanne d'Arc. Que pouvais-je souhaiter de plus?

« Hélas ! la guerre vint bouleverser tout cela. Son souffle empesté passa dans cet asile, comme partout ailleurs, et c'en fut fait de cette sérénité dont je m'étais applaudie jusqu'alors. Chacune de nous se retrouva tout à coup de sa race. Car, nous avons beau faire, nous n'échappons pas à nos morts; nous les portons en nous, où que nous allions, et ils se réveillent, dès que nous sommes menacés dans l'héritage spirituel qu'ils nous ont laissé.

« Notre couvent, qui paraissait si paisible, si recueilli, derrière ses épaisses murailles couvertes de lierre et les hauts arbres de son jardin, fut soudain divisé à l'exemple de toute l'Europe. Oh ! les hostilités n'éclatèrent pas immédiatement. Les premiers jours, je remarquai seulement de la froideur dans les manières et de la sournoiserie dans les regards. Néanmoins, il n'y avait plus à se le dissimuler: miss Chester et moi, nous étions retranchées de la communauté. On eut pour nous des moues apitoyées,

des paroles chargées de compassion méprisante, à croire vraiment que nos pays s'étaient couverts de honte et couraient aux défaites les plus ignominieuses. Je dois dire que toutes les sœurs ne s'abaissèrent pas jusqu'à ces indignités ; il y en eut qui gardèrent une attitude correcte et affectueuse, du moins au début. Les sentiments chrétiens tempéraient encore en elles la haine qui devait les égarer plus tard. La supérieure, du reste, avait interdit toute manifestation qui aurait pu nous offenser.

« Mais on abandonna cette réserve, après la bataille de Charleroi et la chute de Maubeuge. Alors, on ne se tint plus de joie, et les couloirs du pensionnat bourdonnèrent de rires et de chansons. J'entendais de ma chambre, à travers la porte, des voix charitables commenter à mon intention les communiqués les plus récents : « Ces pauvres Français ! Quels piètres soldats ! Voilà notre kaiser près de Paris ! Avant peu, il y fera son entrée ».

a Cet enthousiasme, il est vrai, fut ensuite refroidi par la victoire de la Marne. On vit soudain plus d'une figure s'allonger, et on se reprit même à nous sourire, mais avec une expression servile qui nous fît presque regretter la gaîté insolente des jours précédents. Cela d'ailleurs, ne dura guère. La reddition d'Anvers ramena l'arrogance sur les visages, et cette arrogance se fît à mesure plus agressive et apparut même chez

des sœurs qui jusqu'alors n'en avaient jamais témoigné. C'est à partir de ce moment que nous eûmes à dévorer affront sur affront. Au réfectoire, on nous ignora, comme si on nous eût biffées du nombre des vivants. Au lieu de nous passer les plats, nos voisines les déposaient sur la table, après s'être servies, et si nous leur en tendions un, elles feignaient de ne pas le voir.

a Je pourrais vous citer beaucoup de ces petits traits, dont je me serais contentée de sourire, tout en les déplorant, si la malveillance qui les inspirait ne s'était à la longue envenimée jusqu'à la méchanceté. On nous joua maints vilains tours, révélant chez leurs auteurs une rare indigence d'imagination, car ils ne faisaient que répéter ceux dont des pensionnaires parfois se rendaient coupables envers d'autres élèves. Certains soirs, en me glissant dans mon lit, je constatai qu'on en avait mouillé les draps; il m'arriva de découvrir du gravier ou de la poix dans mes bottines, des pages déchirées dans mes livres, des aiguilles plantées dans la paille de ma chaise, à la chapelle. En passant devant ma porte, des sœurs chantonnaient le Deutschland Ûber ailes ^ si bien qu'un jour, n'y tenant plus, j'entonnai la Marseillaise.

<( Une heure après, j'étais appelée chez la supérieure qui me réprimanda d'une voix sifflante, avec des expressions que je préfère ne pas reproduire. Elle

aussi jetait le masque et se déclarait contre nous.

« Dès lors, notre existence ne fut plus qu'une succession d'avanies. Chaque jour, on inventa quelque nouveau moyen de nous vexer. Vous en jugerez par ceci. Nous avions eu jusqu'alors comme confesseur un vieux prêtre hollandais, fort brave homme, dont nous appréciions la bonté et le tact. Comment s'y prit-on pour le remplacer par un Prussien? Je ne sais. Bien entendu, je refusai de me confesser à un ennemi. Vous imaginez le scandale ! Ce fut bien pis. le jour où on prétendit m'obliger à prendre part à des prières d'actions de grâce pour une victoire allemande en Russie. Je quittai la chapelle. Dieu me pardonne ! en tapant la porte. Ce fut de la stupeur et de l'indignation. Pour un peu, on m'eût traînée sur des claies. Je fus frappée des peines les plus sévères, que je subis sans murmurer. Ayant récidivé, on voulut m'envoyer à la clôture. Je déclarai que je ne m'y rendrais pas. C'était me mettre en révolte contre la règle. Si j'avais eu l'intention de me soumettre, miss Chester s'y serait opposée de toute la force de son biceps, qui inspirait crainte et respect.

« Mais, me direz-vous, il eût été beaucoup plus simple de vous chasser tout bonnement du couvent. Voire ! On ne force pas une religieuse à rendre son voile, comme un domestique son tablier. Son expulsion comporte toute une procédiure. Et puis, comme

j'avais versé en entrant une grosse dot qu'on aurait dû me rembourser, on hésitait à proposer contre moi une mesure qui du même coup eût appauvri la communauté. D'autre part, miss Chester donnant des leçons particulières en ville, on tenait à la ménager, de peur qu'elle ne racontât nos querelles intestines dans les familles, où ces histoires eussent fait une fâcheuse impression.

« J'avais pris jusqu'alors mes repas avec mes compagnes; on décida qu'on me les servirait désormais dans ma chambre, où je fus en quelque sorte aux arrêts. On me les servit dans des assiettes malpropres, qu'on déposait sur le plancher par l'écartement de la porte, comme on eût fait pour un chien dont on craignait d'être mordu. Les portions étaient si maigres que j'aurais fini par succomber à ce régime, si miss Chester ne m'avait rapporté de la ville du chocolat et des petits pains. Une pauvre sœur, occupée dans les cuisines, me passait aussi en cachette un supplément de ration. Une brave fille, celle-là, une Allemande pourtant, mais une de ces natures simples qui ne respirent que la douceur et l'esprit de sacrifice. Quoique ces indignes traitements n'eussent en rien altéré, ni ma santé, ni ma bonne humeur, elle avait les larmes aux yeux, chaque fois qu'elle me quittait. Je suis sûre que dans son esprit un peu borné, elle devait me décerner la palme du martyre,

ai

« Un beau jour, elle disparut. On l'avait surprise, entrant chez moi avec un bol de bouillon, et envoyée à la clôture, d'où elle revint, trois mois après, décharnée, méconnaissable. Ce qui me frappa plus encore que sa maigreur, ce fut l'expression d'angoisse qui lui contractait les traits dès qu'elle m'apercevait, une expression que je n'oublierai jamais, l'effroi d'un pauvre chien battu qui demande grâce, de peur de nouveaux coups. Elle me fuyait comme si j'avais eu la lèpre. Sans doute lui avait-on défendu de me parler, sous la menace de peines encore plus dures. Un» fois, pourtant, au momeilt où je la croisais près de la chapelle, elle se jeta sur mes mains et les couvrit de baisers et de larmes, tandis que des sanglots lui secouaient les épaules; puis, elle s'enfuit en murmurant : « Ne lé dites pas I Oh ! ne le dites à personne I Qu'on ne me renvoie pas là-bas ! Si vous saviez... » Le pauvre coeur ! Qu'avait-on pu lui faire, dont le souvenir l'emplissait encore de terreur? Quelles tortures morales lui avait-on infligées } Quelles tortures physiques peut-être ? Je préfère ne pas y penser, par respect pour la robe que je portai pendant près de vingt-cinq ans. »

A cet endroit du récit, miss Chester tira de sa poitrine un soupir vengeur, qui tendit à l'extrême la soie de son corsage, et, les deux poings sur la table, elle bredouilla quelques mots dont le sens ne parut

pas d'une clarté exemplaire, mais qui semblaient contenir des injures et des menaces.

« Vous pensez bien, reprit son amie, que je finis tout de même par être à bout de patience. J'avais tenu bon jusqu'alors, encouragée par l'affection que me témoignaient mes élèves, et aussi parce qu'on ne rompt pas avec un état auquel on se sent attachée par toutes les fibres de l'être, sans avoir d'abord épuisé tous les moyens de s'y maintenir. Mais le dégoût eut raison de mes derniers scrupules. Je conçois que l'on puisse vivre avec quelqu'un que l'on hait, mais non entouré d'êtres que l'on méprise.

« Je demandai donc à être relevée de mes vœux. J'écrivis à cette fin à mon évêque, et je priai la supérieure, selon l'usage, de lui transmettre ma requête, où je me contentais d'alléguer des raisons d'ordre sentimental, sans invoquer aucune charge précise contre mes compagnes. Tout en glissant sur le caractère du conflit qui me faisait renoncer à la vie conventuelle, j'indiquai, toutefois, que les événements n'étaient pas étrangers à ma détermination. J'aurais pu obtenir mon transfert dans une autre maison, mais il m'était venu ime telle aversion pour ce milieu, que je n'aurais plus pu reprendre goût à une existence qui m'eût rappelé sans cesse d'aussi amers souvenirs.

« Un mois se passa, et pas de réponse. J'en conclus

qu'on avait retenu ma lettre, ce qui me décida à en envoyer une autre, recommandée celle-là, et que miss Chester déposa elle-même à la poste. La semaine suivante, j'étais convoquée à Tévêché.

«La veille seulement de mon départ pour Ruremonde , où résidait l'évêque, je communiquai à la supérieure une copie de ma deuxième requête, expédiée à son insu. Je m'attendais à ce qu'elle le prît de haut. Pas du tout ! J'oubliais qu'elle était Allemande ! Elle fut plate, rampante et sucrée. Elle commença par s'excuser d'avoir gardé ma première lettre, présumant que je l'avais écrite dans un mouvement d'humeur, dont je ne tarderais pas à me repentir. Elle me rappela nos bons rapports d'autrefois, déplora cette guerre abominable, qui dressait les uns contre les autres des peuples faits pour s'aimer, et que Dieu réconcilierait bientôt pour le plus grand bien de l'humanité. Nos dissentiments ? Mais ils provenaient d'un malentendu, et elle espérait que ces explications me décideraient à rester dans une maison où tout le monde n'avait cessé de m'aimer, en dépit des apparences. Je passe les compliments, les basses flagorneries, où son bon cœur se répandit, et les promesses captieuses dont elle essaya de m'embobiner. Elle redoutait, la vieille tortionnaire, que l'évêque ne la punît pour les mauvais traitements qu'elle m'avait infligés. Je voyais la peur dans ses regards, dont la mobilité trahissait une

agitation qu'elle était incapable de dissimuler. Ses lèvres tremblaient, ses mains aussi par moments.

Je l'avais laissé parler sans l'interrompre, jouissant de son trouble, de sa terreur, de sa duplicité. Quand elle fut à bout de souffle, je lui confirmai que je quitterais le couvent, dès que j'aurais été relevée de mes vœux, et je la priai de ne plus s'inquiéter d'une affaire où elle n'avait pas à intervenir, puisque l'évêque s'en occupait en personne. Elle dut sûrement se contraindre pour ne pas m'étrangler. Ah ! elle était Allemande, celle-là, jusqu'à la garde I

a Le lendemain, de bonne heure, je m'embarquai avec miss Chester qui avait voulu m'accompagner, de peur que je ne fusse enlevée en cours de route et jetée dans quelque cul de basse-fosse, et pour témoigner au besoin de la véracité de mon récit, si on le contestait sur quelque point.

((Arrivées à Ruremonde, comme nous descendions du train, miss Chester, qui cumule le flair du détective avec la force de l'athlète, me montra sur le quai de la gare la supérieure filant vers la sortie. La même idée nous vint à toutes deux : elle allait à l'évêché pour circonvenir l'évêque, avant qu'il ne me reçût. Elle n'avait pas quitté la station, que déjà nous l'avions rejointe. Sa rage éclata jusque dans son sourire; mais elle se ressaisit aussitôt, et ce fut d'un ton presque naturel qu'elle nous dit: « Comment! vous étiez dans

ce train I Et moi qui vous ai cherchées au départ ! Mais, puisque j'ai le plaisir de vous rencontrer, je vous retiens l'une et l'autre à déjeuner à la filiale que nous avons établie dans cette ville, et où je viens régler certaines affaires. Vous vous êtes levées tôt; vous devez comme moi avoir faim ; vous prendrez une légère collation, en attendant que Ton vous reçoive à l'évêché, dont les bureaux à cette heure ne sont pas encore ouverts. »

« Je n'avais guère envie d'accepter, mais un regard suppliant de miss Chester, dont les voyages redoublent l'appétit, fit taire ma répugnance, et nous nous rendîmes au couvent. On nous y servit un déjeuner plantureux, auquel nous fîmes honneur comme il convenait, bien que nous eussions été troublées d'un pressentiment, quand la supérieure s'excusa de ne point partager notre repas, se réservant d'en rattraper sa part après avoir vu l'économe, qui l'attendait avec des fournisseurs.

(( Une heure se passa, sans qu'elle reparût, si bien que je finis par comprendre qu'elle nous avait jouées. En nous retenant à table, elle avait pu me devancer à l'évêché et ne pas rater le but de son voyage. Avionsnous été naïves ! Il n'y avait plus à hésiter. D'un bond, nous sommes à la porte d'entrée. Elle est fermée à clef. Nous appelons la tourière. Elle se refuse à ouvrir, sous prétexte qu'elle n'a pas reçu d'instruc-

tîons à cette fin. J'insiste : nouveau refus. J'essaye de la persuasion, puis de la menace. En vain ! Alors miss Chester fut sublime. Elle se planta devant la sœur, les poings en arrêt, et lui dit en la dévorant des yeux : « Ouvrez tout de suite, ou je cogne ! » Je crus que la malheureuse allait s'évanouir.

« Un quart d'heure plus tard, nous étions à l'évêché. Nous ne nous étions pas trompées : la supérieure s'y trouvait. Elle ne put, cette fois, nous cacher sa confusion, et elle commençait à bredouiller des excuses, quand Monseigneur parut sur le seuil de l'antichambre, accompagné de deux prêtres avec qui il s'entretenait familièrement. Il ne put réprimer une moue mécontente, lorsqu'il vit ma voisine s'avancer vers lui en s'inclinant fort bas. Du même mouvement, elle s'était placée devant moi, espérant ainsi me dérober à sa vue et passer la première. Mais il m'avait aperçue et, avec un sourire, m'invita à entrer dans son bureau.

a Je saute les détails de cet entretien. Monseigneur m'écouta avec attention, tout en prenant des notes. Je lui proposai d'entendre miss Chester, mais il se déclara suffisamment édifié, et je le quittai avec la promesse d'être relevée de mes vœux.

« Sans doute, je ne saurai jamais comment il accueillit ensuite la supérieure; je constatai seulement, les jours d'après, qu'elle avait l'oreille basse et que toutes

les religieuses nous montraient un visage souriant, comme si elles eussent obéi à un mot d'ordre.

« Dès que j'eus reçu la lettre me relevant de mes vœux, je partis pour La Haye, afin d'y arrêter un appartement, où je comptais m'installer avec miss Chester, qui, elle aussi, renonçait à la lutte. Mais je n'étais pas au bout de mes surprises.

a A mon retour, quand je voulus emballer ma bibliothèque, défense me fut faite de toucher à quoi que ce fût. Je fis observer que je me proposais seulement d'emporter ce qui m'appartenait : les livres, les bibelots, les images religieuses et les gravures qui m'avaient été offerts par d'anciennes élèves. On m'objecta que ces cadeaux m'avaient été donnés à l'occasion de mes fonctions, et que de ce chef ils revenaient à la communauté. J'aurais pu discuter, intenter un procès ou simplement écouter miss Chester, qui voulait tout enlever de force. Mais nous avions convenu qu'elle resterait à l'institution jusqu'à ce que j'eusse aménagé notre nouveau logis, et il fallait craindre qu'on n'usât contre elle de représailles. C'est pourquoi je me contentai de racheter ma bibliothèque, dont j'avais besoin, comme un ouvrier de ses outils.

« Le jour de mon départ, la plupart des religieuses m'accompagnèrent jusqu'au seuil du couvent, en multipliant les démonstrations d'amitié et les formules de regret. Le croiriez- vous ? j'en fus profondément

émue. J'oubliai tout ce que j'avais souffert dans cette maison; je ne me rappelai que les années où j'y avais vécu dans le calme et le contentement. C'était une existence nouvelle qui s'ouvrait devant moi; mes premiers pas y étaient mal assurés; il me semblait que le trottoir manquait sous mes pieds. Je m'éloignai, le cœur gros, prête à pleurer, me retournant pour contempler une dernière fois cette demeure où j'étais entrée jeune, et que je quittais au bord de la vieillesse. Eh bien ! j'étais dupe, oui, j'étais dupe encore une fois de cette fourberie, de cette duplicité où je m'étais si souvent laissée prendre. Nous sommes prompts, nous Français, à l'oubli des injures, et nous nous flattons de cette disposition comme d'une qualités En faveur d'un peuple capable de sentiments réciproques, certes, c'est une qualité ! Envers les Allemands, ce sera toujours une faiblesse. Car, savez-vous ce qu'elles faisaient, mes anciennes compagnes, pendant que je m'abandonnais à cet attendrissement? Miss Chester, restée au couvent, me l'apprit quelques jours après.

« Dès qu'on eut refermé la porte sur mon départ, ce fut une course folle dans les couloirs et sur l'escalier, une trombe de béguins, une ruée de soudards en jupons, une chevauchée de Walkyries montant à l'assaut de ma chambre, afin de se partager mes dépouilles. Elles vinrent s'écraser entre les montants

de la portejouant des coudes,se poussant des hanches, avec des cris de poissardes et des grimaces de convulsionnaires. Ce fut à qui s'assurerait la meilleure part du butin. Vous pensez si miss Chester les observa avec curiosité. Elles se jetèrent sur les bibelots, les cadres pendus aux murs, les garnitures de bureau, et se les disputèrent dans un charivari infernal. Celle-ci réclamait tel objet, parce que je le lui avais promis, ce qui n'était pas vrai; celle-là en revendiquait un autre, en raison de la préférence que je lui aurais toujours marquée; une troisième prétendait le garder, parce qu'elle l'avait saisi la première. Elles brisèrent des potiches en se les arrachant des mains, et, sans doute, ces furies auraient fini par se battre, si miss Chester, d'abord révoltée, puis amusée par ce spectacle, n'avait crié en rentrant chez elle : « Gare ! Voici la supérieure ! »

« Boches, elles étaient restées Boches, avec leurs instincts de rapine, leurs habitudes de pillage, leurs mœurs de barbares que toute une vie de dévotions n'avait pu changer. Croyez-moi I c'est un peuple indécrottable, une race spoliatrice, sans honneur, sans élégance morale, sans tact, et dont le vieux fond de sauvagerie remonte à la surface, comme une boue, à la moindre commotion. Et si je demeure en Hollande, où les Allemands s'efforcent d'importer leur culture, c'est pour combattre leur influence dans la

mesure de mes faibles moyens, pour y enseigner le français et y faire aimer notre littérature. Car un homme qui connaît le français devient par là-même meilleur : plus franc, plus loyal et plus généreux.

— YeSy exact, concéda miss Chester. Mais c'était vrai aussi pour l'anglais, et l'anglais, il était la langue le plus parlé dans le monde.

L'EAU ET LE FEU

Le voyageur, qui se rend pour la première fois à Oudeburg, s'étonne de débarquer au milieu d'une plaine, où, dès l'abord, on n'aperçoit aucune habitation. Mais, aussitôt après, il découvre devant la gare un tramway attelé d'un vieux cheval, qui le conduira en une demi-heure à la villette, dont les tours émergent au loin d'un massif de verdure. La chaussée, qui y mène entre deux canaux, est plantée de saules sur la moitié de son parcours et fait de cette campagne hollandaise deux régions de physionomie distincte.

A gauche, il n'y a que des herbages où pâturent des troupeaux. Des nuages, gorgés de lumière, glissent lentement par-dessus, comme poussés par les coups d'ailes des moulins, qui se dressent çà et là entre des bouquets d'arbres. Parfois,un cheval accourt vers le tramway, suivi de son poulain; quelque vanneau s'envole en criant; ou bien des tourbillons de poussière s'élèvent d'un chemin perdu dans les champs.

A droite, l'aspect est différent. Des canaux, distants l'un de l'autre d'une centaine de mètres, s'enfoncent dans les terres jusqu'à l'horizon. On voit des éclairs

L'EAU ET LE FEU

de miroir briller par endroits sur ces lames d'eau parallèles, où se détache quelquefois la silhouette d'un paysan draguant la tourbe avec une épuisette ajustée au bout d'une gaule. Des métairies, des fabriques de fromage s'espacent le long de la route à intervalles réguliers. Leurs bâtiments sans étage, protégés au midi par un rideau de tilleuls, s'allongent sous de hauts toits de roseaux qui descendent jusqu'au linteau des fenêtres, peintes de couleurs vives. Chacun d'eux est flanqué d'un petit « port », recouvert d'un auvent, dont le reflet bariolé colore l'eau dans un réseau tremblant de lumière; souvent on remarque plusieurs paires de sabots, séchant sur des manches à balai enfoncés dans la berge; mais, ce qui frappe surtout,c'est la meule de foin, large comme un donjon, dressée derrière la maison, sous un chapeau de chaume.

Soudain, la chaussée enjambe le canal de gauche pour en longer ensuite l'autre bord. Les saules ont disparu; on voit grandir les tours de la ville.

Après avoir tourné à droite, on pénètre dans une des rues tortueuses s'enchevêtrant autour du temple protestant et de l'église catholique. C'est la petite cité hollandaise, recuite, proprette et somnolente. Les maisons s'épaulent les unes les autres, sous des toits bossues, dont les tuiles semblent prêtes à dégringoler par-dessus les gouttières. Des rideaux bien tirés

derrière des géraniums; un chat faisant sa toilette au bord d'une fenêtre; un profil de vieille femme contre une vitre raccommodée avec un soleil de papier bleu; un boutiquier tumant la pipe devant son seuil ; une porte ouverte sur un vestibule pavé de carreaux rouges, qu'éclaire un jardinet où du linge de couleur sèche sur des buissons : voilà les images qui restent dans l'esprit, quand on arrive sur la Grand'Place, que contourne un canal, dont l'eau s'infléchit ensuite entre deux murailles, rongées par la pluie et le temps.

La place est plantée de tilleuls. De vieilles maisons la bordent de trois côtés. On les croirait rangées pour la parade devant l'hôtel de ville, qui dresse à l'autre bout son double perron décoré de lions héraldiques et ses deux étages de briques roses, sous un pignon dentelé dont la pointe porte un nid de cigognes. L'abandonnant à ses petits, le mâle rêve souvent sur un toit voisin, immobile, sur une patte.

La plupart des rez-de-chaussées de ces antiques demeures ont été transformés en magasins. La plus belle est occupée par M. Johan Papekop, l'imprimeur. Les étrangers, qui d'aventure s'égarent à Oudeburg, ne manquent pas de l'admirer, car tout contribue à séduire l'œil dans sa façade : les encadrements sculptés de la porte et des fenêtres, les cariatides en bois soutenant les étages en saillie, les volets de chêne garnis

de ferrures, les vitraux à croisillons plombés et le cartouche avec son inscription française « U Espoir en Dieu ».

On entre, une sonnette tinte, et Timprimeur se présente aussitôt avec un sourire réservé.

M. Papekop est un homme de petite taille, dont le visage s'éclaire de prunelles bleues à fleur de tête. Quoiqu'il n'ait que quarante ans, on lui voit déjà les paupières fripées et des fils gris dans l'épaisse chevelure noire, qui encadre son front marqué de fines rides. Toute sa personne exprime la bonhomie avec une pointe de méfiance.

Voilà quinze ans qu'il a repris à Oudeburg les afiFaires d'un de ses oncles, qui mourut peu après, lui laissant, outre l'imprimerie et la clientèle, une ferme située à une demi-heure de la ville, sur les bords de l'Yssel. Quelques années plus tard, sa femme, qui souffrait de la poitrine, s'éteignit lentement, comme elle avait vécu, sans lui avoir donné d'enfant.

Devenu veuf, il engagea pour tenir son ménage une bonne déjà mûre, qui ne tarda point à régner en despote dans la maison. Elle s'appelle Saartje. Elle a les cheveux tirés sur le front, des yeux ronds, fort écartés l'un de l'autre, un bec de lièvre et la poitrine aride. Ses pieds plats sont chaussés en toute saison de pantoufles de prunelle. Sa seule distraction, quand

elle a fini sa besogne, est de lire la Bible, qui lui fournit des maximes pour toutes les circonstances de la vie. Elle les énonce parfois à son maître, d'un ton qui n'admet pas de réplique, en levant un doigt autoritaire, éraillé par la potasse des lessives. On n'eût pas découvert à dix lieues à la ronde de servante plus honnête et d'une austérité aussi farouche. Quant à son innocence, M. Papekop en mesura l'étendue, le jour qu'elle lui glissa avec un sourire mystérieux, comme une voisine sortait de l'hôtel de ville où on venait de la marier : « Maintenant, elle sait tout ! »

M. Papekop a une industrie prospère qui lui assure l'aisance et lui permet de porter chaque année quelques milliers de florins à son banquier. Des maisons de Rotterdam et de La Haye lui confient des travaux délicats, dont il se tira toujours à son honneur. II faut dire qu'il a appris son métier à Amsterdam, chez un homme de savoir et de goût, lequel lui inculqua le respect des anciennes traditions qui entretiennent la fortune et la gloire des imprimeries hollandaises. Il a aussi un commerce de librairie et de papeterie, auquel il a adjoint celui des antiquités.

Ces antiquités encombrent son bureau et sa salle à manger, qui font suite à son magasin et s'ouvrent de plain-pied sur un jardinet où il cultive des fleurs. Les vitraux de la porte et des fenêtres, ornés des portraits d'Erasme et de Guillaume-le-Taciturne, répan-

L'EAU ET LE FEU

dent dans rappartement un jour verdâtre et recueilli. Les meubles anciens y somnolent, chargés de poteries polychromes, de vieux cuivres, de chandeliers en étain, tandis que les murs disparaissent sous des assiettes en porcelaine de Delft et des cadres contenant des gravures, des médailles et des pages de missel enluminées.

C'est dans ce rez-de-chaussée que l'imprimeur passe ses journées, allant du magasin à son bureau pour y corriger des épreuves, de son bureau à son jardin, où il se rafraîchit les yeux sur ses plates-bandes, et du jardin à l'atelier joignant la maison.

A vrai dire, cette existence lui paraît par moments monotone, car il a le caractère sociable et enjoué. A Amsterdam, pendant son apprentissage, il passait même pour un joyeux compagnon, ne fuyant pas le cabaret et moins encore le jupon. Aussi, quelques années après la mort de sa femme, avait-il songé à se remarier.

Le fermier, à qui il avait vendu la ferme héritée de son oncle, était resté veuf avec trois filles, dont l'aînée lui plaisait fort. L'idée de l'épouser lui vint, un matin d'été qu'il vidait une bouteille de bière avec le père, dans la cour, devant la porte du dépôt de fromages dont on repeignait le pavé.

Le soleil chauffait les murailles roses et répandait une pluie de feu sur la berge du canal, où une péniche

déployait dans le vent un pavillon écarlate, brûlant l'azur comme une flamme.

M. Papekop regardait les deux cadettes étaler la couleur sur les carreaux, puis les rejointoyer d'un filet blanc qui paraissait les ourler d'un galon. L'aînée se tenait debout près de la table, et il contemplait avec une jouissance absolue la fossette que le moindre sourire creusait dans sa joue vermeille. Chaque fois qu'elle tournait les yeux vers lui, il sentait son cœur trembler dans sa poitrine et il devenait comme étranger à lui-même.

Que ne s'était-il déclaré ce jour-là ! Une quinzaine plus tard, la jeune fille se fiançait avec le fils d'un métayer voisin. Et l'imprimeur avait repris sa vie lente et méthodique.

Le soir, quand il avait fermé sa boutique, il se rendait parfois à la Société chorale, où il tenait l'emploi die chef d'attaque des ténors, ou bien il allait faire sa partie de cartes au café de la Couronney avec un rentier, le pharmacien et un fonctionnaire pensionné.

C'était un vieux cabaret, dont les murs étaient revêtus d'un lambris peint et le plafond traversé de solives en chêne, reposant à chaque bout sur des consoles sculptées. Au-dessus du lambris, des plats d'étain, des assiettes coloriées et une gravure ancienne, représentant la prise d'Oudeburg par les Espagnols au seizième siècle, se détachaient sur un papier jouant

L'EAU ET LE FEU

la tapisserie. Derrière le comptoir, encadré de boiseries comme une alcôve, une ouverture se découpait dans la muraille. Le patron, qui était perclus de rhumatismes, avait établi son lit de l'autre côté de la cloison, et, tout en geignant sur son matelas, faisait la causette par cette petite fenêtre avec ses clients.

Ils ne parlaient guère, pourtant, les habitués de la Couronne. La plupart jetaient leurs cartes sans desserrer les dents et vidaient leur chope à petits coups, par économie. Il n'y avait d'animation qu'à la table de M. Papekop, qui aimait rire et plaisanter.

Parfois, un artiste-peintre, habitant en dehors de la ville, venait passer une couple d'heures près de lui. C'était un homme taciturne et compassé, qui travaillait pour les Amériques, où des marchands envoyaient les toiles qu'ils lui commandaient par douzaine, et dont l'unique sujet avait déjà assuré la fortune de son maître, lequel n'avait jamais peint qu'une vache au bord d'une mare, dans des tons bruns et saucés, à l'imitation des anciens.

L'artiste, qui avait la passion des antiquités, faisait aussi de temps à autre un tour chez l'imprimeur, dans l'espoir d'y découvrir quelque objet rare. Il y venait surtout pour admirer la belle horloge frisonne, dont il avait envie. Mais aussi, quelle merveille ! Une vraie pièce de musée ! On comprenait que M. Papekop ne voulût pas la vendre. Sa gaine toute en glacis était

incrustée d'ébène et de citronnier et supportait trois statuettes dorées, représentant Atlas sous sa mappemonde, entre deux Renommées. Sur son cadran, sculpté avec art, se lisaient la date originelle et le nom de l'artisan. Au-dessus, il y avait un soleil, une lune et des chiffres indiquant leurs éphémérides, et, au-dessous, on voyait des cavaliers, coiffés de feutres à panache, chevauchant le long d'une mer démontée, dont les vagues soutenaient sur leurs crêtes écumeuses une flotille de voiliers que le pendule balançait doucement. Aucun carillon n'était comparable au sien. Ses sonorités argentines faisaient comme un ramage d'oiseaux, et les deux airs hollandais, très anciens, qu'il jouait alternativement, étaient parmi les plus beaux que l'on pût entendre.

M. Papekop était si attentif à remonter l'horloge qu'elle ne s'était pas encore arrêtée une seule fois, depuis qu'il l'avait héritée de son oncle. Elle était comme le cœur de la maison, dont elle rythmait la vie coite et méticuleuse.

Quand la guerre éclata, M. Papekop se mit à trembler. Il trembla comme ses voisins, il trembla comme les ministres, il trembla comme le clergé, la flotte et l'armée, il trembla comme toute la Hollande,

qui, pendant plusieurs semaines, parut atteinte delà danse de Saint-Guy. La lecture des journaux lui donnait des sueurs d'angoisse, avec leurs récits de batailles, leurs descriptions de villes bombardées et de villages détruits. Il s'habitua, pourtant, à l'idée de ces horreurs, du moment où il fut assuré qu'on ne les porterait pas dans son pays. Comme il avait bon cœur, il n'y devint pas insensible; malgré sa haine des Anglais, il souhaita la victoire des Alliés, par sympathie pour la France; il s'abonna au Telegraaf et faillit se brouiller avec Saartje, le jour où elle lui affirma que cette guerre ne finirait jamais, à en croire les Écritures.

Un matin de printemps qu'il se rendait dans un bourg voisin, où on lui avait signalé une vente de vieux meubles, il aperçut un peintre installé avec son chevalet au bord du chemin. Il crut d'abord reconnaître son ami et s'étonna de le voir travailler d'après nature, ce qui ne lui arrivait jamais. Mais non, il se trompait 1 Ce n'était pas lui ! Il jeta, néanmoins, un coup d'œil sur la toile et s'arrêta interdit.

Des pommiers en fleurs emplissaient le haut du tableau d'un fouillis de bouquets roses, dont l'ombre s'étendait sur l'herbe submergée par une écume blonde d'ombellifères. Entre les troncs, on voyait des prairies fuir vers l'horizon dans cette brume perlée

qui monte du sol, quand les premiers rayons y boivent les dernières gouttes de rosée. Il y avait sur tout cela une gaîté de soleil ruisselant dans la verdure comme une pluie de diamants en fusion, avec des douceurs noyées dans les creux, des fusées d'éclairs sous le ciel et des gerbes d'émeraudes s'éparpillant sur la terre d'un sentier, où une vache découpait sa robe blanche et noire.

M. Papekop regardait sans rien dire. Cette œuvre avait quelque chose d'éclatant et de joyeux dont il était ébloui. Son étonnement s'accrut encore, quand il vit la brosse de l'artiste courir sans hésitation sur la toile, où on eût dit que chaque touche de couleur accrochait une petite flamme. Quelle différence avec son ami, qui travaillait péniblement, assis devant son chevalet, en léchant les contours du bout de son pinceau ! Comme tout était triste chez celui-ci et gai chez celui-là 1

Le peintre s'étant retourné, les deux hommes échangèrent un salut, puis un sourire, puis quelques mots.

Le paysagiste était un Belge, réfugié en Hollande depuis la guerre; il parlait mal le néerlandais, mais, conune l'imprimeur comprenait le français, ils purent causer sans difliculté, chacun complétant dans une langue ce qu'il ne parvenait pas à exprimer dans l'autre.

L'EAU ET LE FEU

Le lendemain, ayant aperçu l'artiste au bord du canal, à quelques mètres de sa maison, M. Papekop alla de nouveau se placer derrière lui.

Il peignait une fillette debout sur une passerelle, incurvée et légère comme une aile d'oiseau. Elle avait la chevelure pareille à une touffe d'or bruni; sa robe noyait sa tache jauiie dans l'eau dormante, où les jardinets de l'autre rive miraient des rampes de verdure, des treilles de fleurs, des coins de pelouses et incelantes, toute une végétation de féerie dardée dans l'air incendié par les toits de tuiles, que le soleil balayait d'une furie de reflets.

Comme l'artiste s'attaquait à la figure de l'enfant, qui n'était encore qu'ébauchée, M. Papekop vit soudain les lèvres rougir sous le pinceau, entre les joues hâlées, les yeux sourire et la chevelure s'envoler en mèches folles au vent qui secouait la toile.

— Voilà ! C'est fini !

11 donna un florin à la gamine; puis, ayant replié bagage, il invita sans façon l'imprimeur à prendre un verre au cabaret voisin. C'est ainsi qu'ils devinrent camarades.

Le peintre , Frans Boissière, habitait La Haye, où il avait épousé une artiste de l'Opéra royal français. Il venait de temps à autre passer quelques jours dans cette petite ville, qui l'avait séduit dès l'abord par son pittoresque et son isolement.

Il descendait à l'hôtel de la Rose, proche l'église catholique, et s'était tout de suite lié avec plusieurs habitués qui, le soir, y jouaient au billard. Foki, le chien du patron, n'avait pas tardé à devenir son ami et l'accompagnait dans la campagne, où il se couchait en rond entre les pieds du chevalet. Des enfants le suivaient aussi pour le voir peindre et le flattaient en lui adressant de naïfs compliments au moyen des quelques mots de français qu'ils avaient appris à l'école :

— Monsieur Boissière, bon peintre ! disait l'un.

— Jolie peinture ! ajoutait l'autre.

Puis tous se regardaient en riant.

Quand la pluie ou le vent ne lui permettaient pas de travailler, l'artiste allait faire un bout de causette avec l'imprimeur, qui le questionnait sur son art et lui montrait ses antiquités avec complaisance.

Un matin qu'il était entré dans son magasin, chassé par une averse, il lui offrit par désœuvrement de faire son portrait. Mais où poserait-il? Les pièces du rez-de-chaussée étaient trop sombres. N'y avait-il pas dans la maison une chambre où la lumière serait égale et sans reflet?

Muet d'émotion, M. Papekop le mena au fond du jardin, dans un petit pavillon qu'éclairaient une fenêtre et un lanterneau.

— C'est parfait, fit le peintre. Voilà un excellent

atelier !

L'EAU ET LE FEU

Une heure plus tard, on avait tendu contre la muraille la portière du bureau, une tenture à ramages dont les tons fauves commençaient à se faner; on y appuya la grande horloge frisonne et un guéridon en acajou avec un bouquet de bégonias, et M. Papekop, assis dans son fauteuil, un livre à la main, profila sur ce décor improvisé son visage souriant et sa forte carrure.

En quatre séances, le portrait fut achevé. L'imprimeur ne se lassa point de l'admirer; ses ouvriers s'extasièrent sur sa ressemblance parfaite; seule, Saartje se retrancha dans un silence désapprobateur. Un moment, elle considéra la toile, les yeux écarquillés et la mâchoire pendante, puis elle disparut en bredouillant quelques syllabes inintelligibles; mais, après le départ du peintre, elle représenta à son maître que le Livre des Livres défendait de reproduire la figure humaine. Comme M. Papekop se contentait de sourire, elle regagna sa cuisine en fermant les poings au bout de ses bras raidis, ce qui était chez elle signe d'indignation.

Voulant remercier son ami, l'imprimeur lui offrit un exemplaire relié de l'œuvre de Jacob Cats, abondamment illustré et imprimé par J. Savry, à Dordrecht, au dix-septième siècle. Il lui permit aussi de disposer du pavillon, pour remiser ses toiles et y peindre, les jours de mauvais temps.

Dès qu'il eut vu le portrait, le bourgmestre voulut avoir le sien et celui de sa femme. Les conditions de l'artiste lui agréèrent; — et voilà le peintre hollandais se répandant partout en propos dénigrants. Déjà, les marchands, pour qui il avait travaillé jusqu'alors, avaient renoncé à envoyer ses tableaux en Amérique, où les navires hollandais ne se rendaient plus, par crainte des sous-marins. Il fallait que par surcroît un étranger vînt lui souffler des commandes dans sa propre ville ! On ne voyait donc pas que ce Belge ne peignait pas selon les règles arrêtées par les vieux maîtres ! Ses paysages n'étaient pas composés, son dessin manquait de correction et ses colorations violentes dénotaient un goût de Peau-rouge.

On se contenta d'attribuer ses critiques à une jalousie de métier.

Cette jalousie s'aigrit encore, quand il vit d'autres artistes belges venir à Oudeburg, dont Boissière leur avait vanté l'isolement et le charme suranné. Certains jours, on en compta jusqu'à cinq, debout devant leur chevalet, dans la ville et la campagne environnante. Le soir, ils se retrouvaient à l'hôtel de la Rose.

Le patron étant aussi marchand de vins, ils entreprirent de déguster tous ses crus. Tandis qu'un morne silence régnait autour des autres tables, il y avait dans leur coin une rumeur de conversations, des rires, des fusées de gaîté éclatant tout à coup.

M. Papekop, qui s'installait parmi eux, s'amusait de leurs plaisanteries continuelles, de leurs discussions, des anecdotes qu'ils racontaient sur leurs débuts, toute une évocation de vie insouciante et de travail, de privations et de prodigalités, dans un tohu-bohu de bombances épiques, de bouffonneries et de charges d'atelier. Il en riait encore en regagnant sa maison, par les rues silencieuses de la cité endormie, où l'on n'entendait que les claquements de bec des cigognes, glissant au-dessus des toits.

Voilà des gaillards, se disait-il, qui prennent l'existence du bon côté ! Comme elle leur était douce ! Avec quelle facilité ils dépensaient ! Il se rappelait alors ses années d'apprentissage à Amsterdam, ses nuits de plaisir et son bonheur facile, malgré la modicité de ses ressources. Il en conçut, certains soirs, une tristesse de sa petite vie casanière et morose, et il s'endormait avec un soupir, tandis que Saartje ronflait dans la chambre voisine.

Un matin qu'il corrigeait des épreuves, il fut fort surpris de voir Boissière entrer dans son magasin, accompagné d'une jeune femme qu'il lui présenta aussitôt :

— Papekop, mon épouse l Un beau brin de fille,

comme vous voyez, et qui chante comme un ange, quoiqu'elle ait parfois une humeur de diablesse.

C'était en effet une belle fille, à la fois svelte et opulente, dont le visage exprimait la g^té par tous ses traits. Elle avait des fossettes dans les joues, les coins de la bouche arrondis et mouvants, les yeux largement ouverts sous des sourcils bruns que les cheveux rejoignaient en engloutissant les oreilles.

Elle se montra fort aimable pour l'imprimeur et le complimenta de son goût, après avoir regardé ses antiquités. Elle était venue à Oudeburg avec son mari, en se proposant d'y revenir, si le séjour lui plaisait.

L'ayant reconduite jusqu'au seuil, le marchand s'émerveilla de voir ce grand corps de femme porté par deux petits pieds qui se posaient si légèrement sur le sol qu'ils paraissaient à peine l'effleurer. Quand il rentra dans son magasin, un frais parfum de violette y flottait encore. Il le respira en se frottant les mains.

Pendant tout le mois d'août, elle accompagna son mari à chacun de ses voyages. Tandis qu'il peignait certains coins croulants de la ville, pleins d'ombre dans le bas et violemment éclairés au faîte, elle prit plaisir à jouer avec les fillettes, accourues pour l'admirer.

S'étant amusée à coiffer l'une d'elles, dont la chevelure de cuivre rouge et la robe violette lui évoquaient un décor de ballet russe, d'autres gamines lui deman-

L'EAU ET LE FEU

dèrent aussitôt la même faveur. Les jours suivants, on la vit entourée d'enfants, dont les têtes se hérissaient de papillotes. Leurs parents étaient fort surpris de les voir revenir avec des cheveux finement frisés, ou enroulés en boucles sur les tempes, ou tordus en chignons minuscules qui leur donnaient des airs d'infante. Et ils regardaient de loin avec ébahissement la bonne fée qui les faisait si jolies.

Séduit par la beauté de M™® Boissière, M. Papekop ne manquait pas de se rendre chaque soir à l'hôtel de la Rose y où les histoires de théâtre, qu'elle contait avec verve, renouvelèrent l'intérêt des causeries.

Elle avait chanté à Bruxelles, à Londres, à Paris. Elle cita les noms de ténors fameux, avec qui elle aVait créé des œuvres devenues célèbres ; elle s'étendit sur leur vie de faste, sur leurs manies, leurs rivalités, leurs aventures amoureuses. Et l'imprimeur s'étonnait de voir cette artiste, qui avait connu des triomphes sur les premières scènes de l'Europe, fumer des cigarettes dans cet hôtel de petite ville et le traiter, lui simple commerçant, avec familiarité.

Un soir que l'entretien languissait, elle fit soudain une roulade, puis, s'étant assise devant le piano, elle se mit à chanter. Sa voix était ample et pure; tour à tour, les sons filés, les trilles, les éclats sonores s'échappèrent de son cou nu avec une égale suavité; par moments, on entendait les notes s'égrener de ses

lèvres, rondes et brillantes comme des perles, puis se déployer avec une langueur passionnée et s'éteindre dans une plainte, un soupir, que les derniers accords du piano semblaient dissiper dans l'air.

M. Papekop était rouge de plaisir. Il retenait son haleine pour mieux entendre et se balançait sur sa chaise selon le rythme de la musique. Après chaque morceau, il applaudissait à tout rompre, et, quand la cantatrice eut fini, il commanda deux bouteilles de bourgogne, ce qui lui valut une citation à Tordre du jour.

Il reprit le chemin de sa maison, à une heure du matin, excité par l'ivresse, en fredonnant un air de Af™® Butterfly y qui lui avait plu entre tous.

Saartje, qu'il avait réveillée en heurtant les contremarches de l'escalier, le considéra, le lendemain, d'un œil chargé de reproches. A plusieurs reprises, son bec de lièvre s'agita, comme si elle avait voulu parler; puis elle s'éloigna en roulant les épaules, et on l'entendit grommeler dans la cuisine, parmi les chocs indignés des marmites et des casseroles.

Elle était outrée des nouvelles fréquentations de son maître. Quand elle rencontrait M°*® Boissière, son visage se fronçait de dégoût. Comment un homme honorable pouvait-il se commettre avec une fille de théâtre? Ce n'était d'ailleurs pas le seul grief qu'elle eût contre lui. Il avait pris le goût du vin, depuis qu'il

L'EAU ET LE FEU

en buvait avec les Belges, et souvent elle apercevait sur la table une bouteille de bordeaux, qu'il dégustait à petits coups, en fumant son cigare. Lui, qui auparavant n'avait jamais pris que du thé et du lait battu ! Où tout cela s'arrêterait-il ?

Mais ce qui la scandalisa surtout, ce fut de voir l'artiste et sa femme — était-elle bien sa femme ? — s'enfermer des journées entières dans le pavillon, au fond du jardin. Boissière, en eflFet, avait pris l'habitude d'y peindre des fleurs et des natures mortes, chaque fois que le mauvais temps l'empêchait de travailler en plein air.. L'imprimeur allait parfois passer une heure auprès d'eux, attiré par leur bonne humeur et surtout par le trouble délicieux que lui inspirait la chanteuse.

Elle circulait dans l'atelier, vive, rieuse, en chantonnant quelque morceau de son répertoire. Comme elle enlevait sa robe pour être plus à l'aise, il la voyait vêtue d'un corsage léger, où sa poitrine se jouait librement, et d'un jupon de satin rouge qui découvrait ses mollets dont la blancheur transparaissait à travers le bas de soie. Chacun de ses gestes répandait autour d'elle un frais parfum de violette, qui lui faisait passer un frisson dans le sang.

— Pourquoi me regardez- vous ainsi ? lui demandât-elle un jour, en lui tirant l'oreille.

Et, comme il rougissait, elle montra soudain, dans

SI

un éclat de rire, les profondeurs roses de son palais, entre deux rangées de dents éclatantes ; puis elle ajouta d'un ton mutin :

— Monsieur Papekop, je vous soupçonne d'être un gros voluptueux !

— Est-ce un mal ? demanda-t-il.

— Au contraire, répondit-elle, cela prouverait que vous avez de la sensibilité et de l'imagination, ce qui manque à la plupart de vos compatriotes.

Boissière, qui enduisait une toile de caséine, se contenta de sourire d'un air goguenard.

— Qu'allez- vous faire avec cette toile ? lui demanda le Hollandais, heureux de détourner l'entretien.

— Le portrait de cette jeune bacchante, expliqua le peintre.

Le lendemain, malgré le beau temps, il s'enferma dans l'atelier avec sa femme.

L'après-midi, l'imprimeur expédiait sa correspondance, quand Saartje fit soudain irruption dans le bureau :

— Monsieur, balbutia-t-elle en balançant la tête, il se passe ici des choses que je n'oserais pas dire...

— Que se passe-t-il donc ? demanda le bonhomme.

— Oh! monsieur!... Si le pasteur savait... jamais je n'aurais cru...

— Mais enfin, quoi ?

— Figurez-vous... comme je mettais sécher le linge

L^EAU ET LE FEU

dans le jardin, qu'est-ce que je vois ?... madame... la mauvaise... toute nue!.. . Toute nue, monsieur! Dans une maison comme celle-ci !

M. Papekop baissa les paupières pour éteindre la petite flamme qui s'était allumée dans ses yeux :

— Mais... comment avez-vous pu la voir ?

— Par la fente des rideaux.

— Sans doute, monsieur Boissière fait une étude de nu, expliqua-t-il.

— La Bible le défend, monsieur I

— Je le sais I Seulement, que voulez-vous, Saartje, les artistes se soucient fort peu de la Bible. D'ailleurs, vous n'eussiez rien remarqué, si vous n'aviez pas regardé par la fente des rideaux. Monsieur Boissière fait dans son atelier tout ce qui lui plaît. Il y est chez lui...

Saartje avait cru que son maître partagerait son indignation; aussi faillit-elle suffoquer, quand elle vit qu'il tolérait ces horreurs. Elle fixa sur lui des yeux ronds, agrandis par le mouvement des sourcils que la colère hérissait contre la peau tendue de son front; puis elle tourna sur ses talons, tout d'un bloc, et regagna sa cuisine en maugréant :

— Tout cela finira mal I

Dès qu'il fut seul, M. Papekop se leva avec une vivacité qui ne lui était pas familière et se mit à marcher de long en large, tandis qu'un flot de sang lui em-

pourprait la face. Ensuite, il se glissa sans bruit dans le jardin.

Tout en feignant de soigner ses fleurs, il louvoya à pas muets vers le pavillon. Parvenu devant la fenêtre, il se courba comme pour examiner les capucines qui tapissaient le bas de la muraille ; mais son œil fouilla dans récartement des rideaux de toile tendus aux vitres ; — et ce qu'il aperçut, jamais il ne devait l'oublier.

La chanteuse se tenait nue sur un bout de tapis rouge, dans la clarté tombant du lanterneau. Sa chevelure déroulée couvrait ses épaules de boucles éclatantes; ses bras d'une rondeur parfaite étaient croisés derrière sa tête qu'elle penchait un peu en arrière, et l'on voyait ses yeux, à demi noyés sous lés paupières, sourire faiblement. La lumière brillait sur ses seins inflexibles, fleuris de deux roses naissantes, caressait la courbe des hanches et le globe blanc du ventre qu'une fine toison moirait de reflets d'ambre. Et ce beau corps, pétri d'ombres chaudes et de rayons, était porté par deux jambes fuselées, que des bas de soie noire moulaient jusqu'au milieu des cuisses, pressées l'une contre l'autre comme deux lèvres qui se joignent.

Voilà ce que M. Papekop entrevit, l'espace de quelques secondes. Deux heures plus tard, cette vision l'obsédait encore : on eût dit qu'elle était restée vivante au fond de ses prunelles.

L'EAU ET LE FEU

Son trouble redoubla, quand le peintre Tinvita à venir voir sa dernière toile. Il n'osa faire compliment à l'artiste des charmes de sa femme, mais il donna à l'oeuvre tous les éloges que méritait le modèle.

Après le départ des Belges, l'image de la chanteuse continua d'occuper son esprit. Il revoyait sans cesse son buste souple, où le ventre et les seins lui évoquaient tout un ordre de choses heureuses. Certes, il n'était pas amoureux de M"^® Boissière, mais son enjouement,sa grâce et l'harmonie de sa forme avaient réveillé en lui des désirs endormis depuis longtemps. Ils lui faisaient sentir la mélancolie de son existence solitaire, dont l'unique souci avait été jusqu'alors de gagner de l'argent. Il eut soudain l'impression de la fuite des années, il pensa tristement à sa jeunesse évanouie, et il se dit qu'il serait bientôt vieux, sans avoir joui de la vie.

A l'automne, en prenant congé de l'imprimeur, Boissière lui fit cadeau d'une gouache représentant un coin de la place avec la façade de sa maison, et sa femme l'invita à les venir voir à La Haye, où il aurait chaque fois sa place retenue au théâtre.

Les soirs suivants, M. Papekop retourna au café de la Couronne. Le peintre hollandais, qui Savait

boudé à cause de son amitié pour les Belges, y reparut aussi de temps à autre.

— Je ne comprends pas, lui dit-il, que vous ayez pu supporter si longtemps ces demi-fous. Ils font plus de bruit à eux seuls que la ville tout entière; ils parlent à tort et à travers, comme ils peignent d'ailleurs, et ils sont aussi indécents dans leurs propos qu'imprévoyants dans leurs dépenses.

Piqué par ce reproche, le commerçant riposta :

— Ils sont vivants et gais, ce qui ne les empêche pas d'avoir du talent. On peut être sérieux, sans avoir une humeur de croque-mort.

M. Papekop ne prit plus le même plaisir qu'autrefois à ces paisibles parties. Quand il regagnait sa maison, il sentait une tristesse s'insinuer en lui, une impression de solitude, d'abandon et d'exil. On eût dit qu'il lui était venu de la vie un goût nouveau, qu'il n'avait pas soupçonné jusqu'alors ; aussi fut-il heureux de recevoir une lettre de Boissière, qui l'invitait à une représentation de Louise^ où sa femme venait de remporter un grand succès. Il comptait sur lui pour le samedi suivant.

Ce jour-là, M. Papekop ferma son magasin plus tôt que d'habitude, et on le vit partir, à la nuit tombante, solennisé d'une redingote vénérable et d'un chapeau de soie tromblon qui était déjà démodé, lorsqu'il l'avait acheté pour ses noces, quinze ans auparavant, ,

L'EAU ET LE FEU

Après avoir soupe avec le peintre, il raccompagna au théâtre, où il fut intimidé dès Tabord par le monde élégant qui se pressait dans les couloirs. Il salua cérémonieusement les employés et les ouvreuses, avec qui son compagnon s'entretenait en plaisantant.

Quand il entra dans la salle, ce fut comme un éblouissement. Elle était éclairée par une profusion de lumières. Au premier rang des loges, des femmes montraient leurs épaules nues dans un chatoiement de bijoux, de satin, de gazes pailletées et de ruches frissonnantes. C'étaient les épouses et les filles des diplomates représentant les puissances alliées près la Cour de La Haye.

Mais déjà le chef d'orchestre montait à son pupitre.

Il se fit un silence, et bientôt le rideau se leva.

L'imprimeur fut d'abord déçu d'apercevoir M"^® Boissière, simplement vêtue, dans un logis d'ouvrier parisien. Ne connaissant pas le livret, il s'était attendu à la trouver sous un costume de princesse, dont l'éclat eût exalté sa beauté. Mais cette impression ne dura guère.

Il fut tout de suite conquis par la jeunesse de cette musique, où les mélodies se pressaient, ardentes et légères, et intéressé par l'intrigue qui lui rappelait des souvenirs de sa vie d'apprenti. Les appels d'amour, les élans de tendresse, la plénitude enchantée de

certaines phrases, tout ce qui dans cette partition exprime les enivrements du cœur et des sens l'enveloppa comme ime onde caressante et aviva l'inquiétude du plaisir qui le travaillait depuis quelque temps.

Ce qui l'amusa ensuite, ce fut de voir sur la scène des artistes insouciants et joyeux, comme il en avait connu à Oudeburg. Justement, deux de ceux-ci lui serrèrent la main pendant l'entr'acte, tandis que son compagnon l'entraînait vers la loge de sa femme, qu'il eut peine à reconnaître sous le maquillage. Ce fut d'une voix altérée qu'il la félicita; puis il considéra avec curiosité les objets répandus sur la toilette, les robes coiffant les dossiers des chaises, tout le désordre de cette chambrette où flottait un parfum subtil, dans un bruit de voix et de pas venant du corridor.

Comme on le ramenait dans les coulisses, il se heurta à deux danseuses qui sautaient à cloche-pied en se tenant par la taille. Elles interpellèrent le peintre avec une familiarité gamine, et l'une d'elles, en le quittant, lui tira la langue, après lui avoir envoyé un baiser.

— Elle est jolie, observa M. Papekop, dont le visage exprimait l'ahurissement.

— C'est une Française, une vraie cigale, lui répondit Boissière.

Au quatrième acte, le Hollandais fut émerveillé

L'EAU ET LE FEU

par rillumination de Paris, qui lui parut la chose la plus surprenante qu'il eût jamais vue, et quand, à la fin de la pièce, le rideau se baissa sur les derniers applaudissements, il déclara, en s'essuyant le front, que cette soirée resterait parmi ses plus beaux souvenirs.

A V American Baty où on le conduisit ensuite, ils furent bientôt une quinzaine attablés dans un coin : des peintres, des hommes de lettres, des artistes de rOpéra français avec leurs amants.

Au moment où l'on commandait la troisième tournée, les deux ballerines, qu'il avait rencontrées dans les coulisses, vinrent s'asseoir parmi eux, et aussitôt la petite Française amusa tout le monde par sa verve canaille. On l'appelait Loulou. Elle était fine et gracieuse, avec des yeux futés. Son regard troublait M. Papekop. Chaque fois qu'elle l'arrêtait sur lui, il détournait la tête, en tremblant qu'elle ne se mît à le plaisanter.

Il était deux heures du matin, quand ils quittèrent le bar. Un des peintres, qui habitait au Plein, les invita à venir prendre un dernier verre dans son appartement. Comme il ne s'y trouvait pas assez de sièges, trois des jeunes gens établirent leur maîtresse sur leurs genoux, et un autre s'étendit de son long au milieu du tapis, un coussin sous le coude.

Le whisky-soda puis le Champagne achevèrent de

troubler les esprits. M. Papekop observait Loulou avec une sympathie échauffée. Elle racontait des histoires bouffonnes, dont il s'efforçait de comprendre les sous-entendus. Mais un des artistes, bâti en hercule, l'ayant saisie par les chevilles, l'enleva soudain à la force des poignets et la déposa sur la table. Avant d'en descendre, elle se dressa sur la pointe d'un de ses pieds, et, agitant l'autre à la hauteur de sa tête, découvrit un moment deux cercles de chair éclatante entre ses bas de soie noire et son pantalon de foulard rose.

M. Papekop sentit une chaleur lui monter aux oreilles; il voyait tous les visages s'agiter dans une fumée bleue, où il ne parvenait plus par instants à distinguer leurs traits, et il lui vint tout à coup une envie folle de danser et de lancer en l'air son chapeau tromblon qu'il tenait sur ses genoux. Mais, comme tout le monde se levait, il se mit debout, en s'efforçant de ne pas vaciller.

Au milieu d'un profond silence, il entendit Boissière lui porter un toast, dont il perçut quelques mots à travers la rumeur que le sang faisait dans ses oreilles : a Hospitalité courtoise et généreuse... pays voisin et ami... terre d'asile... reconnaissance éternelle... »

Excité par les applaudissements et enhardi par l'ivresse, M. Papekop ouvrait la bouche pour répondre, quand il fut empoigné, hissé sur deux épaules

L'EAU ET LE FEU

et promené en triomphe par tout l'appartement. Loulou avait ouvert un parapluie et l'agitait au-dessus de sa tête à la façon d'une palme, et, dès qu'on l'eut rassis dans son fauteuil, elle décrocha du mur et lui passa au cou une couronne de feuilles de chêne, dont la poussière se répandit sur sa redingote.

L'imprimeur souriait d'un air contraint; une sueur froide lui mouillait les tempes; ses idées devenaient confuses et fuyantes. Que se passa-t-il ensuite? Il n'aurait pu le dire; mais, le lendemain, il se crut fou, quand il s'éveilla dans une chambre inconnue et dans les bras de Loulou, qui lui dit, en lui voyant ouvrir les yeux :

— Bonjour, papa !

Son chapeau tromblon reposait sur une chaise, aplati en accordéon.

A partir de ce jour-là, l'existence de M. Papekop parut cacher un mystère. Tous les dimanches, il quittait sa maison de bonne heure pour n'y rentrer que le lundi matin. Il lui était venu une allure plus vive et des gaîtés soudaines, dont Saartje s'inquiéta. Après ses repas, elle le voyait parfois sourire à la fumée de son cigare ou bien remuer les lèvres, comme s'il eût parlé tout bas, et le soir qu'elle l'aperçut

sautillant dans le jardin sur la pointe des pieds, elle le soupçonna d'avoir l'esprit dérangé. Elle s'étonna aussi de constater que son lavabo s'encombrait à mesure de flacons de parfum et son armoire de fines chemises, de cravates et de caleçons de fil rose.

Bientôt il ne se contenta plus de décamper le dimanche; il disparut tous les samedi soir, après avoir chargé le plus ancien de ses ouvriers de fermer le magasin. Comme le train de sept heures ne s'arrêtait pas à Oudeburg, il allait le prendre à Gouda, et les voisins, embusqués derrière leur rideau, le regardaient enfourcher sa bicyclette, chaussé de bottines à bout verni et vêtu d'un pardessus raglan, dont la coupe élégante révélait le bon faiseur.

Au café de la Couronne y ses amis le plaisantèrent sur ses fugues régulières. Seul, le peintre hollandais gardait un silence refrogné ; mais il vint plus souvent qu'autrefois dans la boutique de l'imprimeur. Soupçonnant que ses fredaines devaient obérer son budget, il espérait qu'il vendrait tôt ou tard ses antiquités à bas prix, afin d'accroître ses ressources, et il attendait, avec la patience d'un chasseur à l'aflFût, que le besoin d'argent le décidât enfin à lui céder sa belle horloge. Déjà, M. Papekop la négligeait. Il oubliait souvent de la remonter. Elle ne réglait plus la vie de la maison, dont un élément nouveau avait troublé l'économie.

L'EAU ET LE FEU

Le printemps ramena les peintres belges à Oudeburg. S'étant présentés un dimanche soir chez l'imprimeur, ils furent reçus par Saartje, qui, à la vue de M^® Boissière, se redressa à la façon d'un chien de fusil. Elle leur déclara d'un ton revêche que son maître devait revenir de La Haye par le dernier train, qui arrivait à Gouda vers dix heures ; puis elle referma la porte sans plus d'explication, et les artistes, qui se regardaient en riant, l'entendirent grommeler dans le vestibule, où son pas s'éloigna avec le cliquetis de son trousseau de clefs.

Alors Boissière se découvrit d'un geste théâtral et déclama avec emphase :

— O ! Saartje I Mascotte ancillaire !

— Chiendent mystique !

— Dragon de cuisine !

— Dominatrice des brouets saumâtres I

— Vénus Anaphrodite !

— Vestale usagée!

— Colonne du Temple I

— O ! Anachronique !

— Priez pour nous I

Et les autres d'ajouter en chœur :

— Amen !

Puis ils reprirent le chemin de l'hôtel, en chantonnant l'air des bohèmes de Louise.

Lorsqu'ils eurent soupe, ils décidèrent d'aller à la rencontre de l'imprimeur.

La soirée était fraîche et limpide, l'air vivifié par l'odeur des écorces et des jeunes feuilles. La lune, ardente et claire, montait dans le ciel tremblant d'étoiles.

Ils suivirent une route le long d'une ancienne digue, où des bouquets d'arbres arrondissaient sur l'herbe des nappes d'ombre argentée. Ils marchaient doucement, envahis par la poésie de cette nuit de printemps, quand ils aperçurent au loin un cycliste qui s'avançait dans le clair de lune. Sa machine faisait à tout instant de brusques écarts; il frôla une haie sur laquelle il sembla vouloir se coller, faillit buter contre un arbre, puis chavirer dans le fossé; mais, chaque fois, il se rejeta d'une secousse au milieu du chemin et recommença à pédaler avec une nouvelle vigueur. Et, tout à coup, sa voix s'éleva dans le silence, une voix de gorge, tendue et chevrotante :

... Petite femme aimée...

C'était M.Papekop chantant un air de M°>«fiu«^/fy.

— Il paraît solidement chargé, observa l'im des artistes. Il exagère ! Décidément, une eau dormante qui rompt ses digues commence toujours par cascader.

— Voilà le débaucheur ! exclama un autre, en montrant Boissière. Et il rigole, le misérable ! Il n'est même pas accessible au remords I Donner à ce

L'EAU ET LE FEU

brave homme le goût de la toilette, de la bonne chère, du vin et des femmes ! Le voilà bien, le prix de rhospitalité ! Sans compter que le pauvre diable est déjà cocu...

— A vrai dire, répondit Boissière, nous sommes tous coupables dans cette affaire. Notre vin était trop capiteux pour ce bon Papekop : il lui a fait Teffet d'un coup de soleil. Nous aurions mieux fait de le laisser à ses gulden, à ses fleurs, à ses antiquités et à ses bols de lait battu.

— Et à Saartje ! ajouta sa femme.

— Je la compte parmi les antiquités, répondit-il.

JUIF ET CHRÉTIEN

La première fois que je les vis, ce fut dans leur bureau de change à La Haye, où ils venaient de s'établir, après s'être associés. Ils occupaient le rezde-chaussée d'un vieil hôtel, prenant jour sur la rue par trois fenêtres à carreaux plombés. Il y régnait une lumière verdâtre, tamisée par le feuillage des arbres bordant le canal, dont les eaux semblaient envoyer dans les chambres le reflet mouillé de leur miroir.

Julin, le Belge, était un petit homme à lunettes, paraissant quarante ans. Il parlait, les coudes serrés au corps, en se frottant les mains d'un geste paterne, et ne soulevait les paupières que de temps à autre, comme s'il eût été avare de ses regards. Il l'était tout autant de ses paroles. Jamais on ne l'entendit hasarder un mot qui ne fût pas indispensable. Sa tête de belette s'emnianchait d'un cou décharné, qui par instants semblait s'allonger hors du faux-col, dont les bords encadraient la pomme d'Adam, pareille à la pointe d'une toupie. Il marchait d'un pas pressé, le parapluie sous l'aisselle, en rasant les façades de son épaule penchée.

JUIF ET CHRÉTIEN

S'il n'inspirait guère la sympathie, Aertsen, son compagnon, faisait peur. Il devait sortir, celui-là, de quelque ghetto d'Amsterdam, où il avait dans son enfance étouffé la faim qui lui mordait les entrailles* Son teint olivâtre, brûlé par le feu des prunelles sombres, ses moustaches noires, ses pommettes bridées et la balafre qui lui marquait la joue, le long de la mâchoire armée de muscles carnassiers, lui composaient un type de reître espagnol, aventureux, brutal et ardent au plaisir. On lui voyait sans cesse un cigare entre les dents. Il en mâchonnait le bout d'un geste nerveux, si bien que les coins de sa bouche étaient constamment saucés de nicotine. Il les essuyait parfois avec son mouchoir, en découvrant des canines de fauve, hautes et aiguës, dont la racine bombait sous la gencive.

Ces deux êtres, de caractère si différent, se complétaient en tous points. Il suffisait de les observer un moment, derrière leur comptoir, pour deviner leurs rôles respectifs.

Julin, réfléchi, plongé dans ses registres, surveillait les commis du coin de son petit œil, dont la lueur froide glaçait au passage. Aertsen, lui, avait presque toujours le chapeau sur la tête, revenant d'une course en ville ou partant pour en faire une autre. C'était le rabatteur levant une proie, puis la filant au cabaret où l'on amorce les affaires entre deux parties de

billard, au restaurant où on les discute entre le bourgogne et le Champagne, et dans les bars où on les conclut entre deux filles.

Ils formaient une de ces associations improvisées, comme on en vit partout pendant la guerre, et qui reproduisait celle que Julin avait fondée à Bruxelles avec un Allemand. Comme celui-ci avait disparu en emportant ses capitaux, huit jours avant l'envahissement du pays, l'autre s'était rendu en Hollande, où il avait flairé de gros bénéfices dans le monde trouble qui y déferlait de toutes parts.

Installé d'abord à Maestricht, il commença par faire passer en Belgique du savon, des cigares et des vivres. Mais ce trafic ne rapportait qu'un gain médiocre ; aussi, ayant appris qu'un Anversois, réfugié à La Haye, venait de s'enrichir en revendant à l'Allemagne tous les légumes secs raflés dans le pays, il alla s'établir dans la capitale avec l'espoir d'y réaliser également une rapide fortune.

Ses premières démarches le convainquirent qu'il manquait de fonds suflîsants et que son ignorance du néerlandais l'entraverait sans cesse dans ses entreprises. C'est pourquoi, ayant rencontré Aertsen, qui disposait de plus de crédit, l'idée lui vint de s'associer avec lui.

Une réclame habile eut vite fait connaître leur Comptoir financier dans la colonie belge, et, quand

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le cours des valeurs étrangères prêta à Tagiotage par ses fluctuations, leur clientèle s'accrut du groupe des Juifs anversois, galiciens, polonais et russes qui se réunissaient chaque soir à Scheveningue, où leurs lévites, leurs chapeaux graisseux et leurs barbes de prophète jetaient une note sordide et pittoresque.

Dès son arrivée à La Haye, Julin s'était logé dans un hôtel de la Wagenstraat. Ayant été invité par son associé, il remarqua que sa femme était jolie, et, comme l'appartement comprenait une chambre d'amis que personne n'occupait, il amena Aertsen à la lui offrir, à force de le rebattre de plaintes sur les désagréments de la table d'hôte et sur ses soirées solitaires.

C'était une petite pièce joignant la chambre des deux enfants, et qui s'ouvrait de plain-pied sur une terrasse, d'où la vue embrassait une perspective de jardins.

Afin de gagner les bonnes grâces de M°^® Aertsen, il commença par lui faire de menus cadeaux et par multiplier les prévenances et les gentillesses. Elle se montra d'autant plus sensible à ces attentions que son mari avait toujours été brusque avec elle et souvent même brutal. Quant aux enfants, ils furent choyés, dorlotés : il n'y avait pas de jour qu'on ne leur apportât des bonbons ou des livres d'images. Julin jouait avec

eux, les embrassait, leur caressait les cheveux. Et la mère, qu'une pente naturelle inclinait aux joies intimes, bénissait l'étranger dont l'industrie allait assurer sa fortune, et qui répandait tant de charmes dans son ménage, où jusqu'alors elle avait été rudoyée. C'est pourquoi, un soir qu'ils étaient seuls, elle le récompensa de ses assiduités en lui épargnant la plupart des démarches que commande l'art des transitions où, d'ailleurs, il n'eût pas excellé.

Ce fut un adultère confortable, sans heurts, sans tiraillements, un adultère pot-au-feu, en pantoufles et en « combinaison », un vrai adultère hollandais, sucré de friandises et relevé de liqueurs fines.

Les deux amants s'applaudirent d'abord des sorties fréquentes du mari, qui avait toujours préféré les plaisirs du cabaret aux douceurs du foyer. Presque chaque soir, il prétextait un rendez-vous d'affaire pour déguerpir, dès qu'il avait roulé sa serviette. Mais, ayant appris qu'on le rencontrait en joyeuse compagnie à V Atlantique et à V American Bar^ Jùlin fut pris d'une inquiétude qui corrompit son bonheur. Il songea que sa santé était à la merci d'un accident, dont les conséquences pouvaient l'atteindre par ricochet, et il commença par conseiller à son ami la prudence et l'hygiène. Puis, se disant que du jour où Aertsen ne sortirait plus, c'en serait fait des tête-à-tête avec sa femme, il réfléchit aux moyens de l'écarter

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de leur intimité, tout en conjurant le risque qui le troublait dans ses épanchements.

On ne s'étonnera donc pas s'il eut un sourire amusé, en recevant peu après une lettre d'une Belge réfugiée à La Haye, où ses toilettes et sa grâce capiteuse avaient tourné plus d'une tête. Il la connaissait. Il avait déjà négocié pour elle des titres appartenant à son amant, dont elle lui avait avoué que les affaires étaient mal en point, un soir qu'il la traitait en cabinet particulier.

Son billet ne rappelait pas cette circonstance. Il paraissait écrit par un agent de change. Il n'eût pas été rédigé en d'autres termes, si Julin le lui avait dicté. Étant souffrante, elle s'excusait de ne pouvoir se rendre à son bureau ; mais elle désirait l'entretenir d'urgence de certaines opérations qu'elle se proposait de lui confier.

Il remit la lettre à son associé, en le priant d'aller lui-même chez cette personne, dont il lui vanta l'élégance et la beauté :

— Tu verras : un morceau de roi ! Et vive, spirituelle, aguichante ! Voilà ce qu'il te faudrait, espèce de vieux don Juan ! Mais, hélas ! ces morceaux-là ne sont pas pour notre grognon.

Le Hollandais se contenta de ricaner, en se caressant la mâchoire.

Il avait l'œil allumé, le soir, quand il rentra. L'autre

feignit d'avoir oublié la plaisanterie qu'il avait hasardée sur la cliente et lui demanda d'un air sérieux ce qu'il pensait de l'affaire.

— Tout à fait de mon goût ! répondit-îl avec un sourire avantageux.

C'est ce qu'il prouva, un mois plus tard, en soufflant cette jeune femme à son amant. Il lui loua une villa à Scheveningue et se rendit chez elle tous les soirs.

Julin n'eut donc plus d'inquiétude, du moins pendant un certain temps, car Aertsen ayant découché plusieurs fois, son épouse se répandit en invectives et en menaces. Il en fut vite excédé et riposta par une gifle. Ce fut la brouille.

L'associé s'efforça de les rapatrier. Il s'adressa à leur bon sens autant qu'à leur bon cœur ; il leur rappela leurs dix années de félicité conjugale ; il représenta à l'épouse outragée que son mari méritait quelque indulgence, puisqu'en passant ses nuits ailleurs, il leur permettait d'en jouir à leur guise; il conseilla, d'autre part, à son ami d'avoir plus d'égards pour sa compagne, dont la fidélité et les vertus domestiques commandaient le respect.

Mais l'autre se contenta de hausser les épaules. Bientôt, il ne reparut plus dans son appartement. Sa femme l'ayant relancé au Comptoir financier ^ il lui signifia, avec une grimace mauvaise, qu'il continuerait

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comme par le passé à pourvoir aux frais du ménage, mais que pour éviter tout dissentiment nouveau, il prendrait désormais sa pension à une table où il ne serait plus offensé par la vue d'une face venimeuse, qui à elle seule contrariait ses digestions.

Julin trouva qu'il dépassait la mesure. Il le lui dit avec force ménagements. Il le mit en garde contre l'entraînement des sens et lui conseilla de reprendre la vie commune, sans rompre pour cela une liaison dont il était le premier à concevoir tout le charme. Il lui parla de ses enfants ; il lui parla de ses devoirs ; il lui fit de la morale : un directeur de conscience n'eût pas été plus éloquent. Peines perdues ! Le Juif était ligoté par la chair. Les complaisances de sa maîtresse l'avaient dégoûté des caresses légitimes.

C'est ce qui alarma Julin. Il redoutait que Aertsen ne divorçât et que sa femme ne lui demandât de l'épouser. Comme le sentiment n'oblitérait jamais chez lui l'intelligence des affaires, il présumait que ce commerce avec son hôtesse lui paraîtrait délicieux aussi longtemps qu'il y prendrait un plaisir gratuit, mais qu'il risquait fort de s'en lasser, du moment où il en supporterait les charges.

Les événements ne tardèrent pas à justifier ses craintes. En dépit de ses conseils, M"^® Aertsen intenta une action en divorce contre son mari. Aussitôt, Julin quitta l'appartement. La jeune femme lui sut d'abord

gré de ce sacrifice, qu'elle crut inspiré par la délicatesse autant que par le souci de servir ses intérêts. Mais, s 'étant partagée pendant plus d'un an entre deux hommes, il lui parut bientôt pénible de n'en avoir plus aucun, et les émotions amoureuses qu'on lui comptait avec hâte dans des chambres d'hôtel lui firent regretter les heures fortunées où on les lui prodiguait avec plénitude.

Son amant, de son côté, ne tarda point à éprouver la nostalgie du paradis perdu. La cuisine du restaurant lui parut exécrable ; certains soirs, pour fuir la solitude, il alla fumer des cigares bout à bout dans un cinéma. Avant de regagner son logis, il entrait dans une taverne, attiré par la lumière et le bruit, et, tout en sirotant quelque liqueur, il songeait aux draps hostiles où il allait s'étendre et par comparaison à la couche tiède et parfumée où l'ivresse des caresses profondes lui assurait jadis un sommeil sans rêve qu'il ne retrouvait plus.

Cette privation lui devint à mesure plus sensible. Il finit par se reprocher d'avoir obéi à des craintes chimériques, en abandonnant le toit de sa maîtresse; si bien que son associé prêcha un converti, le soir qu'il lui conseilla de reprendre pension chez sa femme.

— Écoute, mon vieux, tu n'es plus dans ton assiette. La table d'hôte ne te réussit pas, cela se voit :

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tu maigris, et il y a des jours que tu allonges une de ces hures... Je comprends que tu ne sois pas resté chez moi après mon départ; mais, du moment où tu t'y trouvais bien, pourquoi n'y retournerais-tu pas ? J'ai rompu, je reconnais avoir tous les torts, je m'engage à servir une pension à ma moitié; alors, qu'est-ce que tu veux que cela me fasse, qu'elle ait ou non un pensionnaire ? Retourne donc chez elle ! Ainsi tu pourras tous les jours me donner des nouvelles de mes gosses.

Julin réintégra donc sa chambrette, du moins officiellement, car en réalité il s'attribua toutes les prérogatives du mari, et, le dimanche, on le rencontrait à la campagne avec M°^® Aertsen et ses enfants, qu'il tenait par la main.

Chaque matin, les deux hommes se retrouvaient à leur bureau, le sang rafraîchi, l'humeur allègre. Jamais leurs affaires n'avaient été aussi prospères. Toute la journée, c'était un défilé de clients devant les guichets. Ils occupaient dix employés qui suffisaient à peine à la besogne. Une inquiétude seulement les troublait : c'est que la guerre ne cessât soudain. Or, la poussée des Allemands vers Amiens menaçait d'amener la paix à bref délai. Pourvu que les Alliés se ressaisissent !

Quand les Français reprirent l'offensive sur la Marne, leur angoisse céda à l'espoir que les Allemands pourraient se cramponner sur la ligne Hindenburg, y

briser Télan de l'adversaire et lui imposer de nouveau les combats de tranchées. Aussi furent-ils atterrés de voir les Alliés enfoncer tous les obstacles et cueillir pendant des semaines des légions de prisonniers, avec un immense butin. Les cochons ! Ils allaient tout gâter !

En effet, l'Allemagne demanda un armistice. Ce fut le coup de grâce...

Heureusement, durant les pourparlers, une fièvre d'agiotage se propagea dans le public. Certains jours, les clients se pressèrent si nombreux devant le Comptoir financier qu'on dut leur distribuer des numéros d'ordre et les recevoir par petits groupes. Les deux associés eux-mêmes, touchés par la contagion, engagèrent de fortes sommes dans des spéculations qui leur rapportèrent un bénéfice dépassant leurs espérances.

Or, voilà qu'un matin Julin reçut une invitation à comparoir devant le juge. Intrigué, il la montra à son ami, qui détourna les yeux, en se contentant de bredouiller quelques syllabes inintelligibles.

Le magistrat lui exposa que Aertsen l'accusait d'entretenir des rapports adultérins avec sa femme et intentait contre elle une action reconventionnelle en divorce, sur la foi de témoignages tendant à prouver que cette liaison remontait à l'époque où il n'avait pas encore quitté le toit conjugal.

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Comme les gens calmes qui s'emportent rarement, mais dont les colères sont terribles, Julin fut secoué d'une telle rage qu'il craignit de tomber d'un coup de sang. Il courut plutôt qu'il ne marcha jusqu'à son bureau, où la foule, assiégeant la porte, encombrait le trottoir sur la largeur de la façade.

Apercevant Aertsen qui dictait des ordres à un commis, il fonça sur lui et, d'une voix étranglée qui sifflait entre ses lèvres blêmes, lui reprocha sa canaillerie, tout en le secouant par le revers du veston :

— Oui, tu entends ! tu n'es qu'une fripouille, un misérable, un bandit ! Comment ! tu ne te contentes pas d'abandonner ta malheureuse femme ! Tu cherches encore à la salir pour pouvoir l'affamer ! Car si tu l'accuses de te tromper, c'est pour ne pas devoir lui servir une pension. Je comprends maintenant pourquoi tu me conseillais de retourner chez elle... Juif, sale Juif que tu es ! Voilà conmient tu me remercies de t'avoir enrichi 1 Car, sans moi, tu ne serais jamais arrivé à rien 1 Mais réponds donc ! Défendstoi! Non, tu es trop lâche! Si tu m'avais dit seulement la moitié de ce que je viens de te dire, tu aurais déjà reçu ma main sur la gueule. Tu trouves sans doute plus courageux d'attaquer une femme sans défense î Tu es un lâche, un Juif, un sale Hollandais I

Aertsen, qui était devenu livide, l'observait de ses

yeux troubles, en fermant les poings du même mouvement dont il serrait ses mâchoires, qu'on voyait se contracter sous ses joues, comme s'il eût mordu sa colère pour la contenir. Il articula enfin d'une voix sourde :

— Je ne discute pas avec un fou, mais tu me payeras ces injures'!

Puis, saisissant son chapeau, il se dirigea vers la porte, sous les regards ahuris des employés et des clients.

Il ne reparut pas de la journée.

Le soir même, on apprit que l'armistice était signé.

Le lendemain, quand les deux associés arrivèrent à leur bureau, plus de cent personnes se pressaient devant le seuil. On voyait des prunelles briller de fièvre dans des faces de loup; des Juifs attendaient, silencieux, les yeux baissés, en se caressant la barbe; des gens poussaient leurs voisins pour se rapprocher de la porte, et, par moments, il y avait çà et là des bruits de dispute dans des remous de bousculade.

Aertsen, arrivé le premier, enleva son paletot, puis fit craquer les phalanges de ses doigts, en dévisageant les commis entrés avec lui. Il ne fumait pas : mauvais signe ! Sans rien dire, il se mit à marcher de droite et de gauche, le sourcil froncé et le menton en avant. Sans doute fallait-il craindre une nouvelle altercation ? Aussi, quand Julin parut, il se fit un silence,

JUIF ET CHRÉTIEN

et tous les employés s'absorbèrent dans leur besogne. Le Hollandais observa son associé, qui ôtait ses manchettes devant le portemanteau où il avait suspendu sa gabardine; puis, les deux hommes se trouvèrent face à face. Du même mouvement ils se tendirent la main.

— Tout est oublié, n'est-ce pas? fit Aertsen. On ne se brouille pas dans un moment pareil. Pendant les semaines qui vont suivre, nous risquerons d'être débordés, si nous ne nous entendons pas. Enterrons donc cette malheureuse affaire !

— C'est ce que je voulais te proposer, répondit Julin. Les affaires avant tout ! Je viens du bureau de police, où j'ai demandé un agent pour maintenir l'ordre dans la rue. Que l'on affiche les derniers cours 1 Voici trois opérations à traiter tout de suite : qu'on fasse le nécessaire ! Et que l'on téléphone à la Rotterdamsche Bank pour avoir le renseignement déjà demandé hier soir !

Puis, se tournant vers un des employés, il lui commanda de laisser entrer les cinq premiers clients et de distribuer des numéros d'ordre aux autres.

L^PINGLE DE CRAVATE

— Alors, c'est convenu, je vous attendrai à Scheveningue, devant l'entrée du Kurhaus, à huit heures et demie. Vous verrez, c'est un monde curieux, qui vous intéressera.

Et, après une dernière poignée de main, Aertsen s'éloigna de ce pas brusque et allongé, qui lui tirait par saccades les épaules en avant.

Drôle d'homme, à la fois cynique, cupide et généreux ! On prenait vraiment plaisir à l'étudier avec l'assiduité d'un entomologiste observant les mœurs d'un insecte, car il réalisait le plus bel exemplaire de type acquisitif que j'eusse jamais rencontré. Quand il entrait dans une maison pour la première fois, je gage que son attention ne devait pas s'arrêter une seconde à la couleur du papier de tenture ou aux œuvres d'art décorant les murailles, mais qu'il se demandait dès l'abord : « Comment gagner de l'argent ici ? »

De fait, il en gagnait beaucoup . Le Comptoir financier, où Julin, son associé, restait tapi toute la journée au milieu de ses registres, comme une araignée au centre de sa toile, étendait à mesure ses affaires et rapportait de gros bénéfices. Mais Aertsen avait mille autres

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moyens d'accroître ses ressources, et c'est par là qu'il m'amusait.

M'étant étonné que la garniture de cheminée, dans son bureau, changeât incessamment, il m'avoua qu'il en faisait commerce et qu'il ne lui arrivait jamais de garder une pendule plus d'un mois sans lui trouver un amateur. Il achetait et revendait aussi les bijoux anciens, qu'on lui voyait aux doigts et sur sa cravate, et, l'ayant aperçu à maintes reprises avec des diamantaires anversois, je le soupçonnai de trafiquer également des pierres précieuses.

Vous ofFrait-il un cigare, c'était pour vous proposer peu après de vous en céder quelques caisses, au prix de gros, que lui facturait le fabricant, un de ses plus vieux camarades. Les principales marques d'automobiles, de vélos et de machines à coudre, il les connaissait, avec leurs qualités respectives. Quant aux antiquaires, il assurait les « tenir tous dans sa poche », et il appuyait ces paroles d'un regard qui en accentuait le mystère, et dont on pouvait inférer les conjectures les plus surprenantes. Il n'y avait vraiment aucun article qu'il ne fût prêt à vous livrer. C'est ainsi qu'il procura un mobilier de chambre à coucher à un de mes voisins qui se mariait, et, ayant appris que je devais me faire photographier, il me mena chez un opérateur de ses amis, qui me fournit un portrait où j'avais un faux air de Lûdendorff, et pour un prix qui

ne me dédommageait pas de cette ressemblance.

Comment résister à l'entraînement d'un tel homme ? Aussi ne pensai-je pas un instant à m'y dérober. Mes démonstrations de sympathie l'avaient d'abord rendu méfiant, conmie s'il y eût flairé un piège; mais il s'y montra sensible, du moment où l'intérêt que je paraissais prendre à ses divers modes d'activité eut flatté l'opinion exagérée qu'il avait de lui-même, si bien qu'il finit peu à peu par me parler sans contrainte. J'écrirais « sans vergogne », si ce mot n'avait un sens péjoratif que je me reprocherais à l'égard d'un financier qui, devenu riche, commande à présent la considération dans le public. Il me raconta donc ses petites combinaisons, ses trafics et maints tours que je n'oserais qualifier de mauvais, quoiqu'ils témoignassent d'un amoralisme qu'il ne tirait pas de la métaphysique. C'était un de ces êtres pittoresques, industrieux, sans scrupules, ardents au plaisir, tels qu'on en rencontre quelques-uns dans GU Bios de Santillane, qui sont peu estimés dans la bonne compagnie, que l'on hésiterait à donner comme précepteur à ses enfants, mais que l'on fréquente avec plus de plaisir qu'un pasteur protestant.

Il avait un manque absolu de respect humain ; son mépris des hommes lui assurait cette robuste confiance en soi qu'on lui voyait dans l'action; il parlait d'autorité sur les sujets dont il ne connaissait rien,

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et, comme il avait par surcroît un art consommé du mensonge, un désir naïf de pardtre et le dédain de tout ce qui n'était pas d'un profit immédiat, je m'étonnai souvent qu'il ne fût pas entré dans la politique, où il aurait fourni une carrièrehonorable.Pour achever de le peindre, j'ajouterai qu'il se ruait volontiers en mangeaille, buvait sec et ne cherchait que les femmes de mœurs faciles. Il se montrait avec elles d'une familiarité brutale, qui ne semblait d'ailleurs pas leur déplaire, et je soupçonne qu'il devait les battre sans en éprouver de remords, ce qui est un des plus sûrs moyens de se les attacher.

Il m'avait souvent entretenu des Juifs de Scheveningue, de ce ramas d'êtres étranges, venus de Pologne, de Russie, d'Allemagne et de Belgique, et dont on disait que l'agiotage réglait le cours de la couronne et du mark à la Bourse de La Haye. Aertsen, leur coreligionnaire, avait réussi à les attirer au Comptoir financier y qu^ih chargeaient de leurs opérations. Ils se réunissaient, le soir, au Kurhaus, et le dimanche matin dans une taverne voisine, où se tenait en même temps un marché de bijoux et de pierres précieuses.

J'étais impatient de voir ce monde de plus près; aussi je fus exact au rendez-vous.

Quoique fort ponctuel, Aertsen, ce soir-là, me fit attendre plus d'un quart d'heure. J'allais m'éloigner^ quand je le vis tourner le coin de la rue. Il se précipita

vers moi, la main tendue, puis, s'essuyant le front, car il faisait chaud, il s'excusa de son retard :

— Cher ami, vous ne m'en voulez pas? J'ai été retenu par un client, à qui j'ai vendu mon horloge frisonne... vous savez, -celle qui se trouve dans mon bureau. Une merveille, n'est-ce pas? Douze cents florins seulement ! Un cadeau, quoi ! Eh bien ! figurezvous que mon individu m'a chicané sur ce prix ! Il a rogné cent florins. Vrai, la main sur le cœur, reconnaissez que c'est donné I

— Vous courez à la ruine, lui dis-je. Il faudra qu'on vous mette sous conseil judiciaire.

Il éclata de rire, en me secouant l'épaule, et alors seulement je remarquai l'épingle piquée sur sa cravate : un brillant entouré de saphirs, qui tirait l'œil par ses dimensions et son éclat. C'était la première fois que je la lui voyais.

— Épatante, hein ! fit-il, en la caressant du bout des doigts. J'ai un amateur, je le rencontre tantôt. Deux mille florins : cela ne vous dit rien ?

Je levai la main pour écarter son offre, et nous entrâmes dans une salle faisant face à la mer, que l'on apercevait par les baies vitrées.

La marée montait doucement dans le brouillard bleu du soir. La surface des eaux était violette et rouge au fond de l'horizon, où le soleil, suspendu dans des écharpes de nuages, dorait les flots d'une

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moire chatoyante sur toute la largeur de la vue. Les vagues mouraient sur la plage, en y étalant une teinte pourpre qu'elles paraissaient tirer du couchant et rouler jusqu'au sable, où elle s'éteignait dans l'écume. Deux steamers se découpaient en noir sur cette immensité ; on y apercevait aussi quelques barques de pêcheurs regagnant le port; — et l'air, qui entrait dans le hall par la porte et les fenêtres ouvertes, était embaumé de brise marine. La rumeur de la mer et les cris des enfants courant le long de la digue se mêlaient par moments aux sonorités de l'orchestre qui jouait dans la salle voisine.

Sans me donner le temps de jouir de ce spectacle, Aertsen m'entraîna auprès de son associé, installé dans un coin avec un commis. Aussi avare de ses gestes que de ses paroles, Julin me tendit deux doigts, me sourit faiblement en m'invitant à m'asseoir, puis s'absorba dans les chiffres qu'il alignait sur son carnet.

Je me mis alors à examiner ses clients.

Ce qui frappait dès l'abord, c'était le calme de leurs traits et la méfiance de leurs regards. La plupart étaient déjà âgés, portaient une lévite noire et du linge sale ; quelques-uns se montraient des pierres précieuses, qu'ils soulevaient avec précaution entre les branches de fines brucelles, mais presque tous s'entretenaient avec Aertsen et le commis, qui allaient de

Tun à l'autre pour prendre leurs ordres ou leur proposer des opérations.

Bientôt, je n'en observai plus qu'un seul, qui semblait les résumer tous. Il était sordide et magnifique.

Il venait d'entrer dans la salle avec la dignité d'un pontife gagnant l'autel pour officier. Après avoir salué ses voisins d'un geste mou de la main, il s'assit devant une table, en appuyant son coude au dossiei" de la chaise où il avait déposé son chapeau. Ensuite, il resta aussi immobile qu'une statue.

Il avait une tête aux os épais, une tête forte et positive, avec un grand front bossue, dont ses cheveux, rejetés en arrière, exagéraient encore la hauteur. Son nez recourbé paraissait s'allonger de deux rides profondes, qui formaient des demi-cercles autour des narines et se perdaient dans la barbe grisonnante, de chaque côté de la bouche. Ses arcades sourcilières étaient d'un dessin pur et accusé. Relevait-il les plis de ses paupières bordées de rouge, où ses yeux jaunes disparaissaient, c'était pour jeter de droite et de gauche des regards sombres et scrutateurs. Tout, dans cette face, annonçait la volonté et la puissance de réflexion, mais le réseau de fines rides, dont les tempes et les pommettes étaient craquelées, lui donnait aussi une expression de ruse.

De larges épaules portaient ce masque impénétrable.

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Ce qu'on sentait dans cet homme de fier et de hautain contrastait avec la pauvreté de sa mise. Son Ventre débordait d'une redingote râpée et malpropre, dont plusieurs boutons montraient leur capsule de métal. Il avait aux pieds des bottines éculées, sur lesquelles on voyait retomber des chaussettes de coton brun.

— Vous examinez ce bonhomme, me dit Aertsen.

Un type de génie, mon cher ! C'est un Juif galicien, établi à Anvers depuis plus de vingt ans. Quand il arriva dans votre pays, il était si misérable quç ses enfants couchaient dans des caisses à sucre. En 1914, il avait une fortune de plusieurs millions. Depuis, Dieu sait ce qu'il a gagné I

— Et comment s'est-il enrichi ?

— En vendant des diamants, des grains, du sucre, des fruits secs, et en spéculant à la Bourse, comme à présent.

Mon compagnon m'ayant quitté brusquement, je continuai à observer le Juif galicien.

D'une main velue, gonflée de grosses veines et où les ongles se marquaient en noir, il se caressait la barbe en y enfonçant les doigts comme pour la démêler, et de temps à autre il promenait son regard de groupe en groupe, un regard où l'on voyait à la fois de l'indolence, de l'orgueil et de la duplicité. Lpi proposait-on une affaire, il baissait les yeux pour réfléchir, puis hochait la tête, sans une parole, en

signe de refus, ou bien il posait quelques questions et, cessant de peigner sa barbe qu'il serrait alors dans son poing fermé, il considérait son interlocuteur avec une âpre attention. Ensuite, un mot pour indiquer son accord, et il se replongeait dans son rêve intérieur.

. — Dites donc ! demandai-je à Aertsen, qui revenait auprès de Julin, votre bonhomme a déjà traité avec vous plusieurs affaires ce soir. Je n'ai pas vu qu'il en ait pris note.

— Lui? Il tient toute cette comptabilité dans sa tête, qui est une prodigieuse machine à calculer, avec des cases où tout se classe et s'additionne.

— Mais ces agioteurs, repris-je, ne gagnent pas à tout coup. Quand ils perdent, sont-ils toujours en mesure de vous payer les différences ?

— Jusqu'à présent, ils nous les ont toujours payées. Les Juifs sont honnêtes en affaires.

— Avec vous, leurs changeurs, soit ! Mais entre eux?

Aertsen se mit à rire :

— Entre eux, c'est la lutte ! Ils chercheront naturellement à se rouler : les affaires sont les affaires. Mais, croyez-moi, ils sont honnêtes, ils tiendront toujours leurs engagements. Les Juifs ne volent jamais...

A ce moment, j'entendis dans la salle de concerts

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les cuivres et les bois de l'orchestre jouer le thème voluptueux et déchirant d^Istar, et soudain ce fut comme si un grand coup d'aile avait passé sur ces têtes pleines de chiffres. Pendant que se déployait la phrase tendue et angoissante, je me représentai la fille de Sin se dirigeant vers la demeure des morts, pour y délivrer le fils de la Vie, son jeune amant. Je la voyais franchir une à une les sept portes, dépouillée à mesure par le gardien de sa tiare, de tous ses bijoux» de sa ceinture et du dernier voile qui couvrait son corps. Elle dressait enfin sa rayonnante nudité au seuil du pays immuable d'où l'on ne revient pas, et dont le murmure des sphères trouble seul le silence. En même temps, je regardais la mer, où le soleil venait de sombrer. Une lueur rougeâtre traînait encore au ras des flots ; la pâleur de l'ombre se répandait par tout le ciel, où le faisceau lumineux du phare glissait sous les premières étoiles.

Alors, il me vint brusquement un dégoût de ce milieu où je m'étais laissé conduire et une envie de fiiir ce troupeau d'êtres grossiers, qui avaient des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre, et dont toute l'existence se consumait dans une fièvre de lucre.

— Il joue grand jeu, aujourd'hui, me soufiHa Aertsen, en se penchant vers moi. Il vient de me prendre cinq cent mille couronnes.

Cette voix acheva de m'irriter, et je répondis dans un mouvement d'humeur :

-r- Mais que fait-il, votre bonze, de son argent? S'il avait quelque vice monstrueux, il m'intéresserait peut-être I Tout compte fait, ce n'est qu'un bien pauvre homme.

— Lui, des vices I C'est le meilleur des pères de famille ; il ne vit que pour ses enfants.

Il ajouta, comme les lampes électriques inondaient la salle d'une clarté soudaine :

— Tenez, voici sa femme et sa fille.

Ce fut comme une apparition.

Derrière une petite vieille à face de chouette, qui marchait ratatinée dans une robe de soie noire, s'avançait une des plus belles créatures que j'eusse jamais vues. Grande, élancée, les épaules éclatantes de blancheur, elle portait sur un cou d'une ligne impérieuse une de ces tètes qu'on n'oublie pas, quand on l'a une fois aperçue. La douceur de ses traits s'harmonisait avec la langueur de ses prunelles; elle avait le nez aquilin, avec des narines retroussées dont les ailes semblaient transparentes sur les bords, et ses lèvres, charnues et rouges, découvraient le bout de ses dents bien rangées. Son corsage de satin jaune l'enveloppait de ces lueurs fauves, de ces rayons enfumés dont certains mdtres hollandais baignent leurs portraits. Et, partout, des diamants : aux doigts,

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qui étaient longs et fuselés, sur la poitrine, où un solitaire pendait à un fil d'or presque invisible dans rintervalle des seins, et aux oreilles, où ils tremblaient comme des gouttes de rosée, prêtes à se détacher de la cl^air qui semblait rose de leur contact.

Tout en suivant sa mère, elle appuyait ses mains sur les hanches, comme si elle eût voulu s'allonger la taille, et, tournant la tête, elle jeta par-dessus son épaule une œillade discrète à un jeune homme entré avec elle, et qui se dirigeait vers un coin de la salle, où il y avait encore plusieurs chaises inoccupées.

Dès qu'il aperçut sa fille, le vieux Juif eut un sourire de tendresse qui détendit sa lèvre inférieure, large et violacée dans les poils de sa barbe, et quand elle se fut assise auprès de lui, il prit une de ses mains entre les siennes et la caressa doucement, en lui parlant avec des inflexions câlines. Elle avait pour lui répondre de jolis mouvements de tête, mais son regard allait constamment au jeune inconnu, qui de loin la contemplait amoureusement.

— Eh ! mon brave Shylock, pensai-je, veille sur ta Jessica ! Prends garde à Lorenzo I Déjà, j'entends tes cris, vieux birbe : « Ma fille 1 Oh ! mes ducats... Enfuie avec un chrétien !... Oh ! mes ducats !... chrétiens 1 Justice ! La loi !... Mes ducats et ma fille I Jessica, mon enfant I... » Mais j'entends aussi la voix de l'amant qui murmure : « Comme la clarté

de la lune dort doucement sur ce banc ! Asseyonsnous ici ! Que les sons des instruments viennent flotter à nos oreilles ! Le calme suave de la nuit convient aux accents de l'aimable harmonie ! Assiedstoi, Jessica ! »

Pourtant, c'est à peine si quatre ou cinq des agioteurs avaient détourné la tête pour admirer la jeune fille. Les autres restèrent plongés dans leurs calculs ou absorbés dans leurs discussions d'intérêt, aveugles et sourds à tout ce qui aurait pu les distraire de leur fureur de spéculation. Seul, Aertsen, qui coUationnait des ordres avec Julin, continua à l'observer dans les intervalles de sa besogne, en fumant par bouffées fébriles.

— Quel morceau, hein ! me dit-il, l'œil allumé, quand il vint me retrouver. On ferait un an de prison, quoi ! pour pouvoir se le mettre sous la dent ! Mais nous sommes déjà de trop vieux coqs pour ce poulet de grain . Et quel parti I Les millions à la pelle I Celui qui l'épousera fera une fameuse affaire... Enfin, vous les avez vus, ces gaillards qui vous intriguaient ! Maintenant, je vous quitte, mon cher ami, j'ai rendezvous avec un client, à qui je compte vendre mon épingle.

Et, levant la main, il tâta sa cravate, doucement d'abord, puis d'un geste fiévreux, en froissant la soie entre ses doigts ; et, tandis qu'il ouvrait son veston

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et son gilet pour les secouer, je vis son visage se décomposer, ses prunelles se noircir d'angoisse et son cigare s'échapper de ses lèvres qui tremblaient. — Tonnerre I on me l'a volée ! s'écria-t-il.

LA BELLE TASSE

A voir M. Victor HuUebrouck dans sa droguerie, court, bedonnant, la joue en fleur et la moustache paterne, personne ne lui eût prêté des instincts belliqueux. Mais cette impression changeait, pour peu qu'on le rencontrât le dimanche matin, sanglé dans sa tunique de capitaine de la garde civique. C'était un autre homme. Le ventre cambré, la cuisse avantageuse sous le drap collant du pantalon, il se poussait d'un pas impétueux, en faisant des écarts de poitrine. Son œil brillait d'un éclat autoritaire; ses talons sonnaientsurlepavé;lesonde sa voix, criant les commandements, lui communiquait une sorte d'ivresse qui le rendait léger comme s'il eût été porté par les airs.

Pourtant, il était fourbu quand il rentrait chez lui, après s'être attardé avec des collègues aux terrasses des cafés, pour y montrer son uniforme. C'était toujours avec un soupir de regret qu'il le remisait dans son armoire et qu'il reprenait son tablier et ses manches de toile grise, pour aider Achille, son garçon de magasin, à servir les pratiques.

Achille ne semblait nullement impressionné par

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l'attirail meurtrier de son maître. Il le regardait partir pour l'exercice d'un air indifférent, comme s'il se fût rendu à un concours de jeu de quilles. Si un client venait à plaisanter la milice citoyenne» il se contentait de sourire, pour ne pas se compromettre.

C'était un Wallon prudent et subtil, un vrai diplomate, et, par surcroît, d'une activité infatigable. On eût. pu faire le tour de Bruxelles sans rencontrer un garçon-droguiste aussi industrieux. Dans la boutique, rien n'échappait à sa vigilance ; quelque besogne qu'on lui confiât, il la menait toujours à bonne fin. Une serrure ne fonctionnait-elle plus, il la raccommodait en un tour de main; il réparait aussi les horloges, savait mettre le vin en bouteille, raboter une planche et trousser la volaille. Seul« son amour immodéré des filles aurait pu prêter à la critique, si ses patrons n'eussent témoigné une grande indulgence sur ce chapitre.

Chaque dimanche après-midi, on le voyait décamper, l'œil égrillard, le cigare entre les dents; et, la nuit, quand les époux Hullebrouck, revenant du restaurant où ils avaient l'habitude de dîner, apercevaient des ombres enlacées dans l'encoignure d'une porte, ils pouvaient être certains de reconnaître les fortes épaules d'Achille penchées sur une silhouette de femme.

— Quel gaillard, nom d'un chien ! observait le

droguiste. En a-t-il du succès ! C'est qu'il leur tourne la tête à toutes! Faut croire qu'il a des charmes secrets.

— Mais Achille est un beau garçon, répondait Hortense. Il est toujours de bonne humeur, et il a la langue bien pendue...

Elle disait vrai. Avec ses moustaches frisées, ses joues vermeilles et ses yeux de jais, le garçon-droguiste avait un visage avenant qui devait plaire aux femmes. Sa faconde de faraud et ses réparties bouffonnes complétaient ses moyens de séduction.

Il logeait chez le droguiste et mangeait à sa table. Le matin, en s'y installant pour déjeuner, il ne manquait jamais d'adresser à ses patrons quelques paroles aimables, qui annonçaient une conscience gracieuse et un appétit aiguisé. On le voyait ensuite enfourner tartine sur tartine, qu'il trempait dans sa tasse de café, une tasse en faïence grise, semblable à celle de M"^® HuUebrouck.

Monsieur avait une tasse plus grande et plus belle, dont le bord, infléchi en dedans sur une partie du pourtour, était percé d'un trou par où l'on pouvait boire sans se mouiller les moustaches. Elle portait son nom peint en lettres dorées, entre deux bouquets de roses que reliait une guirlande de bleuets. C'était la tasse du mari, l'attribut du maître. Hortense la lui avait donnée pour sa fête, peu après leur mariage, et

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voilà dix ans qu'il s'en servait, sans qu'une brèche, voire une fêlure en eût entamé l'émail.

Achille la regardait souvent avec envie. Que n'en avait-il la pareille ! Il lui semblait que le café devait être meilleur, dégusté dans cette fine porcelaine. Mais il avait le sentiment de la hiérarchie et se souvenait que madame avait fait un jour des observations à la servante, parce qu'elle s'était acheté le même chapeau que le sien.

Ils étaient donc tous les trois fort heureux. M. Hullebrouck et sa femme se consolaient de n'avoir pas d'enfants, en voyant leur fortune s'arrondir avec une rapidité qui dépassait leurs espérances, et Achille, qui pourtant était ambitieux, se contentait de sa condition subalterne, dans l'espoir que le droguiste lui céderait plus tard ses affaires, en récompense de ses services.

Mais le bonheur des humains n'est jamais sans mélange. Les deux époux avaient chacun leur peine secrète. Le mari gémissait souvent et se travaillait la bile, dont il avait alors l'œil injecté, à l'idée que certains de ses collègues de la garde civique, entrés avec lui dans le cadre des officiers, étaient déjà décorés de l'Ordre de Léopold. Il avait un geste navré chaque fois qu'il passait les doigts sur sa boutonnière, vierge de tout ruban.

Hortense, de son côté, constatait avec amertume

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que les embrassements de son mari s ^espaçaient d^année en année, et qu'il lui comptait à présent les réalités de l'amour avec une parcimonie qui confinait à l'avarice. Sa mélancolie s'aggravait, le dimanche, quand elle voyait Achille s'échapper de la maison, rasé de frais, faisant des moulinets avec sa canne.

— Vous en avez du succès près des femmes ! lui dit-elle un jour, avec un soupir qui accentua la tristesse de son regard.

— Ben ! on fait ce qu'on peut ! répondit-il en riant.

— Vous avez raison ! reprit-elle. On ne profite jamais assez de sa jeunesse ! Amusez-vous, Achille, et surtout ne commettez pas la sottise de vous marier trop tôt !

— Là-dessus, soyez sans crainte, madame ! Pour me décider à entrer dans la grande confrérie, il faudra que je rencontre une personne aussi belle que vous.

— Voyez-vous, l'enjôleur ! s'exclama-t-elle avec un rire heureux qui découvrit ses dents blanches et bien rangées.

Achille ne mentait pas en assurant que M^^ HuUebrouck lui paraissait une belle femme.Il l'avait trouvée à son goût dès l'abord. Blonde et potelée, elle avait le teint frais et l'œil caressant; mais ce qui le séduisait surtout, c'était sa poitrine, une poitrine haute et drue, dont il avait souvent éprouvé la fermeté, quand elle

LA BELLE TASSE

la heurtait contre son épaule, dans leur va-et-vient derrière le comptoir. Ah ! qu'il lui serait doux de l'avoir pour maîtresse !

Il l'aurait déjà entreprise à cette fin, s'il n'eût craint de compromettre son avenir par une démarche maladroite. Pourtant le désir l'emporta peu à peu sur la prudence; il se fit plus aimable avec la jeune femme; dès qu'ils étaient seuls, il tournait autour d'elle avec des regards câlins et lui adressait quelque compliment d'une voix altérée par l'émotion.

Il aurait sans doute passé des galanteries aux premières privautés, si la guerre n'eût soudain bouleversé le ménage.

Qtisind le capitaine apprit que les armées allemandes avaient franchi la frontière, il s'afFaissa sur son fauteuil, avec un regard perdu.

— Devras-tu te battre ? lui demanda Hortense.

— Je le crains, répondit-il, en s'essuyant le front. Il ne put dormir de toute la nuit.

Deux jours plus tard, il était convoqué avec sa compagnie.

La résistance des Belges devant Liège l'entretint d'abord dans l'espoir que le centre du pays ne serait pas envahi. C'est ce que tous les journaux proclamaient avec une assurance infaillible. Néanmoins, le senti-» ment des responsabilités rendait le capitaine sombre et taciturne; chaque nouvelle alarmante agitait son

menton d'un tremblement convulsif. Il ne relâcha pourtant rien de son devoir. Ses gardes arrêtèrent tant d'automobiles, dans les quartiers où on les envoya, que la circulation y était à tout instant entravée. Ils inspectaient le ciel, surveillaient les pigeonniers et, la nuit, furetaient les ténèbres avec prudence, les doigts crispés sur leur arme.

L'officier se multipliait. Il apprit à certains de ses vétérans comment on charge un fusil; il contrôla lui-même les postes disséminés le long de la voie ferrée, recommandant aux sentinelles de refuser le vin ou le tabac qu'on viendrait à leur oflFrir, de peur qu'on n'y eût mêlé quelque narcotique. S'il n'eut pas la satisfaction de voir ses hommes creuser des tranchées aux portes de la capitale, du moins il se signala en commandant le feu sur une cigogne» qu'il avait prise pour un avion.

• Mais, chaque fois qu'il rentrait chez lui pour faire la sieste ou se restaurer, les terreurs de sa femme réveillaient les siennes. Elle vivait dans un tremblement continuel ; elle demeurait des heures entières prostrée dans son fauteuil; puis, se levant soudain, elle allait et venait par la maison, comme si elle eût fui un danger. Elle avait enfoui son argent et ses bijoux dans le jardin et caché quantité de vivres dans les cheminées et dans la cave, en prévision de la famine.

LA BELLE TASSE

Rassurée de ce côté, elle songea à elle-même :

— Croyez- vous, demanda- t-elle à Achille, qui enfilait des éponges sur une corde, que les Prussiens violeront aussi les femmes dans les grandes villes ?

Le garçon-droguiste pinça les lèvres, fronça le front; puis, hochant la tête à petits coups :

— Je le crains fort, répondit-il. Rien n'arrête ces bougres-là ! Vous comprenez... le vin, l'odeur de la poudre, la vue du sang... tout cela les rend comme fous. Ajoutez à cela que vous êtes jolie... Alors...

— C'est affreux, affreux ! murmura-t-elle.

— Soyez sans crainte ! Je serai là pour vous défendre !

— Mais, malheureux, que pourriez-vous contre le nombre?

— Laissez-les venir ! Vous ne me connaissez pas !

— Comme vous êtes courageux !

Il n'avait perdu, en effet, ni sa bonne humeur, ni son sang-froid, et il continuait à travailler avec une sérénité parfaite. On ne lui vit aucune angoisse, la nuit où la police courut de porte en porte pour prévenir les habitants que l'eau potable avait été empoisonnée. Hortense, elle, pensa s'évanouir. Achille la soutint, l'assit devant la fenêtre et d'une main lui baigna le front avec du vinaigre de toilette, tandis que de l'autre il lui dégrafait largement le corsage.

— C*est la fin de tout ! gémit-elle en entr'ouvrant

les yeux, juste à temps pour constater que le jeune homme plongeait les siens dans sa poitrine.

Il poussa la prévenance jusqu'à vouloir la porter sur son lit; mais elle le remercia, rassurant qu'elle allait déjà mieux.

Quel soulagement, le lendemain, lorsqu'elle apprit qu'ils avaient été victimes d'une fausse alerte, provoquée par des espions prussiens pour terroriser la population !

— Somme toute, déclara-t-elle, je préférerais encore le viol à l'empoisonnement.

La nuit du dix-neuf août, elle venait de se coucher, quand elle entendit des pas rapides sur l'escalier, puis une respiration haletante derrière la porte :

— Ouvre ! C'est moi !

— Mon Dieu ! qu'as-tu, Victor? s'écria-t-elle en voyant son mari livide et tout en nage.

— Dans quelques heures, les Allemands seront à Bruxelles. Le premier ban de la garde civique est expédié dans les Flandres pour y renforcer l'armée; les hommes du deuxième ban viennent d'être licenciés. J'accours de la gare d'Etterbeek, où ils ont dû rendre leurs armes. On a dû presque les leur arracher des mains...

Il respira profondément, secoua la tête avec un regard fixe, terrifié; puis, se prenant le front entre les poings :

LA BELLE TASSE

— C'est épouvantable! Qu'allons-nous devenir? Si les Prussiens apprennent que j'ai été officier, me voilà prisonnier... déporté en Allemagne... collé au mur peut-être... car avec ces cocos-là !

Au même instant, deux coups légers contre la porte les firent trembler. C'était Achille. Ayant entendu son maître grimper l'escalier avec une précipitation qui n'était pas dans ses habitudes, il avait enfilé ses chaussettes et son pantalon pour venir aux nouvelles.

— Eh bien? demanda-t-il d'un air intrigué, en s'avançant dans la pièce avec un sans-gêne qu'excusaient les circonstances.

Et, tandis que le capitaine recommençait son récit, le jeune homme coulait des regards agiles vers la couche, où Hortense grelottait de peur sous les couvertures qu'elle avait ramenées jusqu'au menton. Il parut fort contrarié à l'idée que son patron allait reprendre sa place et exercer de nouveau son autorité dans le ménage.

Se méprenant, le droguiste lui demanda :

— Auriez-vous peur, par hasard ?

— Oui, pour vous, répondit Achille. M'est avis qu'on vous a fourrés dans de sales draps en vous renvoyant chez vous. Dès que les Allemands seront ici, ils vous arrêteront tous.

L'autre regarda les murs de la chambre, comme s'il y eût cherché une issue pour fuir; des spasmes

h^ CHEVAUCHÉE DES WALKYRIES

agitèrent les muscles de ses joues, et les ailes de son nez devinrent blanches.

— Inutile de vous frapper dès maintenant ! ajouta le garçon. Attendons d'abord que les Prussiens soient arrivés.

Le lendemain, ils entraient dans la capitale.

M. HuUebrouck n'osa plus quitter sa maison. Il vivait dans une attente épouvantée et muette; c'est à peine s'il paraissait encore derrière son comptoir. Un client venait-il à lui parler de la garde civique, il baissait les yeux et détournait aussitôt l'entretien, comme si ce sujet lui eût été étranger. Le soir seulement, après avoir fermé sa devanture, il se décidait à sortir, et, le chapeau rencogné sur les sourcils, filant le long des façades, allait retrouver quelques-uns de ses collègues dans une taverne du quartier. Eux aussi redoutaient d'être arrêtés d'un jour à l'autre. Tous flétrissaient l'impéritie du gouvernement et, pour un rien, auraient maudit l'institution qui avait fait si longtemps leur joie et leur orgueil :

— Pourquoi ne pas nous avoir enrôlés dans l'artnée, au lieu de nous renvoyer dans nos foyers ?

— C'est évident ! approuvaient les autres, sans grande conviction.

Cependant, resté seul avec sa patronne, Achille l'entretenait dans l'idée que son mari serait tôt ou tard déporté en Allemagne. Elle s'en eflFrayait moins,

LA BELLE TASSE

depuis qu'on lui avait représenté qu'il y jouirait du régime des officiers, dans une place forte, comme le général Léman :

— Mon Dieu ! soupirait-elle, si nous en étions quittes à si bon compte, nous ne serions pas encore trop à plaindre !

Et, de peur que le jeune homme ne l'abandonnât, lorsqu'elle serait seule pour continuer le commerce, elle avait pour lui mille complaisances et se contentait de sourire, s'il risquait un compliment trop vif.

Le calme et la confiance commençaient à renaître dans les esprits, quand soudain l'autorité allemande invita les anciens gardes civiques à se présenter à l'École militaire.

M* HuUebrouck, qui était allé lire l'affiche au coin de la rue, rentra dans son magasin, le nez pincé d'angoisse.

— Eh bien ! qu'en pensez- vous ? demanda Achille, qui, debout derrière le comptoir, découpait un bâton de réglisse*

— Nous sommes cuits ! murmura le droguiste.

— C'est aussi mon avis, opina le jeune homme. Et savez-vous ce que l'on assure ?

— Quoi ?

— Les Allemands auraient l'intention de vous armer et de vous envoyer contre les Russes.

— Qui vous a dit cela ?

— Le domestique du consul de Norvège, qui le tenait de son maître. On vous emploierait comme chair à canon.

M. Hullebrouck avala sa salive et tendit les jarrets pour qu'on ne les vît pas trembler. Son premier mouvement fut de quitter la maison et de fuir, loin, bien loin, n'importe où, pour dépister l'ennemi. Mais il se ravisa et s'abattit sur un tabouret, en fixant devant lui un regard de bête traquée. Quand il put enfin se mettre debout et gagner la salle à manger, on eût dit que la terreur avait maigri son visage.

Le soir, après avoir soupe, il resta penché un moment sur sa belle tasse, où le café achevait de refroidir; puis, il se redressa et, ayant croisé les bras sur la bavette de son tablier, déclara d'un ton résolu :

— Il vaut mieux que je passe la frontière !

— Je crois que ce serait plus prudent, approuva Achille, qui faisait des ronds avec la fumée de sa pipe.

— Plus digne surtout, ajouta le droguiste.

Hortense le considéra d'un œil élargi d'inquiétude.

— Où iras-tu, malheureux?

— En Hollande. Je prendrai avec moi de quoi vivre pendant quelques mois. D'ici là, il y aura du nouveau.

— Mais, monsieur, repartit le garçon, avec vos connaissances, vous pourriez vous créer une belle position à l'étranger, en attendant la fin de la guerre.

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LA BELLE TASSE

Un droguiste est presque un pharmacien, et un pharmacien est presque un chimiste. Vous trouveriez tout de suite une place dans une fabrique de munitions. Et puis, n'avez-vous pas fait autrefois votre service militaire ? N'avez-vous pas été capitaine de la garde civique? Moi, je vous vois déjà officier instructeur dans l'armée belge. Vous auriez de nouveau un uniforme ; vous ne courriez aucun danger et, après la guerre, vous seriez décoré.

Décoré ! M. HuUebrouck releva la tête et se caressa le menton. Ce mot venait de lui dicter son devoir :

— Achille, vous avez raison ! Je puis être utile au pays. Je partirai !

Comme sa femme éclatait en sanglots, il lui expliqua que leur séparation ne durerait guère, la grande offensive des Alliés, au printemps, devant balayer les Prussiens de la Belgique et les rejeter au delà du Rhin. Il se vit rentrant à Bruxelles avec l'armée victorieuse, la poitrine constellée de décorations, au milieu de la foule délirante.

Hortense pleura pendant deux jours et se résigna à son départ. Déjà il s'était abouché avec un voiturier, lequel s'engageait à le conduire jusqu'à Turnhout, où un contrebandier, attaché à son service, l'aiderait à passer la frontière à travers bois, par des sentiers de lapins.

Les adieux furent lamentables; M°^® HuUebrouck sanglotait; son mari essuya du bout des doigts une larme éclose au coin de l'œil. Seul Achille montra un stoïcisme impressionnant.

— Vous pouvez compter sur moi, monsieur, je me charge de tout, déclara-t-il, au moment où son patron lui faisait ses dernières recommandations.

Quinze jours plus tard, un négociant, revenu de Hollande, apprit à M™® HuUebrouck que son mari se trouvait à La Haye, en pension dans une hôtellerie dont les vins avaient de l'âge et la table de la réputation. Alors seulement, Hortense respira. Les couleurs lui revinrent et un léger embonpoint, que les soucis lui avaient fait perdre.

Achille, cependant, soignait le commerce comme si c'eût été le sien. Il travaillait du matin au soir, sans hâte et sans trêve, d'une humeur toujours égale, et, quand la boutique était fermée, il faisait une partie de piquet avec la patronne, en vidant une carafe de bière, puis un verre de genièvre, au moment de monter à leurs chambres.

Il avait mille prévenances pour sa compagne, jusqu'à lui préparer ses bains et à agrafer lui-même celles de ses robes qui se fermaient dans le dos. Comme elle se plaignait d'avoir froid dans son lit, depuis qu'elle y couchait seule, il lui acheta une brique réfractaire, qu'il chauflFait sur le couvercle

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LA BELLE TASSE

du poêle, en faisant des plaisanteries grivoises, des allusions polissonnes, dont la jeune femme s'amusait fort, bien loin de s'en scandaliser. Bientôt, elle lui confia les clefs du coflFre-fort; puis elle lui donna à fumer les cigares de son mari et ses pantoufles à user.

Ne pouvant aller dîner au restaurant, le dimanche soir, avec son garçon de magasin, comme elle en avait l'habitude avec son mari, elle ajoutait, ce jour-là, un plat à son ordinaire et l'arrosait de vieux bourgogne, auquel Achille faisait honneur sans défaillance.

A sa fête anniversaire, il lui fit cadeau d'un flacon de parfum et d'une paire de jarretières ; le soir, pour le remercier, elle lui oflFrit du Champagne, dont elle eut la tête à l'envers, à la seconde bouteille.

Le lendemain, la bonne, en descendant de sa mansarde, fut étonnée de ne pas apercevoir Achille, qui se levait toujours avant elle. Il était près de huit heures quand il ouvrit la boutique.

Comme il se mettait à table pour déjeuner, Hortense, qui avait aussi dormi plus qu'à son habitude, parut sur le seuil de la chambre. Ayant pris la belle tasse dans l'armoire, elle la déposa devant le jeune honune en souriant d'un air fatigué.

La semaine suivante, elle lui augmenta ses gages.

LA CONFESSION PUBLIQUE

On n'eût guère pu trouver dans la contrée de village plus heureux que Vermont. Du sommet de la colline où il est perché, l'œil embrasse un fouillis de crêtes verdoyantes, se poursuivant l'une l'autre jusqu'à la vallée de la Meuse, dont les coteaux répandent une brume bleuâtre au ras du ciel. Ses maisons de moellons, avec leurs toits d'ardoises et leurs seuils de plusieurs marches, s'éparpillent le long de deux routes se coupant à angle droit devant l'église. On y compte quatre fermes et quelques métairies; les gens de métier y vivent dans l'aisance, et les citadins, qui viennent en villégiature à VHôtel de la Poste, leur apportent chaque année un supplément de profits.

Le nombre de ces touristes va augmentant d'année en année. Aussi bien Nestor Coquillard ne néglige-t-il rien pour assurer la prospérité de son établissement. Des réclames en vantent la situation ravissante et h3rgiénique dans les journaux de Bruxelles et de Liège, .et Nestor a toujours dans ses poches de petits prospectus où un artiste du cru a représenté l'hôtel, non sous son aspect exact, comme l'eût fait un des-

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LA CONFESSION PUBLIQUE

sinateur ingénu, mais tel qu'on pourra l'admirer dans un lointain avenir, quand on l'aura fort agrandi.

Coquillard fait aussi le transport des marchandises de la gare dans les villages d'alentour; il est en outre marchand de liqueurs et de cigares, agent d'assurances, maquignon, et si l'on a besoin d'une bicyclette, d'une machine à coudre ou d'un instrument aratoire, on peut s'adresser à lui en toute confiance.

Ces multiples occupations l'absorbent tellement qu'il n'a pas encore trouvé le temps de se marier. Pourtant, il frise la quarantaine, et les jeunes filles, menacées de coiffer Sainte Catherine, insinuent qu'il ferait bien de se presser, s'il ne veut pas moisir dans le célibat, à l'exemple de ses deux sœurs.

En réalité, Nestor préfère courir le jupon. Dans tout le pays, on colporte sur lui des histoires jugées amusantes par les hommes, scandaleuses par les mères de famille, et auxquelles les vierges rêvent dans leur lit. Quoi d'étonnant? L'hôtelier est un grand garçon bien découplé, les yeux malins, les cheveux bouclés, avec une moustache retroussée qui semble mousser sur la lèvre. Et, par surcroît, beau parleur comme pas un ! C'est un « enjôleu » dont on aurait dû faire un avocat, assurent les matrones, qui sont néanmoins forcées de reconnaître qu'il ne hasarde guère ses frasques dans le village. On lui prêta bien jadis une aventure avec la nièce du curé, mais comme

Coquillard est plus discret qu'un diplomate, on se contenta là-dessus de conjectures. Il est vrai aussi qu'on le voit tourner autour de M°^® Pasturiau, l'épouse du mercier-boulanger, une jolie brune sans enfant, joyeuse et coquette, qui a été demoiselle de magasin à Liège, et dont le mari est fort jaloux. Mais tout semble se borner à de ces conversations plaisantes, telles que Nestor en a avec toutes les femmes qu'une gauloiserie ne sufEt pas à effaroucher.

Si le curé ne le tient pas pour un de ses paroissiens les plus fervents, il l'aperçoit pourtant à l'église de loin en loin, et quand l'hôtelier contracta une pneumonie, quelques années plus tôt, il prit soin de se mettre en règle avec Dieu, dès le début de la maladie. Tout en regrettant la licence de ses mœurs, le vénérable prêtre lui sait gré de ne pas la pratiquer aux dépens de ses ouailles.

Enfin, Nestor vote bien, et c'est l'essentiel. A part quelques drôles, perdus par la mauvaise presse, tous les électeurs de la commune soutiennent la liste cléricale. Il y a trente ans que leur député siège au Parlement, où ses adversaires eux-mêmes s'inclinent devant sa compétence en matière d'élevage et de culture maraîchère.

Vermont est donc un village modèle. Les bonnes mœurs y fleurissent dans la jeunesse, les chastes voluptés dans les familles, la probité dans les affaires.

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Il embaume comme un lys au sommet de la colline, et le parfum de ses vertus, tel l'encens des autels, monte vers le Créateur. Il n'y a que le clerc de l'église qui fasse tache sur ce tableau. Il boit. Dès qu'une ombre festonne sur le chemin ou qu'une voix avinée chante dans la paix bleue de la nuit, on ne manque pas de dire :

— Tiens ! Colas a encore attrapé une cuite !

En août 1914, quand les Prussiens occupèrent la localité, tout se passa le plus tranquillement du monde; mais, quatre jours plus tard, les soldats, stimulés sans doute par le récit des exploits que leurs camarades avaient accomplis par toute la contrée, mirent d'abord le feu à quelques maisons, puis rassemblèrent dans l'église la plupart des villageois, avec le bourgmestre et le curé. On les entraîna ensuite dans les champs, où ils furent alignés sur deux files, devant une mitrailleuse.

Il y eut des appels déchirants, des sanglots, des lamentations, et plusieurs paroissiens, désirant mourir en état de grâce, crièrent leurs péchés au prêtre, afin d'en obtenir le pardon.

Les voix faisaient une rumeur confuse dans le silence du midi brûlant; il y en eut, toutefois, qui couvrirent les autres par endroits, et l'on entendit le clerc hurler, en se frappant la poitrine :

- — C'est moi qui buvais votre vin, monsieur le curé,

mais je m'en repens et, si j'en récliappe, je ne boirai jamais plus, monsieur le curé !

Ce fut ensuite Coquillard, dont la plainte domina le tumulte :

— .,. et j'ai aussi fauté avec une voisine!

Son repentir était si bruyant qu'on perçut à peine la confession de Pasturiau, le boulanger, qui s'accusait d'avoir mélangé de la craie avec sa farine et de ne pas donner le poids exact à ses pains.

Mais, tout à coup, comme on chargeait la mitrailleuse, un automobile ronfla sur la route, puis s'arrêta au sommet de la côte. On vit un vieil of&cier en descendre. Il fit signe au commandant d'approcher. Les deux hommes se concertèrent un instant; ensuite la voiture s'éloigna dans un tourbillon de poussière, et le capitaine, revenu près des campagnards, commença par les injurier et enfin leur annonça qu'ils pouvaient rentrer chez eux.

Ils reprirent donc le chemin de leur demeure. Quelques-uns tremblaient encore d'épouvante ; d'autres épiaient les soldats du coin de l'œil, craignant une nouvelle scélératesse; et tous allongeaient le pas derrière Pasturiau, dont l'abattement fit place à une agitation étrange à mesure qu'il approchait de sa boutique.

Les jours suivants, la bourgade parut frappée de stupeur. Les Prussiens, cependant, étaient partis. Il

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n'y en avait plus que cinq à la gendarmerie, où ils occupaient leurs loisirs à chanter des hymnes patriotiques et religieux aux sons d'un vieil harmonica. Quoique tout danger eût disparu, les hommes restaient enfermés dans leur maison, ceux-ci hébétés de terreur, mais la plupart honteux des indélicatesses qu'ils avaient confessées en public.

Des paysans laissèrent d'aller aux champs; on en vit quelques-uns filer le long des façades, l'échiné basse, le regard en terre. Le boulanger Pasturiau, qui aurait dû chauffer son four, ne fournit pas leur pain aux notables qui ne cuisaient pas eux-mêmes ; c'est en vain que le bourgmestre réclama son secrétaire, qui prétendait s'être alité, et le notaire son saute-^ruisseau, que ses parents n'avaient plus revu. Un vrai gâchis : la vie sociale en était troublée.

Le premier qui osa se montrer au cabaret fut Colas, le clerc de l'église. C'était un petit homme tout en buste, dont les jambes s'emmanchaient de grands pieds qu'il posait sur le sol avec une solennité circonspecte. Il avait une épaule plus haute que l'autre, des yeux pâles louchant le long d'un nez rubicond, et sa pomme d'Adam était si aiguë qu'elle menaçait sans cesse de crever la peau de sa gorge, où elle sautait avec la force d'un ressort, dès qu'il se mettait à parler. Un mouchoir rouge lui pendait de la main droite,

dont deux doigts, crochus et ridés, serraient une tabatière à queue de rat.

II salua Coquillard de Tair le plus naturel qu'il put feindre et demanda un verre de genièvre, afin de se remettre de ses émotions dont il était encore tout perclus.

— Et ta promesse de ne plus boire? objecta rhôtelier.

— Quelle promesse ? fit-il, en battant des paupières.

— Celle que tu as faite au curé, quand tu t'es confessé tout haut.

— Moi, je m'ai confessé tout haut? Quand, cela?

— Lorsque les Prussiens ont voulu nous tuer.

— Ah ! Ah ! on te connaît, Coquillard ! On sait que pour bourder t'as jamais la langue dans ta poche.

— Voyons I ne fais pas l'innocent t J'étais près de toi, tu beuglais comme un veau, tout le monde t'a entendu.

Le clerc fixa des prunelles ahuries sur son interlocuteur et en oublia de humer la prise qu'il approchait de son nez.

— Alors, c'est pour du vrai ? Je m'aurais confessé tout haut? Ah ! la, la... C'est encore ce sacré péquet qui m'a joué ce tour-là ! Car j'étais rond comme un œuf quand on m'a emmené. Ben ! j'ai dû en lâcher, de toutes les couleurs...

Mais lorsqu'on lui eut dit qu'il s'était accusé de

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boire le vin du curé, il tressaillit des pieds à la tête et ouvrit la bouche toute grande, une bouche noire, où Ton voyait jaunir quelques chicots :

— Ah ! la, la... Misère de misère ! gémit-il. Raconter des menteries pareilles ! Fallait-il que j'en aie une de tamponne, fallait-il que j'en aie une ! Moi, voler du vin, et le vin du curé encore, du curé qu'est un saint homme, oui, un saint homme du bon Dieu contre qui il ne ferait pas bon qu'on dise un mot de travers ! Qu'est-ce qu'il va penser de moi ? Me prendre pour un voleur ! Jésus, Maria ! Soûlard, j'ne dis pas non, personne n'est parfait. Mais voleur, nom di Dio ! Et voleur de vin encore ! Moi qui n'aime que le péquet !

— Parles-en au curé, conseilla l'aubergiste, qui l'observait d'un air goguenard.

— Impossib' ! Et 1' secret de la confession ? Ce qu'un prêtre entend par une oreille, ça lui sort par l'autre. D'ailleurs, peut-être ben qu'il n'a rien entendu ?... Ah ! misère de misère ! Quelles émotions I Quand on croit que c'est fini, voilà que ça recommence. J'm'en remettrai jamais... Remplis mon verre, Nestor !

Puis, tendant le poing à la bouteille de genièvre :

— Ah ! le maudit, le païen, la canaille ! Me faire dire des menteries pareilles ! Et tout cela à cause de ces cochons d'Allemands 1 Les démons, les bandits!

Ah 1 la, la... Ce que nous avons vu la mort de près, hein! Nestor. Moi, j'ai ben cru que c'était fini. Colas, que je m'ai dit, t'es rasibus, tu ne reverras plus ta femme et tes enfants ! J'n 'avais pas besoin de péquet, va ! pour avoir la tête à l'envers...

Il vida son verre d'un coup sec; puis, se tapant la main sur le front :

— Mais, nom di Dio ! dire que j'avais volé du vin ! Je ne peux même pas le voir. Aussi vrai que le bon Dieu existe, et Joseph et la Vierge, je ne peux pas le voir, c'est plus fort que moi, il me donne la noire colique. Mon père était déjà comme ça. Pauvre vieux, s'il m'avait entendu ! Lui qui était si honnête ! Ah ! la, la, quelles émotions I Rien que d'y penser, voilà que ça me reprend. Remplis mon verre, Nestor !

Après avoir payé ses consommations, le bonhom* me décampa. On le vit se diriger vers l'église, haussant les épaules, branlant la tête, comme s'il eût voulu secouer l'accusation qui pesait sur lui, et, à deux reprises, il s'arrêta au milieu du chemin, les bras ouverts en un grand geste d'accablement. Mais» parvenu devant le Repos des Chasseurs^ il parut se raviser et, poussant la porte du cabaret, il alla rapporter au patron ce que Coquillard venait de lui raconter. Il recommença ses protestations d'innocence, avec force plaintes et grimaces, et les renouvela encore dans cinq autres estaminets, si bien que le soir, quand

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il rentra chez lui, sa femme l'empoigna par les cheveux pour le jeter sur son lit, où il s'endormit aussitôt, la bouche ouverte et semblant demander à boire.

Une émotion plus sincère étreignait le boulanger. Il était partagé entre la honte d'avoir confessé ses tripotages et la crainte que sa femme ne fût la voisine à qui Coquillard avait fait allusion. Une de ses voisines ? Les autres étaient des mères de famille, sans charme, sans coquetterie, toutes absorbées par leurs enfants. Tandis que Mélanie... Il se rappela ses caquetages avec l'hôtelier, quand il rapportait quelque colis de la gare, ses expressions réjouies, ses sourires amusés, chaque fois qu'elle parlait de lui. Ah ! la garce !

Après s'être débattu contre ce soupçon qui lui peuplait l'esprit d'images cruelles, il réfléchissait à l'aveu de ses malhonnêtetés? Qu'allaient faire ses clients ? Se fourniraient-ils encore chez lui ? Ce serait la ruine peut-être, en même temps que le déshonneur ?

Ces deux inquiétudes s'avivant l'une l'autre, il ne dormit pas la première nuit. Mais, heureusement,elle porte conseil, si bien que, le lendemain, M°^® Pasturiau raconta au receveur des contributions que son mari souffrait depuis la veille d'un dérangement du cerveau. D'avoir vu la mort de si près, le pauvre homme en gardait la tête à l'envers; il n'y avait pas d'extravagances dont il ne se chargeât, jusqu'à pré-

tendre qu'il avait bu le vin du curé, pour avoir entendu Colas s'accuser de ce vol. Cette confession l'avait affolé, en lui évoquant l'enfer, et, sans doute, n'ayant pas de péchés sur la conscience, en avait-il inventés pour faire comme les autres ? Et il continuait à divaguer, bien que tout danger fût écarté.

Quelques heures plus tard, on assura dans le village que Pasturiau était devenu fou. Le curé alla le voir.

— Ce ne sera rien : un peu d'ébranlement nerveux dont le repos aura vite raison, déclara-t-il au notaire, qui était sorti sur son seuil pour le questionner.

Le médecin confirma ce diagnostic, en souriant d'un air cynique.

En effet, trois jours après, on vit le boulanger vaquer à ses occupations. Petit, noiraud et diligent comme une fourmi, il allait et venait dans sa boutique et sur le chemin, avec les regards inquiets d'un homme qui se sent menacé d'un danger. L'abordait-on, il se plaignait d'éprouver encore de légers accès de fièvre.

— C'est terrible, allez ! expliquait-il, vous ne pouvez pas vous en faire une idée. Par moments, tout mon sang fait un tour, puis s'arrête d'un seul coup. Alors, ça commence à me grouiller dans la tête, et je parle à tort et à travers, et j'en raconte... et j'en raconte... Cela m'a pris quand on m'a fait sortir de l'église pour me conduire dans les champs. C'est le transport au cerveau...

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Si quelques personnes Técoutèrent avec une moue sceptique, la plupart feignirent d'être dupes de son récit. Mais la créance qu'on semblait lui accorder ne le guérit pas de sa jalousie.

Après avoir surveillé son épouse, il fouilla ses tiroirs, déplia ses papiers, afin de découvrir une preuve de sa trahison. N'ayant rien trouvé, il l'interrogea à demi-mots, et comme il ne parvenait pas à lui arracher le moindre signe de culpabilité, il finit par lui reprocher brutalement d'avoir été la maîtresse de Coquillard et la menaça de coups, si elle n'avouait pas sa faute. Elle eut beau jurer ses grands dieux, pleurer et gémir, rien ne put changer son sentiment.

Il y eut des scènes péniblesy qui excédèrent la jeune femme; l'irritation qu'elle en éprouva l'inclina à penser plus souvent à l'amant qu'on lui attribuait. Elle se rappela ses galanteries, ses conversations pétillantes de mille anecdotes ramassées çà et là au hasard de ses courses dans les villages d'alentour, et auxquelles il donnait un tour si cocasse que personne ne pouvait les entendre sans rire. Elle finit par être tellement rebattue d*injures qu'elle profita d'une absence de son époux pour aller demander à l'aubergiste de le tirer de l'erreur dont il était la cause, et qui la faisait souflFrir par contre-coup.

Coquillard était seul dans sa maison, quand elle se présenta. Il l'introduisit dans la salle à manger.

— Comment, s'écria-t-îl, dès qu'on l'eut mis au fait, je suis votre amant? Tonnerre! si c'était vrai! Le plus beau jour de ma vie, après celui de ma première commimion 1

Mais comme la mercière, après s'être amusée de ses plaisanteries, lui demandait de rassurer son mari, tout en taisant la démarche qu'elle avait tentée à cette fin, l'hôtelier prit une mine grave et objecta :

— Mais, malheureuse, c'est alors seulement qu'il nous soupçonnerait.

— Pourquoi?

— Pourquoi ? Si on veut me détromper, se dira-t-il, c'est qu'on m'a trompé. Ne se demandera-t-il pas aussi pour quelle raison je me suis rendu chez lui, et pas chez les autres ?

— Eh bien I allez aussi chez les autres 1 Il secoua la tête :

— Erreur ! Parler à tous ou ne rien dire à personne, c'est pareil. Du moment que j'aurai rassuré tous les maris, ils penseront que j'ai menti à l'un d'eux, et nous ne serons pas plus avancés qu'avant.

— Mais pourtant, s'écria-f-elle, la vérité avant tout ! Puisque ce n'est pas avec moi !

— Ne le répétez pas tant ! Vous me faites mal au cœur 1 Est-ce pour m'attrister que vous êtes venue ?

Reprise par sa gaîté naturelle, la jeune femme se

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mit à rire» en montrant de larges dents blanches dans une bouche éclatante de fraîcheur :

— Vous ne changerez jamais 1 Je croyais que l'affaire des Prussiens vous aurait rendu plus sérieux.

Puis, avec une moue enfantine, qui lui creusa des fossettes dans les joues :

— Voyons ! Soyez gentil 1 Faites cela pour moi ! Puisque je suis la seule qui vous le demande...

Alors il saisit une de ses mains dans les siennes et, tout en jouant avec ses doigts :

— Vous pensez bien, dit-il, que je suis prêt à vous complaire. Une jolie conunère comme vous ! Je serais vraiment trop malheureux, si vous aviez du chagrin à cause de moi.

II ajouta, en la regardant amoureusement :

— Soyez donc tranquille, nous trouverons bien le moyen de tout arranger. Je ne voudrais pas que Louis vous rendît la vie impossible. Violent comme il est, on ne sait pas où il pourrait en venir... un mauvais coup est si vite donné. Le juge est filé, il n'y a plus de gendarmes, donc plus de justice, et un homme jaloux, c'est pis qu'une bête...

Après avoir ainsi effrayé sa voisine, il promit de réfléchir à la situation menaçante qu'elle venait de lui signaler; mais, comme elle le conjurait de se décider tout de suite à cette démarche, il renouvela

ses plaisanteries, lui adressa mille compliments, et, tandis que ses doigts s'avançaient sous sa manche, il lui représenta que le mensonge a souvent plus de vertu conciliante que la vérité; qu'un mari trompé est plus crédule que tout autre; que le sien méritait d'être puni pour l'avoir accusée sans raison, et qu'il serait aux anges de pouvoir lui infliger ce châtiment avec son aimable concours. Il fut vif sans brusquerie et grivois sans grossièreté. A la faveur de transitions heureuses, il passa d'une idée à l'autre avec une aisance si sympathique qu'on s'empressa d'entrer dans ses vues, avant même qu'il n'eût abordé la péroraison.

Quand M°^® Pasturiau le quitta, elle lui avait accordé tout ce qu'elle désirait que son mari ne pût pas lui reprocher.

Aussi, quelques heures plus tard, l'aubergiste étaitil d'humeur gaillarde, en pénétrant dans la boutique du boulanger.

Celui-ci travaillait derrière son comptoir, où des pains se trouvaient empilés.

— Ah ! Ah ! ont-ils leur poids ? demanda Coquillard, en les montrant du doigt.

Il ajouta aussitôt d'un ton plus bas :

— Je crois que nous avons trop parlé, l'autre jour. Pasturiau pinça les lèvres :

— Toi, pour sûr 1 Moi, c'est diflFérent ! J'étais

LA CONFESSION PUBLIQUE

quasiment fou, je ne me rappelle même pas ce que j'ai dit, j'avais le transport au cerveau.

— Mais je le sais bien, mon vieux; ce que j'en dis, c'est pour rire, concéda l'autre avec une rondeur bonhomme. Quand on a le transport au cerveau, on exagère tout, chacun le sait, c'est la maladie.

Puis, se grattant l'oreille :

— Mais moi, j'avais toute ma tête...

— Alors, tu aurais mieux fait de te taire...

— Sans doute ! Seulement, voilà... je voulais me confesser avant de mourir. Si je ne suis pas un pilier d'église, je suis quand même bon chrétien. On supposait bien dans le village que je n'avais plus ma virginité. Ce n'est donc pas cela qui me chiffonne...

— Quoi, alors?

— C'est qu'on pourrait soupçonner la femme d'un camarade d'avoir rigolé avec moi.

— Mais c'est ce que tu as dit 1

— Oui, je l'ai dit... faut s'entendre... J'ai dit une voisine, parce que à la campagne on est tous voisins. Je ne pouvais pourtant pas crier son nom I

— A cause du mari ? ricana le boulanger, dont le visage s'était rembruni.

— Non, à cause du curé.

— Comment, du curé ?

CoquiUard se caressa le menton, en roulant les yeux

de droite et de gauche, puis se pencha au-dessus du comptoir d'un air confidentiel :

— Parce que c'était avec sa nièce, la grosse qu'un joséphite a enlevée...

— Mais c'est une vieille histoire, cela ! Il y a longtemps qu'on la connaît.

— D'accord, concéda l'hôtelier; seulement je n'avais jamais osé la dire à confesse.

Pasturiau resta d'abord immobile, sans un sourire, sans un tressaillement; ensuite des gaîtés pétillèrent dans son œil, et il s'exclama, en se tapant les mains sur les cuisses :

— Eh ben ! elles sont jolies, tes confessions ! Mais elles ne valent rien, mon vieux, quand on ne dit pas tout.

— Oui, oui, faudrait s'entendre ! La confession, c'est bel et bien, quand c'est la dernière, la grande liquidation pour cessation de bail. Alors, c'est entendu, on déballe tout I Mais, pour les autres, on s'arrange. Si on racontait tout à confesse, il n'y aurait plus un paroissien qui oserait regarder son curé en face.

Pasturiau s'était assis sur un tabouret en se tenant les côtes, et, comme sa femme, qui venait d'entrer dans la boutique, s'étonnait de son hilarité et lui en demandait la cause :

— Une histoire de Coquillard, expliqua-t-il, et tu les connais, ses histoires ! Sacré Nestor ! Assieds-toi

LA CONFESSION PUBLIQUE

donc, mon vieux 1 Reste une minute, nous boirons la goutte.

Pendant que son ami était allé chercher le cruchon de genièvre, l'aubergiste saisit Mélanie dans ses bras:

— Tu peux dormir sur tes deux oreilles, fit-il. Tout est arrangé. Tu vois bien que c'est en trompant son mari qu'on le corrige le mieux de sa jalousie.

Puis, tous deux tournèrent la tête vers la fenêtre, pour observer Colas qui tricotait des jambes au milieu du chemin. Il sortait du presbytère, où il venait de vider une bouteille de vieux bourgogne, choisie avec soin dans la cave du curé.

Afin qu'on ne soupçonnât point sa femme dont l'innocence venait d'éclater à ses yeux, le boulanger s'empressa de rapporter la conversation qu'il avait eue avec Coquillard. Il la rapporta notamment au maréchal ferrant, qui la raconta à son épouse, et, comme celle-ci était précisément la voisine à qui l'hôtelier avait songé en se confessant, elle ne manqua pas de répandre une nouvelle qui la tranquillisait elle-même.

Ce récit eut vite fait le tour du village, les hommes mariés étant intéressés à sa diffusion, car tous avaient d'abord pris ombrage de l'aveu de Nestor, à l'exception, bien entendu, du maréchal, à qui sa grâce d'état assurait une sérénité inaltérable.

L'histoire propagea une douce gaité dans les famil-

les et inclina à l'indulgence la plupart des habitants qui n'avaient pas à regretter un repentir intempestif. Les autres, qui avaient déclaré quelque turpitude, feignirent de croire aux fables inventées par certains d'entre eux, dans l'espoir qu'on attribuerait aussi leurs paroles à un égarement passager. Enfin, il y en eut qui ne soufflèrent jamais mot de cette confession collective, escomptant que leur réserve serait imitée par tous ceux qui y avaient un égal intérêt, et s'il se rencontra quelques mauvais plaisants, pour hasarder des réflexions cyniques sur un épisode qui restera parmi les plus émouvants de la guerre, on leur fit aussitôt comprendre qu'ils risqueraient le mépris public en insistant.

Les apparences ayant été sauvées par la vertu de quelques mensonges, la vie sociale put reprendre son cours naturel, après en avoir été détournée un moment par la vérité, laquelle, de tout temps, fut inhumaine et anarchique.

L'aventure profita surtout au curé, qui en recueillit un surcroît de popularité. Sa discrétion, en effet, parut sublime. Quoique cette confession eût dû l'affliger en l'édifiant sur la sincérité de ses paroissiens, jamais il ne se plaignit à personne. Et pour cause : étant dur d'oreille, il n'avait rien entendu.

UNE HARPIE

— Bon ! voilà que cela recommence ! Tu m'ennuies, à la fin ! J'en ai assez...

Et M. Chantraine, ayant saisi son chapeau, décampa sans vouloir en entendre davantage.

Il se dirigea vers une taverne du quartier, où il avait l'habitude de se rendre chaque fois que son épouse se mettait à l'injurier, ce qui arrivait à peu près tous les jours. Fumant son cigare devant une pinte d'ale, il réfléchit à ses chagrins domestiques et revécut en pensée ses treize années de mariage.

Il avait ramassé cette femme, un soir d'hiver, devant le seuil d'un atelier de couture, où d'autres jeunes gens avant lui étaient déjà venus l'attendre. Ils s'aimèrent bien d'abord, car Thérèse était à cette époque fraîche et gentille. Ils s'arrangèrent une existence douillette de petits rentiers, dans une maison qu'il avait héritée de ses parents; chaque semaine, on les rencontrait au théâtre; le dimanche, ils faisaient de longues promenades autour de Liège, dont ils finirent par connaître tous les environs.

Puis, insensiblement, le caractère de M^^ Chantraine s'était transformé. Au physique comme au

moral, elle se dessécha. De quelque côté qu'on l'abordât, elle n'offrit plus que des angles, dont son mari ne tarda point à éprouver les désagréments, et qu'il renonça vite à vouloir arrondir.

A quelles causes attribuer ce changement? Peutêtre avait-elle une de ces natures frelatées qui, pareilles à certains vins, s'aigrissent en quelques années ? Le regret de ne pas avoir d'enfant puis une affection d'estomac contribuèrent sans doute aussi à ces accès d'humeur. Mais ce qui les entretint surtout, ce fut l'envie.

Habituée à une modeste aisance, qui d'abord l'avait contentée, elle en arriva bientôt à se plaindre de la médiocrité de son intérieur. Fréquentant des personnes d'une condition supérieure à la sienne, chez qui elle était reçue à cause de son mari, elle convoita l'abondance où elle les voyait vivre et fit peu à peu des dépenses qui dépassaient ses revenus. Comme Chantraine refusait d'entamer son capital pour lui permettre de satisfaire ses goûts dispendieux, elle l'accusa d'avarice et alla le débiner chez ses amies et ses fournisseurs, à qui elle racontait aussi les intimités de son ménage. Elle alla jusqu'à lui reprocher ses loisirs et ses cigares :

— Si tu ne fumais pas tant, et si tu travaillais, au lieu de rester le derrière sur ta chaise, nous ne devrions pas nous priver d'un tas de choses indispensables !

UNE^HARPIE

— Mais, ma chère, je connais bien des gens qui vivent sans se gêner, avec des ressources moindres que les nôtres.

— C'est qu'ils ont été habitués à se passer de tout dès l'enfance.

Il sourit, car elle était sincère. Elle avait oublié ses années d'apprentissage, ses maigres repas de jadis, les bottines trouées où si longtemps elle s'était déformé les pieds.

Lui, prenait son mal en patience, espérant toujours que le temps y apporterait quelque . adoucissement. Il ne s'était jamais plaint à personne, par fierté d'abord, et parce que les hommes qui ont fait un sot mariage feignent d'habitude d'être heureux, pour ne pas reconnaître leur erreur. Mais le chagrin le rongeait. L'indifférence, qu'il avait fini par éprouver pour sa femme, s'était à mesure changée en mépris, puis celui-ci en haine.

Quand il la voyait, le matin, sortir de son lit, le front couronné de bigoudis, les clavicules saillant sous la peau au bord de la flanelle, et qu'il l'entendait traîner par la chambre ses pantoufles éculées où elle ne se donnait pas la peine d'entrer ses gros pieds, il lui prenait envie de la quitter et d'aller ailleurs recommencer une existence nouvelle. Il aurait pu, il est vrai, lui proposer le divorce par consentement mutuel. Mais l'eût-elle accepté? Elle ne passait pour-

tant plus un jour sans querelles et sans colères furieuses :

— Fiche-moi la paix ! Tu n'es qu'une brute, une poire, un imbécile...

Il ripostait :

— L'égout déborde de nouveau ! Retroussons notre pantalon !

Et il s'échappait en ricanant, mais le cœur gonflé de larmes.

Lorsque la guerre éclata, il se sentait abîmé dans une détresse d'âme si désespérée qu'il voulut s'engager, malgré ses quarante deux ans. Ce qui l'en dissuada, ce fut la pensée qu'après avoir été empêchée de son vivant de gaspiller sa fortune, son épouse se dédommagerait après sa mort.

Pendant que les Prussiens bombardaient la ville, elle vécut dans une épouvante qui se tourna en ressentiment contre son mari. Allait-il aux nouvelles, elle l'accusait de l'abandonner; s'il restait auprès d'elle, c'était par lâcheté ou pour la voir mourir, et, quand elle aperçut l'armée ennemie défilant sous ses fenêtres au son du fifre et du tambour, elle lui reprocha de ne pas l'avoir emmenée en Angleterre, où ils auraient pu vivre tranquilles, en attendant la conclusion de la paix.

L'avenir lui inspirait les plus sombres inquiétudes ;

UNE HARPIE

sa maison, assurait-elle, se trouvait dans la ligne de feu. Si son mari la mettait en garde contre les racontars, dont elle se pourvoyait chaque matin dans les boutiques du quartier, elle le considérait avec une expression de mépris et finissait par insinuer qu'il « faisait avec les Allemands )>.

Ce qui acheva de l'exaspérer , ce fut d'apprendre qu'elle aurait avant peu un officier prussien à loger,

— Et tu vas accepter cela ? se récria-t-elle.

— Que veux-tu? Nous n'avons ni canons, ni mitrailleuses... Il faudra bien que nous mettions les pouces !

— Quelle chiffe tu fais ! Tu me dégoûtes ! Tu n'as donc aucune dignité.? Si j'étais homme, il trouverait à qui parler, cet individu-là !

Pourtant, lorsque l'individu se présenta, la colère de M°^® Chantraine s'évanouit soudain. Elle se montra prévenante envers lui et même un peu servile.

C'était un capitaine de la landwehr^ grand, sec comme une trique, avec des moustaches en brosse, la joue marquée d'une balafre et un monocle fiché dans l'œil. Poli, mais tranchant, il était d'une propreté méticuleuse.

Chaque soir, dès qu'elle entendait son pas dans le vestibule, M°^® Chantraine dressait l'oreille et regardait fixement la porte, comme si elle s'était attendue

à le voir entrer. Au moindre bruit que son mari se permettait, elle le tançait vertement :

— C'est lui I Écoute ! Mais reste donc tranquille I Ne respire pas si fort!... Quelle brute, hein! Je m'étonne qu'il n'ait pas encore troué le tapis de l'escalier avec ses éperons !

— Bah ! Ne nous plaignons pas ! répondait-il. Nous aurions pu tomber plus mal ! Somme toute, il ne nous gêne guère ! On ne le voit pas de la journée.

— C'est cela I Défends-le ! Pourquoi ne lui demandes-tu pas de venir jouer aux cartes ? Tu finiras bien par l'inviter ! Tu verras !

— On dirait que tu en as envie !

— Moi ? Ah ! Ah ! Je lui crèverais plutôt les yeux ! Néanmoins, chaque fois qu'elle le rencontrait dans

le vestibule elle s'effaçait contre le mur avec un sourire affable.

— Ponchour, matame ! disait-il.

Et, la saluant d'une révérence qui le pliait en deux, comme s'il avait eu les reins montés sur charnière, il s'éloignait d'un pas automatique.

Dès que leur ordinaire se ressentit du prix des vivres, qui allait chaque semaine en augmentant, les querelles reprirent entre les deux époux avec ime âpreté nouvelle. Elle ne pouvait se résigner au moindre des sacrifices que commandaient les circonstances, et à la première privation qu'elle dut s'imposer, elle

UNE HARPIE

voulut que son mari prît une hypothèque sur ses propriétés, afin de suppléer à leur manque de ressources..

— Mais, pardon ! protesta-t-il, nous ne manquons pas de ressources. Nous sommes logés et nous disposons de huit cents francs par mois. En économisant sur certaines choses, nous pourrions nous tirer d'affaire sans entamer notre capital.

— En économisant sur certaines choses ! Tu voudrais dans doute me voir courir toute nue dans les rues? Si tu avais été prévoyant, tu aurais fait des provisions, et nous ne serions pas réduits à nous serrer le ventre...

— Mais, ma chère, j'en ai fait, des provisions, et à deux reprises ! Seulement, chaque fois, tu t'es empressée de les manger. Des provisions, cela se conserve.

— J'aurais donc dû les laisser pourrir ? C'est cela que tu aurais voulu ? Et maintenant tu me refuses le nécessaire ! Chez mes parents, j'aurais été traitée autrement...

— Je n'en doute pas.

— Certainement ! Et je te défends de rire ! Dans ma famille, on s'aimait du moins... Ah 1 si ma mère vivait encore ! De me voir manquant de tout... moi, sa préférée... comme elle aurait souffert ! Déjà, j'ai maigri de trois kilos... Parfaitement, je me suis pesée chez le pharmacien.

— Toi, maigrir de trois kilos ? Impossible ! C'est que tu as perdu un os !

Et, ne sachant s'il devait rire ou pleurer, il quittait la chambre et allait retrouver ses amis : tout ce qui lui restait.

Il errait parfois des heures entières par la ville et la banlieue, transi de tristesse et l'esprit tourmenté d'une idée fixe, car l'existence lui était devenue intolérable. Sous la pression de son chagrin, des réminiscences montaient de son passé ; il se rappelait ses premiers mois d'amour, et il pleurait sur ces souvenirs heureux, comme on pleure les morts, parce qu'ils ne sont plus. Pourtant, il se sentait encore au cœur un irrésistible besoin de tendresse ; il lui arrivait souvent de se retourner sur les jeunes mères qu'il rencontrait avec leurs enfants. Et dire qu'en épousant une autre femme, il aurait pu, lui aussi, avoir sa part de bonheur, goûter les joies paisibles de la famille, vieillir au milieu de visages aimants.

Il était maintenant attiré par les vitrages des cafés, où l'on peut boire jusqu'à l'oubli de ses peines, dans la lumière et le bruit ; mais il hésitait à y entrer depuis qu'il avait surpris sa femme comptant son argent de poche, afin de pouvoir le reprendre sur ses moindres dépenses.

Et voilà qu'un soir, en arrivant chez lui, il trouva le Prussien dans la salle à manger, où il ne l'avait

UNE HARPIE

jamais vu jusqu'alors. Il se tenait debout devant la cheminée, le képi à la main, le monocle dans l'œil. Thérèse était assise dans le fauteuil, la tête penchée sur l'épaule, avec son sourire des grands jours.

Chantraine salua l'officier, puis, tournant sur ses talons, sortit de la chambre sans un mot. A peine était-il dans la cuisine, que sa femme l'y rejoignit :

— Eh bien ! en voilà des manières ! Cristi ! la politesse ne t'étouffe pas ! Est-ce que tu te figures par hasard que tous les Allemands sont des brutes? Celui-ci est fort bien élevé, et instruit, et intelligent. Il appartient, d'ailleurs, à une excellente famille.

Elle prononça les mots « excellente famille » en détachant les syllabes, comme pour reprocher à son mari d'être issu de parents inavouables.

— Mais, enfin, interrompit-il, pourquoi l'as-tu introduit dans cette pièce?

— Il voudrait faire de la musique avec un ami qui joue du violon, et il est venu me demander de pouvoir disposer du salon et du piano, dimanche prochain, pendant notre absence.

— Et qu'as- tu répondu?

— Pouvais-je refuser?

Il secoua la tête :

— Nous allons avoir une jolie réputation dans le quartier.

— Mon Dieu ! comme te voilà chatouilleux tout à

coup! Avec cela que tu te gênerais, toi, si tu étais en Allemagne I

A ce moment, Chantraine aperçut le tisonnier suspendu à la barre du poêle ; son premier mouvement fut dt le raisir et d'assommer sa femme; mais il se leva en sursaut et disparut dans la salle à manger.

— Eh bien ! où cours-tu ? lui cria-t-elle. Le provoquer en duel, sans doute ? Pauvre homme I

Tout en l'entendant se moquer de lui devant la bonne, qu'elle rudoyait aussi toute la journée, il avala son souper parmi des larmes de rage et d'humiliation.

Ce soir-là, l'idée lui vint de se pendre dans le grenier avec la cordelière dé sa robe de chambre. Oui, il valait mieux en finir! Pendant plus d'une heure, il rumina son projet, crispé d'une joie féroce en pensant que la vue de son cadavre afiFolerait peut-être sa femme d'épouvante et peuplerait ses nuits de terreurs. Mais, non ! elle l'oublierait vite, et ne tarderait pas à s'applaudir de son veuvage. Alors, pourquoi mourir ?

Les jours suivants, il remarqua que l'officier prenait l'habitude de faire avec elle des bouts de causette ; il lui parlait sous mille prétextes; elle semblait flattée de ses attentions et pinçait son français pour l'éblouir.

Alors, un soupçon entra dans l'esprit du mari : elle le trompait avec le Prussien ! Cette pensée lui causa à la fois une souffrance intolérable et un plaisir secret.

UNE HARPIE

S'il pouvait la surprendre ! Quelle belle vengeance Pour elle, c'était la honte publique; pour lui, le divorce pur et simple.

Il se mit donc à les surveiller, épiant leurs gestes, leurs regards, quand il les voyait ensemble, et rentrant aux heures où on l'attendait le moins. Comme la circulation dans la ville était maintenant permise jusqu'à onze heures, il sortit, certains soirs, et après avoir erré par les rues, vint se promener sous les fenêtres, le chapeau sur les yeux, le collet relevé jusqu'aux oreilles, pour guetter les ombres derrière les rideaux; puis il glissait sans bruit la clef dans la serrure et montait l'escalier sur la pointe des pieds, haletant, avec de$ battements de cœur qui lui retentissaient jusque dans la tête... Rien ! La harpie lui était même fidèle !

Ce fut pourtant le Prussien qui l'en débarrassa.

Après s'être montrée aimable avec lui pendant quelques mois, comme elle l'avait été avec son mari au début de leur union, elle ne tarda pas à lui faire sentir les arêtes de son caractère. L'officier ayant souillé sa carpette, une nuit qu'il était rentré iyre, elle lui fit des représentations avec une vivacité hargneuse. L'autre se rebiffa; elle riposta d'une voix glapissante, et ils se quittèrent en se jetant des regards empoisonnés.

A partir de ce jourrlà, elle l'irrita par d'incessantes

tracasseries. A propos d'une porte ouverte, d'une tache sur le tapis de l'escalier, d'une écorchure dans le mur du vestibule, elle s'emportait contre lui, et un matin qu'il se plaignait avec arrogance du tirage défectueux de sa cheminée, elle se lâcha soudain sans mesure :

— Si ma chambre ne vous convient pas, allez ailleurs ! Ce n'est pas moi qui vous l'ai offerte ! Il y a, du reste, assez longtemps que je vous vois ! Qu'est-ce que vous croyez donc ! Ne dirait-on pas ! Quand on se paie le chic de porter un monocle, on ne vomit pas dans le lit des gens.

Et elle s'éloigna, en s'ébrouant dans un flot d'invectives :

— Espèce de muffle, de prétentieux personnage! En voilà encore un qu'on ferait bien d'envoyer au front !

L'officier ne reparut pas de la journée ; le soir, son ordonnance vint reprendre ses effets, et, le lendemain, M*^® Chantraine fut mandée à la Kommandantur,

On l'y interrogea avec une politesse cérémonieuse, qui lui fît augurer favorablement de l'issue du procès, ce qui n'empêcha point qu'elle fut condamnée à cinq cents marks d'amende et à un mois de prison pour injure envers l'armée allemande.

Un mois ! Son mari respira.

Il alla, néanmoins, la voir à la prison où elle purgeait sa peine. Il la trouva fort affaissée, le teint terreux,

UNE HARPIE

avec un regard de chien battu. Elle est matée, se dit-il. C'était pis. A la fin de la quatrième semaine, elle fut prise d'une toux violente; à peine rentrée dans sa maison, elle dut s'aliter.

Le médecin diagnostiqua une bronchite, qai bientôt se compliqua de pneumonie ; et, une nuit, elle mourut, après avoir accusé son mari de ses souffrances avec une rage impuissante qui sembla épuiser ses dernières forces.

Chantraine la pleura sincèrement. Il lui acheta une concession à perpétuité au cimetière de Robermont, et y fît construire une tombe modeste, mais de bon goût.

Sa maison lui parut bien triste, les premiers temps. Il restait des heures entières à rêvasser dans son fauteuil et se couchait tôt pour écourter les soirées. Bien que des fournisseurs lui eussent réclamé le paiement de dettes contractées à son insu, le souvenir de la morte prit peu à peu dans sa mémoire un caractère de douceur et d'effacement. Il la revoyait maintenant, non plus avec son visage sec et venimeux qui l'avait si souvent rebuté, mais avec les traits délicats qu'elle avait à vingt ans. Oubliant ses longues années de souffrances, il ne se souvenait plus que du printemps de leur amour, quand ils se promenaient à la campagne, s'arrêtant derrière les haies pour s'embrasser. Pourtant, s'il avait eu le pouvoir de la ressus-

citer, il est peu probable qu'il en eût usé. En réalité, il trompait par ses songeries les aspirations de son cœur resté jeune et longtemps comprimé.

Un matin qu'il quittait sa maison pour faire un tour à son ordinaire, il rencontra un de ses cousins, qui feignit un air absorbé, dès qu'il l'aperçut, et lui adressa un salut rapide comme quelqu'un qui ne veut pas être abordé.

— Tiens ! tiens I fit-il. Qu'est-ce que cela signifie ?

Il remarquait, en effet, depuis quelque temps, que de vieux camarades l'évitaient et que d'autres affectaient de ne pas le voir. Au cabaret, où il retournait faire sa partie de cartes, il ne lui avait pas échappé que ses amis interrompaient parfois leurs causeries, dès qu'ils le voyaient entrer. Il s'était d'abord dit que les uns s'esquivaient, parce que les hommes n'ont pas l'habitude de rechercher le commerce de leurs semblables qu'ils savent dans l'afHiction; et, sans doute, ses compagnons de whist suspendaient leurs propos, quand ils s'entretenaient de quelque objet pouvant lui rappeler le malheur qui l'avait frappé. Mais, non ! il y avait autre chose ! C'était certain ! Voilà trois mois que sa femme était morte. Or, on n'attend guère davantage pour supposer qu'un veuf est consolé.

Retournant sur ses pas, il rattrapa le cousin qui venait de le croiser, et, l'ayant saisi par le bras :

UNE HARPIE

— Nous sommes de vieux copains, n'est-ce pas ? lui dit-il. Eh bien I tu vas me rendre un service.

Et il lui demanda le motif de Téloignement qu'il lui témoignait, à l'exemple d'autres personnes.

— Qu'ya-t-il ? Qu'ai-je fait ? Quemereproche-t-on ?

— Écoute, mon cher, je n'ai pas l'habitude de me mêler de ce qui ne me regarde pas; aussi j 'aurais préféré ne pas te parler de cette affaire. Je t'ai, d'ailleurs, toujours défendu, quand on t'attaquait devant moi. Te connaissant de longue date, je n'ai jamais cru ce que l'on racontait...

— Mais enfin, qu'y a-t-il ? s'écria Chantraine, que ces précautions oratoires commençaient à irriter.

— Eh bien I voici. Tu sais que les gens ont mauvaise langue. Depuis le début de la guerre, les commérages vont leur train. Alors, on jase sur ton compte... on t'accuse d'être germanophile.

— Moi?

— Oui, ta femme a raconté à des amies, à des voisins, aux jFoumisseurs, enfin à qui voulait l'entendre, que tu défendais les Allemands en toute occasion.

— Moi?

— Oui. On t'en veut aussi d'avoir permis à l'ofiicier qui logeait chez toi de faire de la musique dans ton salon avec un de ses amis.

— Moi?

— Oui... Tu sais, je répète simplement ce que l*on dit. Enfin on a trouvé étrange que ce soit ta femme, et non pas toi, qui ait fait de la prison. Les gens en ont conclu que tu te montrais accommodant avec le Boche, tandis qu'elle lui tenait tête.

Chantraine, qui était devenu rouge jusqu'au bord des cheveux, protesta avec véhémence et rectifia dans ses moindres détails chacun des faits dont on l'accusait. L'autre écoutait, approuvait par signes, mais son air contraint et son regard fuyant indiquaient que ces explications ne le convainquaient pas.

— Enfin, voilà! fit-il; je suppose que tu ne m'en veux pas de t'avoir tout dit. C'est toi, d'ailleurs, qui l'as voulu. Tu vois combien les esprits sont montés. On ne pourrait être assez prudent. Surveille donc tes paroles à l'avenir ! Par le temps qui court, il vaut mieux hurler avec les loups. C'est que des gens parlent déjà de t'inscrire sur la liste noire.

Chantraine resta pétrifié au milieu du trottoir. Il regagna sa demeure en se parlant à lui-même, comme un homme ivre.

Arrivé chez lui, il s'affaissa dans son fauteuil, aussi étourdi que s'il eût reçu un grand coup sur la tête.

— Germanophile ! Moi, germanophile !

Puis, apercevant le portrait de sa femme sur la cheminée, il lui tendit le poing dans un sursaut de colère et de haine :

UNE HARPIE

— Sacrée rosse ! lui cria-t-il, tu ne me lâcheras donc jamais 1 Même du fond de ta fosse, tu me fais encore enrager ! Mes amis I Me rendre suspect à mes amis» tout ce qui me restait...

Des larmes jaillirent de ses yeux; empoignant la photographie, il la jeta dans le feu, où elle s'enâamn^a plus vite qu'une paille sèche. Et il la regarda brûler, avec des hoquets de joie.

Cependant, la bonne, heureuse d'être débarrassée de madame, qui la rabrouait du matin au soir, faisait l'éloge de monsieur chez tous les fournisseurs. Ceux-ci en conclurent qu'elle était depuis longtemps sa maitresse et plaignirent la défunte d'avoir eu un mari si débauché.

UN CARACTÈRE

Comme tous les fonctionnaires, M. Peter Storms était mécontent de son sort et murmurait sans cesse contre les lenteurs de l'avancement. Il y avait plus de dix ans qu'il était directeur au ministère, et il trouvait absurde et odieux qu'on confinât un homme de sa valeur dans les mesquines besognes qu'il faisait faire par ses subordonnés.

Au vrai, M. Storms n'était pas un foudre d'administration. Il passait une bonne partie de ses journées à lire les gazettes et à discourir dans les bureaux de ses collègues, qu'il excédait par sa faconde. Quand enfin il se levait, en projetant devant lui son ventre solennel où brillait un monocle cerclé d'ébène, ses interlocuteurs avaient peine à dissimuler leur satisfaction. Avant de partir, il ne manquait jamais de fureter du regard sur les meubles, dans l'espoir d'y découvrir un livre, une brochure débraillée, qu'il pût emprunter pour quelques jours et qu'on ne revoyait plus. Car M. Storms était bibliomane. Les volumes se pressaient dans son cabinet de travail et avaient envahi sa chambre à coucher, où des tablettes de bois blanc recouvraient deux murs jusqu'au plafond.

UN CARACTÈRE

Tous ces ouvrages, il prétendait les avoir lus. En réalité, il se contentait de les parcourir sans méthode et sans but. Comme il avait bonne mémoire, les idées et les faits, recueillis du coin de l'œil au hasard des pages, s'entassaient pêle-mêle dans sa tête à la façon de meubles dépareillés dans une voiture de déménagement. Ce ramas de connaissances, dont il était fort vain, entretenait son ambition, plus impatiente d'année en année; il n'y avait pas de service administratif qu'il ne se crût apte à diriger; il se sentait la carrure et le coup d'oeil d'un grand chef. Aussi estimait-il qu'en bonne justice et dans l'intérêt du pays, qu'il confondait volontiers avec le sien, on eût dû le nommer secrétaire général du ministère.

A maintes reprises, sa femme avait voulu le détourner de sa passion de l'imprimé. Toutes ses tentatives s'étaient heurtées à une force d'inertie qui avait fini par la décourager. Maigre, avare et acariâtre, elle régnait en despote sur le ménage, mais son autorité s'arrêtait au seuil de la cité des livres. Son mari ne cessait, d'ailleurs, de lui représenter que sa bibliothèque valait une fortune, dont les revenus, joints à sa pension de veuve, lui assureraient plus tard une large aisance. Quant aux enfants, pourquoi 5*en inquiéter? L'oncle Karl ne pourvoirait-il pas à leur établissement !

La sœur de M. Storms avait, en effet, épousé un

Allemand, M. Karl Barnenfeld, courtier en sucre à Anvers, où il menait grand train. C'était un petit homme affable et goguenard, qui étonnait son entourage par son sens des affaires et sa capacité bachique. Comme sa femme, après quinze ans de mariage, ne lui avait pas donné d'enfant, malgré son vif désir d'en avoir, il était certain qu'il mourrait sans héritier. Bien que son beau-frère eût le même âge que lui et que sa sœur fût sa cadette, le fonctionnaire avait décidé depuis longtemps qu'il les enterrerait l'un et l'autre.

L'espoir d'hériter leur fortune fortifiait les sympathies pro-allemandes qu'il tenait du milieu flamingant où il était né, des études de philologie germanique qu'il avait faites à l'Université de Louvain et de quelques voyages en Allemagne, où le nombre et le luxe des bibliothèques l'avaient étourdi d'admiration.

Chaque fois qu'il menait ses enfants à Anvers, il leur montrait les cinq maisons que leur oncle avait acquises rue Van Brée, et dont il occupait la plus grande. Lui-même s'arrêtait un moment pour les caresser, les presser de ses gros yeux élargis de convoitise et de respect, tandis que sa femme en palpait les murs de ses petites mains arides et crochues. Avant de tourner le trottoir, elle les contemplait une dernière fois, comme pour les emporter

UN CARACTÈRE

au fond de ses prunelles; puis, songeant que ses enfants les posséderaient plus tard, avec toutes les autres que Karl ne manquerait pas d'acheter encore, elle couvrait ses rejetons d'un œil de tendresse et d'orgueil, et leur lançait d'une voix sèche, s'ils se bousculaient en riant :

— Marchez donc droit ! Tenez- vous bien ! Pensez à ce que vous serez plus tard...

Aussi, quand la guerre éclata, ce fut comme un effondrement. Étant sans nouvelles de leurs parents, disparus dès la première alerte, les époux Storms s'abîmèrent dans la consternation. Karl n'allait-il pas les déshériter ? Il était officier de réserve et sa haine des Belges serait d'autant plus forte qu'il courrait plus de dangers.

— Le reverrons-nous jamais ? fit le fonctionnaire, avec une mélancolique élévation des prunelles.

— Pauvre Karl! murmura sa femme, en étouffant un soupir.

Et tous deux, sans oser se regarder, forcèrent leur visage à une expression désolée.

Ils étaient encore atterrés de cette première secousse, quand une autre angoisse les étreignit.

Dès leur entrée à Bruxelles, les Allemands avaient

occupé les bureaux de la plupart des ministères, après en avoir expulsé les fonctionnaires sans cérémonie. Aussitôt, on vit ceux-ci s'inquiéter de leur traitement. Qui le leur payerait désormais ? A l'idée que son mari ne le toucherait peut-être plus, M°^® Storms se travailla la bile :

— Eh bien ! ils nous mettent dans de beaux draps, tes sales Boches I Des bandits, qui arrachent le pain de la bouche aux honnêtes gens! Iras-tu leur demander de nous nourrir, quand nous serons sur la paille ?

M. Storms ne répondit pas, par mépris des criailleries et parce qu'il lui était pénible de renier les dieux qu'il avait adorés jusqu'alors.

Il avait été surpris plutôt que révolté par les crimes dont l'ennemi avait ensanglanté le pays. D'abord, il n'y crut pas ; puis, quand ils furent flagrants, il chercha à les excuser. Il recommanda le calme et l'impartialité à ceux de ses collègues qu'il rencontrait chaque soir dans une taverne du quartier, et les mit en garde contre l'exagération ou l'invraisemblance de certains récits.

— Soyons objectifs ! disait-il. Ne spéculons que sur des réalités précises et contrôlées ! Méfions-nous de ces phétiomènes de psychologie collective qui tendent à nous déposséder de nos facultés raisonnantes !

Il en fut pourtant dépossédé à son tour, du moment

UN CARACTÈRE

qu'il se crut menacé dans ses intérêts, et il eut pour l'oppresseur, devant ses collègues, des paroles brèves, mais impitoyables :

— Race de requins ! s'écria-t-il. Ces gens n'ont pas changé depuis Tacite et Velleius Paterculus !

Pour les flétrir, il chercha des traits dans les œuvres de Luther, de Goethe et de Nietzsche. Sa haine, qui paraissait froide et résolue, commença à fléchir lorsqu'on l'eut assuré que l'État belge continuerait à lui payer ses appointements. Le matin qu'on lui en liquida l'arriéré, une détente se fit dans son esprit, qui recouvra peu à peu sa sérénité première.

Maître de ses journées, qu'il passait dans son bureau, il suivit les événements dans un calme absolu. Certes, il regrettait l'incendie de la bibliothèque de Louvain, où tant de beaux livres avaient péri; mais dans quelle guerre n'avait-on pas eu à déplorer des excès et des erreurs? Et, sa sympathie pour l'Allemagne lui revenant par degrés, il présuma sa victoire. Elle lui semblait conforme à l'ordre des choses : un pays devait vaincre, où la force s'appuyait sur l'intelligence.

Il se reprocha alors de l'avoir condamné devant ses collègues, avec une éloquence qui avait dû leur faire impression. Lui, d'habitude si prudent, si attentif à se concilier l'opinion de tous et à dissimuler sa pensée, surtout quand elle pouvait nuire à ses intérêts, s'être

exprimé comme le vulgaire I S 'élevant au-dessus des sentiments communs, il s'efforça de démêler l'avenir.

Si, pourtant, le pays était annexé ?

D'abord, cette menace le troubla. Elle lui représentait une destinée incertaine, une vieillesse sans argent et sans honneurs, dont sa paresse et son ambition s'effrayaient. Puis, peu à peu, il se familiarisa avec l'idée de ce changement. S 'étant persuadé qu'il lui serait profitable, il finit par l'envisager avec complaisance et même par le souhaiter.

Les fonctionnaires allemands étant mieux rétribués que leurs collègues de Bruxelles, il était à prévoir qu'on appliquerait à ceux-ci le barème de traitements le plus avantageux. Et, du moins, il appartiendrait à un grand pays, où il pourrait enfin se déployer, donner toute sa mesure...

— Mais, crois-tu, demanda sa femme, à qui il s'ouvrait de ses espérances, crois-tu qu'on t'allouerait une indemnité pour te permettre d'acheter un nouvel habit de Cour, car le tien ne te servirait plus à rien ?

Il se contenta de répondre avec une hauteur enjouée;

— De minimis non curât praetor.

Il était dans ces heureuses dispositions, quand son beau-frère se présenta chez lui avec son épouse.

UN CARACTÈRE

Il se composa pour les recevoir un visage aimable et sérieux, témoignant à la fois de son inaltérable affection et de la tristesse que lui inspirait la gravité des circonstances.

Il les trouva tels qu'il les avait toujours connus. M. Barnenfeld, qui portait l'uniforme de hauptmann de la landwekr^ plaignit la pauvre Belgique d'avoir creusé sa propre tombe et prophétisa la victoire imminente de l'Allemagne.

Le fonctionnaire l'écouta avec un sourire immobile, qui s'efforçait de concilier la dignité du vaincu avec l'admiration pour le vainqueur. Puis, il déclara :

— Je déplore cette guerre autant que toi, mon cher Karl, mais je suis heureux qu'elle n'ait en rien altéré notre vieille amitié.

Et il remercia sa sœur d'avoir apporté des friandises aux enfants.

L'officier raconta ensuite avec complaisance les exploits qui lui avaient valu la croix de fer. Son intention était d'installer sa femme à Bruxelles, dans un petit appartement, et d'y passer ses congés en attendant la chute d'Anvers, où il espérait obtenir une place dans une kommandantur .

M. Storms approuva ce projet et proposa à sa sœur de venir prendre ses repas à sa table, ce qu'elle accepta. Quoiqu'il disposât d'une chambre à coucher, il ne la lui offrit point, de peur de se compromettre en héber-

géant rofficier, chaque fois qu'il reviendrait du front.

Après le départ de son mari, Louise passa donc la plupart de ses journées chez son frère. Depuis quinze ans qu'elle fréquentait les Allemands, elle en avait adopté tous les goûts et les idées. Aussi souhaitait-elle leur victoire, estimant que la Belgique serait plus heureuse sous leur domination et que les fonctionnaires, notamment, auraient tout à gagner à ce changement de régime. Excellente fille, du reste, active et dévouée, et dont l'humeur eût été d'une égalité parfaite, si la crainte de perdre son mari ne lui eût inspiré par moments de la tristesse.

Elle tremblait aussi à l'idée que ses maisons pourraient souffrir du bombardement d'Anvers, dont le siège se précipitait.

Les canons tonnaient jour et nuit ; un soir, on apprit que la première ligne des forts avait cédé; bientôt après, la ville tombait.

M°^« Bamenfeld s'y rendit, dès que les communications furent rétablies. Le soir même, elle était de retour. Il ne restait rien de ses propriétés : un incendie avait tout dévoré.

Elle s'affaissa au coin de la cheminée, avec de grands soupirs qui finissaient en gémissements. Le visage de M. Storms exprimait une douleur plus tragique encore. Quant à sa femme, elle passa d'abord sa colère sur ses enfants, qui furent giflés ce soir-là

UN CARACTÈRE

comme ils ne l'avaient plus été depuis longtemps. Dès qu'elle fut seule avec son mari, une fureur la souleva :

'- — Eh bien ! nous sommes propres ! Tes sales Boches ne se contentent plus de démolir nos maisons, voilà qu'ils incendient aussi celles de leurs compatriotes. Il est joli, l'héritage ! Nous pouvions bien y penser si souvent ! Et, avec cela, nous avons ta sœur sur le dos jusqu'à la fin de la guerre ! Nous avions vraiment besoin de cette charge nouvelle !

— Pardon I observa son mari, Louise te paie ce qu'elle mange. Tu m'as même dit que tu lui demandais pour sa pension plus qu'elle ne te coûtait. Ensuite je te ferai observer que Karl conserve la propriété des terrains et qu'il obtiendra sans doute une indemnité pour la perte qu'il a subie.

— Comptes-y ! Avec ces bandits ! Viens encore les défendre, tu seras bien reçu !

— Je les ai défendus, répliqua- t-il, quand on les attaquait injustement, mais je suis le premier à reconnaître qu'on ne pourrait assez les blâmer d'avoir déchaîné un pareil cataclysme, car leur responsabilité ne fait plus l'ombre d'un doute. Et puis, il faut bien le dire, ils font la guerre comme des sauvages. Mais ils n'ont pas encore fini avec les Alliés. Ils ont reçu sur la Marne une pile magistrale ; ils pourraient bien en recevoir d'autres encore.

Se ressaisissant, il ajouta aussitôt :

— Il vaut mieux évidemment que Karl et Louise ignorent ce que nous pensons des Allemands. Eux, sont de braves gens, et il ne nous appartient pas de les froisser dans leurs sentiments intimes, qui sont après tout respectables.

M™® Bamenfeld avait informé son mari de leur ruine. Quelques jours plus tard, l'officier arrivait à Bruxelles, après s'être rendu à Anvers, où ses premières démarches lui avaient donné l'assurance qu'on le dédommagerait de la perte de ses maisons. Il disposerait donc de capitaux pour recommencer ses affaires, dès la conclusion de la paix. La Belgique serait annexée et le port d'Anvers appelé à un essor prodigieux, dont il comptait tirer de larges profits.

Alors, M. Storms se sentit rendtre. Quand son beau-frère se leva pour partir, ils étaient ivres l'un et l'autre et ils se serrèrent la main avec de grandes démonstrations d'amitié.

— Il n'y a pas à dire, confia le fonctionnaire à sa femme, qui rangeait les chaises le long du lambris, ces Boches sont des gens extraordinaires. On dirait que l'or leur coule des doigts. Et puis, ils ne s'arrêtent pas à ces misérables marchandages, auxquels notre gouvernement nous avait habitués.

— Oui, oui, oui, objecta-t-elle, mais attendons pour chanter victoire que Karl ait d'abord touché !

UN CARACTÈRE

— Karl est un homme d'affaires, intelligent et tenace, comme le sont tous les Allemands. Sois persuadée qu'il saura défendre ses intérêts et que, tout compte fait, le bombardement d'Anvers aura été pour lui une excellente affaire. Quel peuple tout de même ! Je comprends que l'on soit fier d'être Allemand.

Le lendemain matin, une lettre de son secrétaire général lui causa une vive contrariété. Il le prévenait que le Verwaltungschef avait autorisé les fonctionnaires à retirer leurs archives des bâtiments occupés et à reprendre leur service dans d'autres locaux.

Quinze jours plus tard, ils y étaient installés.

Ayant constaté que certains de ses collègues lui montraient de l'éloignement, M. Storms l'attribua aux visites que son beau-frère lui avait faites. Il entraîna l'un d'eux au cabaret et, entre deux bocks, déplora les déchirements et les ruines que cette guerre avait provoqués dans les familles alliées à des Allemands. Il se retrancha ensuite dans un silence circonspect et, quand on injuriait l'ennemi en sa présence, se contenta d'esquisser une moue qui ne pût pas le compromettre.

Un soir qu'il revenait d'une vente de livres, il s'étonna de ne pas apercevoir sa sœur à la table où les siens l'attendaient pour souper. Il chargea son fils de l'aller prendre à son appartement, situé dans

une rue voisine ; au même instant, la sonnette retentit dans le vestibule, et M"»« Barnenfeld se précipita dans la chambre, nu-tête, un mouchoir sur la bouche, avec de grands sanglots qui l'empêchèrent d'abord de parler. Puis, elle découvrit son visage et articula, parmi des étranglements :

— Karl... Karl est mort... tué par un éclat d'obus... Mon Dieu ! Mon Dieu !

Écroulée sur une chaise, le visage dans les bras, elle pleura avec des cris étouffés, tout en respirant par saccades brusques qui lui secouaient les épaules et la tête.

Les deux époux la regardèrent un moment d'un air effaré; ensuite, tournés l'un vers l'autre, ils se pénétrèrent d'un coup d'œil où perçait une joie démesurée.

Alors M°*® Storms fît une grimace affreuse, dans l'espoir d'amener des larmes dans ses yeux, et saisissant les mains de la veuve entre les siennes, elle balbutia d'une voix tremblante :

-^ C'est donc vrai ?

— Oui, oui, tué... Mon pauvre Karl !

Le fonctionnaire se composa un masque douloureux d'acteur pour prononcer d'une voix grave :

— Crois bien, ma chère Louise, que nous prenons une part très vive à ta douleur. Mais songe que ton mari est mort en brave, en héros ! Que cette pensée te console dans ta peine !

UN CARACTÈRE

Alors seulement, M"^® Bamenfeld s'avisa qu'elle avait fui son appartement sans chapeau, tant la funèbre nouvelle l'avait surprise et affolée.

— As-tu du moins fermé la porte de ta chambre ? demanda M™® Storms, songeant qu'elle lui avait prêté divers articles de ménage.

Mais la veuye continuait à hoqueter, parmi des reniflements convulsifs :

— Si jeune... un si bon homme... si travailleur et qui m'aimait tant ! Que vais-je devenir, toute seule ?

— Pourquoi toute seule } demanda son frère, en lui posant la main sur l'épaule. Ma maison, tu le sais, a toujours été la tienne. Je t'avouerai même que tu m'as peiné en t'installant chez des étrangers, alors que j'avais ici une chambre à ta disposition. Reste avec nous dès ce soir ! La solitude te pèserait trop.

— Merci, Peter, merci ! Oh ! c'est fini, je le sens, ma vie est brisée ! Mon pauvre mari î

Les jours suivants, tous s'appliquèrent à soulager son chagrin à force de prévenances et de gentillesses, qui redoublèrent lorsque l'on sut qu'elle héritait toute la fortune.Paraissait-elle dans la salle à manger, on lui avançait un fauteuil; à table on lui servait les meilleurs morceaux, et, comme elle était frileuse, M™® Storms glissait tous les soirs dans son lit une brique réfractaire chauffée à point.

Sa peine commençait à fondre à la douceur du

milieu, quand elle fut ravivée par la visite que lui fit un jeune officier qui avait assisté Karl dans son agonie.

Son mari était mort sans souffrance, avec un stoïcisme sublime, et ses dernières pensées avaient été pour elle.

La veuve éprouva quelque consolation à l'idée qu'il reposait dans un joli cimetière, au milieu de ses compagnons d'armes. Son souvenir prit peu à peu dans sa mémoire un caractère de gravité et d'effacement.

Pour s'occuper, elle aidait sa belle-sœur dans le ménage et promenait la fillette, dont les caresses réveillaient par moments son regret de ne pas avoir d'enfant.

Aux premières chaleurs, elle enleva ses voiles de deuil. Elle était encore séduisante, malgré ses quarante ans ; elle avait les joues vermeilles, les prunelles languissantes et une poitrine un peu basse, que la soie des corsages suffisait à soutenir.

Siegfried MuUer, le jeune officier qui avait fermé les yeux de son mari, venait d'être attaché aux bureaux du gouverneur général von Bissing. C'était un beau garçon, svelte et râblé, qui portait l'uniforme avec élégance; il vint lui présenter ses hommages et lui offrir ses bons offices auprès de l'autorité occupante; il se montra tour à tour sentimental et galant, puis il disparut, en lui laissant son adresse.

Chaque soir, quand il faisait beau, on s'installait

UN CARACTÈRE

dans le jardin, et c'étaient de longues causeries, pleines de projets d'avenir. M. Storms ne manquait pas de rappeler de temps à autre quelque souvenir qui lui permît de célébrer avec une émotion discrète les vertus du défunt. Parlait-il de l'Allemagne, c'était pour en exalter l'héroïsme, le génie d'organisation et l'intelligence politique. Il estimait que tous les bons Flamands devaient souhaiter sa victoire, qui garantirait leur indépendance, selon les vœux des activistes, auxquels il avait promis secrètement son concours.

Cependant, il ne laissait pas de s'inquiéter des sorties de plus en plus fréquentes de sa sœur et des nombreuses lettres qu'elle recevait. Déjà, il s'était étonné qu'elle eût dépouillé ses robes de deuil avant l'époque fixée par les usages; on lui voyait maintenant des silences absorbés ; par instants, ses regards prenaient une douceur évanouie et sa voix des inflexions molles.

Le fonctionnaire et sa femme firent une perquisition dans sa chambre, fouillèrent ses tiroirs, ses vêtements, déplièrent ses moindres papiers. Rien ! Alors, ils se regardèrent, lui, tout pâle et un peu gêné de son indélicatesse, elle, les poings sur les hanches, avec une colère éveillée au fond des yeux.

Où, diable ! Louise cachait-elle sa correspondance ? Que pouvait-elle bien manigancer?

i6i II

Elle ne les laissa pas longtemps dans l'incertitude. Un soir, elle leur annonça qu'elle allait se remarier.

M"*® Storms resta figée au bord de la table, où elle venait de déposer le rôti; puis elle se mit à vaciller doucement sur ses jambes, et son visage devint si pâle que les prunelles parurent y creuser deux trous noirs.

— Te remarier ? articula-t-elle d'une voix presque éteinte. Avec qui?

— Avec Siegfried MuUer, le jeune officier que vous connaissez.

C'était un homme de trente-cinq ans, bâti pour en vivre cent.

Le fonctionnaire, dont les lèvres étaient serrées par une contraction de dépit, demanda, en battant les paupières :

— Tu as bien réfléchi avant d'arrêter cette décision ?

— Mais, Peter, je ne suis plus une enfant, répliquat-elle avec vivacité.

— Il y a un an à peine que Karl est mort. Ne crains- tu pas qu'on te trouve trop empressée à prendre un nouveau mari ?

— Mais, mon cher, il faut saisir l'occasion quand elle se présente. Je conserve à Karl un souvenir attendri ; seulement, que veux-tu ? on ne vit pas avec les morts.

UN CARACTÈRE

M. Storms n'insista pas, et Ton se mit à table.

M°*® Barnenfeld fut seule, ce soir-là, à manger de grand appétit. Dès qu'elle fut partie se coucher, sa belle-sœur s'abandonna enfin à son indignation :

— Eh bien ! en voilà du propre ! Il nous joue un joli tour, ce voyou de Prussien ! S'introduire ainsi chez les gens pour les dépouiller ! Ah ! la canaille ! Et Louise, après tout ce que nous avons fait pour elle ! Se jeter ainsi à la tête du premier venu ! Avoue que c'est répugnant !

— Parle plus bas ! recommanda le mari. Elle pourrait t'entendre. Il vaut mieux être bien avec elle. Du moment qu'elle n'a pas eu de gosse avec l'un, il est certain qu'elle n'en aura pas avec l'autre. Donc, nos enfants conservent...

— Nos enfants ! Mais cet embusqué les enterrera ! Il a une santé de porc... un vrai Boche ! Espérons qu'on le renverra au front et qu'il y crèvera comme l'autre.

Le fonctionnaire détourna la tête, pour marquer qu'il réprouvait ces excès de langage; puis, il dit :

— Si encore elle épousait un Belge... mais un Allemand, dans ces circonstances-ci...

— Quand je pense à tous les voyages que nous avons faits à Anvers, à ce qu'ils nous ont coûté ! Pour rien, pour rien ! Et sans doute il a frères et sœurs, cet individu, tandis que Karl n'en avait pas. Ah !

l'argent ! Les saletés que cela fait faire, car tu comprends que c'est pour sa galette que cet intrigant l'épouse... S'il s'imagine que nous lui achèterons un cadeau de noces 1 Ah ! Ah ! il peut y compter.

Les jours suivants, M. Storms parut fort sombre à ses collègues, qui, le tenant pour suspect, continuaient à lui marquer de la froideur. Aussi s'étonnèrent-ils de l'entendre déclarer d'un ton tranchant, comme l'un d'eux venait de raconter un trait caractérisant la duplicité des Prussiens :

— Ce qui m'écœure plus encore que leur fourberie, c'est leur rapacité. A cet égard, ils sont d'un amoralisme complet. Pour eux, l'intérêt prime tout...

Le mariage eut lieu trois mois plus tard.

Les nouveaux époux s'établirent dans une maison de la rue du Trône, dont les habitants se trouvaient en Hollande.

C'était une belle maison, meublée avec goût, et qu'il était urgent d'occuper, pour éviter que les mites n'en dévorassent les tapis.

M. Siegfried Muller y pendit la crémaillère, un dimanche après-midi. La cave était fournie des meilleurs crus que M. Storms apprécia en connaisseur; mais ce qui le séduisit surtout, ce fut la bibliothèque :

UN CARACTÈRE

deux vastes pièces dont les murs disparaissaient sous des armoires grillées, pleines de livres. Et quels livres ! Des incunables, de vieilles éditions des classiques français, les œuvres des encyclopédistes, des recueils de vers, des romans modernes, la plupart vêtus de basane ou de maroquin.

Chaque fois que le fonctionnaire faisait une visite à Tofficier, il emportait subrepticement quelques ouvrages de choix pour en accroître sa collection.

L'Allemand, de son côté, avait remisé dans une mansarde les tableaux, les bibelots et les tapis les plus précieux, qu'il expédia ensuite en Allemagne. Il se montrait affectueux et serviable pour son beau-frère, lequel, en habile politique, avait réussi à dissimuler son ressentiment. Quand on commença à réaliser la séparation administrative, il lui ménagea un entretien avec le gouverneur civil von Sandt, qui lui offrit une chaire à l'Université de Gand et la place de directeur général à la section flamande de son ministère.

M. Storms réserva sa réponse, désirant réfléchir. Sa femme lui conseilla la prudence, car ils engageaient tout leur avenir dans cette affaire, qui les ruinerait si les Allemands étaient vaincus. Il la considéra avec un mépris bienveillant :

— Les Allemands vaincus ! Allons donc ! Une nation doit triompher, quand elle témoigne une telle sollicitude pour les petits peuples. Ceux qui défendent

la Justice et le Droit ont toujours fini par imposer leurs vues. Il ne faut pas seulement compter avec la force des armes, mais aussi avec les impondérables. Au surplus, on m'offre des garanties.

Jamais son intimité avec l'officier ne fut plus grande qu'à cette époque. Il vantait sans cesse son intelligence, sa culture et son urbanité, et il le renseigna sur l'esprit qui régnait dans les bureaux.

Un après-midi qu'il furetait dans sa bibliothèque, Louise, poussant la porte tout à coup, s'approcha de son mari qui lisait un dossier, renversé au fond d'un fauteuil et les pieds sur un guéridon, où ses éperons avaient creusé de profondes écorchures.

— Eh bien ! que dit le médecin ? demanda-t-il.

— Tu ne devines pas }

Et, se jetant sur lui avec impétuosité :

— Je suis enceinte, mon chéri ! Enceinte ! Oh ! que je suis heureuse !

Le fonctionnaire sentit une faiblesse lui descendre dans les jambes et se retint au montant de la bibliothèque, de peur de tomber. Il dut prendre le tramway pour rentrer chez lui.

Aux premiers mots qu'elle entendit, sa femme eut un sursaut de tout le corps, comme si un grand coup lui avait été asséné sur la tête; puis un rire strident contracta ses lèvres et découvrit son râtelier :

— Ah ! Ah ! C'est complet ! Je m'y attendais,

UN CARACTÈRE

d'ailleurs ! Ces individus se reproduisent comme des bêtes ! Ruinés I II nous a ruinés I A lui le magot, maintenant !

Ensuite, se prenant le front entre les mains, elle éclata en sanglots.

Mais elle poursuivit bientôt d'une voix glapissante:

— Mais fini de me compromettre avec ces deux saligauds ! Je ne mets plus les pieds chez eux, et, s'ils se présentent encore ici, je les flanque à la porte, tu entends ! je les flanque à la porte et je leur dirai ce que je pense de leurs saloperies !

Cependant, M. Storms, que les imprécations de son épouse n'empêchaient pas de réfléchir, s'était mis à marcher de la porte à la fenêtre, les bras croisés sur la poitrine; puis, il s'arrêta et, secouant la main à petits coups au bout de son bras tendu :

— Ne nous emballons pas ! dit-il. La colère est mauvaise conseillère. Louise a quarante ans. Une première grossesse, à cet âge, me paraît anormale. Peut-être l'enfant ne sera-t-il pas viable ? Il est possible aussi que ce ne soit qu'une fausse alerte. Tout n'est pas encore perdu. Et puis, Siegfried peut me servir, il a le bras long. Le gouverneur civil a besoin de moi pour réaliser ses réformes de politique intérieure. Quoique je le dise moi-même, je suis le seul homme de valeur qu'il puisse employer à cette fin. On m'offre la place de directeur général, c'est celle

de secrétaire général que j'aurai ! Elle me revient d'ailleurs depuis longtemps. Ce qu'on me vole d'un côté, je le rattraperai de l'autre. La politique est l'art de jeter du lest et de profiter des circonstances.

Un mois plus tard, M. Storms fut nommé secrétaire général et, peu après, fit partie de la délégation du Conseil des Flandres qui se rendit à Berlin.

L'hiver suivant, sa sœur accoucha de deux jumeaux, un garçon et une fille, aussi robustes l'un que l'autre. Il accepta d'être le parrain du garçon; un cousin de Siegfried, colonel aux hussards, fut le parrain de la fille.

M. Storms ne jure plus que par son beau-frère. Il lui fait de nombreuses visites pour se consoler du mépris public. Il vient d'agrandir sa bibliothèque, mais sa femme a la jaunisse.

FELICIA COSTA

J'avais autrefois entendu parler d'elle, mais son nom n'était plus qu'une chose vague flottant dans ma mémoire. La requête qu'elle adressait au ministre rappelait qu'elle avait chanté sur les premières scènes du monde, notamment à l'Opéra de Paris, à Coventgarden, à la Monnaie. Vieille et malade, elle demandait un subside qui lui permît de payer le loyer de la mansarde qu'elle occupait rue des Plantes et de s'accorder les soins que sa santé réclamait.

— Avez- vous connu Félicia Costa à la Monnaie ? demandai-je à mon directeur, un Bruxellois paterne et goguenard qui possédait les fastes et la chronique galante de ce théâtre.

— Comment, si je l'ai connue ! Fille superbe, belle voix, du tempérament, tant sur les planches que dans l'intimité ! Et quelle existence ! Que d'aventures retentissantes à Londres, à Paris, à Saint-Pétersbourg ! Des duels, un suicide, que sais-je encore ? jusqu'au jour où elle devint la maîtresse de Lord Weadbury, qui à cette époque était ministre de Grande Bretagne à Bruxelles. Alors elle se rangea quelque peu, et ce fut l'opulence... Comment, si je l'ai connue ! Pas

commode, par exemple, surtout avec ses camarades, dont le moindre succès la ravageait d'envie ! Elle vit donc encore ! Elle doit avoir maintenant près de soixante-dix ans. Et elle est dans la misère^.. La vieille romantique ! Aujourd'hui, les lionnes des scènes lyriques ont pour la plupart un mari authentique et parfois même des enfants qu'elles ont réellement mis au monde ; elles connaissent les cours de la Bourse mieux que leur répertoire, et elles meurent dames patronnesses de fondations pieuses. Puisque cette pauvre Costa est vraiment dépourvue, proposez au ministre de lui allouer un millier de francs. Ses anciens amants doivent se ficher d'elle, car l'âge fortifie la vertu, et la vertu l'égoïsme. C'est bien le moins que l'État secoure une artiste qui eut du talent et de nombreux amants.

L'histoire était banale; pourtant, elle excita aussitôt ma curiosité.

Par quelles étapes, cette créature, qui avait connu les enivrements du succès et toutes les faveurs de la fortune, était-elle arrivée à cette déchéance ? Les souvenirs de ce passé étaient-ils pour elle une consolation dans le malheur ou bien lui rendaient-ils la misère plus sensible ? Et physiquement que pouvaitil rester de cette beauté qui affola tant d'amoureux, et pour qui l'un d'eux s'était suicidé }

Dès que le ministre eut marqué son accord, je me

FÉLICIA COSTA

rendis à l'adresse indiquée, afin d'en informer la vieille cantatrice et, si elle s'y prêtait, de l'interroger sur son passé.

On était au printemps; il faisait beau. Il y avait dans l'air une douceur enfiévrante, et, tandis que je traversais le Jardin botanique, où la verdure s'alanguissait sous la caresse du vent, je respirais le parfum des femmes, dont on voyait les yeux briller comme le ciel et les jeunes seins gonfler mollement les corsages légers.

Je me trouvai bientôt devant une porte, exhaussée de deux marches, qui s'entr'ouvrit lentement à mon coup de sonnette, et une tête de matrone m'apparut, dont les yeux larmoyants me dévisagèrent avec méfiance. Ma mine sans doute la rassura, car elle s'effaça pour me laisser entrer, et, marchant sur ses bas, le tablier retroussé en coin sur le ventre, un torchon mouillé à la main, elle me précéda dans un couloir dont les murs crépis à la chaux s'écaillaient par endroits.

J'arrivai dans une cour, où du linge séchait sur des cordes. Au fond, une bicoque, large au plus de quatre mètres ; la façade, percée de fenêtres étroites, était peinte en rouge sang-de-bœuf; cela sentait le bouge, le coupe-gorge.

La bonne femme m'introduisit dans une petite chambre, d'où je vis un chat bondir soudain sur

l'escalier, puis sa queue en panache filer le long des fuseaux de la rampe. Elle appela ensuite sa locataire et, après avoir glissé ses pieds dans des sabots traînant près d'une flaque d'eau sale, elle continua à récurer le pavé du vestibule, non sans me jeter de temps à autre un regard oblique par l'écartement de la porte, restée entr'ouverte.

Il y avait cinq minutes que j'attendais, quand un homme parut, qui semblait venir de la cave. Il répondit à peine à mon salut et me considéra un moment sans rien dire.

Ses sourcils faisaient deux saillies au-dessus de ses yeux, creusés à la racine d'un nez crochu. Large d'encolure et les jambes torses, il respirait la force et la brutalité.

— Qu'est-ce qu'il veut ? demanda-t-il à la femme, en me désignant du pouce par-dessus son épaule.

— Monsieur vient pour madame Costa. Je l'ai appelée.

Alors, il renversa la tête pour crier dans la cage de l'escalier :

— Madame Costa I

Comme on ne répondait pas, il cria de nouveau d'une voix brusque et colère :

— Madame Costa !

— Voilà, monsieur !

— Répondez donc, nom de Dieu! quand on vous appelle. ^^^

FÉLICIA COSTA

Il n'y a pas de doute, pensai-je, la malheureuse ne paie plus son loyer.

Presque aussitôt, je vis une petite vieille s'approcher de moi d'un air humble et anxieux, en serrant contre sa poitrine un pauvre corsage auquel manquaient plusieurs boutons, et que ses doigts froissaient d'un geste fébrile. Après une courte hésitation, elle me demanda de l'accompagner et me conduisit sous les combles, dans une mansarde éclairée par une fenêtre à tabatière, dont la lueur tombait sur une table que des paperasses couvraient d'un fouillis poussiéreux. En face, un lit ou plutôt un grabat, avec des draps rapiécés gardant encore la forme du corps qui s'y était couché; derrière le poêle, bas et rouillé, un seau débordant de papiers tachés de graisse; dans un coin, une chaise qu'on m'avança; quelques photographies épinglées aux murs : c'était tout.

Des pigeons roucoulaient dans la gouttière du toit, où leurs pattes faisaient un grillotis léger.

Félicia Costa s'était assise sur le bord de la couche, après y avoir rejeté la couverture, et elle m'observait de cet air humble et anxieux qui m'avait frappé dès l'abord. Une vieille de Goya !

Un crâne d'oiseau, luisant entre les cheveux gris devenus rares; un visage ratatiné, dont la peau semblait garder une teinte terreuse au fond des rides ; entre les paupières sans cils, des yeux noirs et vifs,

dont le regard m'interrogeait; un nez busqué s'incurvant velrs les lèvres, où la bouche n'était plus qu'une fente ourlée de plis concentriques, et, sous le menton pointu, une peau flasque et grenue, pendant comme le linge sur les cordes dans la cour : voilà ce qu'il restait d'une beauté qui avait fait battre tant de cœurs !

Sachant combien il est facile de gagner la confiance d'un artiste, pour peu qu'on flatte sa vanité, je lui annonçai la décision du ministre, en l'enveloppant de compliments sur sa carrière glorieuse. Aussitôt, ses doigts se mirent à froisser son corsage de ce geste fiévreux que je lui avais déjà vu, et des larmes roulèrent sur ses prunelles. S'étant levée, elle me saisit la main et, avant que j'eusse pu deviner son intention, elle la porta à ses lèvres avec une grâce emphatique où l'on retrouvait l'ancienne princesse d'opéra :

— Monsieur, vous me sauvez ! Je vous remercie d'être venu m'apporter cette bonne nouvelle !

Une quinte de toux interrompit ses effusions, qui, d'ailleurs, n'avaient pas laissé de me toucher; puis elle me déclara que cet argent lui permettrait de s'acquitter envers son propriétaire, à qui elle devait le loyer de quatre mois, et de louer un logis décent, où elle pourrait recevoir des élèves. Ensuite, elle ajouta :

— Vous voyez, monsieur, à quel état misérable

FÉLICIA COSTA

je suis réduite ! Vous êtes trop jeune pour avoir assisté à mes triomphes à la Monnaie. Regardez !

Et elle me mena devant les photographies piquées sur la muraille, des photographies déjà jaunies et souillées par les mouches, qui la montraient dans les principaux rôles de l'ancien répertoire :

— Qui donc reconnaîtrait dans la vieille femme que je suis devenue la belle fille que voilà ?

Ah ! oui, qu'elle avait été belle, d'une beauté féline et attirante. Le visage était allongé, avec les traits fins et réguliers ; elle avait la taille élancée, la poitrine magnifique, les bras ronds et fuselés ; le retroussis de sa lèvre donnait à son sourire un caractère enfantin, que démentait l'ardeur de son regard.

Et j'eus soudain le cœur étreint d'un sentiment étrange. L'impression de poésie qui se dégage des femmes de théâtre, dont la beauté singulière provoqua de grandes passions, m'inspirait un désir rétrospectif de cette forme vivante qui avait été associée à tant de représentations de l'art et du luxe. Mais je ressentais en même temps cette tristesse funèbre des existences finies, pour qui il n'y a plus aucune espérance, et cette angoisse que l'on éprouve certains jours à suivre l'implacable écoulement des choses.

Les pigeons continuaient à roucouler dans la gouttière du toit.

— Comme on a dû vous aimer ! hasardai-je, dans l'espoir qu'elle me parlerait de son passé.

— Je ne crois pas, monsieur, qu'une femme ait été aimée plus que moi. Si je pouvais vous raconter...

Me montrant les papiers répandus sur la table, elle ajouta, tandis que l'émotion agitait les ailes de son nez:

— Vous voyez ces lettres ? Ce sont des lettres de mes anciens adorateurs. Il y en a des centaines, des milliers... Parfois, je me mets à les relire, au hasard... Cela me rappelle le bon temps.

Elle s'interrompit pour tousser, plus longuement cette fois. Après la dernière quinte, elle resta un moment à suffoquer, une main sur le cœur, avec des aspirations profondes qui creusaient deux trous au-dessus de ses clavicules.

— Excusez-moi ! fît-elle. J'ai eu, l'hiver dernier, une bronchite dont je faillis mourir. Vous vous rappelez les froids qui sévirent en janvier. Il n'y avait pas moyen de chauffer cette chambre; jour et nuit, j'avais comme de la glace dans les os ; quand il neigeait, les flocons chassés -par le vent passaient par les fissures du lanterneau, et, le matin, il y avait sur le plancher une flaque d'eau gelée. J'espérais que le beau temps me guérirait, mais nous voici au printemps, et cela ne va pas mieux.

Elle s'essuya les yeux embus de larmes et, avec un accent de tristesse infinie :

FÉLICIA COSTA

— C'est affreux, monsieur, de vieillir ainsi, seule et oubliée de tous, avec de tels souvenirs ! Si vous pouviez lire les journaux de Tépoque ! Après certaines premières, à Saint-Pétersbourg, la foule m'attendait à la sortie du théâtre et me reconduisait jusqu'à mon hôtel, parmi des ovations.

— Vous chantiez donc en russe ?

— Oh I monsieur, je connais cinq langues. Ma mère était originaire de Moscou et mon père de Naples. Moi, je suis née à Bruxelles, où mes parents vinrent s'établir après leur mariage.

Indiquant d'autres photographies à la muraille, elle poursuivit :

— Voyez I J'avais en même temps cet hôtel.

Avenue de la Chevalerie, cette villa à Ostende et ce château à Mont-Saint-Guibert. La Malibran n'avait pas vécu dans un luxe pareil. Mon ami, Lord Weadbury, ne me refusait rien : c'était un vrai gentleman. Le Prince de Galles descendait chez lui, chaque fois qu'il venait à Bruxelles ; le soir, nous dînions ensemble et le Prince me faisait asseoir à sa droite. Quelques années plus tôt, à Paris, le Duc de Momyme visitait souvent dans ma loge à l'Opéra. Et ce que vous ne pouvez vous représenter, monsieur, ce sont les égards, le respect, le ton de politesse que ces grands seigneurs avaient pour les artistes. Jamais ils ne se seraient permis de me tutoyer en public, pas même devant

mes domestiques. Oui, j'ai connu tout cela... et maintenant ! Vous avez entendu tantôt comment mon propriétaire m'a interpellée ?... Ah ! comme je serai heureuse de quitter ce taudis !

Sentant qu'il lui serait pénible de me parler de son déclin, après m'avoir entretenu de sa période de splendeur, je pris congé de la vieille artiste, en lui promettant de lui apporter moi-même le mandat de paiement, afin d'éviter les lenteurs des formalités officielles. J'espérais dans cette seconde entrevue satisfaire ma curiosité que ces premières confidences n'avaient fait qu'exciter.

La semaine suivante, quand je revins, le propriétaire me héla, comme je prenais l'escalier :

— Est-ce vrai que vous avez de l'argent pour madame Costa?

— En quoi cela vous intéresse-t-il ? lui demandaije, peu disposé à discuter avec cette brute.

— Parce qu'elle me doit le loyer de quatre mois, répondit-il. J'en ai assez de garder cette vieille toupie pour ses beaux yeux !

Sans doute Félicia Costa était-elle accourue sur le palier à mon coup de sonnette et avait-elle entendu ce bout de conversation, car elle me dit, dès qu'elle eut refermé la porte :

— Il ne faut pas lui en vouloir, monsieur ! Au fond, ce n'est pas un méchant homme. Il aurait pu,

FÉLICIA COSTA

somme toute, me jeter à la rue plus tôt. Mais il est avare et grossier; et puis, comme il est tireur de vins, il lui arrive souvent de boire un coup de trop.

Je m'étais assis, comme la première fois, sur Tunique chaise près de la table. Elle s'était installée sur le bord du lit.

Je me demandais comment je pourrais, sans la froisser, lui faire raconter les étapes de sa déchéance, quand elle m'en donna elle-même l'occasion, comme si elle eût voulu prévenir mes questions.

— Je vous ai parlé l'autre fois de mon ami Lord Weadbury, me dit-elle, en tirant une photographie de son corsage. Tenez ! voici son portrait. C'était un bel homme, n'est-ce pas ?

C'était en effet un bel homme, avec des traits accusés et l'œil hautain, où se marquaient l'orgueil et la froideur du diplomate.

— Sa mort, monsieur, fut le grand malheur de ma vie; tous les autres en découlent. Il mourut un soir dans mes bras, foudroyé par la congestion. J'ai cru, cette nuit-là, que je devenais folle. S'il avait vécu, sans doute m'aurait-il épousée, car les artistes sont acceptées par la société anglaise comme des ladieSy et je serais riche et respectée.

« Il m'avait laissé le château de Mont-Saint-Guibert, la villa d'Ostende et l'hôtel de l'Avenue de la Chevalerie, mais la famille éleva une contestation

au sujet de la clause du testament qui m'attribuait aussi la propriété d'une maison de l'Avenue Louise. Il y eut procès, heureusement, vous allez voir pourquoi.

« Avant de me rendre en Amérique pour une tournée de représentations, je chargeai un notaire de mes intérêts. Il me fit signer un acte de procuration, dont je ne pesai pas tous les termes, car j'avais en cet homme une entière confiance. C'est à Chicago que j'appris la terrible nouvelle. Fort de ma procuration, le misérable avait vendu mes immeubles et s'était enfui avec mon argent et celui d'autres clients. J'étais ruinée. Pas tout à fait, car il n'avait pu vendre la maison de l'Avenue Louise, qu'un jugement m'adjugea peu après, et où je m'installai avec ma sœur.

— Et votre notaire ? demandai-je.

— Je n'en entendis plus parler. Il m'avait volé plus d'un million. Je chantai encore pendant plusieurs années, puis ma voix s'usa peu à peu, et je m'établis à Bruxelles comme professeur de chant.

« D'abord j'eus des élèves, et dans les meilleures familles. Seulement, que voulez-vous ? on oublie vite une cantatrice, dès qu'elle cesse de chanter; on finit par se dire qu'elle doit mal enseigner un art qu'elle ne pratique plus. Et puis, les gens riches aiment à s'entourer de jolis visages. Or, ma beauté n'était plus

FÉLICIA COSTA

qu'un souvenir : elle s'en était allée en même temps que ma voix. Aussi les leçons devinrent de plus en plus rares . Pour soutenir le train auquel j 'étais habituée et qui me paraissait propre à me ramener des clientes en leur donnant l'illusion que j'étais toujours fort courue, j'hypothéquai ma maison, successivement, pour toute sa valeur.

« Conseillée par ma sœur, qui était pour moi comme un ange gardien, je me décidai à ouvrir un Family hôtel. Je ne tardai pas à avoir des pensionnaires, des Anglaises surtout, qui venaient passer quelques semaines à Bruxelles et, rentrées chez elles, m'en envoyaient d'autres. Sans doute, c'était déjà la déchéance, mais s'il me donnait mille soucis, ce métier du moins me permettait de vivre décemment. Mes affaires auraient prospéré et j'aurais à coup sûr retrouvé des élèves, si ma pauvre sœur n'était pas morte d'une affection cardiaque, dont elle souffrait depuis plusieurs années.

« Alors, monsieur, tout alla de mal en pis. Je vous ai dit que ma sœur avait toujours été pour moi comme un ange gardien. C'était une femme d'ordre et d'économie, travailleuse et prévoyante; elle était la fourmi, j'étais la cigale. J'avais été habituée à dépenser sans compter. Les artistes sont ainsi faites, du moins celles de ma génération, car aujourd'hui elles ont dès le Conservatoire un livret de caisse d'épargne. ^g^

« Aussitôt que je fus seule, tout le monde me vola : la cuisinière, la fille de chambre, les fournisseurs, si bien que trois ans plus tard je dus vendre ma maison et jusqu'au dernier de mes meubles, pour m'acquitter envers mes créanciers. Il ne me resta rien ou presque rien, juste de quoi me rendre à Paris, où une ancienne amie, qui avait quitté la scène pour épouser le directeur d'une agence de théâtre, me trouva une place de gouvernante et de secrétaire chez une étrange créature qu'entretenait un agent de change. C'était une superbe fille qui savait à peine écrire et parlait divinement. Et bonne, et toujours gaie ! Mais quelle existence ! Elle s'offrait de jeunes amants avec l'argent de son protecteur ; je leur écrivais sous sa dictée, et je rougis encore, quand je me rappelle ce qu'elle leur disait. Cela dura près de trois ans, jusqu'au matin où son agent de change se passa de mes services, ayant appris à quelles fins sa maîtresse les utilisait. Je savais que ce métier était honteux ; souvent je me l'étais reproché, mais, quand on doit manger, on vainc bien des répugnances. Toujours est-il que je me trouvai sur le pavé, ne sachant où aller ni que faire.

(( D'abord, je cherchai des leçons, mais en vain. Ce fut encore mon ancienne amie qui me tira d'embarras. Elle me procura un emploi de dame de compagnie à Saint-Pétersbourg, chez une Hongroise qui était la maîtresse d'un grand-duc. C'est là,

FÉLICIA COSTA

monsieur, que j'ai bu toute honte. Cette femme était orgueilleuse et méchante, un vrai démon; elle battait son grand-duc, qui lui rendait d'ailleurs ses coups avec usure. Pourtant, quand elle ne le poussait pas à bout par ses injures et ses mauvais traitements, il était doux comme un agneau. Et il l'aimait! Mais, elle ! Ah ! le monstre I Elle me rudoyait, oubliait souvent de me payer mes appointements, et si je les lui réclamais, elle me jetait la vaisselle à la tête.

« Certains soirs, je les accompagnais à l'Opéra, à ce même théâtre où, vingt-cinq ans plus tôt, j'avais remporté des triomphes dont on se souvenait encore. Ah ! les tristes réflexions que je faisais au fond de ma loge, d'où je voyais d'autres artistes recueillir les mêmes ovations qui jadis me faisaient pleurer de bonheur.

« Après le spectacle nous allions souper au restaurant. Eux, se rendaient au premier étage, dans un cabinet particulier, et me laissaient près du comptoir où je faisais la conversation avec la caissière, une brave vieille qui m'avait connue autrefois, à mon époque de splendeur.. Et j'attendais là, pendant des heures... Mais je vous ennuie sans doute, monsieur, avec ces histoires ? Excusez-moi ! Je n'ai plus jamais l'occasion de parler de mon passé avec quelqu'un qui me montre de la sympathie. Je suis maintenant une malheureuse que tout le monde rabroue. »

Je l'avais écoutée jusqu'alors avec une curiosité si avide qu'elle en devenait presque une souffrance, dont j'avais la poitrine contractée et la gorge sèche. Aussi je la priai de poursuivre son récit, ce qu'elle fit aussitôt, en me regardant avec un sourire navré :

— Je restais donc près du comptoir, tandis que la salle se vidait peu à peu. On éteignait ensuite la plupart des lampes, la caissière s'en allait avec la recette, après avoir fait ses comptes, et je demeurais seule à sommeiller sur ma banquette, pendant que les domestiques lavaient le plancher, me jetant de l'eau dans les jambes ou des boules de papier à la tête, lorsqu'ils me voyaient assoupie. Je me souviens qu'un gros chat venait parfois se coucher sur mes genoux et me caresser doucement avec sa tête, comme s'il eût deviné combien j'étais malheureuse. Quand enfin on venait me chercher, je tombais de fatigue et de sommeil. Souvent, les deux autres étaient ivres. Je m'installais près d'eux, dans la voitiure, et plusieurs fois il leur arriva de se prendre sous mes yeux, comme si je n'avais pas eu plus d'importance qu'un coussin. Montée dans ma chambre, je tremblais encore des mots obscènes qu'ils s'étaient dits dans leur fureur d'amour.

« D'autres fois, ils se livraient là-haut à une telle orgie qu'en s'en allant ils m'oubliaient dans le restaurant, comme on oublie un paquet dans un wagon de

FÉLICIA COSTA

chemin de fer; pu bien ils se réveillaient le matin, vautrés sur les divans ou sous la table, et je regagnais seule mon logis au petit jour, en me traînant de rue en rue. Ah ! monsieur, dans le luxe où je vivais alors, j'ai autant souffert qu'ici, l'hiver dernier. Et, à cette époque, je n'étais pas habituée comme à présent aux pires humiliations.

« Vous comprenez que ma santé ne résista pas longtemps aux tourments de cette existence. Je devins malade. Aussitôt, on me congédia. De retour à Paris, je trouvai une place de professeur de chant dans un institut où, faute d'élèves, j'aurais fini par être concierge, si le directeur n'avait levé le pied en emportant la caisse, qui était d'ailleurs à peu près vide.

« J'étais bien oubliée à Paris ! Vous pensez : après quarante ans ! Car j'avais quitté l'Opéra lors de la déclaration de guerre. C'est pourquoi je me décidai à revenir à Bruxelles.

« Je parvins à y vivoter tant bien que mal, en donnant quelques leçons. Seulement, l'été dernier, mes élèves partirent avec leur famille pour la mer ou la campagne, de sorte que je dus abandonner la chambre que j'occupais rue d'Orléans. J'échouai dans ce taudis, où les froids de l'hiver et les privations achevèrent de ruiner ma santé... Mais, vous verrez, monsieur, tout ira bien de nouveau ! Avec ces mille

francs, je vais pouvoir m'acheter une robe convenable et m'établir dans le quartier de l'Avenue Louise. Je retrouverai des élèves, vous verrez ! Votre obligeance m'aura aidée à sortir de la détresse profonde où la maladie m'avait réduite. Je vous remercie de tout cœur. Avez- vous des enfants, monsieur ?

— Oui, madame, une petite fille.

Alors, elle se mit debout et, étendant le bras d'un geste théâtral :

— Soyez béni, monsieur, dans votre enfant !

Je n'eus même pas l'envie de sourire. Je lui pris les mains, ses pauvres mains décharnées, et je les serrai doucement, en lui disant combien j'étais touché par ses paroles et heureux de sa confiance dans des jours meilleurs.

Car, vraiment, elle paraissait transfigurée. Son corps menu et tassé se tenait plus droit, et son regard n'avait plus cette expression soumise et anxieuse que je lui avais vue le premier jour. Ses yeux brillaient d'un éclat vif, qui donnait au visage un caractère de volonté.

Elle me reconduisit jusqu'au seuil, en s'excusant sur les abords misérables de son logis, et je la quittai, le cœur étreint de tristesse et de pitié à la pensée de ce que deviendrait cette pauvre abandonnée, quand elle aurait épuisé son petit viatique.

Pendant tout un temps, je ne la revis plus. Puis,

FÉLICIA COSTA

une nuit, comme je revenais du théâtre, j'aperçus, rue Defacqz, une petite ombre qui se glissait le long des façades, en s'arrêtant devant chaque porte. Je me retournai, après l'avoir dépassée. Félicia Costa !

— Ah ! c'est vous, monsieur, me dit-elle. Vous devez vous demander ce que je puis faire ici à cette heure ! Regardez I j'ai fait imprimer des cartes avec mon adresse et l'indication des théâtres où j'ai chanté. Chaque nuit, je vais les déposer moi-même dans les boîtes, rue par rue. J'attends pour cela que tout soit fermé, de peur qu'on ne me reconnaisse. J'ai déjà deux élèves, à qui je donne aussi des leçons d'anglais. Vous verrez : tout ira bien !

Elle avait la tête couverte d'un châle, dont le bord encadrait son mince visage dévasté, où la lueur des réverbères éclairait l'arête du nez et le bout du menton.

— Voilà où j'habite, ajouta-t-elle, en me montrant, dans une rue latérale, un de ces petits cafés fréquentés le jour par les domestiques des hôtels voisins et le soir par quelques habitués. J'y ai une gentille chambre. Si tout marche bien, je pourrai louer la pièce voisine et y ouvrir un cours. Avec un nom comme le mien, n'est-ce p^s, on doit réussir !

Je la quittai, heureux de savoir qu'elle commençait à se suffire et amusé d'avoir constaté une fois de plus combien les virtuoses s'illusionnent facilement sur leur gloire, qui n'est en général qu'un bref engoue-

ment du public, mourant avec leur dernière note.

Comment se fait-il que pendant près de trois ans je ne Taie plus rencontrée ? Nous habitions pourtant le même quartier. Je présumai qu'elle avait de nouveau quitté le pays ou bien qu'elle était morte.

Je devais la revoir encore, la première fois durant Tété de 1915.

Je descendais l'Avenue de la Toison d'or, quand je remarquai que des promeneurs se retournaient en souriant au moment de me croiser. Je suivis la direction de leurs regards, et j'aperçus, à vingt mètres devant moi, une petite vieille marchant toute ratatinée dans un accoutrement qui était le plus singulier que j'eusse jamais vu. Elle portait une jupe de satin brun que recouvrait en partie un manteau violet déteint par endroits, avec des volants, des nœuds, mille falbalas. Le col évasé à la Médicis lui cachait la nuque jusqu'à rejoindre le bord de sa toque, où deux plumes vertes s'agitaient à chaque secousse de sa marche saccadée. Mais le plus comique, c'était les bottines, des bottines d'homme, en peau jaune, légèrement retroussées du bout comme les souliers à la poulaine, et où ses pieds semblaient patiner en se posant de biais sur le sol. Un oiseau des îles, un ara éclatant qu'on s'attendait à voir soudain s'envoler et se percher sur un des arbres de l'avenue, dont le feuillage laissait tomber des larmes de soleil sur cette défroque

FÉLICIA COSTA

bigarrée ! Félicia Costa ! C'était elle. Où avait-elle ramassé ces nippes invraisemblables? Sans doute dans les garde-robes d'artistes lyriques, qui par pitié les lui avaient données, afin qu'elle pût se vêtir.

C'était grotesque et navrant. Où la tourmente, qui s'était abattue sur le pays, allait-elle rouler cette pauvresse sans défense } Je l'appris, l'année suivante.

Un inconnu vint me trouver à mon bureau, pour me dire qu'elle était tombée à charge de la charité publique. Elle vivait dans un réduit qu'une fruitière de la rue Keyenveld lui avait abandonné par commisération. C'était une petite pièce pavée de briques, où la marchande remisait autrefois sa charrette à bras, et qui prenait jour sur la rue par une étroite fenêtre. La malheureuse ne l'avait pas quittée de tout l'hiver, tant ses bronches étaient délabrées. Son état s'aggravait de troubles cardiaques, et, par surcroît) elle devenait aveugle. Elle me demandait de la signaler à un comité de secours, ce que je fis le jour même, en me proposant de l'aller voir le lendemain.

Je l'avais rencontrée quatre fois jusqu'alors, et dans des . circonstances dont je gardais un souvenir douloureux et pittoresque. En me rendant à l'adresse indiquée, j'essayai de prévoir quelle nouvelle surprise cette visite allait me ménager.

Il faisait doux, le soir tombait. Un soleil poussiéreux se traînait avec une sonnerie de cloches aux faîtes

des maisons ; au loin, on entendait gronder le canon.

La rue Keyenveld était à peu près déserte, quand j'y débouchai. C'est pourquoi mon regard fut aussitôt attiré par quelques gamins qui paraissaient se concerter sur le trottoir. Comme je passais près d'eux, je les vis se couler le long des façades, en étouffant le bruit de leurs pas, et parvenus devant une boutique de pauvre apparence, lancer un à un dans Técartement d'une fenêtre des poignées de pierrailles et d'épluchures de légumes, dont une partie retomba sur le pavé, après avoir heurtéles vitres. Au moment où j'arrivai moi-même devant la croisée, la loque qui lui servait de rideau se souleva soudain, et Félicia Costa m'apparut, dressant sur un cou décharné sa petite tête hérissée de mèches diaboliques. Ses yeux dardaient un regard furieux entre leurs paupières enflammées, dont la fente semblait une ride un peu plus large que les autres ; elle brandissait un tisonnier, et l'on voyait trembler son menton et la ligne de sa bouche se tordre sous le nez crochu, comme un ver dans le bec d'un oiseau.

Alors, il y eut des cris, des rires, des injures; les gamins dansaient et hurlaient en se la montrant du doigt. La fruitière, qui était accourue sur son seuil pour les chasser, m'interpella, après les avoir menacés de la police :

— Quels voyoux, n'est-ce pas, monsieur I Sont-ils

FÉLICIA COSTA

méchants ! Ils ne peuvent pas laisser cette malheureuse tranquille. Tous les jours, ils trouvent un nouveau moyen de la faire enrager. Vous verrez : ils réussiront à la rendre folle. C'est une ancienne chanteuse qui a eu de l'argent autrefois, mais elle a jeté les portes par les fenêtres, et maintenant c'est la misère. Oui, vous verrez, ces garnements la rendront folle. Hier, c'est un chien galeux qu'ils ont lancé dans sa chambre... Si vous aviez entendu crier la pauvre vieille ! Sans compter que déjà par moments sa tête déménage... Des fois, elle marmotte des heures entières : c'est mon prince par-ci, mon bien-aimé par-là, et elle leur fait des révérences... Et puis, elle dit comme ça qu'après la guerre cela ira mieux et qu'elle retrouvera des élèves... Et voilà que l'autre jour elle tombe en faiblesse. Jésus, Maria ! J'ai bien cru que c'était fini, allez ! J'ai dû la ramasser et la porter sur son lit. Une pitié, monsieur ! Elle ne pèse plus rien, pas plus qu'un oiseau mort. Heureusement, demain, on vient la chercher pour l'hôpital.

J'avoue que je renonçai à la voir, tant je| me sentis impuissant devant une détresse si tragique. Les misérables paroles que j'aurais pu lui dire m'eussent fait honte, et il me semblait que ma curiosité eût profané le mystère où déjà ^entraînaient les ombres avec qui elle s'entretenait des jours heureux.

J'appris plus tard qu'elle s'était échappée de son réduit, le soir même, dans une de ces fièvres de fuite qu'engendre la démence sénile, et jamais plus je n'entendis parler d'elle. Probablement, mourut-elle à l'hôpital ? Il y a des jours, pourtant, où j'en doute.

Quand je la revois, avec son masque de vieille sorcière, brandissant son tisonnier sous les plis du rideau crasseux, je me dis qu'elle dut s'envoler la nuit par la cheminée, toute nue sur un bouc ou un manche à balai; mais si je pense qu'elle fut une artiste dont la voix enchanta les hommes et une amoureuse prodigue de sa beauté, j'incline plutôt à croire qu'une fée pitoyable l'emporta au paradis, où le bon Dieu des musiciens, qui est le plus sensible et le plus indulgent de tous les bons Dieux, l'aura chargée de conduire le chœur des anges, pour qu'elle ait enfin les élèves dont elle n'avait jamais désespéré ici-bas.

LE SERMON SUR LA MONTAGNE

Ayant sauté sur la berge, Arthur Boileau pria le prêtre assis à l'arrière de la barque de lui passer les' cannes, les paniers et le filet avec les poissons. A son tour, Tecclésiastique mit pied à terre ; puis, les deux amis gravirent le sentier qui menait au village à travers un bois de pins, où les résines mêlaient leur parfum à Todeur des feux de fane, dont les fumées recouvraient la vallée.

— Vous avez raison, dit Tabbé Muret, qui s'était arrêté pour reprendre haleine; je n'aurais jamais cru que la pêche à la ligne eût cette vertu sédative. Tantôt, quand je suis venu vous retrouver, j'avais l'humeur brouillée, ce qui m'arrive rarement. Ma visite au vieux Nihoul, dont l'état a empiré, m'avait tourné le sang, et il m'a suffi de pêcher pendant quelques heures pour que je me sente apaisé.

Boileau caressa sa barbiche, qu'il ne teignait plus, et prononça d'un ton grave, avec des gaîtés dans l'œil :

— Je savais bien que vous ne tarderiez pas à embrasser cet évangile nouveau. Rien ne résistera à son action bienfaisante. D'année en année, il comptera

plus d'adeptes, et il finira par réconcilier tous les hommes dans un même idéal de tolérance et de charité. Après cette guerre, qui souleva une moitié du monde contre l'autre, seul il surnage intact parmi les débris des anciennes croyances. Non, mon ami, l'âge d'or ne régnera sur la terre que le jour où l'humanité tout ^entière péchera à la ligne. Je compte bien voir se lever l'aurore de ces temps nouveaux. Vous riez ! Vous croyez que je plaisante ? Homme de peu de foi ! Vous les connsdssez, pourtant, les pêcheurs à la ligne! Voilà plus de six mois que vous les observez ! Vous avez pu constater qu'ils sont pour la plupart réfléchis et pondérés, sociables et enclins à une douce gaîté. On dirait que l'eau, en fluant sous leurs yeux, leur lave l'esprit de toutes les âcretés que la vie y dépose. Ils sont sobres aussi, par habitude de prendre leur frugal repas au bord de la rivière. Parlant peu et bas, de peur d'effrayer le poisson, ils s'accoutument à apporter dans leurs rapports une discrétion que j'apprécie chaque jour davantage, et la nécessité où ils se trouvent souvent de se prêter des hameçons ou des amorces et de se donner un coup de main leur enseigne les bienfaits de l'entr'aide et de la coopération. C'est pourquoi ils sont en général si obligeants. Vous ne verrez presque jamais un pêcheur souffrir d'ambition. Cette folie furieuse, source de tous les maux publics et privés, est contraire à leur nature.

LE SERMON SUR LA MONTAGNE

On rencontre plutôt chez eux un mélange de la douceur de Virgile et de la sagesse d'Horace.

— Vous avez l'éloquence d'un apôtre, interrompit l'abbé.

— C'est que j'en ai la foi, répondit Arthur.

Ayant allumé une cigarette, il poursuivit :

— Voyez un chasseur revenant de ses terres ! Ses armes pesantes, sa carnassière pleine de gibier taché de sang, les abois de ses chiens, son teint échauffé par les viandes et l'alcool — car le chasseur est par nature gourmand et buveur — : tout cela évoque des idées de vie animale, de violence, d'agression et de meurtre. Voyez, d'autre part, les pêcheurs à la ligne! Vêtus légèrement, modestes et riants, ils portent à la main leur canne de bambou, légère comme la flûte d'un berger d'Arcadie.

« Quelle que soit leur condition, ils voyagent en wagon de troisième classe. Aucun esprit de grandeur, pas de vanité, nulle jactance ! Ils sont frères et rappellent les chrétiens de l'Église primitive. En vérité, l'abbé, je vous le dis : « Bienheureux les pêcheurs à la ligne, car ils savent limiter leurs désirs, et l'avenir leur appartiendra, parce que de tous les hommes ils sont les plus matinaux I »

— Puissiez- vous dire vrai ! souhaita l'ecclésiastique dont le visage était épanoui de gaîté. En tous cas, si vous devenez le pape de cette religion nouvelle,

j'espère bien que vous songerez à me pourvoir d'un solide bénéfice, d'une sinécure où je pourrai jouir en paix d'une douce vieillesse.

— Vous savez, mon ami, répondit Boileau, que je n'ai jamais cherché à me pousser. Aussi n'accepterais-je pas de devenir le chef de cette Église nouvelle. Tout au plus me flatterai-je d'en avoir été le Saint Jean-Baptiste, le précurseur, en me réservant, bien entendu, de mourir autrement que l'autre. Mais pourquoi ne brigueriez-vous pas le pontificat ? Cette dignité vous conviendrait parfaitement. Remarquez que Saint Pierre était lui-même simple pêcheur, ainsi que la plupart des apôtres d'ailleurs. Seulement ils ne péchaient qu'au filet; ils étaient restés à un des stades inférieurs de l'initiation. La vôtre, il est vrai, n'est pas achevée, car vous n'avez pas tout à fait dépouillé le vieil homme.

— Comment, cela?

— Voici ! Quand vous vous rendez au bord de l'eau, c'est avec le désir de prendre du poisson.

— Mais naturellement.

— Eh bien ! cela est encore de l'esprit de conquête. Les vieux instincts de rapt et de violence ne sont pas morts en vous. Mais j'ai confiance, car vous portez le signe des Élus. La pure sagesse, le vrai bonheur, vous les connaîtrez, lorsque, couché dans votre bachot, vous verrez avec le même sourire votre flotteur

LE SERMON SUR LA MONTAGNE

danser sur Teau, taquiné par les vagues, ou plonger coup sur coup, entraîné par un poisson. Les feux du soleil sur les flots où des ventres argentés apparaissent par endroits, la bonne chaleur, la combustion de Tair dans les poumons, le silence de l'espace et les accolades que vous donnerez de temps à autre au généreux flacon tenu au frais dans le courant : tout cela vous entretiendra dans une béatitude supérieure, dans une sorte de néant ravi, qui vous inspirera une indulgence plénière pour le reste du monde.

Après avoir d'abord écouté son compagnon en souriant, le prêtre avait été pris à mesure d'un rire silencieux, qui finit par secouer son ventre et son double menton.

C'était un grand gaillard taillé en force, avec un visage haut en couleur où brillaient des yeux d'enfant, sous un large front qu'encadraient des cheveux peignés à pleine main. Ses lèvres épaisses annonçaient la sensualité, son nez, carré du bout, la bienveillance et l'optimisme.

— Je ne désespère pas, répondit-il, d'atteindre à cette béatitude dont vous venez de m'entretenir; mais, en attendant, laissez-moi sacrifier encore aux choses du siècle et m'applaudir de la belle pêche que nous avons faite.

Et, soulevant le filet, où deux brochets, quatre barbeaux et quelques « rousses » brillaient de toutes

leurs écailles, il hocha la tête avec une expression gourmande.

— C'est à mon tour de préparer le repas, dit son compagnon. Je vous attendrai à sept heures. Mais, que boirons-nous ?

Les deux hommes se regardèrent un moment d'un air sérieux, comme s'ils eussent cherché la solution d'un grave problème. Puis, Boileau proposa :

— Deux bouteilles de moselle... ? Vous connaissez ce vin : il a quelque chose de piquant et de câlin. Comme nous avons emmagasiné du soleil pendant tout l'après-midi, il nous rafraîchira les intérieurs.

— Sans doute, l'idée est bonne, opina le prêtre, dont le front s'était creusé d'une ride. Mais... si plutôt nous ne prenions qu'une bouteille de moselle en dînant? J'apporterais une bouteille de Volnay, que nous viderions pour nous réchauffer, quand le frais du soir se sera répandu dans le jardin...

— Du moment que vous me chargez avec des arguments pareils, il ne me reste qu'à vous rendre les armes, répondit Arthur. J'ai justement quelques havanes qu'un de mes amis m'a rapportés de Hollande. Leur arôme se mariera agréablement au bouquet du bourgogne.

— C'est convenu ! trancha l'abbé. Je cours me débarbouiller, puis voir le vieux Nihoul, et à l'heure dite, je serai chez vous.

LE SERMON SUR LA MONTAGNE

Mais Boileau le rappela :

— J'allais oublier de vous dire que Marie vous portera demain une douzaine de beaux œufs. Mes poules font du zèle en ce moment, il est juste que votre malade en profite.

— Vous êtes bien aimable, mon ami, je vous remercie mille fois.

Et les deux compagnons se séparèrent, après une dernière poignée de main.

Tandis que le prêtre se dirigeait vers le presb)rtère, l'autre poussa la barrière d'un jardin où l'on voyait une maisonnette blottie dans la verdure, au delà d'un parterre fleuri. Ayant contourné l'habitation, il entra dans la cuisine.

Une jeune paysanne, reprisant du linge devant la fenêtre ouverte, découpait son joli profil sur la ligne des coteaux, dont les crêtes emmêlées emplissaient l'horizon.

— Voilà, Marie, fit-il en déposant le filet à ses pieds. Monsieur le curé. vient souper à sept heures; tu nous prépareras ces poissons, après en avoir pris ta part. Avec cela tu nous serviras une omelette aux fines herbes et les champignons que Louis a apportés ce matin. Soigne bien ce repas ! Cela te vaudra plusieurs années d'indulgences qui avanceront l'affaire de ton salut.

Conune la bonne avait le corsage entr'ouvert à

cause de la chaleur, Boileau lui caressa la poitrine, dont les globes blancs apparaissaient à la limite du linge, et il la quitta, après lui avoir adressé quelques compliments mêlés de plaisanteries, qu'elle écouta avec un sourire tranquille qui creusait une fossette dans sa joue.

Il alla ensuite se laver et revêtir un costume de toile grise ; puis il se rendit au jardin, lequel formait derrière la maison une sorte de terrasse d'où l'on découvrait la vallée dans sa longueuir.

Louis, le jardinier qu'il occupait de temps à autre, sarclait en ce moment le potager. Il fit avec lui un bout de causette. Ce garçon lui plaisait par sa jeunesse, sa bonne mine et le soin qu'il avait de sa personne. Boileau le regarda travailler, en lui posant des questions sur son métier; après quoi, il se dirigea vers la petite terrasse, et, s 'étant étendu dans un fauteuil d'osier, contempla le soleil à son déclin.

Quel plaisir il éprouvait à jouir de ce calme paysage, à embrasser cet immense horizon poudroyant de clarté, depuis les arbres du jardin, dont le feuillage commençait à bleuir sous le ciel, jusqu'aux collines de l'autre rive avec leurs routes serpentantes, leurs maisons tapies çà et là au bord des champs, leurs sapinières jetées comme de sombres tapis parmi les cultures et, au loin, leurs crêtes fuyantes et pressées, verdoyantes ou arides, pareilles sous les flammes du

zoo

LE SERMON SUR LA MONTAGNE

couchant à des grèves noyées de vapeur vermeille ! Comme il s'applaudissait d'être venu s'établir dans ce village ! Un beau pays, une rivière poissonneuse, une bibliothèque de livres choisis, un ami d'une humeur toujours égale, une fraîche paysanne dont les complaisances charmaient sa solitude : qu'eût-il pu désirer davantage ?

Somme toute, il était parmi les plus heureux. Depuis 1914, les événements avaient tourné à son profit. Oh aurait même pu l'accuser d'être un enrichi de la

guerre.

Quand le pays fut envahi, il venait de réaliser sa fortune avec l'intention de la placer en viager. Ses revenus, en effet, qui lui assuraient une modeste aisance, lui interdisaient la moindre fantaisie, et il ne voyait pas d'autre moyen de les accroître qu'en sacrifiant le capital. Mais il hésita à le confier à une société d'assurances, que la guerre pouvait ruiner.

Les batailles autour de Liège l'exaltèrent sans emphase. Il commença par s'amuser de la hauteur satisfaite des Allemands, mais leurs allures de parvenus ne tardèrent pas à lui donner des révoltes nerveuses, et, irrité de ne plus être libre, il partit un matin pour la Hollande, avec tout son avoir dans une valise. Il s'installa à Eysden, contre la frontière, où

il avait accoutumé de pêcher depuis plusieurs années.

Sur le conseil d'un ami, réfugié à Maestricht, il convertit son argent en florins à un taux encore avantageux et il acheta des actions de la société des pétroles, qu'il revendit quelques mois avant l'armistice avec un gros bénéfice. Le cours du billet de la Société Générale étant alors fort bas, il avait triplé sa fortune en rentrant en Belgique.

A aucun moment, les tristesses de l'exil n'entamèrent sa sérénité. Il l'entretint, d'ailleurs, par des lectures appropriées. Il relisait sans cesse Candide, avec la conviction que ce conte philosophique resterait le grand livre de la guerre.

Il fut confirmé dans ce sentiment par im épisode qui devait le saisir d'une des plus douces émotions qu'il eût jamais éprouvées.

Réveillé un matin par des ronflements d'automobile couvrant une rumeur de voix, il alla ouvrir la fenêtre de sa chambre, située au rez-de-chaussée de l'auberge où il prenait sa pension. On conçoit sa stupeur de se trouver nez à nez avec l'empereur Guillaume fuyant ses armées.

Il contempla ce pauvre homme, dont l'orgueil tapageur avait étourdi le monde, et qui, abandonné des uns, repoussé des autres et méprisé de tous dans la défaite, venait s'échouer sur cette route boueuse où deux simples soldats suflisaient à l'arrêter avec son

LE SERMON SUR LA MONTAGNE

équipage. Tournant la tête, le kaiser aperçut Boileau. Il le considéra avec une insistance étrange. Il parut froissé par son sourire, qu'il trouva sans doute impertinent, par son regard, où ne se lisait ni l'admiration ni le respect, et par la simplicité de son appareil, réduit à une chemise dont les pans lui battaient les mollets.

Avant de se retirer, Arthur eut un moment l'intention de donner un bon conseil à cette majesté déchue, le conseil d'un sage qui avait cherché le bonheur dans l'obscurité à un souverain qu'une ambition effrénée venait de précipiter si bas. Il voulut lui dire : « Maintenant, vieux frère, il faut pêcher à la ligne ! » Mais, au fond de lui-même, il éprouvait encore une sotte de pitié pour ce vaincu, et, songeant que cette parole eût dépassé d'ailleurs son entendement, il referma la fenêtre par discrétion.

Rentré dans sa ville natale, il y reprit sa vie ordonnée et paisible d'autrefois.

Un matin qu'il s'était installé au bord de rOurthe, un prêtre, lisant son bréviaire, passa derrière lui sur le chemin de halage. Dès le premier sourire, les deux hommes se plurent; un mois plus tard, ils étaient grands amis.

Comme Boileau logeait parfois une semaine entière à l'auberge sans retourner à Liège, l'abbé Muret lui suggéra l'idée de louer un pavillon entouré d'un

jardin, qui serait disponible avant peu, et dont le loyer était minime. Arthur alla le visiter, l'arrêta le jour même, et s'y établit avec ses meubles. Il y avait deux pièces au rez-de-chaussée, qu'il aménagea en salle à manger et en cuisine, et une grande chambre à l'étage, où il coucha.

Assisté du curé, il repeignit les portes, les châssis des fenêtres et les plafonds de sa nouvelle demeure, et en retapissa les murs ; puis il aida son ami à rafraîchir le presbytère. Ces travaux manuels aiguisaient leur appétit et entretenaient en eux des pensées modestes et sereines.

Ce soir-là, quand le prêtre arriva pour souper, il avait à la main une petite valise d'où il tira deux flacons poudreux, qu'il déposa avec précaution sur la table.

— Deux ? exclama Arthur. Vous ne respectez pas nos conventions !

— C'est vrai, et je m'en excuse. Seulement, voilà... Tandis que je farfouillais dans ma cave, quel ne fut pas mon étonnement de découvrir une bouteille de Chambertin dans une loge que je croyais vide ! Du Chambertin, mon ami ! Il y a plus de sept ans que j'ai vidé la dernière bouteille, ou du moins celle que j'avais cru la dernière. Alors déjà ce vin était sublime. Que sera-t-il aujourd'hui? Pour mieux en éprouver

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les vertus, j'ai pris également la bouteille de Volnay, car on apprécie surtout la valeur des choses par la comparaison. Nous aurons de la sorte trois crus à déguster ce soir : Numéro Deus impare gaudet.

— La vigueur de votre dialectique me confond, et je n'insiste pas, dit Boileau.

A ce moment, Marie apparut sur le seuil de la cuisine et invita les deux compagnons à se mettre à table. On avait dressé les couverts sous un tilleul, dont le feuillage répandait sur la nappe une ombre semée de taches d'or.

— C'est bien dommage que le camarade Colette ne soit pas ici pour partager ce délicieux repas, dit l'abbé, qui donnait avec verve sur le poisson. Bien qu'il ait parfois quelque aigreur dans le caractère, je le trouve fort agréable.

— Il était plus amusant autrefois, répondit Arthur. Mais l'âge et l'ambition ont éteint en lui cette jovialité remuante, ce diable au corps, cette fantaisie drue et pittoresque, auxquels un pasteur calviniste n'eût pas résisté. Par moments même, il devient amer. Il pourrait pourtant être le plus heureux des hommes. Il s'est remarié avantageusement; sa femme a un commerce de modes bien achalandé ; elle est appétissante, sans être jolie ; seulement, elle paraît fort portée sur la bagatelle, et je soupçonne notre ami de ne plus donner l'ut de poitrine sans s'essouffler et même

d'avoir des défaillances dans les morceaux faciles. Ajoutez à cela que les prochaines élections Tinquiètent et Tagitent...

— A-t-il quelque chance d'être élu député ? interrompit l'ecclésiastique.

— Il en a la certitude, répondit Boileau, et je ne crois pas qu'il se fasse des illusions. Vous savez que, pendant la guerre, il s'est dévoué comme membre d'un service de renseignements. Si on l'eût pincé, c'était le poteau d'exécution. On l'a recompensé en le décorant de l'Ordre de Léopold, avec une citation flatteuse.

— Mais alors, demanda le prêtre, pourquoi cette inquiétude dont vous le dites tourmenté ?

— Ah ! voilà... Certain de rentrer au Parlement, il rêve déjà de devenir ministre.

— C'est sérieux ?

— Pourquoi pas ?

— Après tout, c'est vrai I

— La dernière fois qu'il m'entretint de son espoir, il me demanda même si j'accepterais d'être son chef de cabinet.

— Diable !

— Cela vous étonne ?

— Au contraire... Et vous avez accepté ?

— J'ai réservé ma décision.

Et, tandis que l'abbé considérait son compagnon

LE SERMON SUR LA MONTAGNE

avec un sourire immobile, cherchant à deviner s'il ne se moquait pas de lui, l'autre poursuivit :

— Mon Dieu ! l'aventure serait plaisante. Les titres? Je crois les avoir tous. Je me suis, en eflFet, souvent ri du peuple, avec moins de cynisme qu'un démagogue, c'est vrai, mais pourtant sans y mettre beaucoup de façons. Personne ne me contestera une incompétence parfaite. Elle me rendra respectueux des vieux errements et m'empêchera de vouloir innover. Enfin, ma nonchalance naturelle me permettra d'assurer à la marche des affaires cette sage lenteur qui est de tradition dans les ministères. Le sacrifice momentané de ma liberté aurait des compensations. Je me suis amusé jadis d'entendre ces braves compagnons braire en allongeant les dents vers le râtelier où bâfraient leurs adversaires politiques. Cela m'amuserait autant de les voir s'empiffrer jusqu'à la glotte, non seulement pour satisfaire leurs appétits, aiguisés par une longue attente, mais aussi pour rassasier des générations d'aïeux qui crevèrent de faim. Et puis, il y a les autres avantages : une dactylographe n'ayant pas l'âge canonique...

— Mais la pêche à la ligne? interrompit l'ecclésiastique.

— Je prévoyais votre objection, répondit Arthur. Voici! Je ferai installer un aquarium dans mon bureau, un grand aquarium avec des poissons, rouges natu-

rellement, que je taquinerai pour me délasser des soucis de la chose publique. Mais tout cela reste à Tétat de projet. En attendant qu'il se réalise, videz donc votre verre, Tabbé, et tâtez de cette omelette !

— Elle est vraiment succulente, fit le prêtre, en allongeant le bras vers la bouteille de Volnay, qu'il déboucha avec soin.

Il eut un geste d'une gravité toute sacerdotale pour lever son verre, dont il commença par respirer le bouquet avec un voluptueux frétillement des narines; puis il l'approcha de ses lèvres, et, après avoir bu une gorgée en fermant les paupières, il roula la langue dans sa bouche, se la passa sur les lèvres, et ce fut après avoir avalé une seconde gorgée qu'il déclara enfin avec componction :

— Il est théologal !

— Quelle épithète donnerez- vous au Chambertin, que vous assurez encore meilleur ?

— Ses vertus m'inspireront.

Quand ils eurent allumé leur cigare, ils se renversèrent dans leur fauteuil, en promenant le regard autour d'eux, comme pour prendre la nature entière à témoin de l'état de béatitude où le vieux bourgogne les plongeait.

— Songez donc, mon ami ! observa Boileau. Pendant que nous nous donnons du bon temps à pêcher et à savourer de vénérables crus, notre frère Guillaume

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coupe du bois à Amerongen. Et il le fait avec fracas, l'animal, avec des gestes de tranche-montagne, en posant devant l'histoire. Les événements ne lui ont rien appris. Je crains que cet exercice ne réveille ses instincts de violence et de destruction. Pour les satis* faire, il rentrera un de ces quatre matins en Allemagne, où ses hobereaux sont sans doute occupés à redorer son trône et ses généraux à préparer une nouvelle guerre. S'il avait péché à la ligne, au lieu de couper du bois, il aurait déjà renoncé à toute idée de grandeur et il vivrait confit en des desseins pacifiques. Aussi je me reproche parfois de ne pas lui avoir parlé à Eysden.

— Si vous lui aviez parlé, il vous aurait sûrement écouté et obéi. Cet homme en chemise surgissant dans le petit jour, au moment précis où commence son exil; cet impératif catégorique des temps nouveaux, s'imprimant soudain dans son esprit exténué par une nuit de désespoir : « Et maintenant, vieux frère, il faut pêcher à la ligne ! » — tout cela l'aurait certainement frappé, et vous lui seriez apparu comme un instrument de la Providence. Pascal, que vous avez tort de ne pas pratiquer, dit dans ses Pensées que si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. Sans doute en eût-il été de même, si vous aviez parlé, Puissiez-vous, mon ami, ne jamais éprouver de remords de ne pas l'avoir

fait!

— Les voies de Dieu sont obscures, mais sa bonté infinie, répondit Boileau.

Et, comme la nuit tombait, il se dirigea vers la maison pour y chercher les lanternes vénitiennes qu'il avait l'habitude d'accrocher aux branches du tilleul, quand il passait la soirée au jardin avec son ami.

Parvenu devant la fenêtre de la cuisine, il aperçut, par l'écartement des rideaux, la servante Marie dans les bras du jardinier. Les deux visages étaient unis par la bouche et les corps serrés si étroitement qu'ils semblaient n'en plus former qu'un seul.

Arthur resta un moment immobile, les sens oppressés par cette vision qui, dès la première seconde, s'était gravée dans son esprit avec une implacable netteté. Plus que les têtes renversées sur l'épaule, il regarda le poing de Louis crispé sur les reins de la jeune femme, dont il enlaçait le buste d'un geste plein de force et de désir. Mais, songeant que le curé aurait pu l'observer, et impatient de dénouer une étreinte injurieuse pour son amourpropre, il entra dans le vestibule et toussa plusieurs fois avant de pousser la porte de la cuisine.

Les deux coupables, séparés à présent par la largeur de la table, l'épièrent avec des yeux de crainte, où il y avait encore de l'égarement. Boileau les injuria en pensée, furieux de cette aventure dont le caractère lui avait toujours paru plaisant quand un autre en

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faisait les frais, mais qu'il jugeait d'un goût détestable du moment qu'elle tournait à ses dépens.

Il prit quatre lanternes dans la commode; puis, ayant allumé une d'elles, alla s'examiner à la lueur de sa flamme dans la glace de la salle à manger.

— Voilà les vrais coupables, fit-il, en lissant du bout des doigts ses tempes creusées de fines rides, ses cheveux gris et ses paupières fanées.

Il retourna ensuite auprès du prêtre, dont il aperçut d'abord le bras levé, puis la face se renversant à mesure derrière sa main qui tenait le verre. Quand il eut accroché les globes de papier dans le feuillage, la vue de son compagnon dissipa un instant sa mélancolie.

L'abbé était souriant, débraillé et magnifique. Il avait entr'ouvert sa soutane, et l'on voyait son cou, musclé comme un bras, se perdre dans l'épaisseur de la poitrine dont la chemise dessinait les contours. Il promenait sous son nez l'arôme de son cigare, et il y avait sur son visage, rougi par les reflets des lanternes, une expression de jouissance qui éclatait surtout dans les yeux, brillants comme deux étoiles sous son front hérissé de mèches rebelles.

— Il y a vraiment des choses affreuses à penser, soupira-t-il.

— Elles ne semblent en tout cas pas vous ravager d'angoisse en ce moment, répondit Arthur, surpris par ce préambule.

— Les savants assurent, reprit son invité, qu'une époque viendra où la terre se sera tellement refroidie que les hommes disparaîtront de sa surface.

— Je le sais, interrompit Boileau, mais cette menace me laisse indifférent, car le jour où cette vallée de larmes se sera transformée en glacière, je l'aurai quittée depuis longtemps.

— Sans doute, mais songez donc qu'avant cela les vignes auront été tuées,de sorte que des générations languiront ici-bas qui ne boiront plus de vin.

— Ceci me paraît plus grave, répondit Arthur, et je vous avoue que jusqu'à présent je n'y avais pas réfléchi. Mais, heureusement, la mort de la vigne précipitera le déclin des derniers humains. Ils périront de tristesse autant que de froid, dès qu'ils seront privés de ce puissant breuvage. Les abstinents nous donnent déjà une idée de ce que seront ces êtres saumâtres et désolants.

— L'abstinence est un vice contre nature, trancha l'ecclésiastique. Elle insulte à l'œuvre du Créateur. A votre santé, mon ami...

Elle m'a pourvu d'un coadjuteur, pensait Boileau, en souriant aux propos de son compagnon. Cela devait arriver : c'est conforme à l'ordre des choses et aux plus anciennes traditions. J'ai toujours professé qu'il convenait de se préparer à devenir cocu, comme les chrétiens se préparent à mourir, car devenir cocu.

LE SERMON SUR LA MONTAGNE

c'est mourir à l'amour. Je m'étais sans doute mal préparé à cette extrémité, puisquej 'en souffre. L'homme est enclin à se croire à l'abri des coups qui frappent le voisin... Oui, cela devait arriver. Après avoir habitué la belle à une certaine assiduité, je me suis relâché de mon zèle par souci de ma santé. Elle a fini par accepter d'un autre la satisfaction d'appétits que j'avais éveillés, sans me dire que je ne pourrais pas lui assurer longtemps un régime qui tôt ou tard excéderait mes forces. La solution qu'elle a adoptée me permettra de reprendre haleine et de fournir une carrière plus longue, sinon aussi remplie. Le sage doit savoir fermer les yeux sur certaines choses.

— Vous me paraissez contrarié, observa l'abbé. Ce vin ne serait-il pas de votre goût ?

— Détrompez- vous, répondit Arthur. Je n'en ai jamais éprouvé comme ce soir les vertus apaisantes.

A ce moment, des pas écrasèrent le gravier de la cour, derrière la maison.

— C'est vous, Louis ? demanda-t-il.

— Oui, monsieur.

— Apportez-moi un verre, s'il vous plaît !

Quand le jardinier l'eut déposé sur la table, Boileau

le remplit de bourgogne et le tendit au jeune homme:

— Vous avez bien travaillé aujourd'hui.

Et, trinquant avec lui :

— A votre santé, Louis, à vos amours !

Le paysan sourit, vida son verre et fit daquer sa langue :

— C'est du fameux !

— Il est vieux, dit Arthur avec un soupir. L'âge, qui affaiblit les hommes, fortifie au contraire les bons vins.

— Ajoutez donc, fit le curé, que les bons vins fortifient Thomme à tout âge.

— D'accord ! Seulement l'âge oblige souvent l'homme à mettre de l'eau dans son vin.

— C'est une hérésie, protesta l'abbé. Vous pouvez m'en croire, car je suis d'église.

— Oui, mais moi pas ! répliqua Boileau.

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