SORT DES PRISONNIERS
été rachetés àTyen-tsin : il y avait parmi les livres une immense quantité d'exemplaires d'ouvrages communs, tels que les Kin, réservés, sans doute, pour quelque chose comme nos distributions de prix, et le savant M.Wade, interprète de lord Elgin, a pu sauver trois charretées d'ouvrages, choisis, il est vrai, bien à la hâte. Qui ne sait, enfin . que la destruction est inséparable de la guerre? La guerre, mère de toutes les calamités, école de tous les crimes, inhérente à l'humanité comme la maladie et la souffrance, est cependant la rénovatrice du monde ; elle n'éteint de mourantes lumières que pour en faire briller de plus vives.
Sur quarante-deux Anglais, Français ou Sikhs, tombés aux mains de l'ennemi, huit seulement étaient revenus; deux autres rentrèrent plus tard. Le gouvernement chinois ne nous rendit plus que des cercueils. On put juger alors des tortures que nos compagnons d'infortune avaient subies : leurs bras déchirés, leurs mains déformées et brisées, montraient qu'ils avaient été liés comme moi; la seule différence entre nous était qu'on m'avait enlevé ces liens après vingt heures, et que la vigueur de ma constitution avait triomphé de la gangrène naissante, me laissant estropié pour cinq mois, tandis que nos malheureux compagnons, amenés et oubliés dans une cour du palais, avaient porté jusqu'à la mort ces effroyables liens, et glacés par la gangrène, rongés par les vers, fous de douleur et de soif, n'avaient succombé qu'après une indescriptible agonie. Deux cadavres manquèrent cependant, celui de Duluc, un missionnaire jeune encore, dont la vie pure et le martyre ont fait un saint dans le ciel; celui de Rrabazon, jeune officier plein de verve, d'audace, d'avenir. Tous deux prisonniers d'un chef tartare, en avaient été bien traités d'abord; mais à Pa-li-kyao, le Tartare, nommé lllen-pao, fut blessé, et, ne voulant pas descendre sans compagnons et sans crime chez les morts, il lit décapiter ceux que la trahison seule avait faits ses prisonniers et ses hôtes. Il ne succomba pas cependant; le ciel irrité lui réservait de viles funérailles (1).
Cette terre chinoise , si dure à nos compagnons , reçut devant une armée morne
(1) Quand, après la guerre, se ferma dans l'exil le régne néfaste de Chyen-fôfi, et que le règne d'un enfant commença, les chefs du parti de la guerre furent surpris par le prince Kong et l'impératrice veuve. Il est, suivant la parole de Dante, inutile d'ajouter que leur défaite fut la mort, ou tout au moins un mortel exil. Cheîï-pao fut serré de près : il sauva Tyen-tsin des rebelles; ce fut un ajournement. Il fut battu par d'autres rebelles et injustement emprisonné dans le lieu môme où j'avais été captif. On n'osa le faire périr à la face du peuple et de ses soldats : on l'invita au suicide; il se pendit. Son cadavre sortit de la prison passé pardessus les murs. Un trou percé dans la muraille sert de passage à la dépouille du condamné vulgaire. Les portes de cette dure prison s'ouvrent pour recevoir les vivants, jamais pour rendre les morts. Heureux les agonisants qu'on laisse expirer au delà de leur seuil! Ainsi la justice divine a poursuivi les assassins que notre générosité dédaignait; elle les a châtiés par la main même de ceux qu'ils disaient servir : l'histoire est pleine de telles leçons.
et menaçante le dépôt de leurs tristes restes. Ce fut la dernière scène de la guerre; la Chine vaincue accepta la paix. Nous entrâmes dans Pékin , enseignes déployées et musique en tête : pour tous ceux qui avaient combattu, pour tous ceux qui avaienl souffert, ce fut un beau jour. Je faisais piteuse figure dans le cortège; mais j'avais l'âme aussi joyeuse que le corps pouvait être fatigué, et, pendant qu'on signait le traité, je- me laissais aller à causer amicalement, à échanger même des plaisanteries avec les mandarins dont j'avais été le prisonnier et quelque peu la victime.
Mais ce n'était pas tout d'entrer à Pékin , il fallait s'en aller : l'hiver nous pressait, et sur la route les nuits étaient déjà dures à passer. J'étais venu à cheval, je m'en allai tristement en voiture; quelques amis venaient de temps à autre chevaucher à ma portière; sur quelques points de la roule, je revis des figures chinoises amies; j'en aurais revu davantage si les calamités que la guerre entraîne n'avaient fait évacuer la plupart des villages. À Yan tsun , tandis que je déjeunais, pendant une halte , assis sur une pierre au bord du fleuve , je vis venir une petite troupe d'hommes coiffés du bonnet bleu des musulmans qui, après m'en avoir fait demander la permission par mon lettré, s'approchèrent de moi. Celui d'entre eux qui paraissait le plus important prit alors la parole. Il me dit que les musulmans du Yan tsun se rappelaient la visite dont je les avais honorés à mon premier passage ; qu'ils avaient appris ma capture par les infidèles et avaient éprouvé une joie très-vive à la nouvelle de ma délivrance , due à la protection du Dieu unique que nous adorions les uns et les autres ; qu'ils ne se présentaient en si petit nombre que parce que la guerre avait disséminé la plupart de leurs frères. Ils étaient déjà venus la veille au-devant de la première colonne, pensant que je faisais route avec elle. Je fus extrêmement touché de la marque de sympathie que me donnaient ces braves gens, dont la démarche ne pouvait être guidée par aucun intérêt matériel; ma faible protection leur était même inutile, puisque nous quittions le pays. Je ne pouvais leur offrir qu'un peu de thé ; mais jamais plus maigre collation ne fut plus cordialement offerte ni plus cordialement reçue. Je passai peu de temps à Tyen-tsin, et je regagnai Chang-hai', où tant bien que mal je repris mes travaux. Je m'y sentais encouragé par une nouvelle preuve du bienveillant intérêt de l'Empereur, qui, sur la proposition de M. le comte Walewski, venait de me nommer commandeur de la Légion d'honneur, distinction précieuse qui me dédommageait amplement de quelques heures mal passées.
Avant ma capture, j'avais beaucoup travaillé et beaucoup appris : la Chine avait élé pour moi l'objet d'une enquête perpétuellement ouverte. Partout où je passais, je faisais examiner par mon lettré tous les livres et tous les papiers qui me tombaient sous la main ; je questionnais les gens de diverses classes; je prenais ou faisais prendre